FAIRE
Le langa-ge que tenait M. Berryer en J84?), sons la nnonarchie, c'est celui que je tiens, en 1850, sous la république. Avec lui, je dis : « Res- « pectez la liberté des droits, cette liberté sacrée, cette liberté fonda- « mentale ! »
La liberté des droits! Je ne demande rien de plus, mais rien de moins. Elle me suffit.
Que l'ouvrier soit libre, et le salaire sera suffisant.
Est-il suffisant lorsqu'à Paris, dans un très-grand nombre d'états sujets à des chômages plus ou moins prolongés, il n'atteint pas 20 centimes par heure de travail, 2 fr. par journée, et 600 fr. par an?
Si M. Berryer, en 1815, ne disait rien qui ne fût strictement vrai et incontestablement fondé quand il insistait sur la Justice de la réclamation des charpentiers et sur la nécessité d'élever leur salaire de A fr. à 5 fr., que doit-on conclure de ses judicieuses observations et de ses énergiques paroles, lorsqu'elles s'appliquent à des états où le salaire est resté au-dessous de 2 francs?
Je vous laisse le choix suivant ; — ou d'admettre qu'à Paris tout ouvrier, à quelque état qu'il appartienne, qui récjame 50 centimes paF heure de travail effectif, ne réclame rien d'exagéré, rien qui ne soit juste et légitime, ou bien de réformer radicalement l'impôt, d'abolir tous les octrois et de terminer sans retard tous les chemins de fer et tous les canaux, dont l'achèvement aurait ce double effet d'étendre le rayon d'approvisionnement de Paris, et de réduire dans une forte proportion le prix d'un grand nombre d'objels de consommation, tels que denrées alimentaires, boissons et combustibles.
Vous êtes-vous jamais rendu compte de la somme que prélevaient sur le mince budget d'un ouvrier, à Paris, le chauffage de sa famille et l'éclairage de sa mansarde? — Dans un budget de 600 à 1,000 francs, tout compte et tout pèse; il n'y a pas de dépense qui soit petite, il n'y a pas d'économie qui ne soit grande.
Abaisser par tous les moyens le prix des transports, cette sorte d'impôt indirect qui a deux inconvénicns, — de grever le budget de l'eu-
vrier, el de ne rien rapporter au Trésor de l'État, — aurait dû être la pensée-mère de tous nos ministres depuis 1815. L'a-t-elle été, en efTet, et lui ont-ils attribué daus leur esprit la large part à laquelle elle avait droit? Non. Ils ont tous suivi, et je ne vous en excepte pas, les erremens de la vieille et fausse politique. Où il aurait fallu regarder, chercher, trouver l'équilibre économique, iéquihbre nécessaire entre la consommation et la production, équilibre qui se rencontre tout naturellement dans le taux légitime du salaire, ils n'ont vu et ne se sont appliqués à conserver qu'un prétendu équilibre européen, improvisé par la peur, on sait comment, le lendemain d'une bataille gagnée contre la France épuisée par vingt années de victoires.
Je suis de ceux qui pensent que la liberté du travail est la véritable organisation du travail, mais sous la condition expresse que cette lii»erté sera entière, sans exceptions comme sans limites^ qu'il n'y aura pas en même temps des professions libres et des professions privilégiées; que l'Etat, en aucun cas, sous aucun prétexte, au nom d'aucune loi, ne se placera, avec la force armée, du côté des maîtres, qui sont le petit nombre, contre les ouvriers, qui sont le grand nombre, ceux-ci défendant aveuglément l'i^ntérêt privé, ceux-là représentant instinctivement l'intérêt général ; car je ne saurais me lasser de le répéter, avec Mac-Gulloch et les principaux économistes, toute augmentation des salaires accroît la consommation, active la production, accélère la circulation, féconde le travail, diminue la misère, moralise la population, mulli|)lie les échanges, développe le crédit et' finalement enrichit la nation.
