MAC-CULLOCH
« En 18i0, à une époque où moi-même, à dix ans, j'étais raltaclieur de fils, les tisserands gagnaient 5 francs par jour; mais la concurrence est devenue telle que plus tard la fahrication du coton ne pouvait plus se faire a Paris à cause de la cherté de la main-d'œuvre; il fallut la porter en province, où le prix (le la main-d'œuvre, moins élevé, permettait de fabrujuer à meilleur marché. Tel a été l'effet de la concurrence, qu'e le tisserand, qui gagnait, en 1820, 5 francs pour 1-2 heures de travail, ne gagne plus aujourd'hui que i franc •23 centimes pour 14 et 15 heures de travail. »
coRBON, vice-président de l'Assemblée comliluante. ' Moniteur, 7 octobre 18 8.
« Tarif des prix payés par les patentés de la classe bes
MARCHANDS D'UABITS NEUFS AUX' OUVRIERS d'UlNE CAPACITE OR- DINAIRE. Le taux le plus élevé atteint 20 centimes par heure, ce qui fait par jour 2 fr. 40 ceîil., mais seulement pour les ouvriers d'ÉLiTE et tes travaux excopiionnels, car, dans ces maisons, la vente des habits esta celle des palotots ce que i est à cent, et même au-dessous.
« Il en résulte que la moyenne de l'i journée de l'ouvrier (celui de capacité ordinaire) est à peine de UN FUANC.
« ^'ous ne produisons pas ici les prix payés par les entremetteurs, qui sont beaucoup moindres encore. »
Réponse aux questions du ministre du commerce par les membres dt; la S. P. des maîtres tailleurs de paris. (Juillet 1850.)
Dans la lettre qui j)récède celle-ci, j'ai indiqué comment il était possible, par l'impôt volontaire, par l'impôt transformé en assurance, par l'impôt unique substitué à l'impôt inique, d'élever le salaire indirectement; il me reste à démontrer maintenant par quels moyens on peut l'augmenter directement.
Il y a deux moyens :
Par la liberté arbitraire,
Par la liberté absolue.
La liberté arbitraire est celle que l'État limite, dispense ou relire à son gré.
La liberté absolue est celle qui se règle par elle-même et par elle seule.
La liberté arbitraire, la liberté limitée, c'est le droit que s'arroge indûment une prétendue souveraineté, tantôt monarcbique et tantôt populaire, de s'immiscer, sous le nom de loi ou sous la forme de décret, dans des actes ou dans des conventions qui sont exclusivement du ressort de la souveraineté individuelle.
La liberté arbitraire, c'est l'État, arbitre suprême, réglant tout et
conséquemment répondant de tout; c'est l'individu mineur, la société pupille, l'État tuteur.
Je n'admets pas, ou le sait, la liberté arbitraire, la liberté bâtarde; mais vous qui n'admettez que celle-là, vous qui repoussez la liberté absolue, la liberté légitime, vous ne nierez pas, vous ne sauriez nier qu'en vertu du principe de la liberté lunitée qui place abusivement la souveraineté collective au-dessus de la souveraineté individuelle, l'État n'ait le droit d'intervenir pour dire au travail : «Travail, tu cesseras d'être «meurtrier, tu cesseras d'être homicide, tu cesseras d'être inhumain! « Au travailleur qui te donne ses torces, tu donneras le pain, la viande, «le sel, la boisson, Tabri, le vêlement, l'instruction, l'épargne elle repos « qui lui sont nécess:iires, afin que ses forces ne s'épuisent pas, afin que « sa santé se conserve, afin que son Intelligence se développe . afin «que la durée de la vie moyenne s'accroisse et que la race humaine, «au lieu de dégénérer et de safî'aiblir, se fortifie et s'améliore. »
11 faut opter :
Ou l'État n'avait pas lé droit et ie devoir de faire ce qu'il a fait, de tracer un maximum aux heures de travail (décret (]u 14 septembre 1848), de réglementer les conditions relatives à l'emploi des enfans dans les manufactures (loi du 22 mars 1841), ou il a le devoir et le droit de tracer un minimum au taux du salaire.
