‹ L'abolition de la misère par l'élévation des salairesChapitre 14 sur 25 · ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉE NATIONALE

A chaque page de votre rapport, k chaque question qu'il effleure se retrouve la double empreinte de témérité et de timidité qui est le cachet de tous vos actes, de tous vos discours et de tous vos écrits. Homme d'État, jamais vous n'avez avancé tpie pour reculer; écrivain, dès que vous proclamez un principe, on peut être certain que vous allez le

faufscr, l'éluder ou le déserter. Vous avez raison, puisqu'il suffit de no pas conclure pour mériter le nom d'homme pratique, et de s'abriter derrière une fthrase : « la limite du possible, » pour cacher son impuissance.

Au dessous de ces mots : âge mur, je lis dans votre rapport :

« L'homme, à cet âge, doit se suffire noii-seulcraent à tui-mème, mais suffire aux besoins de sa femme, de ses eiifans, de ses père et mère ; aux besoins de sa femme, pour qu'elle le soigne à son tour dans les momens de chagrin et de maladie; à ceux de ses enfans, pour qu'ils lui rendent ces soiîïs plus tard, aux jours de sa vieillesse; à ceux de ses parens, enfin, pour acquitter la dette qu'il contracia envers eux aux temps de son enfance. »

Je dois croire que vous allez faire sortir des entrailles de cette vérité féconde toute la génération d'idées qu'elle renferme. Je retourne impatiemment la page de votre rapport, et cette fois, comme toujours, ki règle que vous avez posée a disparu pour faire place à rexce[)tion qui la détruit; toujours vous finissez par meitre les considérations au-dessus des principes, au lieu de mettre les principes au-dessus des considérations.

J'aurais dû m'altendre que, puisque vous veniez de déclarer que l'homme parvenu à l'âge mûr doit se suffire, non seulement à luimême, mais suffire aux besoins de sa femme, de ses enfans, de ses père et mère, vous alliez dire :

« La commission a néanrHoins reconnu qu'il était des misères pour l'âge mûr, comme pour l'enfance et la vieillesse, misères malheureusement troi» réelles auxquelles la société ne pouvait rester insensible et devait tâcher d'apporter remède. » '.

J'aurais dû m'attendre que, dès que vous repoussiez avec dédain le droit au travail, vous alliez l'admettre avec humilité.

En effet, page 35, vous dites :

Droit au travail. — « Nous ne nous appesantirons pas sur ce prétendu moyen de ver,ir au secours du peuple... Le droit au travail est une invention insensée. »

Mais, page 37, vous vous exprimez ainsi :

« S'efforcer, dans les limites du possible, sans autre obligation que celle d'une bienfaisance prévoyante, de ménager du travail aux ouvriers inoccupés, est un

SOIN QUE NOUS Vo'uLONS CERTAINEMENT IMPOSER A l'ÉTAT. » ^j^

Pages 71 et suivantes, vous reprenez en ces termes :

« Ne serait-il ]^as possible de disposer les travaux nombreux et variés que l'État fait exécuter tous les ans, de manière à ménager de l'emploi à une partie au moins des bras inoccupés pendant les grands chômages industriels? Ce serait, non pas de l'assistance, mais de la prévoyance la mieux entendue, la pins efficace. Il s'agit uniquement de savoir si cela est possible.

« Deux observations nous ont conduits à cruire qu'une distribution mieux calculée des travaux de l'Etat parviendrait à atténuer beaucoup l'efTet des grandes crises industrielles. La première, c'est que les^terrassemens, seul ouvrage offert dans les ateliers nationaux aux ouvriers imprudemment acculés à Pans, les terrassemens, disons-nous, ne sont pas l'unique nature de travaux que l'Etat ait à commander. 11 a des fossés à creuser, des murailles à élever au-' tour de ses places fortes, d-js ouvrages d'art à construire sur les routes; il a des machines à fabriquer pour les chemins de fer qui 'ui sont confiés et surtout pour les nombreux bàtimens de la marine militaire ; il a de plus à confection-

ner des voitures pour l'artiUerie, des harnachements pour l'artillerie et la cavalerie, enfin de la chaussure, du vêtement, du linge, pour le soldat, et, même sous une république, il a des palais nationaux à décorer. 11 a donc, Torfévserie ft les ouvrages de mode exceptés, presque tous les genres de travail à faire exécuter.

