CONSTITUTION ET BUT DE LA SOCIÉTÉ
« Art. ^*^^ La Société ^formée, il y a dix ans, .entre les compositeurs typographes de Paris, sous le nom de Socii'té typographique, et qui a eu pour but de RÉSISTER A l'abaisse.ment DES PRIX DE main-d'oeuvre, se coutinuc sous la même dénomination et pour le même objet. »
L'heureuse conséquence de ce règlement, qui peut être proposé à toutes les professions pour exemple à suivre et pour modèle à imiter, a été d'empêcher le salaire des compositeurs de tomber, à Paris, audessous de 55 centimes le mille d'n et de 60 centimes l'heure de conscience. On ne citerait pas, on ne pourrait pas citer une seule infraction à ce tarif.
Les maîtres imprimeurs, les libraires, les éditeurs, les journaux en ©nt-ils ressenti un préjudice? Non; au contraire, ils en ont retiré un avantage : la sécurité. Pour tous, le point de départ est le même, ce qui établit la justice et l'égahté, sans exclure entre eux l'émulation et la supériorité. Ainsi, pour citer uii exemple qui fasse comprendre ma
— S7 — pensée, je citerai le Journal des Débats, dont l'abonnement coûte 64 fr. par an, et la Presse, dont l'abonnement ne coûte que 40 francs. L'une et l'autre feuille ont la même étendue et contiennent le môme nombre d'w. La Presse paie à ses compositeurs le même prix au mille d'w et à Vheure de conscience que le Journal des Débats paie aux siens; eli bien! cela empèche-t-il la Presse de.se vendre 40 p. 8/0 moins cher que le Journal des Débats? — Non, Ce fait prouve que le bon marché relatif n'a pas besoin, pour s'établir, que le salaire s'abaisse au-dessous de la limite constituant \e- droit du travail. Maintenant, je vais supposer l'absence de tout règlement et de tout tarif : le Journal des Débats , intimidé par la concurrence de la Presse, eût infailliblement réduit le salaire de ses compositeurs^ le lendemain, la Presse eût été obligée de le suivre pas <à pas dans cette voie, jusqu'à la plus gxtrême limite. Ni l'une ni l'autre entreprise n'y eussent rien gagnî, et les compositeurs desdeux journaux y eussent également perdu.
Le salaire au rabais ne profite à personne el nuit à tout le monde. Voilà la vérité qu'il faut faire entendre à tous : aux ouvriers et aux maîtres, aux peuples et aux gouvernemens. Voilà la vérité qu'il faut ieur démontrer, vérité simple et radieuse.
Au lieu de mettre le salaire au rabais, c'est à l'enchère désormais qu'il faut le mettre.
Ne craignez pas qu'il soit jamais trop élevé; le salaire, en s'élevant, multipliera le nombre des consommateurs, et le nombre des consommateurs, en se multipliant, vous donnera, aidé de la science, plus de moyens qu'il n'eu faudra pour contenir le prix de revient dans la limite où il sera nécessaire qu'il reste.
Ne craignez pas la concurrence étrangère; cette concurrence ne sera point à redouter si vous proclamez hautement, solennellement, le droit du travail, car, partout où il y aura des travailleurs en grand nombre, l'écho de votre voix rctentinv parmi eux, et tous se lèveront pour y répondre et l'acclamer. Petites et grandes nations, toutes vous imiteront, car toutes, bon gré -mal gré, y seront entraînées ou contraintes par l'immense solidarité des populations ouvrières, planant, de toute la hauteur de son !)rincipe, au-dessus de l'étroite rivalité des Etats européens.
Qu'arriverait-il sur un chemin de fer, si le conducteur de la locomotive prête à partir ne l'approvisionnait, par ignorance, ou par parcimonie, que de la moitié du combustible nécessaire au trajet? Il arriverait que le convoi serait obligé d'abord de ralentir la vitesse de sa course, puis de s'arrêter avant d'être parvenu au terme de son parcours. Que faire? Impossible de reculer, impossible d'avancer. Pour une faussé économie de combustible, quelle perte irréparable de temps! Que deYenir^entre les convois attendus à heure fixe des deux côtés oppo-
- 58 ~ ses? Embarras et périls seraient égaux. De ces périls et de ces embarras, quelle serait la cause? — L'insuffisance, l'absence de force motrice nécessaire.