Dans cet ordre d'id'^es, c'est plus que son droit, -c'est son devoir, car il a désarmé le travail devant le capital en inscrivant dans le Code pénal les deux dispositions suivantes :
« Art. 414. Toute coalition entre ceux qui font travailler fies ouvriers, tendant à forcer injustement et abusivement l'abaissement des salaires, suivie d'une tentative ou d'un coraniencement d'exécution , serg, punie d'un emprisonnement de aix jours à un mois, et d'une amende de deux cents francs à trois mille francs.
« Art. 415. Toute eoalilioii de la part des ouvriers, pour faire cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s'y rendre' ou d'y rester avant nu après certaines heures, et en général pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, sera punie d'un emprisonnement d'un mois au moins et de trois mois au plus. Les chefs et moteurs seront punis d'un emprisonnement de DEUX A CINQ ANS. ))
Indépendamment de la différence exorbitante de pénalité qui existe dans ces deux dispositions, il y a lieu de remarquer que ia première est illusoire, car il est aussi aisé aux patrons, attendu le petit nombre dont ils se composent, de se coaliser sans paraître se réunir et se concerter, qu'il est difficile, au contiaire, aux ouvriers, attendu la masse considérable qu'ils forment, de se réunir ci de se concerter sans paraître aussitôt se coaliser.
Donc, du côté où était la force, dn côté du travail, l'Étal a mis la faiblesse; du côté où était la faiblesse, du côté du capital, l'État a mis la force; il a établi l'inégalité légale en sens inverse de l'inégalité naturelle. " '
C'est là, nul ne saurait le contester, une grave et immense responsabilité que l'État a assumée sur lui, car ce n'est ni plus ni moins que le renversement du monde économique et de ses véritables lois.
En ravissant aux travailleurs, par la loi pénale, le droit et le pouvoir de s'unir afin de se détendre contre l'aveuglement du capital et l'excès de la concurrence, l'État a nécessairement contracté l'étroite obligation de protéger les travailleurs dans la juste fixation de leur salaire.
Alors, que l'État fasse donc pour le travailleur ce qu'il fait pour le soldat, ce qu'il fait pour le prisonnier!
Il rationne le prisonnier; il rationne le soldat.
En su? de sa ration, le prisonnier a le pécule; en sus de sa ration, le soldat a le sou de pocbe; que le travailleur, en sus de sa ration nécessaire, ait donc le décime d'assurance !
Il l'aurait immanquablement, si, en tous pays où la liberté est limitée, mais où l'humanité n'est pas muette, les gouvernemens admettaient en faveur des ouvriers que les coalitions sont un droit et les grèves un devoir en toute industrie où le salaire multiplié par le nomlire moyen des jours de travail ne suffit pas à l'achat de la ration nécessaire multipliée par le nombre des jours de l'année. Puisqu'on a pu déterminer la ration du prisonnier et celle du soldat, serait-il donc plus difficile de déterminer la ration du travailleur?
Ou l'État ne doit*rég!er rien absolument, ou il doit régler tout minutieusement; régler à demi est ce qu'il y a de pis, car ce n'est ni le régime de l'autorité, ni le régime da Ja liberté.
La preuve que le régime actuel est le renversement du monde économique et de ses véritables lois, c'est qu'il a produit l'abaissement continu des salaires, tandis que cet abaissement funeste n'eût pas eu lieu si la loi ne fût pas intervenue inconsidérément; car les ouvriers, relativement aux patrons, étant di; beaucoup les plus nombreux et les plus forts, eussent instinctivement opposé une invincible et salutaire résistance h la pression excessive exercée i)ar la concurrence. Le prix nécessaire du salaire est le contre-poids naturel et indispensable de la concurrence. Briser ou affaiblir ce contre-poids, c'est rompre l'équilibre; grave faute qu'a commise l'État, qui se prétend infaillible, grave faute qui est la condamnation de la liberté arbitraire, de la hberté bâtarde, de la liberté réglée, de la liberté faussée.