Si ce que je viens d'affirmer est la vérité, et si tout se réunit pour en démontrer l'évidence, comment donc expliquer que l'État tourne indirecteiuent contre lui-même ses propres armes, en protégeant ceux qui lui nuisent : les maîtres, et en combattant ceux qui le servent-: les ouviiers?
Déplorable méprise! Liberté arbitraire, liberté bâtarde, liberté limitée, tu n'en fis, tu n'en feras jamais d'autres!
Misère sans bornes et révolutions sans fin, voiià ce qu'a produit la liberté arbitraire. Par ses œuvres elle est jugée, c'est en vain que vous essayez de la défendre encore. Un tribunal suprême, l'Expérience, l'a irrévocablement condamnée.
La société, lu civilisation, si gravement mises en péril par la liberté arbitraire, ne peuvent plus. être sauvées que par la liberté absolue.
La liberté arbitraire, c'est l'équilibre social détruit; la liberté. absolue, c'est l'équilibre social rétabli, la lilierté arbitraire, c'est l'arithmétique violée, car c'est trente millions d'individus n'ayant pas le strict nécessaire, comptant moins qt;e tiois millions d'individus ayant le bien-être; la liberté absolue, c'est l'arithmétique redressée, car c'est
— ^ 89 — trois millions d'individus ayant le bicn-êlrc, comptant moins que trente millions d'individus n'ayant pas le strict nécessaire. La liberté arbitraire, c'est la société restreinte dans le cercle étroit de ceux qui possèdent; la liberté absolue, c'est la société étendue jusqu'aux dernières limites de ceux qui travaillent. La liberté arbitraire, c'est la société vue du côté de la lorgnette qui rapetisse et empêche qu'on ne diàtingue bien ; la liberté absolue, c'est la société vue du côté de la lorgnette qui éclaircit et fait qu'on distingue mieux. La liberté arbitraire, c'est la forcé hypocrite masquée sous les traits de la justice j la liberté absolue, c'est la justice indignée, ayant démasqué la force. La liberté arbitraire, c'est l'infaillibilité légale; la liberté absolue, c'est la tolérance mutuelle. La liberté arbitraire, c'est le privilège; la liberté absolue, c'est le droit. La liberté arbitraire, c'est l'erreur; la liberté absolue, c'est la vérité. La liberté arbitraire, c'est la rè^ile immolée à l'exception; la liberté absolue, c'est l'exceptiob immolée à la règle.
Or, s'il est une règle qui so-it juste, c'est apparemment celle-ci :
Dans une société qui a le travail pour base, le travail doit toujours faire vivre le travailleur; il ne doit jamais le tuer.
J'ajioute :
Le droit au supertlu ne saurait exister pour les oisif?, qu'après que les travailleurs auront tous le nécessaire.
Enfin, je termine par ces sim[)les réflexions :
L'ouvrier qui gagne à Paris oO centimes par heure de travail, qui travaille 10 heures par jour et 300 jours par an, envoie-t-il sa femme travailler en journée? — Non. Elle reste à la maison afin de pourvoir aux soins du ménage. Envoie-t-il ses enfans à la crèche et plus tard à la salle d'asile? — Non. Leur mère les élève jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour aller à l'école. Quand il tombe malade, se fait-il transporter à l'hôpital? — Non. Il se fait soigner par sa femme et ses enfans. Conséquence : si l'ouvrier gagnait ce qu'il devrait légitimement gagner, il n'aurait: besoin ni de crèches, ni de salles d'asile, ni d'hôpitaux, ni d'aucune de ces institutions illusoires inventées par une charité impuissante et une philanthropie stérile. Or, le moins qu'il gagnerait à Paris, sa profession fût-elle placée au dernier échelon de . l'échelle industrielle, serait 50 centimes par heure de travail, 5 francs par jour, l.aOO francs par an, s'il avait l'entière liberté de se réunir et de s'associer.
Toute la question sociale se réduit donc à ces deux termes indissolublement liés :
Liberté absolue ;
Salaire suffisant.
L'Aumône et la Science.
