‹ L'abolition de l'esclavageChapitre 34 sur 42 · RESUME · texte numérisé non relu

RESUME

Pendant les annees qui separerenl Emancipation dans les possessions de l'Angleterre de Emancipation dans les colonies de la France, tons les a vocals de ces colonies n'ont pas cesse de repeler, les uns que l'Angleterre avail agi dans un interet egoiste, de rnaniere a ruiner toules les autres colonies, en excluant de son marche leurs produits ; les nutres, que cette grande experience avail abouti a un echec. Ces deux assertions, qui se refutent Tune par l'autre, sont repelees a satiete aux Etals- Unis; ce sont les lieux communs de tous les discours favorables a la servitude.

La premiere est injusle, la seconde est inexact e. C'est par une voix des fitats-Unis que l'Angleterre a ele le plus eloquemment vengee du reproche d'egoisme.

«... D'autres nations, » s'ecrie Channing dans sa belle lettre a M. Clay (lcr aout 1837) sur Tannexiondu i. 29

Texas1, « se sont acquis une gloire immortelle par la defense licroiqiie <le leurs droits; mais on n'avait pas d'exemple d'une nation qui, sans interet et an milieu des plus grands obstacles, epouse les droits d'autrui, les droits de ceux qui n'ont d'aulre litre que d'etre aussi des hommes, les droits de ceux qui sont les plus dechus de la race humaine. La Grande-Bretagne, sous le poids d'une dette sans pareille, avec des impots ecrasants, a conlracte une nouvelle dette de 100 millions de dollars pour donner la liberte, non a des Anglais, mais a des Africains degrades. Ce ne fut pas un acte de politique; ce ne fut pas FoBuvre des hommes d'Etat. Le Farlement n'a fait qu'enregistrer 1'edit du peuple. La nation anglaise, avec un seul coeur, une seule voix, sous une forte impulsion chretienne et sans distinction de rang, de sexe, de parti ou de communion, a decrete la liberte de l'esclave. Je ne sache pas que Ihistoire rapporte un acte plus desinteresse, plus sublime. Dans la suite des ages, les triomphes maritimesde 1'Anglelerre occuperont une place de plus en plus etroite dans les annates de I'liiimanite. Ce triomphe moral remplira une page plus large et plusbrillante... »

Redisons-le a la gloire eternelle de l'Angleterre, I'abolitionde 1'esclavage n'a pas ete un calcul, mais ellen'a pas davantage ete un ccliec.

Une revolution sociale a ete tentee a la fois dans dixneuf contrees, dispersees enlre la mer des Antilles, l'cxtremite meridionale de X Afrique et F entree de la mer des

1 Traduction de M. Lahoubiye, p. 302.

[nd(is, n'ayant ni le memo climat, ni les memes institutions, ni le memo elat social, el placees a plusieurs milliers de lieues de la poigneedelegislateursqui ecrivaient leur sort dans une loi har.lie. Dans la plus vasle dc ces eonlrees, la Jamaique, 500,000 esclaves etaient en face de 55,000 blancs; depuis le commencement de ce siecle cinq revokes formidable* y avaient repantlu l'incendie et ]'e massacre, et deux ans seulement avanf i'emaneipation; la derniere avait ete suivie de lexeeution capilaledeplus de500 noirs. Une autre, la Guyane, offrail 6,400 milies carres pour retraite a la fuite de plus de 80,000 noirs, occupes par 16,000 blancs seulerneriL « Cet evenement, an premier asp cl si formidable, »ecrivail en 1843 M. de Broglie1, et on peut le rediredix-sept ans apres lui, « Tappel de 800,000 esclaves a la liberie, le meme jour, a la memo heure, n'a pas cause dans toutes les colonies anglaises la divieme partie dcs troubles que cause d'ordinaire, chez les nalions les plus civilisees de l'Europe, Ja moindre question politique qui agile tant soit peu les esprits.»