Aussi ne veux-je même pas in'e i servir pour rectifier ses propres erreurs et panser les plaies douloureuses et purulentes dont elle a couvert le corps social. Je ne demande pas à l'État d'intervenir dans la fixation d'un miniinum de salaire, au même litre qu'il est intervenu dans la fixation d'un maximum d'heures de travail; je ne lui demande rien, que de se renfeimer désormais exclusivement dans l'administi^ation de ce qui compose la propriété collective : — l'armée, la marine, la voie publique.
Que l'État s'abstienne, et ce qu'il n'a pas su régler par la liberté arbitraire se réglera de soi-même par la liberté absolue.
La liberté absolue, ai-je besoin de le redire, c'est l'entière liberté de réunion et d'association, c'est l'entière liberté d'examen et d'enseignement sous ses formes diverses : parole et imprimerie.
Que les travailleurs, éclairés par la discussion, mûris par l'expérience, s'assemblant et se constituant par corps d'état distinct, par natiire d'industries, par unités de professions, aient l'entière liberté de se réunir et de s'associer, et la concurrence tyrannique, en présence de la liberté absolue, aura bientôt cessé d'être impitoyable.
Par le prix nécessaire, le salaire s'élèvera rapidement, plus rapidement (ju'on ne saurait l'imaginer, à la bauteur du prix courant; car, plus l'on consonimera, plus Ion travaillera, et réciproquement. Alors ce sera la demande et non j)lus ïoffre qui réglera le taux du salaire; c'est le résultat qu'il faut souhaiter, c'est la route qu'il faut ouvrir, c'est le but qu'il faut atteindre.
Comme toutes les pierres d'une voûte, toutes les industries entre elles sont solidaires; dès que l'une prospère, elle vient plus ou moins vite, plus ou moins directement en aide successivement à toutes les autres.
Le chapelier qui vend des chapeaux achète des bottes; que lui importerait donc d'acheter ses bottes un peu plus cher, s'il vendait un plus grand nombre de chapeaux? — Mais non, il n'achèterait pas ses bottes et ne vendrait pas ses chapeaux plus cher, parce que le taux du salaire de l'ouvrier bottier et de l'ouvrier chapelier aurait été élevé à la hauteur voulue pour mettre cà flot l'arche de la consommation.
Toute fabrication se compose de deux natures de frais : frais croissans et frais dècroissans, ceux-ci improprement appelés frais généraux.
Les frais croissans sont ceux qui sont d'autant plus considérables, absolument, que la fabrication est {)lus active : tels sont les frais qui consistent ea achats de matières premières, en paiement de salaires, etc.
Les frais dècroissans sont ceux qui sont d'autant plus faibles, relativement, que le débit est plus étendu : tels sont les frais qui consistent en loyers de fabriques, d'ateliers, de magasins, appointemens de commis, paiemeus de contributions et de patentes, etc.
Par la diminution des frais décroissais, résultat de l'impulsion donnée à la consommation, se compenserait, dans beaucoup d'industries, l'augmentation des salaires; mais si cette compensation n'avait lieu qu'en partie, nul doute que la science ne parvînt à trouver, dans cet accroissement même de la consommation, des moyens de production plus économiques et plus ex[>é(iitifs, [dus simples et plus puissans.
Je ne craindrais donc pas que l'élévation du taux des salaires fit
perdre à la consomniation d'un côté ce que d'un autre elle lui ferait gagner.
Je ne craindrais pas que les ouvriers, entièrement libres de se réunir et de s'associer, créassent inconsidérément, au-dessus du prix nécessaire, un i)r!X courant qui serait arbitraire, factice, exagéré; car, s'ils commettaient cette faute, ils ne tarderaient pas à i'ex})ier, conséquemment à la réparer. Les fautes sont la monnaie qui sert à acheter l'expérience. L'expérience ! elle se vend au comptant, jamais à crédit.
