‹ L'abolition de la misère par l'élévation des salairesChapitre 17 sur 25 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

« Que de frais de personnel dans une administration charitable qui ne peut donner au pauvre qu'uN sou par jour. » jiARBEAU, du Paupérisme en France,

Une statistique faite en 1847, par M. deWatteviile, inspecteur-général des établisseinens de bienfaisance, porte à 9,24*^5 le nombre de ces établisseinens, et leur dépense annuelle à 115,500,000 francs.

Une autre statistique dressée au ministère de l'iotérieur établit que les dons et legs se sont élevés, de l'an ix jusqu'au 1*' janvier 1846, à la somme de 122,504,450 fr. 43 c, décomposée ainsi qu'il suit :

CONSULAT ET EMPIRE. — De l'an IX au 26 mars 1814.

Hôpitaux et hospices 8,979,438 68)., ^n. -f.n ,

Bureaux de bienfaisance 3,942,264 79 (^^^'^^^'"'^ *'

Plus d'un million par an.

RESTAURATION. — Du 27 mafs 1814 au 31 juill-et 1830.

Hôpitaux et hospices 32,358,105 7.^)„. na)f\niA iq

Bureaux de bienfaisance 18,662,668 74|'^^'"'^"' ''* '^^

Plus de 3 millions par an.

MONARCHIE DE 1830. — Du l"" aoùt 1830 au 31 décembre 1846.

Hôpitaux et hospices 31,255,813 66)„-^t.^, q-,^ ,

Bureaux de bienfaisance 25,306,136 gi 1»''.»»^^ '* *'

Prè> de 4 millions par an.

Dans cette somme de 122,504,450 fr. 43 c, ne sont pas compris les dons et legs de 300 fr. et au-dessous, et pour lesquels l'autorisation n'était pas nécessaire. Ces libéralités peuvent être évaluées à un million au moins.

Enfin, sont inscrites au budget des dépenses pour 1851 les allocations suivantes :

MINISTÈRE DE l'intérieur. — Chapitre 23.

Secours aux établissemens de bienfaisance 599,560

Secours généraux aux ho?pices, etc 300,000

Secours à des personnes dans l'indigence, etc. . . 677,000

Secours à divers titres 500,000

Secours aux sociétés de charité nationale 120,000

MINISTÈRE DU COMMERCE. — Chapitre 19.

Secours pour pertes matérielles et événcmens malheureux, 1,957,000

Récapitulation.

Établissemens de bienfaisance 115 milliçns.

Dons et legs par an ' 5 millions.

Ministère de l'intérieur 2 millions.

Ministère da commerce 2 millions.

Total 129 millions.

Autant qu'il est possible de les évaluer, on calcule que les sacrifices que s'impose la charité privée sont égaux aux sommes que distribue la charité publique, y compris les 42 millions prêtés par les monts-depiété.

Le budget de la charité française s'élèverait donc à 2.50 millions, c'est-à-dire au cinquième environ du budget des recettes de l'État.

Malgré l'élévation d'un pareil chiffre, le pauvre secouru à domicile ne reçoit par jour, en moyenne, que CINQ CENTI1VII*IS.

Parcourez le consciencieux travail de votre honorable collègue de la Commission de l'assistance et de la prévoyance publique , M. Armand de Melun, et vous y lirez ce qui suit :

« D'après la statistique judiciaire publiée par le ministère de la justice, il meurt par an, de froid et de faim, près de 300 personnes, et on n'enregistre pas, dans cette fatale catégorie, ceux qui succombent lentement aux maladies venues d'un TROP LONG JEUNE, d'uue habitation malsaine, de haillons trop légers pour la saison d'hicer, ni celle multitude de pauvres enfaus qui ont été arrêtés dans la croissance par rinsuftysance de nourriture de leurs premières années, et n'ont pu être assez forts pour surmonter la crise de leur développement. »

L'exposé des motifs présenté le 16 juillet 184.9 par 3i. Dufaure, ministre de l'intérieur, constatait, en ces termes, l'insuffisance de toutes les ressources réunies de la charité :

« l.e crédit ordinaire de 297,000 francs pour secours aux établissemens de bienfaisance, ouvert au chapitre 22 du budget du ministère de l'intérieur, est presque entièrement épuisé. Il ne reste plus que 16,836 francs pour faire face aux (témoins du second semestre de 1849.