« Jugez la cause du pauvre et de l'orphelin; rendez justice aux petits et aux pauvres.
« Délivrez le pauvre, et ^rrachez l'indigent des mains du pécheur.
« Mais ils n'ont rien connu, rien compris; ils marchent dans les ténèbres, et c'est pour cela- que tous les fondemens de la terre seront ébranlés. » Psaume Si, \. o.
« Il ne se trouvera absolument aucun pauvre ni aucun mendiant parmi vous, afin que le Seigneur ton Dieu te bénisse dans «ette terre qu'il meKra en ta possession. »
')eutéronoTn« , XV, 4.
« Il vaut mieux, mes frères, qu'il n'y ait aucun misérable et que toi tu n'exerces point la miséricorde; car celui qui, afin d'exercer la miséricorde, désire qu'il y ait des misérables, sa miséricorde est cruelle. » saint algustiin. In psalm. 123. ■ « Tourne tcn cœur vers le pauvre et paie ta dette. »
saint aubroise, Sermons.
« L'ouvrier mérite sa nourriture. » saint Mathieu, X.
« Il m'a envoyé pour annoncer l'Évangile aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé; pour publier la liberté aux captifs, et le recouvrement de la vue aux anugles; pour renvoyer libres ceux qui sont dans l'oppression èl pour publier l'année favorable du Seigneur. » saint lcc, IV, 18 et I9.
« L'in-iustrie qui ne donne pas à vivre au travailleur, il faut la tuer, car elle lue l'ouvrier. »
GRANDiN, Chambre des députés, MUI.
« Le couronnement de la société moderne, ce doit être l'amélioration morale, matérielle et intellectuelle d'^ sort des classes laborieuses. Si l'économie politique ne rempnt pas son devoir, elle n'est plus qu'une science menteuse, et nous devons l'abandonner. wolowski, Congrès de Bruxelles.
« Le but de l'économie politique est de rendre l'aisance aussi générale que possible. » duoz, •
Mais si les travailleurs ont tous le nécessaire, et que ce nécessaire suffise pour dispenser la femme de quitter forcément son ménage, et l'enfant de quitter prématurément sa mère, s'il n'y a plus de misère, que devient l'aumône? s'il n'y a plus d'aumône et de misère, que devient le prêtre, et quelle sera sa mission nouvelle?
La mission nouvelle du prêtre dans la société, rachetée de la misère par le travail, délivrée de l'aumône par l'assurance, sera celle de ministre de l'âme, mission qui vaudra bien, si je ne me trompe, celle d'administrateur de la charité.
Il ne quêtera plus, il consolera.
Il ne donnera plus l'assistance qui passe, il donnera l'enseignement qui reste.
Il élèvera jusqu'à la hauteur de Dieu la pensée de l'enfant, afin que l'homme, ennobli par les scrupules de sa conscience, n'ait même plus à subir le moins pesant et le dernier des esclavages : celui de la loi.
Telle sera la haute mission du prêtre lorsqu'il aura cessé d'être percepteur d'aumônes et salarié de l'État, Imsqu'il vivra du travail de sa parole, mûrie par l'étude, exercée par la lutte, inspirée par la foi: telle sera certainement sa mission, car si sa mission n'était pas celle-ci, il
n'en aurait aucune, et bientôt il adviendrait des églises et des temples ce qui est advenu des abbayes et des monastères tombés en ruines, et remplacés par des fermes et des fabriques.
Ce que j'ai dit de la société, je le dis également de la religion ; elle, aussi, ne peut plus être sauvée que par la liberté absolue.
Si la quatrième révolution que chac,un pressent ne trouve pas, lorsqu'elle éclatera, l'Église et l'État entièrement séparés et libres de tout lien réciproque, malheur à l'Église, car elle n'écbappera pas à la solidarité des fautes de l'État, dont elle n'aura pas décliné la responsabilité, tandis qu'il en était temps encore!