Lemal que 1'emancipalioR a produit se raluil a la ruine incontestable d'un certain nombre de colons, a la sou ff ranee momentanee et inevitable dc lous. On remarque que la colonie qui a le plus resiste, la Jamaique, a le plus souffert. La colonie qui a le plus promptement pris son parti et fait des efforts pour renouveler les melhodes, le materiel, le personnel de la fabrication, Maurice, n'a presque pas souffert et sa richesse est aujourd'hui dou-

1 Rapp., p. 8. .

4V2 ABOLITION DE LKSCLAVAGK.

blee, presque triplee. La production tolale desautres colonies est revenue au chiffre anterieura J 854. II n'est pas douteux qu'elle Taurait depasse, si la reforme commerciale n'avait pas complique les resultats de l'abolition de Tesclavage.

Mais, en accordant a ces maux le regret qu'ils meritent, comment les comparer un instant aux biens qui datent pour FAngleterre, pour les colonies elles-memes et pour l'humanite, de ces deux grandes mesures?

Pres d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants ont passe de la condition du betail au rang de la creature raisonnable. De nombreux manages ont eleve la famille au-dessus de la fange d'une promiscuite sansnom. La patern ite a remplacc labatardise. Des eglises et des ecoles se sont ouvertes. La religion, auparavantmuetle, factieuse, ou deshonoree, a repris sa dignite et sa liberte. Des homines qui nTavaientrien ont connu la propriete ; des terres qui etaient vagues ont ete occupees ; des populations insuftisantes ont ete accrues ; des procedes detestables de culture et de fabrication ont ete remplaces par do meilleuis1. line race reputee inferieure, vicieuse, cruelle,

1 Nous voulons parlor de progres qu'on rfeut pas aboidis avant remancipation : la substitution de la charrue a la houe, l'usage de la herse, Timportation des machines, une meilleure plantation de la canne, la creation d'usines centrales, enfin le projet ou Tetablissement de chemins de fer'a la Jama'ique, a la Guyane, a la Barbade, a la Trinite : « Les avantages resultant de l'emploi des instruments d'agriculture, ecrivait-on d'Antigoa (1845), sont incalculables .. Deja la colonie a fait cctte annee, avec nioins de 10,000 bras, une recolle a pen pros egale a cello pour laquelle la Barbade a employe 30,000 lravailleurs.*»

* Revue colonial e, 181-;, p, 433. Dc scaiblablcs fails out designates dans presque tons les rapports des gouveineurs au gouvernement anylais. Mais il est neceisaircd'abreger.

COLONIES AXf.LAISES. 4:,3

lascive. paresseusc, refractaire a la civilisation, a la religion, a l'instruction, s'est montreo honnete, douce, disposee a la vie de famille, accessible au christianisme, avide d'instruclion. Ceux de ses membres qui sont retournes au vagabondage, a Foisivete, a la corruption, n'aecusent pas tant leur race que la servitude qui les avait laisses plonges dans leur ignorance et leur depravation natives; mais c'estla minorite. La majorite travaille, et se montre bien superieure aux auxiliaires que la Chine ou 3'Inde envoie aux colons. En deux mots, la richesse a peu souffert, la civilisation a beaucoup gagne; voila le bilan de l'experience anglaise.

Par un effetifidirect du memeevenement, la politique coloniale s'est entierement transformee. Les premiers homines d'Etat de TAngieterre ont change d'avis sur Tutilite des colonies et sur la maniere de les gou verner. La liberie du travail a ete suivie de la liberte commerciale, et raeme de la liberte politique. De toutes les raisons qui ont fait etablir les colonies, Tor, la marine, le commerce, la puissance, une seule subsiste, ou du moins domine, c'est Tinleret de la civilisation. Les colonies elaient destinees a la richesse, elles servent surtout a la grandeur de la mere-patrie.

A qui revient Thonneur d'avoir aboli Tesclavage dans les colonies anglaises ?