« Le nombre des élablisscmens charitables qui ont pris part à la distribution de ce crédit, s'élève à 677. Ces établissemens se divisent de la manière suivante : 559 bureaux de bienfaisaisce ; 41 hospices; 77 institutions de charité de toute nature; ils appartiennentà70dppartemens.Il ya donc cncore16départemens qui n'ont reçu aucune subvention de l'Etat en 1849, les uns parce que leurs besoins, quoique constatés, n'ont pas paru aussi pressans que ceux des départemens qui ont été secourus; les autres, parce que les propositions'faites par les préfets ne sont pas arrivées assez tôt pour pouvoir être comprises dans les répartitions qui ont été effectuées. D'un autre côté, les dcparternens secourus n'ont reçu généralement que des sommes bien inférieures aux besoins de leurs établissemens charitables qui ont épuisé leurs ressources, et ont, eu ce moment, à leur charge, des

citoyens nécessiteux dont le nombre excède de beaucoup les proportions ordinaires. »

Vous avez été longtemps l'ami de M. Gisquet, préfet de police. Ouvrez ses Mémoires, et vous y trouverez une multitude de détails pareils à ceux-ci :

a J'ai vu à Montfaucon deux tombereaux de poissons pourris, que les inspecteurs des Halles y avaient fait conduire. Deux heures plus tard, tous les poissons avaient disparu. Ces poissons sont revendus aux gargotiers des barrières et des quartiers pauvres.

«A la boucherie de Téquarissage, j'ai vu une pièce assez spacieuse, aux murs de laquelle étaient suspendus, proprement dépouillés et parés avec tout le .soin possible, des chiens, des chats, de petits poulains extraits du ventre desjuniens abattues, des quartiers de cheval dont on avait enlevé les portions pourries... »

Mêmes détails sont donnés par le docteur Leuret, dans sa Notice sur les indigens de Paris :

« On vend sur les marchés de Paris des croûtes de pain venant des grandes maisons. La livre (1/2 kilogramme) en vaut cinq liards. Avec ces croûtes, quelques morceaux de viande que les indigens trouvent dans les ordures, des épluchures de choux, de salade, de pommes de terre qu'ils ramassent quand ils en rencontrent : c'est LEliR NOURRITURE ORDINAIRE. »

Autres détails donnés encore par un médecin, le docteur Bayard ,

dans sa Topographie médicale de Paris :

« Dans une pièce au quatrième étage, ayant à peine cinq mètres en carré, je trouvai 23 individus, hommes et enfans, couchés pèle-mèle sur cinq lits. L'air de cette chambre était tellement infect que je fus pris de nausées. La chandelle qui m'éclairait faillit s'éteindre. Les souliers et les vètemens de ces individus exhalaient une odeur aigre et insupportable, qui dominait les autî-es exhalaisons. »

Si loin que vous poussiez l'idolâtrie de la misère, je doute qu'après

avoir lu ce qui précède vous soyez tenté d'écrire encore ce que vous

serez peut-être étonné vous-même d'avoir écrit en 1848 :

« Supposez toutes les fortunes égales, supposez la suppression de toute ricjiesse et de toute misère, personne n'aurait mayen de donner, mais personne, suivant vous, n'aurait besoin qu'on donnât. Ce qui est faux. En supposant même que. cela fût vrai, vous auriez supprimé la plus douce, la plus charmante, la plus gracieuse des vertus de l'humanité (i). »

Ce qui équivaut à dire que pour conserver la charité, il faudrait entretenir la misère, alors même que la science découvrirait les moyens de l'abolir, comme elle a découvert les moyens de faire disparaître cette maladie hideuse, qui s'appelait la petite vérole.

Peut-être êles-vous aussi du nombre de ceux qui regrettent que la vaccine ait vaincu la variole ! — Je n'en serais nullement étonné.

Mais, rassurez-vous, la misère sera toujours de ce monde, si elle n'a jamais^pour l'en chasser que la charité.

L'im^[iuissance de la charité se démontre par tous les efforts qu'elle a tentés et le peu de résultats qu'elle a obtenus.

C'est là un fait incontestable, dont votre rapport lui-même et les divers projets de lois qu'il relate sont les preuves évidentes et réitérées.

(1) Du Droit de Propriété, chap xi.

Ouvrît-on tous les tours qui ont été fermés ; doublât-on le nombre des crèches, des salles d'asile, des sociétés de patronage, des colonies pénitentiaires, des dépôts de mendicit-é, des bureaux de bienfaisance et des hospices; iriplât-on le droit des pauvres sur les spectacles, bals et concerts; qnadruplât-on le chiffre des allocations portées au budget; enfin, quintuplât-on le montant annuel des dons et legs, que l'impérieux problème de l'abolition de la misère n'aurait fait aucun pas de plus vers sa solution nécessaire.

Ce qui l'atteste, c'est le chiffre de la taxe des pauvres^ en Angleterre, qui, malgré tous les efforts les plus intelligens et les plus divers, tentés pour la réduire, s'élevait encore, en 1849, à 145,000,000 par an.