L'aumône est à l'assurance ce que la pirogue de l'Indien est au steamer de l'Américain; c'est l'enfance de î'art, c'est l'enfance de la société; l'assurance fera de la politique, science morale, c'est-à-dire science flottante au gré de l'autorité, une science exacte, c'est-à-dire une science certaine, car elle aura les mathéfîiatiques pour base.
Nul aujourd'hui ne saurait dire à quels progrès s'arrêtera la politique, dès qu'elle sera définitivement entrée dans la voie où tout cesse d'être arbitraire, où tout devient absolu.
Par la misère générale tout se complique; par le bien-être universel tout se simplifie.
La question que je^pose, et qui doit servir de conclusion à ce travail, est donc celle-ci : — Le bien-être universel est-il possible?
Je réponds oui, et la raison que je donne de mon opinion, c'est qu'il est nécessaire.
Attendu qu'il est nécessaire, il s'accomplira.
Point de fol orgueil ! la science de l'homme n'est rien de plus qu'une traduction de la nécessité.
Qui dit liberté de tous, dit iin[)licitement bien-être de tous. Si le bienêtre était une chimère, la liberté serait une utopie; si le bien-être universel n'était pas réalisable, lo suffrage universel ne serait pas durable. Ce sont les deux tlancs de la société nouvelle.
.l'ai lu tout ce qui a été écrit sur la question des subsistances dans leurs rapports avec les populations. Je comprends que cette question ait paru grave aux temps oii il n'y avait qu'une partie des populations qui travaillaient, où l'oisiveté était un drmt, on le travail eilecommerce^ étaient réputés choses viles, où l'esclavage existait, où le privilège régnait, où les nations étaient étroitement resserrées dans les limites de leur territoire, où les communications étaient difficiles, lentes et dispendieuses, où la navigation était assujétie au bon plaisir des vents, où les objets d'échange variaient en petit nombre, où le sel, le blé, le cuir, servaient de monnaies, où le crédit en était encore à épeler la première lettre de son alphabet, où la paix formait l'exception et la guerre la règle, où les roi^ étaient tout, où les peuples n'étaient rien. Mais les temps sont changés; déjà cette question a perdu une grande
— 92 ~ partie de soi) importance; encore quelques progrès accomplis, et il ne lui en restera plus aucune.
Ces progrès s'accompliront; pour caution de l'avenir, j'ai le passé.
De l'aveu de M. Charles Dupin^dontle témoignage assurément n'est pas suspect en cette circonstance, la révolution de 1789 a été une révolution juste et bienfaisante, puisqu'en moins d'un demi-siècle, elle a augmenté du double la quantité des subsistances, et diminué de plus d'un tiers la mortalité. Je m'empare de ces témoignages et de ces faits, et je dis : Si une première révolution a porté de tels bourgeons, n'est-ce donc pas un motif d'espérer qu'une dernière révolution mûrira les fruits et aclièvera l'œuvre si heureusement commencée?
Je n'en doute pas.
La révolution du 21 février 1848 aurait pu et devrait être cette dernière révolution. Elle a été malheureusement et criminellement détournée de son cours; mais elle saura le reprendre, ou, si elle n'y peut parvenir [)acifiqucment, do nouvelles révolutions éclateront encore, et se succéderont jusqu'à ce qu'enfin la science, d'accord avec la nature, ait restitué à tous le nécessaire que Dieu n'avait refusé à aucun.
Le trionifihe de la science sera l'anéantissement de la politique.
Mais, m'allez-vous dire, qu'appeîcz-vous la politi(|ue et qu'appeiezvous la science?
Je vous réponds : .
J'appelle la politique cet art, indigne du nom d'art, qui, pendant des siècles, ne sut que semer et récolter la guerre, la discorde, l'esclavage, l'immobilité et la misère.
J'appelle la science, cette œuvre de réparation qui, jour et nuit, s'ajiplique à semer et récolter la paix, la concorde, la liberté, le progrès et l'abondance.
La politique abuse de la force et la [)rodigue; la science l'utilise et l'économise.