Le gouvernement, les divers ministeres sans distinction de parti, ont beaucoup fait. On peut leur reprocher deux fautes : ilsn'ont pas pris de mesures effieaces pour assurer le travail dans les premieres annees, ils n'ont pas assez longtemps continue la protection necessaire aux pro-

•45i ABOLITION M L'ESC LAVAGE.

duiiscoloniaux; maisilsontaccorde une large indefinite, ils ont facilite le credit, ils ont tenu la main a ce que rimmigrationnedegeneratpas enune nouvelletraite; ils ont surtout envoye aux colonies des gouverneurs fermes, conciliants, capables, integres,un marquis de Sligo, un Carmychael Smyth, un Nicolai', un Elgin, digne^representants des Goderich, des Glenelg, des Stanley, de^ Greyl

Mais ecoutons ce solennel lemotenagre de M. le cfnc^ie x Broglie1 :

« On fait trop d honneur, en effet, au gouvernement anglais, et on lui ferait trop d'injure en attribuant de sa part 1' abolition de la traite, Tabolition de Tesclavage, soit a de hautes vues de sagesse * de prevoyance, soit a des combinaisons rnachiaveliques ; le gouvernement anglais, n'a, sur ce point, ni devance les temps, ni dirige les evenements; ils'est borne a marntenir le statu (jiw1 tant qu'il n'a pas eu la main forcee; il a resiste quinze ans a Pabolition de la traite, vingt-cinq ans a IV bolition de IVscIavage; il a defendu pied a pied toutes les positions intermediates, et n'a cede, dans chaque occasion, qu'a la necessite.

« On ferait egalement trop d'honneur a la philosophic, a la philanthropic de TAnglelerre, en lui assignant le premier role dans cette grande entreprise. Les philosophes, les philanthropes,, ont figure, sansdoule, glorieusement au riombre des combattants; mais c'est Tesprit religieux qui a porte le poids du jour et de la chaleur, et c'est a lui que revient, avant tout, l'honneur du succes. Cest la religion qui a ceritablemenl affranchi les noin

1 Rapport, p. 117.

COLONIES ANGLA1&ES. .*;.:>

dam les colonies anglaises ; c'est elle qui a suscite. au debut de la laite, les Clarkson, les Wilberforce, les Granville Sharp et tant d'autres, en les armant d'un courage indomptable et d'une perseverance a touteepreuve; c'est la religion qui a progressivement forme, d'abord dans la nation, puis dans le Parlement lui-meme, ce grand parti abolilionniste qui va grossissant chaque jour, s'infiltrant en quelque sorte dans tous les partis, les obligeant tous, abligeakt Je gouvernement tout le premier a compter >ans eesse a^ec lui ; el e'est ce parti qui, mettanta profit da|^is quarante ^ns tous les evenements, toutes les circoiislarfcesv a \$Heesssivement emporte ^abolition de la traite eiri8(>7 ^ ; iasp|^e par ses represenlantsen 1815 les declarations rfoX^t>n^s de Vienne, plus tard celles du congresde V^erdne; diet** en 1 825 la motion de M. Buxton, les resolutions d<3 ft Canning, la circulaire de lord Batliurst, lancee en l&oksur les colonies, 1'ordre en conseiJ du 2 novembre, rendu par la inevitable en 1855 Fabolition de Fesclavage, et impossible, en 1858, le main-

tien de l'apprentissage

c< Le parti abolitionniste ne s'est pas plus epargne dans les colonies que dans la metropole ; il les a couvertes d'eglises, de chapelles, de missions, de congregations, appartenant a toutes les sectes dissidentes de FAngleterre, excitant ainsi dans le clerge de TEglise etablie une salutaire emulation. En travaillant a rendre Emancipation necessaire a Londres, il a travaille a la rendre possible et facile aux Antilles ; il a prepare les voies, defriche, laboure le terrain, ecarte ou surmonte les obstacles. Ministres de l'figlise etablie, methodistes de toutes denomi-

nations, presbyterietis , moraves, missionnaires de la societe de Londres, pretres de TEglise catholique, missionnaires baptistes, tons, a l'envi les uns des autres, ont penetre dans les ateliers, portant aux noirs la lumiere et les consolations de l'fivangile, agregeant a leurs communions diverses les divers quartiers de leurs residences respectives, se posant vis-a-vis des maitres en protecteurs des esclaves, vis-a-vis des autorites civiles en intercesseurspour cetle classe opprimee, et devenant par la les maitres des eoeurs, les arbitres des volonles et les vrais gardiens de l'ordre public.

