CHAPITRE I
L'Académie en 1677. — Gilles Roubin présente à Louis XIV et à l'Académie française l'estampe de l'obélisque. — Examen du discours du P. Lucas de Monumentis publicis latine inscribendls. — L'Académie travaille à des inscriptions françaises.
Les ennuis causés aux académiciens d'Arles par l'affaire de l'obélisque les détournèrent des travaux sérieux et, pendant quelques mois, l'Académie ne fut plus qu'une compagnie où l'on se livrait à des distractions de tout genre (i).
(i) a M. de Sabatier a faict voir un prologue en vers de sa manière, qu'il a composé pour un divertissement de la saison, qui se prépare entre quelques amis. M. de Cays a prié la compagnie de se ressouvenir des premiers jours de l'Académie et de voir s'il ne seroit pas bien de reprendre le même commerce, que les Muses académiques ne sont point filles de cabinet comme les autres, qu'elles aiment la société, la joie et les festins. On est tombé d'accord que l'Académie ne fut jamais mieux à son jour que lorsque les membres qui la composent se traitoient les uns les autres et tous ensemble, qu'il faudroit la remettre sur ce pied là, s'il y avait moyen de le faire. M. N. a dict à propos de cette proposition que la première devise de l'Académie disoit : Extinguimtir si distinguimiir. r> Novembre lôyf).
Les mois de novembre et décembre 1676, janvier et février 1677 furent consacrés à s'amuser.
L'Académie s'inspirait un peu trop des traditions des anciennes réunions littéraires et mondaines d'Arles. C'était s'engager dans une voie dangereuse pour l'avenir de l'institution.
Le 2 janvier 1677, on tira au sort le nom des directeurs, on relut les statuts et M. de Gageron remercia la fortune qui l'avait désigné pour directeur de ce mois. Dans un discours « à son ordinaire plein d'esprit et d'honnesteté pour les confrères présents » il tacha de réveiller « cette belle ardeur d'autre fois qui a tant fait d'honneur à l'Académie. » On s'entretint des petits vers préparés pour le divertissement du carnaval et de la comédie qu'on joua, en effet, chez M. de Sabatier au mois de février. M. de Gageron fit aussi représenter, dans son salon, la comédie de Nicotnède, par Corneille (i), et ainsi, de fête en fête, on
Décembre 1676. M. le marquis d'Estoublon, secrétaire de l'Académie, prie tous les académiciens à disner et mande l'assemblée chez lui, après le repas académique où l'esprit est plus satisfait que le corps. » Registre de l'Académie, fol. 154.
(i) « Ce mois se passe dans les divertissements de la saison. M. de Sabbatier preste sa main et ses parolles aux entrées et prologues de la comédie qui se représente chez lui. Il consulte l'Académie sur les petits vers qu'on y doit réciter. M. de Gageron de Méjancs faict encore représenter une autre pièce de théâtre, où les dames ses niepces se font admirer, c'est le grand Nieomède de M. de Corneille, qui semble avoir besoing de l'Académie royallc li' ^ ■ ' ir rjbtcnir dans la province, la réputation qu'-' ■';•"
arriva au milieu de février. La mort de M. François de Boche, père des deux académiciens, mit fin aux divertissements. L'Académie s'associa au deuil du marquis et de l'abbé de Boche, et pria M. de Grille de rédiger une inscription pour M. François de Boche, en qui elle perdait un ami de la première heure (i).
Deux circonstances heureuses tirèrent l'Académie de son apathie : d'une part, la lettre da président Marin dont nous parlerons plus bas ; de l'autre, la mission confiée à Gilles Roubin, par les nouveaux consuls d'Arles : MM. Pierre de Chdteauneuf de Mollegés, Honoré Gros deBoussicaud, Jacques Borel et Claude Alivon.
Roubin avait été député, au commencement de l'année 1677, pour représenter la ville au conseil du roi.
acquise dans Paris. » Février 1677. Registre de l'Académie, fol. i55. Nicomède avait été composé en i65i.
(i) Registre de l'Académie, fol. i35. L'inscription est consignée au Registre, fol. i55, verso. Nous l'avons reproduite aux Pièces Justificatives du t. I, p. 382. Voir Ibid., p. 34, 3o3 et sqq.
t L'assemblée est renvoyée à la sepmaine d'après celle-ci, à cause des funérailles de M. de Boche. Tous ces messieurs lesmoignent de prendre grande part au desplaisir de M. l'abbé et de M. le marquis de Boche, fils de ce digne père, l'Académie perdant en lui un véritable ami qui s'estoit déclaré pour elle en plus d'une rencontre. M. le secrétaire dict qu'il seroit bien juste que la compagnie travaillât à quelque chose, qui marquât sa reconnaissance et l'estime qu'elle a tousjours faict des bontés et du mérite de feu M. de Boche. Tous furent de ce sentiment et M. d'Estoublon s'obligea de porter une épigraphe à la première assemblée, à l'honneur de cet illustre mort.» Registre de l'Académie,fol. i55. Mémoires de février 1677.
