RIGOBERT , LE VOYAGEUR
Tligohert entre seul. Il est vêtu en voyageur ; il porte son porte- manteau, et un violon dans son étui.
M'y voilà donc enfin ! après dix ans d'absence! me voilà de i-etonrdansce pays, où j'ai passé de si doux raomens... où j'ai fait tant d'étourderies... c'est bien cela î On a bâti ! il y a des changemens ! ( au voyageur. ) Eh ! arrivez donc , mon cher compagnon de voyage !
LE VOYAGEUR, suivi d'un commissionnaire portant ses paquets.
Je peux à peine vous suivre, mon jeune ami !... ( aw com.inissionnaire. ) portez mes paquets dans cette auberge, et demandez une jolie cliambre pour moi.
RIGOBERT
Retenez-en une aussi pour moi... portez mes paquets... prenez garde à ma musique, à mon violon!... Parbleu, monsieur, je me félicife bien d'avoir trouvé place dans ce voiturin, où je vous ai rencontré à vingt lieues d*icij c'est un chaiine de voyager avec des personnes aimables , spirituelles , et d'uue conversation amusante.
LE YOYAGEUR.
Monsieur , l'utile et l'agréable sont pour ceux qui voyagent avec vous... (àpart.) Suivons mon plan... observons , et gardons le plus strict incognito.
RIGOBERT
Que j'ai de plaisir à me retrouver ici I
LE YOYAGEIR.
« ^ tous les cœurs bien nés ^ que la patrie est chère » !
N'est-ce pas, mon jeune ami . . . que je n'ai pas l'honneur de connaître?
Vous vous trompez... cette ville n'est pas ma patrie... je suis de Paris.... je ne suis pas mystérieux comme vous, moi... je suis un bon enfant... Je vous l'ai déjà dit en route, mon cher compagnon de voyage. - . je me nomme Rigoberl. . . dès mon enfance , je me suis senti un goût décidé pour la musique. . . Mon père, qui était amateur, prétendait qu'en nourrice , je criais déjà en mesure. . . Jl me mit au Conservatoire, école savante où les professeuis donnent du génie aux élèves... qui en ont. Après avoir obleîm le prix de flûte, je me croyais déjà un petit TuloH. . . lléias! la capitale est pavée de musiciens qui se disputent les poèmes, les romances, et les écoliers. . . n'ayant pour ressource qu'une place au Cirque Olympique ^ je me dégoiitai de laire danser les chevaux.; je partis pour la province, et c'est ici que je tentai d'abord la lorlune.
LE YOYAGEUR , à part.
Il est bavard ; il pourra me donner des renseigncmens. . . écoutons. . .
RIGOBERT
J'y ai mené une vie. . . oh ! délicieuse. . . une vie d'artiste, en un mot. . . Je donnais des leçojis, je jouais, je comj)osais , je m'amusais, je. . . je. . . je faisais tout ce (jue lunl les jeunes gtns de vingt ans. . . un peu de mal. . . un peu de bien. . . Oui , sans me vanter, il y avait coMipecsation.
Air : Le Luth galant.
Jamais par moi l'or ne fut amassé !
Je ne sais pas combien j'ai dépensé !
J'étais le même jour, riche et dans la disette. Si, quand j'étais à sec , je faisais quelque dette, Lorsque j'étais en fonds, je priîtais en cachette j Tout était compensé.
Quand d'un banquet le vin m'avait chassé. L'œil incertain , l'esprit embarrassé ; Le lendemain , hélas , par un destin contraire , L'esprit libre et dispos , un jeûne involontaire Me faisait expier ma dépense éphémère ; Tout était compensé.
Quel bon temps! cela a duré deux ans.
LE VOYAGEUR
Si vous étiez si bien. • . Pourquoi avez- vous quitté ?
RIGOBERT
\h! pourquoi.^. . • le désir de voir du nouveau. . . à force de s'amuseï', on s'ennuie. . . Et puis il y avait ici, ce qu'il y a sans doute encore. . . ce qu'on trouve partout où il y a des hommes. . . il y avait des femmes.
LE VOYAGEUR
Ah: ah!
RIGOBERT
J'étais un gaillard. . . je tournais là tête à mes e'colières- . . la sœur de l'adjoint, la nièce du bedeau. . . la petite-fille du receveur... la grand'mère du substitut... Que sais-je , moi.'' et mademoiselle Euphrasie! la fille du médecin qui demeurait en face du cimetière. . . Je lui avais fait une promesse de mariage qu'elle me pressait d'acquitter. D'un autre coté, j'avais signé des lettres de change à M. Valentin , luthier, marchand de musique, juif, usurier... j'étais accablé d'exploits d'huissiers, d'assignations de demoiselles... je ne pouvais pas suffire à tous les paiemens... Un beau matin, la troupe de comédiens arabulans partait... la chanteuse à roulades était veuve... je montai dans la cariole... et fouette cocher.
LE VOYAGEUR
Et vous revenez sans crainte , malgré vos dettes ^
OUI j'ai écrit à Bardou.
LE VOYAGEUR
Qu'est-ce que M. Bardou?
RIGOBERT
Bardou !... il est... il n'est rien... il était mon aini , quand j'avais de l'argent... il admirait ma musique... Un fiinieux buveur!... il augmentait ma réputation, et dimiuuait ma bourse... Il me doit à peu près autant que je dois aux autres... Je lui ai écrit de payer pour moi... il aura reçu ma lettre... il aura fait droit à ma requête., je peux me montrer tête levée.
LE VOYAGEUR
Fort bien... vous connaissez la ville... vous pourrez me donner des détails sur les moeurs des habitans.
RIGOBERT
Oh ! il y en a ici comme ailleurs... dans chaque quartier , il y a des mœurs et un commissaire de police... des mœurs I... demandez à madame Gervaut. LE VOYAGEUR.
Madame Gervaut !...
RIGOBERT
Oui... c'est chez elle que je logeais... elle avait un bien drôle de mari... elle avait aussi une nièce... la petite Thérèse.
LE VOYAGEUR
Thérèse!...
RIGOBERT
Un enfant de huit ans à qui je faisais chanter mes romances... là! tenez, sur celle place... Oh ! oh I je ne m'y reconnais plus... quel holel !
Air : (lu Ballet des Pierrots .
C'était, nv.'int tous mes voyages , Un sii)i|)lc iogcinciit garni ; Maititcnaut , un, deux, trois étages !
Vraiment, on ^a vîtc aujonrd'lnii.
Les maisons, au siècle où nous .sommes, SV'lè\ent, on ne sait comment.
ir, VOYAGEUR.
Ici l)a^ , mou clu-r, bien des hommes Wc s't^lèvcnl pas autrement.
(7) RIGOBERT
Attendez. . . regardez donc. . . voilà une bien jolie personne.
LE VOYAGEUR
Oui : bien jolie.