‹ L'abolition de la misère par l'élévation des salairesChapitre 11 sur 25 · LÉON FAUCHER · texte numérisé non relu

LÉON FAUCHER

Maintenant voyons comment a été exécutée, de iSil à 4847, pendant six années, la loi qui fixe les heures de travail pour les enfans?

Ce n'est i)as moi (ini vais m'expliquer sur celle qiieslion, c'esl M. Charles Dupin, rapporteur d'une commission spéciale composée de MM. Girard, de Barantc, Turgol, Gautier, Legenlil et Fnlchiron, et cliargée par la chambre des pairs de l'examen du projet de loi relatif au travail des enfans.

Ouvrez ce rapport, qui porte la date du 29 juin 1847, et vous y lirez, page 49 et suivantes :

« En Alsace, on n*a pas refusé d'exécufor la loi qui limite à huit heures 1p travail des enfans pour la filature et le tissage mécanique. En Alsace, à la rigueur, on aurait subi Texécution constante delà loi. Mais, lorsqu'on a su qu'on ne Texig'-'ait pas, avec la même rigueur, dans toutes les parties du royaume; lorsqu'on a vu "qu'en certains lieux on en exigeait Texécution complète, taudis que dans d'autres, voisins des premiers, on se montrait d'un relâchement presque absolu; hrsque les plaintes élevées par -la société industrielle de Mulhouse sont restées sans force devant les chambres, qui ne savaient pas l'état des choses; lorsque ces plaintes n'ont pas pu faire cesser un tel abus, l'Alsace elle-même n'a plus pensé qu'à profiter de l'exemple donné par la Flandre française et la Normandie.

« Les manufacturiers que nous a\ons entendus nous ont formellement déclaré que, dans ces deux grandes provinces manufacturières, on n'exécutait ^as la loi.J^uànt à la durée du travail des enfans, ils se sont efforcés de nous démontrer la nécessité de cette inexécution.

« Mais, eu Picaidie, un grand filateur, que nous avons également entendu, nous a déclaré, devant ses confrères, qu'il n'a pas cessé d'exécuter complètement la loi : loi qui, par conséquent, ne lui paraît pas, comme à eux, inexécutable. Ses ateliers marchent, et marchent bien, avec des relais de jeunes travâilleuis. 11 émtjt le vœu que partout on exécute, avec la aièrae fidélité, la lo» sur le travail des enfans.

« Dans les départemcns d>e la Seine-Inférieure et de l'Eure, même résistance que dans le département du Nord ; même inexécution de la loi quant à la modération du travail des enfans; même refus de jtratiquer le système des relais, sons prétexte d'impo'-sibilité.

« Cr-tte impossibilité se trouve motivée, affirment les manufacturiers de Normandie, dans les campagnes, en des lieux comuiandés par l'emploi d^s moteurs hydrauliques, au tuilicu d'une population qui, disent-ils, ne fournirait jpas assez de jeunes travailleurs en nt; les occupant que huit heures au lieu de dou/e.

« Il existe une tendance d^ l'industrie moderne à centraliser de plus en plus son opulence ; à triompher, parla puissance des capitaux accumulés, de la faiblesse des caititaux disséminés; à tuer, prononçons le mot, la petite Industrie par la grande, en ruinant les plus faibles manul'actm'es, accablées sous le poids des plus puissantes. Nous n'osei'ions pas affirmer ici que le législateur doive, par des mesures expresses, contrebalancer, modérer du moins cette redoutable tendance. Mais ce dont nous sommes certains, c'est qu'il serait à la fois impolitique (i barbare de la favoriser aux dépens de la santé des ouvriers, pour exagérer i<; travail dans les étahlissemens qui triomphent déjà par leur grandeur el leur richesse. ,

« Afin d'apprécier l'état sanitaire des populations, dans leurs progrès les plus récens, nous avons obtenu du ministère de la guerre la communication des (;on»ptes manuscrits encore, dressés par les conseils de révision de l'année dernière, pour trois grands départemens manufacturiers, les départt;mens du Nord, de la Seine-Inférieure et de l'Eure, ceux qui réclament avec le plus d'ardeur contre la loi des manufactures.