Il se trouvait à Paris au mois d'avril, et lorsque l'estampe de l'obélisque eût été gravée par François de Poilly, les consuls le chargèrent de l'offrir au roi (i). Ce choix plût beaucoup à l'Académie, qui y vit une réparation de la conduite des précédents consuls. Roubin était le correspondant de l'Académie et le Registre reconnaît « le zelle ancien qui l'anime pour l'avantage de l'Académie royalle (2). » M. de Grille déclara, au mois de juillet 1677, que c'était « un grand bonheur pour le petit corps que ce confrère se rencontre sur les lieux, parce que M. le marquis de Chasteaurenard estant à l'armée, il ne reste plus aucune intelligence ni correspondant qui puisse assurer la compagnie de la recepte ou reddition de ses lettres, ce qui doibt interrompre un si honnorable et si nécessaire commerce (3). »
(i) M. de Sabbatier a dict que messieurs du conseil de ville ayant fait faire la planche de l'obélisque pour le faire voir au roy, ils avoient cru qu'il estoit nécessaire d'escrire à Sa Majesté et que ces messieurs avoient trouvé bon de faire faire cette lettre à l'un des académiciens, qu'on l'avoit chargé luy-mesme de cet emploi, ce qu'il avoit accepté d'autant plus volontiers que le sieur Roubin se trouvant à Paris député de la ville debvoit présenter ladite lettre et en mesme temps la rigure de l'obélisque. » Registre de l'Académie, fol. iSg. Séance d'avril 1677.
Dès le mois de mars 1676, les consuls avaient informe le roi de l'érection de l'obélisque, "par l'intermédiaire de M. de Pompone, qui leur répondit que le roi avait loué leur zèle et appris lui-même avec plaisir cette nouvelle à toute la cour. Mémoires de J. de Sabatier, Musée, série III, p. 196.
(2) Registre de l'Acddémie, fol. 167, verso.
(3) Registre de l'Académie, fol. 160, verso.
Le service de la poste n'était pas, à celte époque, d'une rcgu-
On lui envoya, au mois de juillet, sur sa demande, une copie des lettres patentes imprimées, pour s'en servir à l'occasion. Ce fut par son intermédiaire, que furent remises toutes les lettres soit au duc de Saint- Aignan, soit à M. Charpentier, soit aux autres amis du petit corps.
Le 2 3 juillet, Roubin fut admis à l'audience royale et présenta à Louis XIV l'estampe de l'obélisque. Cette nouvelle fut apportée à Arles parla Galette de France : « Monsieur le secrétaire a faict voir un article de la
larité parfaite, et le procès de la ville d'Arles contre las commis des postes justifie pleinement la défiance de l'Académie.
c La communauté avait intenté, en 1676, un procès au conseil contre le nommé Michaelis,covL~\m\s au bureau des lettres, comme contrevenant à la déclaration du roi de même année, ledit Michaelis exigeant sept sols de la simple lettre de Paris et des autres à proportion, quoique le tarif de ladite déclaration ne porte que cinq sols pour la lettre de Paris, et des autres à proportion. Enfin, elle obtint, le 27 septembre 1Ô78, un arrêt contradictoire contre Mongné, Patin, Michaelis et autres ses commis, par lequel ils ne pourront à l'avenir exiger que conformément au tarif de la susdite déclaration du roi, les condamnant en cas de contravention à mille livres d'amende. Après cet arrêt, \eà\l Michaelis n'osa plus exiger les sept sols comme auparavant, mais il faisait arrêter au bureau d'Avignon toutes les lettres de ceux qui ne voulaient payer que conformément à l'arrêt. 11 fut délibéré qu'un des consuls irait à Avignon pour faire mettre en prison !e commis qui était d'intelligence avec Michaelis, ce qui ne put pas se faire parce que le vice légat était absent... L'affaire des ports de lettre fut accommodée, deux mois après, par bien des raisons, à six sols la lettre «impie de Paris et les autres à proportion. »
Bibliothèque Méjanes, Ms S07. Registre des noms des sindics ou consuls, etc., depuis i385 jusqu'en i638, p. 19. Cfr. Annales d'Arles par J. Didier Véran, année i6j8. Musée, 1876-77, p. 64, et les Mémoires de J. de Sabatier, Ibid., p. 237.
Galette reçeue par le dernier courrier, où l'on parle de l'Académie royalle d'Arles, et entre autres choses que M. Roubin, confrère de cet illustre corps, avoit harangué le roy fort éloquemment et avec beaucoup de succès ; qu'il lui avoit présenté le tableau de l'obélisque d'Arles et qu'il avoit esté présenté par M. le duc de Saint- Aignan et M. de Pomponne, que S. M, avoit respondu à cette harangue quelques paroles fort obligeantes (i). »
Le discours de Roubin est assez long, mais c'est une pièce très curieuse de rhétorique officielle, aussi nous le citons in extenso.