« Noiis avons vu au Jardin des Plantes, pendant Tannée 1848, un ouvrier orfèvre privé de travail, lequel avait trouvé dans ce magnifique établissement une occupation qui l'aidait à vivre, en disposant entre des lames de cristal certains végétaux pour en étudier le tissu.

« L'Etat a par conséquent de l'ouvrage, beaucoup d'ouvrage, et de nature infiniment variée, à offrir à des ouvriers qu'un accident aurait rendus oisifs. 11 s'agit de savoir s'il pourrait le réserver pour les temps de chômage.

« Que l'Etat ait beaucoup de travaux à offrir, cela est incontestable . »

Que proposait de créer M. Louis Blanc, contre lequel se sontélevées, en^ 1848 tantdeclameurs? Il proposait decréerdesafe/ierssocwMXPERMANENS.

Que proposez-vous de créer? — Des ateliers sociaux éventuels.

La différence est-elle donc si grande?

M. Louis Blanc voulait qu'un ministère du progrès fût institué.

Vous, vous voulez que l'on institue auprès de l'un des ministères une division qu'on qualifierait du titre de division dès travaux réservés.

Les deux idées, convenez-en, si elles ne sont pas sœurs, sont au moins cousines.

Seulement, il faut le reconnaître, M. Louis Blanc a sur vous tout l'avantage ((ue possède un principe sur un expédient. M. Louis Blanc remonte aux causes, vous vous arrêtez aux effets; M. Louis Blanc s'applique à empêcher la blessure , vous, vous croyez qu'il suffit de se préparer à panser la plaie.

Entre l'atelier social permanent, tel que M. Louis Blanc l'a conçu, et Yatelier social éventuel, tel que vous l'avez imaginé, s'il me fallait absolument choisir, je n'hésiterais pas ; des deux conceptions, celle qui me paraîtrait la moins chimérique, ce ne serait assurément pas la vôtre. Est-ce qu'après la Révolution du 24 février ce sont des travaux utiles et nécessaires qui ont fait défaut? Assurément, non. Est-ce que le chemin de fer de l'Océan à la Méditerranée, du Havre à Marseille, est terminé? Est-ce qu'on rayonne sans interruption de Paris à Strasbourg, à Lyon, à Bordeaux, à Nantes, à Rennes, etc., etc.? Est-ce que nos canaux se relient entre eux? Est-ce que nos ports sont dans l'état où la prudence exigerait qu'ils fussent? Après la révolution du 24 février, ce n'est donc pas le travail qui a manqué aux bras ; ce n'est i)as même l'argent qui a manqué au travail, par on a trouvé de l'argent pour des arméniens inutiles, pour des dépenses insensées. Les caves de la Banque de France sont pleines d'argent qui moisit. Soii' portefeuille est vide, et son réservoir déborde.

Ce qui a manqué, c'est un homme qui comprît cette révolution et qui sût en, diriger le cours, au lieu de s'etTorcor en vain de le tarir. Les révolutions sont comme les fleuves. Qui possède l'art d'en utiliser la force, ne se plaint jamais que le lit en soit trop profond.

É tablissemens de crédit.

« La loi de circulation esl la seule qui puisse sauver les empires. »

Law, Lettre au régent, 17S0.

C'étaient de belles et grandes questions à examiner que celles du Crédit appliqué au Travail, et de la liberté des banques au lieu du monopole des banques î II était présumable qu'elle vous tenterait, vous, l'auteur de la Notice sur Law (1), de cette Notice où se trouvent les passages que je transcris :

« A mesure que Vactivité du travail augmente dans un pays, que l'industrie et le commerce y acquièrent plus de développement, les produits, plus midtipliés, doivent s'échanger avec plus de rapidité ; la circulation doit augmenter dans la même mesure que la production. Alors le numéraire, moyen des échanges, doit devenir plus abondant, parce qu'il est toujours attiré là où il est nécessaire. Bientôt au numéraire, moyen lent et coûteux, doit succéder le papier, moyen facile, prompt et très-économique. . .; ^

tt Une banque-de circulation opère donc une véritable multiplication de auméraire, ou, si Ton veut, augmente le moyen des échanges en métamorphosant les effets de commerce en billets circulanl comnie la monnaie elle-même; ces billets augmentent d'autant la masse du numéraire, en remplaçant les métaux dans tous les paieraens d'une certaine valeur.