Le propre de la liberté arbitraire est de tout compliquer; le propre de la liberté absolue est de tout simplifier.
C'est de la liberté arbitraire que sont nées cette vertu perturbatrice qui s'appelle la charité légale, et cette science indécise qui s'appelle l'économie politique. Je compare la charité légale et l'économie politique aux éclisses que l'on applique le long d'rui membre fracturé, pour les en retirer dès quil a retrouvé la liberté de ses mouvemens.
L'ouvrier, ce bras du corps social, a long-temps été à l'état de membre fracturé; qu'il retrouve, liii aussi, la liberté de se mouvoir, et il n'aura plus besoin d'éclisses. H pouixa se passer, et des préceptes de l'économie [)olitique, et des dons de la charité légale, car la disti'ibution des richesses et la réciprocité des échanges s'opéreront (i'ellesmêmes réguhèrement, dès que les ouvriers de chaque profession auront ressaisi le droit qui leur appartient de se grouper, de se réunir, de se concerter, de discuter et de délibérer, sans que l'Élat intervienne entre eux et les j'alrons pour jeter, du côté de ceux-ci, dans la balance le poids de ses baïonnettes.
Comment les ouvriers charpentiers ont-ils obtenu, en 1822, que leur salaire fût porté à 3 fr.; en 1<^32, de 3 fr. à 3 fr. iiO; en 1833, de 3 ïr] 50 à 4 fr., et en 1845, de i fr. à 6 fr.? En se réunissant et en se mettant quatre fois en grève. La dernière grève, celle de 18-45, a duré six mois, du 0 juin au 30 novembre. C'est à l'occasion de cette grève que M. Berryer, plaidant pour les charpentiers, fit entendre ces mémorables paroles, profondément justes, profoadément vraies :
« On s'est vivement récrié contre Taugmeîitîitien de îO c. par heure réclamée par les compagnons. Vous ia trouvez i-îjuste, inconcevable, tyrannique !...
« Mou Dieu ! il n'est pas un seul d'entre nous qui n'ait eu à pratiquer la bienfaisance, une fois dans sa vie; eh bien! n'avons-nous pas tous la douloureuse conviction qu'il y a énormément à faire pour soulager les douleurs du pauvre, pour améliorer le sort des classes ouvrières... Car nous n'avons ici, sous les yeux, que des borames bieu portans, dans la force de l'âge ; mais ceux qui sont infirmes, vieux, malades, les mères de famille sans ouvrage, les enfans déguenillés, tontes ces plaies, toutes ces larmes, tous ces désespoirs, vous les représentez-vous? Et ne croyez-vous pas qu'il soit urgent d'adoucir taat d'infortunes, d'élever autant que possible le salaire des travailleurs, dans l'intérêt de tant de familles nécessiteuses? (Profonde sensation.)
« Et, à ce propos, rappelez-vous qu'un entrepreneur a évalué à 30,000 fr. les partes (lue lui a fait subir une simple interruption de deux mois dans les travaux
de eharpente... Quoi! on moins de deux mojs, un seul «ntrepreueur aurait pu réaliser 30,000 fr. de bénéfices nets, el il aurait dû ces immenses profits à ceux qui réclament iO centimes de plus par heure !... Est-ce que vous n'êtes pas frappés de ce contraste? (Tous les yeux se tournent vers un entrepreneur témein au procès.)
« Respectez la liberté des droits, cette liberté sacrée, cette liberté fondamentale, respectez-la, et soyez sûrs que tous les ho'mmes sages, que tous les hommes qui ont un intérêt à ce que la pensée de tous puisse être exprimée, vous approuveront toujours. En supposant que le contraire arrivât, permettez-moi pour dernière parole de vous dire ce que je lisais ce matin dans une conversation du vénérable Sully avec le grand Henri IV , il terminait sa conversation par ces mois : « Tous tumultes, désordres et mutinations provieiment qvel- « quefois de légitimes causes, et plus souvent d'avoib du mal que du désir d'bn