Tel est le spectacle qu'offre, par suite de l'insuffisance du salaire et de l'absurde parcimonie d'ignares conducteurs, cet immense et long convoi qui nous transporte tous et qui a pour remorqueur la Société. Ne cherchez pas, ne cherchons pas ailleurs la cause des embarras qui nous retiennent et des périls qui nous menacent. Que le salaire soit ce qu'il doit être, ce que l'intérêt de l'industrie, d'accord avec le respect de l'humanité, exige qu'il soit, et tout se simplifiera; le monde ira de • lui-même, sans trouble et sans choc, comme la terre tourne sur son axe idéal, sans qu'elle ait besoin de l'intervention d'aucune main qui lui imprime le mouvement et qui le dirige.
— Mais, à quel taux le salaire doit-il s'élever pour qu'il soit ce que vous prétendez qu'il doit être?
A celte question, je réponds :
Que faut-il de combustible à la locomotive qui remorque un convoi? Que faut-il d'eau au ruisseaw pour faire mo'ivoir un moulin, à la rivière pour porter une barque, au fleuve pour mettre à flot un navire? Que faut-il au travailleur pour que ses forces no restent, pas au-dessous de sa lâche; que les gains de son travail soient égaux aux légitimes besoins de sa famille; que tout risque prélève proportionnellement sa prime, et qu'enfin son salaire soit équitablement rémunérateur? Je vous le demande à vous-même.
Toute évaluation qui aurait pour base un prix quelconque, serait
nécessairement fausse, car le prix des objets de consommation varie
selon les pays et selon l'impôt. Un soldat, à ration égale, coûte plus
cher à nourrir en France qu'il ne coûte en Wurtemberg; il coûte
. moins cher en France qu'il ne coûte en Angleterre.
Toute juste évaluation doit donc laisser les prix à ajouter dans une colonne réservée.
Je l'avoue, je le déclare, je le proclame, je ne comprends pas, je ne saurais comprendre qu'on mesure parcimonieusement au travailleur sa subsistance, car iï remboursera en produit ce qui lui aura été avancé en salaire. Le salaire n'est, en réalité, qu'une avance. C'est un calcul absurde, car si le travailleur ne répare pas ses forces dans la proportion où il les dépense, il ne tardera pas à les épuiser; et alors, au lieu de donner une force égale à 100, il ne donnera bientôt plus qu'une force égale, et souvent inférieure, à 50. L'homme, dans ce cas, n'équivaut plus qu'à la moitié d'un homme. On ne le nourrit qu'à demi, il ne travaille qu'à demi : où donc est le profit? L'on ment quand on porte à 35 millions le nombre des Français ; douze millions d'hommes qui ne disposent que de la moitié de leur force utile, parce qu'ils ne consom-
ment que la moitié de la subsistance réparatrice qui leur est neces- I saire, ne devraient, en bonne arithmétique, compter au plus que pour / six millions d'hommes. j
fout homme qui n'est pas un malfaiteur et un vagabond, tout homme qui travaille doit avoir à discrétion Je pain, la viande, et, selon les pays, le vin, le cidre ou la bière. S'il a contracté, au détriment de sa santé et au préjudice de ses forces, la funeste habitude des privations, il faut faire ce qu'a fait si judicieusement k Decazeville M. Cabrol, et ce qu'ont fait, non moins sensément, dans leurs usines MM. Talabot, il faut s'appliquer à la lui faire perdre. Que d'excès, qui étant aux privations ce que l'effet est à la cause, disparaîtraient avec elles, et en même temps qu'elles disparaîtraient se dissiperait une multitude d'infirmités et de maladies qui appauvrissent le sang humain !