La politique, trompant tous les hommes et tous les peuples, les avait fait ennemis; la science, en les éclairant, les fait émules.
La politique les divise, la science les rapproche.
La politique veut des frontières, la science n'en veut pas. Autrefois les frontières étaient tout et les peuples n'étaient rien; bientôt les frontières ne seront rien et les peuples seront tout.
La politique pousse à la rivalité ; la science conduit à l'unité.
La science est le génie de l'unité, comme la littérature est l'esprit de nationalité; aussi la science tend-elle constamment à effacer les démarcations de nation à nation que la littérature, au contraii'e, tendait constamment à conserver. La science est à la littérature ce que la démocratie est à laristocratie; ce que l'égalité est au privilège. Le passé vivra dans l'éternité par la littérature, l'avenir y vivra par la science.
La littérature résume dans quelques-uns l'esprit de tous; la science
restitue à tons l'esprit de quelques-ufls ; la littérature a produit Homère, Virojile, Dante, Shakspeare, Molière, Corneille, Bossuet, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo; la science a produit le marteau, l'araire, la hache, la scie, la vis, le levier, le niveau, le compas, la roue, la boussole, le pendule, le creuset, l'imprimerie, les canaux, la vapeur, les chem.ins de fer; elle vient de découvrir la télégraphie électrique; elle cherche les lois de la navigation aérienne, elle les trouvera, et tous en profiteront, amis et ennemis, peuples alliés et peuples rivaux; car la science est à l'homme ce que le soleil est à la terre, elle est à la politique ce que le jour est à la nuit.
Dieu a tout fait; mais Dieu n'a pas tout dit, il n'a pas tout dit afin que l'homme cherchât et découvrît. Ce qui fait la distance de l'homme à Dieu, cest l'ignorance de l'homme; tout ce qu'apprend l'homme, tout ce qu'il découvre est donc un échelon qu'il monte, et qui le rapproche
de Dieu.
Dieu c'est la vérité.
Là vérité est une.
C'est là ce qui distingue la vérité de l'erreur, qui est sans nombre et sans fin.
Comme l'erreur, la politique varie à l'infini; tnais la science est une comme la vérité.
Tôt ou tard, la science, cette économie du temps, cette nécessité intelligente, planant dans la vaste région des idées au-dessus des étroites démarcations de territoire, étendra, imposera, universalisera :
L'unité de poids ;
L'unité de mesures ; , ^
L'unité de monnaies ;
L'unité de méridien ;
L'unité de lois;
L'unité de langue; ^
L'unité d'impôt;
L'unité de salaire.
A cette énuniération que j'interromps, je vous vois sourire d'incrédulité.
Pourquoi donc pas l'unité de lois? Est-ce que la justice comme la vérité ne doit pas être essentiellement une? Est-ce qu'il peut y avoir dans le monde deux justices, sans que l'une ne fasse douter de l'autre?
Pourquoi donc pas l'unité de langue? Est-ce que l'homme par essence n'est pas un? H parle, il est vrai, plusieurs langues; mais il n'a qu'une langue pour parler. Leibnitz, ce grand esprit, avait pressenti la nécessité impérieuse et prochaine d'une langue universelle auxi-. liaire ; cette nécessité , il l'avait pressentie il y a cent cinquante ans, un siècle avant que la navigation à vapeur, les chemins de fer et les télégraphes électriques eussent abrégé miraculeusement les distances et changé profondémenl les conditions d'existence du monde politique. Leibnitz ne sera pas trompé.
Pourquoi donc pas l'unité d'impôt? Est-ce que l'unité d'impôt, esfce que l'impôt volontaire, transformé en prime d'assurance proportionnelle à la déclaration de la valeur, loin d'être une difficulté, n'est pas une nécessité de la réciprocité des échanges et une conséquence de la durée de la paix?