« Les papiers qu'escompte «ne banque sont des délégations dans un produit à venir; une banque, en les acceptant et en donnant ses billets à sa place, garantit le produit à venir; si elle se trompe, son capital est là pour répondre; c'est un fonds d'assurance contre les erreurs. Le papier arrive donc, par les banques, à la réalité de l'or. »

Mais non 1 A peine avez-vous effleuré la question du crédit appliqué au travail, question qui a plutôt reculé qu'avancé depuis ni6, année dans laquelle un édit accorda à Law l'autorisation d'établir sa banque. De la question de la, liberté des banques, pas un mot dans votre rapport. Tout ce qu'on y trouve, c'est ce triste arrêt que l'avenir heureusement réformera : — « Ze crédit universel, c'est l'impossible. » Pourquoi donc le crédit universel serait-il l'impossible, dans une société qui a pour loi générale le travail ? Ce qui manqua au levier de Law, ce fut un point d'appui en France ; aussi fut-il obligé d'en aller chercher un, qui n'était pas solide, sur les bords du Mississipi. Mais, s'il avait eu pour point d'appui, en ^716, le travail tel qu'il s'est développé, sous tant de formes diverses, en Europe, depuis deux siècles, qui peut dire où se fût arrêtée la révolution pacificatrice et sociale entreprise par le génie financier de Law, et qu'accomplira la liberté des banques? Je nomme la liberté des banques, parce que je ne sais qu'un moyen de suppléer à l'absence de génie dans Thomme qui gouverne, c'est par l'émulation de la liberté. La liberté, c'est l'esprit de tous; l'esprit de tous est au génie d'un seul ce que la monnaie d'une pièce est à cette pièce indivisée. On dit aujourd'hui : Effets de commerce; pourquoi ne dirait-

M) Law et de sonsyst'ètne de finances, parfA. Tuiers. Encyclopédie progressive, 1828.

OH pas bientôt : Effets de travail? Le jour où l'on dira Effets de travail,

on sera bien près du Crédit unipersel. Ne vous fcouvient-il donc plus

d'avoir écrit ces lignes à l'occasion de Law et de son système de finances :

» L'objection qu'on pourra éternellement adresser à un CRÉDIT TROP BIEN 6RGAN1SÉ, c'est ia faculté d'abuser de la richesse qu'il procure aux ^ouvernemens, à quoi on pourra faire une réponse; : Les fils de famille et les Etats dissi-, pateurs qui n'ont pas de crédit trouvent des usuriers qui les ruinent. Ils se procurent donc les mêmes moyens de dépense, seulement ils les paient plus cher. Louis XIV, sans crédit, avait pu dépenser autant que l'Angleterre et la Hollande, mais il avait payé l'argent 10, 20 et jusqu'à 50 0/0. » %

Ne penseriez-vous plus, en 1850, ce que vous écriviez en 1858? Seriez-vous donc d'avis que l'usure générale est préférable au crédit universel? Ce que vous disiez si bien de Louis XIV, payant l'argent AO, 20, 50 0/0, ne s'applique-t-il pas tout aussi Justement à ces paysans que vous dépeignez ainsi dans votre rapport :

« Est-il facile, est-il désirable d'encourager la passion de nos paysans, qui déjà achètent plus de terres qu'ils n'en peiivent payer; qui les achètent plusieurs années avant d'en pouvoir payer le prix , et qui s'épuisent pour en créer la valeur? »

Si, comme vous l'avez dit fort justement, le papier qu'escompte une banque est « une délégation dans un produit à venir, » pourquoi donc l'ouvrier laborieux, économe et prévoyant serait-il exclu de toute participation au crédit? Pourquoi ne serait-il pas fondé à lui demander les avances nécessaires à l'acbatd'instrnmensde travail et à l'approvisionnement des matières premières destinées par lui à se convertir en matières ouvrées, ce qui équivaudrait soit à une augmentation indirecte du salaire, soit à un abaissement du prix de revient? Qu'y aurait-il donc là d'impossible et de fâcbeux?