Tout homme qui travaille doit gagner non-seulement ce qui est nécessaire pour se procurer une nourriture saine et abondante, mais encore ce qui est ipécessaire à la nourriture abondante et saine 'd'une femme et d'un enfant. Règle générale : l'homme qui travaille pour un doit gagner pour trois; c'est le moins, car s'il n'est pas marié il se mariera, et il est bien qu'il ait déjà pour dot une épargne.
L'enfant ne doit pas travailler prématurément.
La femme ne doit pas être détournée des fonctions que la nature lui a assignées. Epouse, elle doit administrer le ménage : mère, elle doit allaiter son enfant, l'élever, l'instruire. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne, il est iitile qu'elle le sache pour le lui enseigner. Toute femine peut et devrait savoir ce qui forme les deux degrés de l'instruction primaire.
J'admets l'existence et l'utiHté des écoles complémentaires, des écoles spéciales, des lycées, des facultés; mais je n'admets pas plus l'existence et l'utilité des écoles communales, que je n'admets la nécessité des bureaux de nourrices, des tours, des crèches et des salles d'asile. Ce sont, à mes yeux, toutes institutions contre nature, et l'époque n'est pas éloignée peut-être où l'on s'étonnera qu'elles aient pu exciter l'admiration d'hommes qui se décorent du titre d'hommes d'État.
C'est avec raison que la Société typographique a inséré dans son règlement la disposition suivante :
« Article il6 : La morale aussi bien que la bonne confection du travail s'opposent à ce que les femmes soient employées en qualité de compositeurs; s'il on est introduit dans les ateliers de composition , les sociétaires doivent toujours en prévenir le Comité et se conformer à sa décision, qui ne peut être rendue que dans le sens de Texclusion des femmes ou de la mise bas. »
L'emploi des femmes et des enfans dans les manufactures, les usines et les ateliers, a été un des moyens les plus actifs dont la concurrence aveugle s'est servie pour produire l'abaissement du taux des salaires,
au grand détriment de l'agriculture. Rien n'a [)lns fortement et j)lus rapidement contribué à la dépopulation des campagnes et à l'encombrementdes villes. Cela était facile h. prévoir et simple à empêcher. Si les femmes, en aucun cas, et les enfans au-dessous de seize ans, et seulement après avoir accompli certaines formalités prescrites dans l'intérêt de la conservation de leur santé, n'avaient pas été admis à travailler dans les manufactures et les fabriques , l'équilibre nécessaire entre l'agriculture et l'industrie n'eût pas été rompu par des raisons qui se compreiment d'elles-înèmes. L'agriculture pastorale, celle qui exige le plus de surveillance et le moins de force, celle qui est k la fois la plus avancée et la moins pénible, se fût naturelleînent et heureusement développée par la nécessité môme de tirer des enfans un utile emploi. Cet emploi, loin de nuire à leur santé, lui eût profité. Ils se fussent élevés sans frais et instruits sans déplacement, car, dans les familles nombreuses, le garçon aurait eu pour instituteur sa mère, pour répétiteur sa sœur aînée, pour émules ses plus jeunes sœurs.
Il y a longtemps déjà que l'éducation des enfans par leurs mères serait entrée dans les mœurs et les habitudesde la famille si, depuis 1833, l'Etat, les départemens et les communes avaient dépensé, avec plus de raison, en primes offertes aux mères et en leçons données aux filles, une somnoe égale à celle qu'a coûtée l'instruction primaire des garçons.
Non-seulement l'homme qui travaille ()0ur un doit gagner pour (rois, mais encore son salaire doit être assez élevé pour qu'après avoir pourvu à la subsistance saine et abondante de sa famille, à son logement salubre, à son habillement propre, à son blanchissage, h son chauffage, à sou éclairage, et payé l'impôt, sous le nom d'assurance générale, il lui reste encore un centime par heure de travail pour se mettre h l'abri de certains risques prévus tels que : blessures et infirmités contractées dans l'exercice de sa profession, mort prématurée, et |)0ur acquérir le droit au repos après quatre-vingt-dix mille heures