a II est arrive ainsi, dans les coloniesanglaises, quelque chosed'analoguea ce qui est arrive jadis dans Tempire romain, lorsque cet empire marchait a grands pas a sa decadence. Au-clessus d'une societe etroite, vieillie, oppressive et constitute uniquement au profit de la classe dominatrice, il s'est forme par lessoins et sous la protection des ministresdela religion, une societe chretienne, uniquement composee des faibles, des pauvres, des opprimes ; une societe encore ignorante, mais progressive, etqui s'est trouvee debout quand l'heure de raffranchissement a sonne, prete a garder ses rangs et a reconnaitre la voix de ses chefs. »

Mais comment les hommes religieux s?y sont-il pris pour remporter une si magnifique victoire? Je veux laisser la reponse a Tun des plus illustres soldats de la meme cause en France, le comte de Viontalembert :

« Jetons un regard sur Ijs immortelles legons que nous donne TAngleterre ! Voyons ces quatre victoires aussi difficiles que legitimes, qui y ont ete rempor-

tees en moins de vingt ans, sans revolution, sans bouleversement, mm avoir coHui une mile cjoutle de sany , sans avoir fait eouler d'autres larmes que des larmes de joie, uniquement par lejeunalurel de ces admirables institutions, que nous possedonsen partie, bien que nous ne sachions pas en user.

« Ces quatre victoires sont :

« [/emancipation des catholiques (1829);

« La reforme parlementaire (1850);

« L'abolition de Fesclavage (1855);

« La liberie du commerce des bles (1846).

« Qu'on veuille bien remarquer qu'aucune de ces victoires pacifiques que nous signalons avec envie et avec admiration a nos concitoyens n'a fait un tort excessif ou durable a la cause vaincue. L'Eglise anglicanea retrouve une nouvelle vie depuis Emancipation des catholiques ; l'anstoeralie s'est relevee plus forte que jamais apres l'abolition des bourgs-pourriSi et Ton peut etre assure que ('agriculture anglaise ne perdra rien a l'abolition de son monopole ; dans dix ans, on ne s'en doutera pas. C'est le propre des victoires legitimes et pures de ne pas desesperer, de ne pas ecraser. de ne pas meme humilier les vaincus.

« Admironssurtout le souvenir paeifiqueet sublime de Y abolition de I'e&clavagc colonial. II n'y avait la en jeu qu'un grand interet moral, une reforme a conquerir lentement et laborieusement sur les habitudes les plus enracinees, les prejuges les plus inveteres, les interets les plus acharnes : die a ete conquise. Bien loin de rapporter aucun profit materiel, cetle reparation de la plus

m Alio l mo x I) k 1/es l a v a r. e .

grande des iniquitcs devait couter au peuple anglais cinq cents millions pour indemnite aux proprietaires des negres esclaves : ils onl ete payes. Les premiers auteurs de cette grande reparation ont eu a lutter non-seulement contre la routine, mais encore contre la politique, contre le commerce, contre la marine marchande, contre 1'industrie, contre tousles elements les plus puissants de !a grandeur britannique : ils les ont vaincus. Ils n'ont eu a opposer a toutes ces iorces reunies, que la seule force du sentiment moral, du sentiment religieux: elle leur a suffi. Ils n'ont jamais recule, jamais doute d'eux-memes; et,apres trente ansde travaux, de mecomptesetde <2alomnies, au jour fixe par les decrets eternels, Dieu les a couronnes par le succes et par une gloire si belle et si pure, que mon coeur frangais et catholique ne se console pas de la voir derobee a la France et a l'Eglise. »

Est-il une le^on plus sublime et plus digne de memoire? Ah ! puissions-nous ne 1'oublier jamais : quelle fut en Angleterre la puissance qui detruisit Pesclavage? La religion! A l'aide de quelle arme? La liberie.

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