Colonisation.

« Avant un siècle, il n'y aura plus de colonies. »

Blanqui, Dictionnaire du Commerce.

« Toutes les fois qu'une nation prétendra gouverner une grande distance, elle gouvernera mal, surtout avec nos préjugés , bureaucratiques. »

CoL'RCELLE Sëneuil, Dictionnaire politique.

Vous dites :

« La colonisation sera impossible sans Yintervention de l'État.

«Votre commission, en adoptant la colonisation comme moyen de prévoyance^ humain, sage , politique et praticable, l'a renvoyée à la seconde de ses sous-commissions, pour l'examiner surtout au pointde vue du soulagement des classes pauvres et souffrantes. » '

Ce qu'il y a de plus convenable, c'est d'attendre le dépôt de ce rapport que vous annoncez, pour démontrer ce qu'il y a d'erreurs renfermées dans les quelques lignes que je viens de citer. Je vous ferai remarquer seulement que l'État intervient toujours dans toutes les combinaisons que vous présentez. M, Louis Blanc et M. Cabet, s'ils ne sont pas ingrats, devront vous en savoir gré et vous en féliciter. •

Abolition de la mendicité.

« La liberté de mendier doit être accordée aux pauvres, comme la liberté d'industrie à l'ouvrier et la liberté de la personne à tous les membres de la société. Les règles de la justice naturelle ne JoutTrent pas que la mendicité ligure parmi les dé lits du Code pénal. » duchatel, de la Charité.

Voilà un titre qui promet! Il ne m'appartient pas; je le copie dans votre rapport, sans y rien changer. Cette fois, je n'en doute pas, vous aurez le courage de l'œuvre que vous avez entreprise. Si l'intrépide charité de saint Vincent de Paul vous manquait, la froide insensibilité de Malthus ne vous manquerait point. Sous vos yeux est la plaie: non, vous ne les en détournerez pas ; votre main va la sonder, car si vous n'osiez pas sonder une plaie, par ce motif qu'elle est rouge, infecte et purulente, comment vous y prendriez-vous pour la sécher et la guérir? J'en conviens, c'est une plaie hideuse que la mendicité, mais le devoir n'en est que plus imiiérieux de ne pas attendre que la gangrène s'y mette et que l'amputation soit nécessaire. ,

J'ouvre donc votre rapport. Ah! je ne m'étais pas trompé, car les premières lignes qui frappent et arrêtent mes regards, sont celles-ci :

« L'abolition de la mendicité est fun des soins qu'une société bien organisée doit prendre d'elle-même. Mais il ne faut pas qu'elle fasse comme ces médecins inhabiles qui croient avoir guéri un mal en le répercutant dans l'intérieur du corps humain. »

Bien ! très-bien ! monsieur !

« Ce mal disparu, eu apparence, n'en est que plus dangereux. »

Encore mieux : continuez ! continuez !

« Il faut s'occuper de créer partout des établisseraens dans lesquels le mendiant volontaire ou forcé puisse trouver un emploi pour ses bras, un asile pour ses infirmités.

« Les dépôts de mendicité existent dans plusieurs de nos départemeus. Examiner leur organisation, pour les généraliser et les perfectionner, est l'un des soins qui ont été déférés à la sous-coinmission chargée des établissemens relatifs à la vieillesse. »

Comment! c'est là votre conclusion ! Comment! vous n'en avez pas trouvé d'autre! Que diriez-vous du médecin imposteur qui, parce qu'il aurait bandé la plaie au lieu de la sonder, prétendrait qu'elle a cessé d'exister? N'est-ce pas là ce que vous proposez? N'est-ce pas là ce que vous faites? Abriter la mendicité, est-ce donc l'éteindre? Les Workhouses, maisons de travail, où le pauvre est condamné au supplice du tread whed, roue. qui tourne dans le vide, ont-ils donc ralenti, en Angleterre, le progrès du pau{>érisme et mis une digue à l'mvasionde la misère? — Non. Le nombre des pauvres enfermés dans les Workhouses et de ceux secourus à domicile n'a pas cessé de s'accroître, chaque année, dans une proportion moyenne de 7 à 10 pour 100, ainsi que cela résulte du tableau suivant (1) :

(1) Ledru-Rollin, de la Déc.tdence de l'Angleterre.