Pourquoi donc pas l'unité de salaire? Est-ce que l'unité de salaire ayant pour base l'heure de travail et pour faîte la supériorité relative du travailleur; est-ce que l'unité de Salair;-, qui n'est pas l'égalité de salaire, car elle admet l'inégalité dans les aptitudes et dans les professions, n'est pas le but vers lequel» les perfectionnemens des voies de communication et de transport conduisent à leur insu peuples et goirvernemens? Point n'est besoin d'avoir la vue très-longue pour apercevoir dans îavenir d'abord le moment où tomberont les octrois qui sont restés et les douanes ({ui résistent; ensuite le moment où il n'existera plus qu'une diS'érence imperceptible entre le prix des objets au lieu de production, et le prix de ces mêmes objets au lieu de consommat'ion. Supposez que partout successivcînent le pain, la viande, le sel, la boisson, le combustible, arrivent à coûter le même prix : est-ce que partout l'égalité de salaire entre travailleurs d'aptitude égale et de même profession ne s'établirait pas d'elle seule, com.me les eaux d'un canal prennent naturellement leur niveau dès qu'il n'y a plus d'écluses qui les retiennent? La preuve que je vois juste, c'est que vousmême serez obligé de convenir avec moi que si demain le problème de la navigation aérienne était résolu, sans dépensé ou avec une faible dépense de coinbustible, l'unité de salaire et l'unité d'impôt seraient forcément les premières conséquences de cette nouvelle conquête de la science, à moins que vous ne prétendiez que ce serait la fin du monde. La science! Voilà le vrai nom du socialisme, comme la charité fut le vrai nom du christianisme.
La charité a fait son temps et son œuvre. On ne construira pas de plus hautes cathédrales que celles qui ont survécu aux désastres du temps; on ne comptera pas plus de chaires que les 40,000 où la voix du prêtre se fait entendre, en France, tous les dimanches; on ne recrutera pas une milice plus yaillante que celle qui a combattu contre le paganisme et le judaïsme; les cherchât-on, qu'il est douteux qu'on trouvât des apôtres, des martyrs, des saints, des papes, des pères de l'Église, des missionnaires, des prédicateurs égaux en foi, en courage, en piété, en autorité, en savoir, en dévoûment, en talent, aux apôtres, aux martyrs, aux saints, aux papes, aux pères de l'Église, aux missionnaires et aux prédicateurs qui ont fondé et glorifié le christianisme. Cependant, la charité a été impuissante à contenir le débordement de la misère. Oui, ou non, est-ce un fait? Oui, ou non, la misère existe-t-elle? Oui, ou non, la prostitution a-t-elle lieu sous la tolée rance de la\)olice? Oui, ou non, sur 100 enfans qui naissent, y a-t-ii
8 enfans réputés non légitimes, dont 2 recueillis par les tours, ce qui donne plus de deux millions de bâtards, et sept cent mille enfans troii^? Voilà la société telle que la fait la misère sous ce régime de l'autorité auquel se cramponne la peur! Dans cette société, le criminel coûte à loger 550 francs; chaque tête que coupe le bourreau coûte 6,000 fr. à abattre.
Enfans abandonnés ! — Misère. •
Prostitution ! — Misère.
Ignorance! — Misère.
Abrutissement! — Misère.
Dépravation morale! —Misère
Abâtardissement physique! — Misère. '
inégalité devant la mort! -- Misère.
Excès de&.naissances! — Misère.
Crimes ! — Misère.
Uévolutions! — Misère.
C'est donc à la cause de la cause qu'il faut remojiter. La cause générale (le !a misère, cause qui se cache sous des lois aveugles, égoïstes, inconséquentes, se résume dans ces deux lignes :
LE TRAVAIL NEST PAS PAYÉ CE QU'lL VAUT; LE COMMERCE PRÉLÈVE PLUS qu'il NE DEVRAIT.
Cinq obstacles principaux s'opposent à la consommation :
Premièrement, l'insuffisance du salaire moyen qui n'est que de 4 fr. 42 centimes.
Deu-xièmement, l'exagération du budget de l'État qui, dépassant 1,500 millions, égale le revenu territorial de la France.