Sujet de méditation d'autant plus grave que la Constitution sociale et politique des deux pays, Angleterre et France, est moins pareille! En Angleterre, les paroisses ont une liberté et des ressources que les communes n'ont pas en France. En Angleterre, là propriété territoriale est concentrée entre un petit nombre de propriétaires; en France, elle tend à se diviser jusqu'au morcellement. En Angleterre, les capitaux sont compactes; en France, ils sont disséminés. En Angleterre, il existe encore une aristocratie puissante et riche; en France, toute aristocratie riche et puissante a presque entièrement disparu.

Eh bien ! malgré ces différences essentielles, fondamentales, en Angleterre et en France, l'impuissance de la charité est égale; je me trompe, cette impuissance est plus grande encore en Angleterre, q,ù pourtant la charité dispose d'un budget considérable.

De cette impuissance de la charité constatée et comparée dans deux pays, dont l'un passe pour aristocratiqU'C et plus particulièrement industriel, dont l'autre passe pour démocratique et plus particulièrement agricole, quelle conclusion, je vous le demande, doit-on tirer?

N'en doit-on pas tirer cette conclusion, que la société s'égare dans une voie qu'elle ferait sagement de quitter?

Qu'a produit la loi du 24 vendémiaire an I!, qui constitue le domicile du secours?

Qu'a produit la loi du 16 vendémiaire an V, qui déclare que Jes administrations municipales auront la surveillance immédiate des hospices civils établis dans l'arrondissement?

Qu'a produit la loi du 16 messidor an Vil, qui ordonne d'introduire dans les hospices les k avaux convenables à l'âge et à l'infirmité de ceux qui y sont entretenus? ,

Qu'a produit la loi du 7 frimaire an V, qui prescrit que les secours à domicile seront donnés en nature autant qu'il sera possible, et que les mendians valides qui n'ont pas de domicile acquis hors de la commune où ils sont nés, seront obligés d'y retourner, faute de quoi ils y seront reconduits par la gendarmerie et condamnés à une détention de trois mois?

Qu'ont produit les ordonnances des 31 octobre 1821, 6 juin 1830, 20 novembre 1831, 31 mai 1838 et 6 février 1843, qui ont réglementé l'administration des hospices et des bureaux de bienfaisance?

Qu'a produit la loi du 7 frimaire an V, qui assujétit au droit d'un décime par franc tout billet d'entrée dans les spectacles où se donnent des pièces de théâtre, des bals, des feux d'artifice, des concerts, des' courses et exercices de chevaux, pour lesquels les spectateurs paient?

Qu'a produit b loi du 5 juillet 1808, qui interdit la mendicité et institue des dépôts de mendicité?

Qu'a produit le décret du 19 janvier 181 î , auquel on a donné le nom de charte des enfans trouvés?

Qu'a produit la loi du 16 pluviôse an XII, qui institue les monts-depiété et déclare qu'aucune maison de prêt sur nantissement ne sera établie qu'au profit des pauvres?

Qu'a produit la loi du 22 mars 184'1 , qui limite les heures du travail dans les manufactures, usines et ateliers?

Qu'a produit la loi du 22 germinal an XI, qui régit le contrat d'apprentissage?

Que produiront la loi du 13 avrrl 1830, relative à l'assainissement et à l'interdiction des logemeus insalubres, la loi du 18 juin sur les caisses de retraites, et la loi du 13 juillet sur les sociétés de secours mutuels? Seront-elles plus efficaces que les lois sur les dépôts de mendicité, le travail des enfans dans les manufactures, etc., etc.? Que faut-il attendre des autres lois promises sur lesquelles délibère la Commission de l'assistance et de la prévoyance publique?

Ces lois sont au nombre de dix :

Jeunes détenus.

Enfans trouvés.

Hôpitaux et hospices.

Secours à domicile.

Service médical à la campagne.

Apprentissage.

Travaux des enfans et des femmes.

Monts-de-piété.

Assistance judiciaire.

Bains et lavoirs publics.

Ces lois seront-elles moins stériles, en France, que ne l'ont été, en Angleterre, les pareilles lois? Est-il sage de l'espérer?

Non; point d'illusions! tout ce que la charité soutenue par la foi a pu entreprendre, la charité fa entrepris.

Mais contre deux millions d'indigens et de mendian-s, et cinq millions de pauvres, que vouliez-vous qu'elle fît et que veut-on qu'elle fasse?

Serait-il donc moins difficile d'abolir radicalement la misère, que de la secourir efficacement?

Telle est la question dont l'examen fera l'objet de la deuxième et dernière partie de mon travail.

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