Année.

Populalion.

Panvies Pauvres secourus Total

des Workliouses. à domicile, des pauvres

Étrange manière d'abolir la mendicité que d'accroître le paupé-

F'snie! Convenez-en. Peut-être, avant de recommander les dépôts de

mendicité, eussiez-vous bien fait de méditer ces paroles de M. Marbeau :

« Les rounions de pauvres sont toujours mauvaises; il ne faut pas laisser fermenter la misère. »

Paroles très-sages corroborées par ces chiffres etîrayans.du même

administrateur :

« On évalue au sixième de la population totale de la France, à 6 millions environ, le nombre des hahitansqui ont besoin d'être secourus en temps ordinaire. Celui des malheureux inscrits aux bureaux de bienfaisance, ou qui seraient inscrits s'il y avait partout des bureaux, est à peu près de moitié, ou 3 raillions.

« Nous dépensons administrativement, c'est-à-dire dans les établissemens publics de bienfaisance, 116 millions par an. La charité privée distribue à peu près autant sous toutes les formes. Total, 230 millions. ,

« Sur 68,000 indigens inscrits à Paris, il n'y a pas 5,000 infirmes ou vieillards; tout le reste pourrait vivre de travail. »

Hâtez -vous donc, ô saint Vincent de Paul! de construire des dépôts

de mendicité à l'instar des Workhouses; mais, ôMalthus! n'y oubliez pas

le tread-wheel !

Amélioration des logemens.

« J'ai étudié avec une religieuse sollicitude la vie privée d'une foule d'ouvriers, et j'ose affirmer que l'insalubrité de leurs habitations est ic point de départ de toutes les misères, de tous les vices, de toutes les calamités de leur étal social. BLANQUi, des Classes ouvrières.

Vous vous exprimez ainsi :

« L'humanité, jointe à un grand intérêt de l'État, commande de veiller à celte partie de l'existence de l'ouvrier, par cela même qu'il y songe moins, mettant son orgueil à être bien vêtu les jours de fête, son sensualisme à boire avec excès, et â'inquiétant peu de la salubrité des lieux où il ne passe que la nuit. »

Si ce tableau que vous tracez est vrai, comment donc expliquez-vous (jue l'Etat et que celte vieille société, que vous prétendez avoir été calomniée, aient mis tant de négligence pendant si longtemps à veiller à cet intérêt que vous déclarez si grand? Cette négligence est attestée par un témoin dont vous ne récuserez pas le témoignage, car il est l'un des trente membres de la commission qui vous a nommé son rapporteur; écoutez M. Béchard :

« Les habitations des ouvriers de Paris n'existent que dans certains quartiers et dans certaines rues de ces quartiers : ce sont des maisons vieilles, délabrées

et mal tenues; les '.ogeraens sont sales, mal éclairés, mal fermés. Ils sont étroits; et comme les parens et les enfans -vivent et couchent dans la même chambre, Tencombrement qui en résulte est une cause d'insalubrité en même temps qu'il offense les bonnes mœurs. Les garnis des ouvrie^rs nomades sont des foyers d'infection, quelques-uns de véritables égouts. 11 y a, dit M. Frégier des chambres garnies qui contiennent jusqu'à neuf lits séparés par de petites ruelles, suf- ■ fisant à peine au passage des habitans, et ces lits sont bien souvent occupés par deux personnes qui ne se connaissent pas et ne se sont jamais vues. '

<v La différence des sexes n'est pas un obstacle à ces cohabitations nocturnes et fortuites, quoique les préposés de la police ne négligent rien pour empêcher les désordres. Parmi les chambrées'de feinm^js, il en est une, dans le quartier de la Cité, qui est renommée par le tableau de décrépitude et d'abjection qu'elle présente. Les femmes qui l'occupent habituellement sont de vieilles ivrognesses, dont plusieurs sont suspectes de vivre de vol, La police a l'oeil ouvert sur ces femmes, comme sur tous les habitans des mauvais garnis. 11 arrive quelquefois aux agens de faire des descentes au point du jour dans cette chambrée immonde, et de voir toutes les femmes qui l'occupent sur leur séant, pour faciliter les recherches.Le spectacle de ces momies animées aquelque chose ne sépulcral, et l'on dirait que le célèbre auteur de GilBlasy a esquissé ja-lis le portrait deLconarde. »