«Dans les populations principalement manufacturières, contre 1,000 sujets capables de supporter le service militaire, 1 ,032 .incapables pour infirmités, difformités, débilite, etc.;

« Dans les populations limitroplres, mais principalement agricoles ou mari-

times, contre i,00() sujets capables de supporter les fatigues du service militaire, 459 seulement incapaWes de ce service.

« Par conséquent, la diiTérence du nombre de reformés pour ol»tenir le même nombre de raille recrues valides, entre les localités manufacturières et les localités'agricoles ou mariiimcs de trois grands départemens, est représentée par ces nombres 1,032 et 459, dont le premier est plus que double du second. — Est-ee assez!...

«"Répétons ici les paroles austères, mais vraies, du premier rapport, fait à la chambre des pairs en 1840, lorsque nous signalions, pour la première fois, cette effrayante inégalité : paroles répétées comme autorité, dans le parlement d'Angleterre, afin d'appuyer les améliorations obtenues, depuis cette époque, dans la condition du travail des manufactures britanniques.

« D'aussi grandes inégalités ne peuvent laisser le législateur indifférent; elles « attestent des plaies profondes et douloureuses; elles révèlent des souffrances in- » dividuelles, intolérables ; elles rendent la patrie plus faible sous le point de vue «. des travaux militaires., et plus pauvre sous celui des travaux pacifiques. Nous a rougirions de Tagriculture, si, pour ses travaux, elle n'amenait à l'âge du la- K beur qu'une aussi faible proportion de bœufs ou de chevaux en état de tra- « vailler, contre un aussi grand noir.bre d'animaux infirmes ou difformes.

« Que ce grand intérêt social soit donc à la fois, pour les chambres législa- « lives, pour le gouvernement et pour les bons citoyens, l'objet d'une étude con- <i stante, afin de mettre un terme ii ces tristes non-valeurs, à ces déperditions, « à ces dégradations de l'espèce humaine. Lorsque nous découvrons un aussi « vaste champ d'araélioratious à produire, soyons convaincus qu'il existe autre « chose à faire, en faveur de la jeunesse laborieuse, que des appréhensions à « calmer, quelques abus légers à réformer, quelques précautions s'5condaircs à « prendre. » /"

« Les mêmes motifs subsistent aujour*d'hui. S'ils suffisaient, en 1840, pour nous décider à modérer, dès cette époque, le travail des enfans, pourraient-ils maintenant nous décider à l'aggraver?

« Il est déplorable que, depuis six années, on n'ait pas mis en vigueur, avec une inflexible fermeté, les prescriptions si tutélaires de ia loi des manufactures.

a Est-ce que, depuis six années, la question n'a pas fait les plus grands progrès chez les nations industrielles? Est-ce que l'expérience d'un travail modéré, pour l'adolescence et l'enfance, a'a pas eu les plus heureux effets chez la nation germanique? Est ce que la réduction du labeur des enfans à la simple demijournée, et la limitation du travail de tout le sexe féminin au simple travail des adolescens, n'ont pas produit d'immenses bienfaits, en Angleterre, depuis 1844?

« D'après la loi française, l'adolescent doit fournir soixante-douze heures

de travail par semaine; d'après la loi britannique, il n'en fournit que soixanteneuf, trois étant ôtées du travail du samedi. Cela réduit eu réalité d'une demiheure la journée moyenne de l'adolescent en Anglet'^rre, tandis qu'en France elle est de douze heures sans réduction.

« De plus, chez les Anglais, le travail de douze heures ne peut atteindre que l'adolescent de treize ans, tandis que chez nous il atteint celui de dûu,ze ans. Chez les Anglais, on ne pouvait, jusqu'en 1844, demander huit heures de travail qu'à des enfans d'au moins neuf ans; chez nous, cette durée de travail peut être demandée à des enfans de huit ans.

« Chez les Anglais, le travail de nuit est absolument interdit aux adolescens; chez nous, il estperm^, pour récupérer le temps perdu par l'effet d'un chômage du moteur mécanique, et pour opérer des réparations urgentes.