SiRB,
Je viens offrir à Votre Majesté, au nom de la ville d'Arles la figure de l'obélisque, qu'elle a fait ériger nouvellement à sa gloire. Cette ville, Sire, qui fut autrefois un des plus augustes théâtres de la magnificence et de la grandeur des Romains, et qui se ressentant encore aujourd'hui du commerce qu'elle a eu si longtemps avec ces grands hommes, semble en avoir hérité les généreuses inclinations, a toujours été prévenue de tant d'amour pour les actions héroïques qu'elle n'a pu
(i) Registre de l'Académie, fol. i6i. Voici l'article de la G<3- ^ette : t Le sieur Roubin, de rVcadémie royale d'Arle», député de cette compagnie, pour présenter au roy, le dessein d'un superbe obélisque que celte ville a fait élever à la gloire de Sa Majesté, harangua le roy, le 23 de ce mois. » De Versailles, le 3o juillet 1677. Galette de France, n«7i,du 3i juillet 1677, p. 612.
Nous avons en vain cherche les détails mentionnés par M. «le Grille.
voir celles dont Votre Majesté vient de se signaler dans ces dernières campagnes, sans concevoir pour elle des sentiments de vénération, dont elle a voulu donner des marques publiques à la France. En effet, Sire, tandis que Votre Majesté défend si généreusement nos frontières contre les efforts de tant d'ennemis, et que par tant de nobles travaux et tant de glorieuses fatigues, elle asseure notre repos, et nous fait même dans le plus fort de la guerre, jouir de cette profonde paix et de cette douce tranquillité qui fait le bonheur des peuples ; tandis que, par de nouvelles conquêtes, elle augmente tous les jours les bornes de cet empire, et que, promenant pourtant ses armes victorieuses, elle porte la réputation de la France jusques aux extrémités de la terre, n'est-il pas raisonnable que pour tant d'illustres bienfaits, nous lui donnions quelques témoignages d'une éternelle reconnaissance, et que par une juste rétribution de la gloire que la splendeur et la félicité de son règne répandent sur tous les Français, nous employions tous nos soins et tous nos efforts, pour immortaliser la sienne. Nous sommes. Sire, si convaincus d'un si juste et si légitime devoir que ne pouvant rien trouver sur la terre qui méritât de vous être offert, nous avons fouillé jusque dans le fond de son sein, pour en tirer cet auguste monument, que la Providence n'avait sans doute pris soin d'y tenir caché durant tant de siècles, qu'afin que son antiquité le
rendit plus précieux et plus vénérable, plus digne enfin de servir un jour à la gloire du plus grand des rois. Il est vrai, Sire, et je veux l'avouer ici, qu'un si grand et si magnifique dessein auroit peut-être demeuré longtemps sans exécution, si cette noble compagnie, qui compose notre Académie royale et que notre ville regarde comme un de ses plus riches ornemens, ne nous eût enhardit à cette entreprise, en nous remontrant qu'il ne faut jamais rien trouver d'impossible, ni même de difficile, quand il s'agit de marquer son zèle pour la gloire de Votre Majesté. Comme ces illustres génies ont pour but l'immortalité, ils ont cru que ce n'étoit pas assez de confier au papier le soin de transmettre aux siècles futurs le souvenir des merveilles de votre règne ; qu'il falloit que le marbre et le bronze fussent employés à ce grand dessein, et que pour consacrer votre gloire, par un ouvrage qui put durer autant que le monde, il étoit nécessaire que cet obélisque demeurât toujours ouvert aux yeux de la postérité comme un grand livre, où vos actions immortelles fussent écrites avec des caractères que le temps ne pût effacer. Et c'est par là. Sire, que les uns et les autres se sont agréablement flattés de ce doux espoir, que vous auriez la bonté de recevoir ce témoignage de leur zèle avec quelque sorte de complaisance, et de leur accorder en suite l'honneur de votre auguste et royale protection. C'est l'unique grâce. Sire, qu'ils
viennent aujourd'hui vous demander par ma bouche, dont peut-être Votre Majesté ne les trouveroit pas tout à fait indignes, si on pouvoit la mériter par les plus profonds sentiments d'un inviolable respect, par les sermens solennels d'une éternelle fidélité et par les vœux ardens qu'ils font tous les jours au ciel pour la conservation de votre personne sacrée, aussi bien que que pour la continuation de vos prospérités et de vos victoires (i). »
Louis XIV remercia les consuls d'Arles et leur exprima le plaisir que lui causait l'érection de l'obélisque (2). La lettre du roi était accompagnée d'un
(i) Bibliothèque Méjanes, Ms 1060, p. 94-97. Cette Harangue fut reproduite par le Mercure Galant de... 1677.