Cette négligence coupable n'est pas seulement attestée par M. Bé chard, elle l'est également par M. de Riancey, chargé du rapport spécial sur la proposition de M. de Melun, et qui s'exprime ainsi ;

« Il est impossible, en effet, de se rendre compte de i'ÉTAT DÉPLORABLE d'un grand nombre des logemens occupés par la majeure partie des pauvres et des ouvriers, surtout dans les villes industrielles; il est impossi.ble de contempler les effets redoutables de leur insalubrité, sans reconnaître qu'il y a là un mal profond et invétéré sur lequel la sollicitude du législateur doit être nécessairement appelée. »

. Cette négligence est encore attestée par un rapport général du Conseil de salubrité de Paris, qui remonte à l'année 1843, et dans lequel on lit ce qui suit :

« On voit agglomérés dans des espèces de cages de malheureux chiffonniers au crochet qui n'ont pour lit qu'une couche de paille sale, pour eux et pour leurs enfans; encore est-elle placée au milieu de (pielques chiffons triés d'où émane une odeur repoussante... De ces sortes de chenils, que l'on décore du nom d'hôtelgarni, impossible de les faire sortir. Ils y vivent le jour, ne le quittent que la nuit, et la police seule ose y pénétrer pour y exercer une surveillance souvent et trop souvent infructueuse. »

Pauvre vieille société calomniée , c'est à peine si deux révolutions successives, l'une en 1830, l'autre en 1848, auront suffi pour éveiller ta vigilance !

Le 18 avril 1850, l'Assemblée législative a voté sur la très-louable proposition de M. de Melun (du Nord) une loi relative à l'assainissement et à f'interdiction des logemens insalubres. En sera-t-il de cette loi comme il en a été de la loi de 1841 , sur le travail des enfans dans les manufactures, qui n'était pas encore exécutée en 1847?

J'avoue que "je le crains fort et que je partage peu les alarmes de M. Béchard, exprimées en ces termes .

« Un honorable représentant, M. de Melun (du Nord), a dépassé peut-être le but en proposant d'autoriser les administrations municipales, non-seulement à prescrire les mesurel nécessaires à la salubrité des habitations et à interdire la location des maisons ou logemens dont l'assainissement serait impossible, mais

» — ÔA —

encore k exproprier pour cause d'utUilé ^publique les maisons dont l'insalubrité serait due h une cause extérieure.

« .... Dans ces propositions inspirées par des sentimens louables, peut-être y a-t-il un souvenir trop palpitant des caves de Lille. Du point de vue financier, comme du point de vue moral, n'exagérons pas la réaction, si nous voulons la rendre efficace. «

Je trouve dans votre rapport (page 403) celte question ingénue : « Comment obliger l'individu^à se mieux loger qu'il ne fait? » Comment? — Je pourrais vous le dire, mais je préfère vous renvoyer à M. Cabrol, directeur de l'établissement de Decazeville, et à M. Talabot, ancien député. Demandez-leur comment ijs s'y sont pris pour faire contracter à leurs nombreux ouvriers l'habitude de se mieux nourrir?

Sociétés de secours mutuels.

« Partout où les associations de secours mutuels ont été établies, on a déjà pu en apprécier les exceilens eflets sous le rapport de l'ordre public et de la diminution des pauvres dans les hôpitaux... Elles réalisent au plus haut degré les conditions d'un bon système de secours. »

Rémusat, ministre de l'intérieur. 1840.