« Nous vous montrons avec soin tous ces contrastes, messieurs les pairs, afin , de vous bien convaincre que notre loi de I84'l, pourrions-nous le dire sans hésiter? N'ETAIT PAS TROP HUMAINE; qu'elle ne protégeait pas trop l'adolescence et l'enfance; qu'au contraire, elle protégeait moms ces deux classes de travailleurs que ne le faisait l'Angleterre. »

N'était pas trop humaine!... A ces mots de M. Charles Dupin, qui

d;ilent de 18^7, (jni dépeignent l'aveuglement de toute mie époque et l'égoïsme de tonte une classe, et qui expliquent la révolution de tS48, que pourrais-je ajouter d'aussi expressif et d'aassi vivement coloré?

Les Prisons et les Colonies pénitentiaires.

i< L'éducation pénitentiaire n'est jins réellement donnée; les enfans sont contenus par la discipline des prisons; ils ne sont pas élevés. Une économie étroite a subordonné des questions de justice et de haut intérêt social à une question d'arpent.

CORNE. Loi sur le patronafje (les jeunes détenus.

«La prison de la Roquette, dont le piix à payer par l'Etat est fixé à 240,C00 fr., y compris le mobilier, n'a pas coûté, pour les constructions seulement, moins de qnqtre millions et demi. tOO détenus peuvent y être enfermés; c'est donc, pour chacun d'eux, un loyer de 530 et quelques f .ancs. »

Maintenant, sortez de l'atelier pour entrer dans la prison; mais, avant d'y entrer, ouvrez votre propre rapport, page 22, et vous y lirez cette condamnation du régime des prisons d'État : I

Cl Si enfin, entraîné par rinexpcrience de son âge, sans être né pour le mal, il y tombe passag^i'ement, les prisons de l'Etat, loin d'être, pour lui un lieu de réjjenération morale, deviennent un lieu de corruption d'où il ne sort que pour être im scélérat consommé... »

Et c'est après avoir prononcé contre la vieille société un pareil arrêt, qu'oubliant ce que vous veniez' d'écrire, vous dites à la page suivante, page 23 :

« Tels sont les soins que doit à l'enfance et à radolescence une société charitable <'t prévoyante. La vieille société, si calommée, n'a 7iégliyé aucun de ces soiîis. »

0 inconséquence !

Vous dites que la vieille société a été calomniée, et vous avouez que les prisons d'Etat qu'elle a ()rodiguées sont des lieux de corruption d'oii l'on ne sort que pour être scélérat consommé! Ne sauriez-vous donc pas à quel chifl're s'élève la population totale de nos prisons? — Elle s'élève à 120,000 détenus. Paris seul en compte 25,000. 20,000 libérés par an sont rejetés dans la société. Comment! « les prisons sont des lieux de corruption d'où l'on ne sort que pour devenir scélérat consommé, » et cette « vieille société c.klomîhèe » ne sait faire qu'une seule chose : prodiguer la peine de l'emprisonnement pour une foule de délits imaginaires, pour une multitude de petites contraventions! Prodiguer cette peine, non-seulement comme moyen répressif, mais encore préventivement !

La mesure rigoureuse de Varrestation préventive a été a[)pliquée, en 1848, à 66,865 individus; elle l'avait été, en 1847, à 82,247. Sur les 66,865 inculpés arrêtés préventivement, 1,416 seulement ont été mis en liberté provisoire sous caution; 4,330 ont été condamnés par les cour:^ d'assises, et 35,274 [)ar les tiil-unaux correctionnels; 7,428 ont été acquittés par ces deux juridictions; 1,040 ont été déchargés des

— 2^ poursuites par les chambres d'accusation, et 17,377 par les chambres du conseil. Los 25,845 prévenus acquittés ou décharges des poursuites avaient été détenus : 18,239, moins d'un mois; 4,039, d'un mois à deux; 1,590, de deux à trois mois; 1 ,487. de trois à six mois, et 490, plus de six mois.