Troisièmement, l'échelle de l'impôt multiple, échelle qui décroît avee la fortune et croît avec la misère.
Quatrièmement, la lenteur coupable apportée dans l'achèvement de nos chemins de fer et de nos canaux qui, s'ils se reliaient tous entre eux, troiiveraienîdans un concours muluel leur prospérité commune, accéléreraient les rapports du centre à la circonférence et de la circonférence au centre, multiplieraient les échanges et universaliseraient le marché intérieur.
Cinquièmement, le nombre excessif des intermédiaires, lesquels grèvent, d'après l'évaluation de M. Michel Chevalier, la consommation d'une surcharge commerciale de 35 0/0, ce qui, sur 5 milliards de produits, équivaut à un milliard sept centcinquante millions,'plusque l'impôt multiple, plus que le budget annuel, plus que le revenu territorial.
Par la liberté absolue, on peut élever le salaire.
Par la simplification du gouvernement, on peut réduire le budget.
Par la transformation de l'impôt en assurance, par l'impôt volontaire, on peut arriver à l'imijôt proportionnel souverainement juste, c'est-à-dire au droit à la valeur, lequel exempte la persomie, atteint lépargne et le superflu, jamais le travail et le nécessaire.
Par l'achèvetnenl rapide des voies do communication, on peut diminuer considérablement les frais de transport.
Enfin, par l'essor que cçs qiiatre mesures donneraient à la consommation, ou pourrait obtenir ce double résultat : que tout en gagnant autant fm d'année, le commerce, au lieu de surcharger les objets de 35 pour 100 de frais de vente, ne les grevât plus que de 10 pour iOO. Différence annuelle : ttouze cent cinquante millions.
Doii^e cent cinquante millions de moins prélevés par les intermédiaires,, dont MM. Miclual Chevalier et Léon Faucher ont constaté le nombre excessif et funeste, additionnés avec cinq cents millions de moins, absorbés par le budget simplifié, formeraient un dégrèvement ae dix-sept cent cinquante millions, aux<juels il conviendrait encore d'ajouter deux cents millions par année qui se dépensent en administration de secours et en frais de justice, et qui se dépenseraient plus utilement en travail et en salaire.
Par cet accroissement indirect du salaire, peut-être en rendrait-on inutile l'augmentation directe ? Gomment l'accomplissement d'une telle œuvre au lendemain d'une troisième révoluhon que la prévoyance commandait de satisfaire, afin d'ôter à une quatrième tout motif de naître; comment l'accomplissement d'une telle œuvre, qu'il eût été glorieux d'imposer à la Majorité législative, ne vous a-t-il pas tenté, vous qui deux fois déjà avez été président. du conseil et que quatre départemens venaient d'élire? Le& républicains de la veille avaient donné à la France le Suffrage universel, c'était une raison de plus pour que les républicains du lendemain tinssent à lui donner le Bien-être universel. C'eût été, il est vrai, légitimer la révolution, mais aussi c'eût été la clore. Robert Peel n'y eût pas manqué. Vous et la Majorité, toujours aveugle, ne l'avez pas voulu !
Au lieu de vous appliquer à doter la France du bien-être universel, vous et la Majorité n'avez song'î qu'à lui retirer le suffrage universel; vous et la Majorité avez [)orté de six mois à trois ans la condition légale du domicile, et réduit ainsi de dix millions à cinq millions le nombre des électegrs; vous et la Majorité avez ressuscité et passionné la Liberté arbitraire, au lieu de laisser à la Liberté absolue le temps de se régler et de se modérer! Deux révolutions, en moins de vingt ans, ne vous ont rien appris. Puisque vous et la Majorité en voulez une quatrième, qu'il était possible de prévenir, vous l'aurez !
C'est au lendemain de cette révolution que je vous attends; mais, cette fois, ne faites pas ce que vous avez fait le 27 juillet 1 830 et le 24 février 1848, ne vous cachez pas, et n'essayez plus pour sauver Malthus
de le déguiser en saint Vincent de Paul.