Vous dites :

« L'ouvrier qui veut être pi-évoyant a, dans ses mains, son propre bien-être. La Providence a mesuré les forces, la durée de sa vie, de manière qu'avec un travail qui n'a rien d'excessif, il peut, quand il est laborieux et d'une intelligence ordinaire, nourrir, lui, ses vieux parens, ses enfans, et réserver QUELQUE CHOSE pour la maladie ou la vieillesse. ■»

M. Louis-Napoléon Bonaparte vous répond :

« Pour la classe la plus nombreuse, qui n'a aucun superflu, et par conséquent aucun moyen de faire des économies, ce système est complètement insuffisant. Vouloir, en effet, soulager la misère des hommes qui n'ont pas de quoi vivre, en leur proposant de mettre tous les ans de côté QUELQUE CHOSE qu'ils n'ont pas, est une dérision ou une absurdité (1). »

De vous ou de M. L.-N. Bonaparte qui a tort, qui a raison? C'est ce que je laisse à décider à un arbitre, dont vous ne déclinerez certainement pas la compétence : — à M. Berryer qui, plaidant en 1845 pour les ouvriers charpentiers, s'exprimait ainsi aux applaudissemens redoublés de tout l'auditoire :

«... Quaud le prix des subsistances augmente; quand rombellissement continuel des maisons produit nécessairement l'augmentation des loyers; quand l'ouvrier ne peut plus se loger à des prix minimes; quand il est obligé de prendre sa part de ce mouvement général, d'en profiter, mais aussi de le subir; de payer ses habitations, ses aliraens, ses vètemens pliis cher, vous ne voulez pas qu il trouve son salaire actuel insuffisant, et qu'il réclame... quoi?. . une misérable augmentation dn 10 centimes pour ses sueurs {lar chaque heure de travail! (Profonde sensation.)

« Et, à côté de cela, vous représentez-voUs toutes les misères sociales? J'ai voté, avec la chambre des députés, un crédit pour l'émancipation des noirs; mais ne savez-vous pas que nos ouvriers blancs sont beaucoup moins heureux que les noirs dont on a réglé l'émancipation? Et, en vérité, je comprends qu'on ait parlé d'enrôler des prolétaires français pour les substituer aux noirs, p.uis-

[i) Extinction du Paupérisme, t. II, p.2GÛ, ^

que les assimiler à ces derniers, c'est leur donner une existence supérieure à celle qu'ils trouvent en France. (Mouvement.)

« Quand le génie de mon pays lui fait créer tant de prodiges, quand la vapeur s'apprête à sillonner la France en teus sens, quand les efforts de la mécanique se multiplient, quand Tàme de la patrie s'en va, pour ainsi dire, féconder toutes les branches du commerce, de la science et de l'industrie, en communiquant à toutes les veines sociales une circulation immense; quand de magnifiques monumens s'élèvent de toutes pal-ts; vous ne voudriez pas que ces braves ouvriers, sans lesquels toutes ces grandes choses dont vous jouissez ne' se feraient point, recueillent à leur tour le fruit de leurs travaux, participent au 'progrès qu'ils ont réalisé, aient l'espoir d'ètie plus heureux, eux aussi... Vous ne voudriez pas qu'au lieu de 5 fr. ils en gagnassent 6, et même 7... (Mouvement prolongé.)

«Eh! messieurs, c'est la loi du progrès Tout cela est légitime, désirable. Mais pourquoi vous ètes-vous attachés exclusivement aux honnêtes charpentiers que vous avez sous les yeux? Il fallait nous dire ce qui se passe en dehors de cette audience. Les compagnons qui sont ici sont... décens, c'est vrai; mais allez donc, ô messieurs, allez dans ces bouges affreux où tant de misérables gémissent sans pain, sans habit, sans paillasse...; allez visiter le pauvre peuple dans tous ces réduits, et vous nous direz ensuite s'il es4, trop heureux. (Vive émotion dans l'auditoire.) »

Le 15 juillet 1850, a été votée la loi qui règle et qui régit pour l'avenir les sociétés de secours mutuels. Que doit-on attendre d'une loi marquée au double sceau de l'Impuissance et dé la Défiance? L'avenir le dira. Personnellement, je n'en attends rien.

J'avais dit que pour l'âge mûr vous aboutissiez, en fait, à ce que vous repoussiez en principe : — au droit au travail. Ce que j'avais avancé, ne l'ai-je pas prouvé? Ne proposez-vous pas de créer des ateliers, sociaux éventuels? Ne proposez- vous pas d'instituer une division des travaux réservés? Ne proposez-vous pas, enfin, de multiplier le nombre des dépôts de mendicité ?

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