Soixante-sept mille individus arrêtés préventivement dans une seule année; sur ce nombre, vingt-six mille |>révenus acquittés. 0 vieille société , plains-toi donc d'avoir été calomniée! Loin de t'en prendre à toimême et de t'accuser de tes propres fautes, impute-les donc au socialisme qui s'efforce de les sonder et de les réparer!

Les colonies aj^ricoles d'enfans trouvés, orphelins, pauvres et aban- A .donnés, sont au nombre de 19, y compris l'Algérie; leur population J est de 1,323 enfans. Ce sont des fondations privées, et l'on voit dans quelle étroites limites elles opèrent. Qu'il ne soit donc pas question iei, sinon en termes très modestes, des colonies agricoles pénitentiaires!

En vérité, il faudrait désespérer de l'avenir et maudire la civilisation, s'il était vrai, ainsi que vous l'affirmez, qu'il soit impossible, « sans sortir des vrais principes sociaux, » d'imaginer d'autres manières de venir au secours de l'enfance que celles que vous avez énumérées.

Heureusement j'espère prouver qu'il existe une manière de venir au secours de l'enfance et de l'adolescence, plus efficace, plus économique, plus simple, plus conforme surtout « aux vrais principes des chohs, )> que celle que vous admettez, et qui consiste à faire intervenir l'État, tout juste ce qu'il faut pour en attester l'impuissance sécu- ' laire. ■

Que reproche -t-on au socialisme, encore brut, qui est dans le pré-^ sent à ce qu'il sera dans l'avenir ce qu'est au minerai de Yorkshire l'acier de Sheffîekl? On lui reproche de méconnaître les lois naturelles on demandant à l'État d'entreprendre ce qu'il n'appartient qu'à l'individu de réaliser.

Le même reproche peut et doit vous être adressé. Entre ce socialisme, qui, voyant clairement le but et le mal, se trompe de chemin et de remède, et vous qui avez la prétention de proclamer les seules lois qui soient sages et applicables, les seules doctrines qui soient vraies et raisonnées, il n'y a qnune étroite et douteuse question de plus ou de moins. C'est ce qui résulte de votre propre déclaration, dont je vais transcrire les term.es :

« L'individu qui donne fait bien, s'il doiiue tout ce qu'il peut; s'il va même au delà, il est l'imprudent le plus touchant, le plus digue d'èlre aimé. L'Etat, de même, doit donner tout ce qu'il peut ; mais s'il allait au delà, s'il donnait plus qu'il ne peut, il ne serait pas ce nohle imprudent si^igne d'être aimé, qui donne au delà de ses moyens pour soulager les misères d'autrui; il serait coupable, car l'Etat ne peut pas être im[)ru(!ent; il saraii spoliateur, càr lEtat ne donneipas comme l'individu sou propre bien, il donne le bien de tous, et, comme dans l'impôt il entre la contribution des pauvres, et des pauvres plus que des riches à cause

de leur nombre, il prendrait à certains pauvres pour donner à certains autres, ce qui serait nou-seulement injuste, mais absurde et déraisonnable. Ce sont par conséquent les notions de justice qui doivent éclairer sa conduite, prendre place ici à côt'é des notions de bienfaisance. Ainsi l'Etat comme l'individu doit être bienfaisant. »

Vous voulez que l'État donne tout ce qu'il peut, vous voulez que l'État, comme l'individu, soit bienfaisant ! M. Louis Blanc est moins exigeant envers l'État; il ne lui demande pas de donner et d'être bienfaisant; il se borne à lui demander de prêter et d'être banquier. Lequel de vous deux demande le moins , lequel exige le plus? N'avais-je donc pas raison quand je disais plus haut qu'entre vous et le socialisme qu'aveugle l'ardeur de sa foi, il n'y avait qu'une étroite et douteuse question ûeplus ou de moins?

A la fois adversaire bruyant du droit au travail et partisan honteux du droit à l'assistance, apôtre des tours d'exposition, de la crèche, de la salle d'asile et des colonies de jeunes détenus, il ne vous manque, pour être un parfait communiste, qu'un peu de logique.

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