(2) De par le roi, comte de Provence,
Très chers et bien amés, nous avons reçeu avec plaisir la stampe que vous nous avez fait présenter de l'obélisque que vous avez voulu élever à la gloire de notre régne. Mais, bien que cet illustre monument de l'antiquité doive estre estimé par luimesme, nous avons témoigné au sieur Roubin, votre député, qu'il nous était encore plus considérable, par la marque que vous avez voulu nous donner en ce rencontre de votre zèle et de votre affection pour tout ce qui peut contribuer à rendre notre nom plus recommandable à la postérité. Sur quoi, nous remettant à ce que ledit sieur Roubin vous fera plus particulièrement entendre de notre part, nous ne vous fesons la présente plus longue.
Donné à Versailles, le 20 août 1677.
Signé : Louis, et plus bas, Arnaud, et sur le repli, A nos très
chers et bien amés les consuls, nobles, bourgeois et habitants de
notre ville d'A ries.
Bibliothèque Méjanes, Ms Soô. Année i6-jb. Ms 8io, Chaos d'Arles, p. 282, Ms io()o, p. 12O:
billet de Pompone qui affirmait que le discours de Roubin avait reçu a un applaudissement public (i). y>
L'Académie pouvait prendre sa part de cet éloge et n'eut garde d'y manquer.
On trouva étrange que Roubin n'eût pas annoncé à ses collègues cet événement : M. d' Arbaud l'excusa en disant qu'apparemment il n'avait pas eu « le loysir de faire son pacquet à l'Académie ; que sans doubte il l'instruira de toute sa desmarche à fonds, et qu'il est
Cette lettre et la suivante sont citées aussi dans le Aîusée t. 111, p. 75. Dissertation sur le cirque qui estoit hors de la ville d'Arles par M. Jean Raybaud, avocat, (mort le 17 avril 1752), tirée du Recueil d'Antiquités de Bonnemant , Ms de la Bibliothèque d'Arles.
Il y est naturellement question de l'obélisque, de son érection, de ses proportions. M. Raybaud prétend que, dès la fin du XVI* siècle, il fut question de le transporter sur la place du Marché et il s'appuie sur l'autorité de Lantelme de Romieu, Histoire des Antiquités d'Arles, ch. VI. (Ms 8^9, Bibliothèque Méjanes).
(i) Teneur de la lettre de M. de Pompone, secrétaire d'Etat : Messieurs,
Le discours que le sieur Roubin votre député a eu l'honneur de prononcer devant le roi, en lui présentant la starape de ce grand obélisque que vous avez voulu élever à la gloire de Sa Majesté, ayant reçeu un applaudissement public, je vous rends ce témoignage avec d'autant plus de plaisir, que je suis persuadé qu'il augmentera la satisfaction que vous recevrez d'ailleurs de la manière obligeante avec laquelle Sa Majesté a reçeu votre présent. Et je n'ai rien oublié de ce qui a pu dépendre de moi, pour le rendre plus agréable et pour vous faire connaître que je
suis, etc.
Signé : Arnaud de Pompone,
A Versailles, le 20 août 1C77.
Bibliothèque Méjanes, Ms 8(>''>, m l'année i'")-^, \K Si. ( ii ^ ^
d'Arles, p. 283.
— H — académicien trop exact et trop zellé pour ne s'acquitter pas ponctuellement de toute chose. »
Le vrai motif de ce retard était plutôt que Roubin voulait informer tout à la fois ses collègues de l'audience royale et de sa réception à la séance de l'Académie française. Lorsqu'il avait harangué le roi, c'était en qualité de député de la ville d'Arles (i), mais, à l'Académie française, il devait se présenter comme délégué de l'Académie d'Arles. Il se hâta d'en instruire ses collègues par une lettre très détaillée , en date du 2 5 août :
Messieurs,
Vous auriez subjet de vous pleindre de ma conduite, si je ne vous rendois un compte exact et fidèle de toutes les démarches que j'ai faictes en ce pays au subjet de vostre obélisque ; et il ne seroit pas séant, en effet, qu'ayant l'honneur d'estre membre de vostre corps, je ne prisse pas soing de vous faire une confidence particulière des circonstances d'une action que vous ne scauriez avoir appris que confusément de la
(i) En marge du Registre, fol. 162, verso, nous lisons : « M. de Roubin harangue le roy en véritable académicien, quoy que ce fût pour l'honneur de la ville d'Arles, à Paris, ce... 1677. »
< A son arrivée à Paris, averti qu'il devait opter de parler à genoux, au nom de la ville, ou debout, au nom de l'Académie, il (Roubin) se crut obligé de choisir de parler au nom de la ville, qui avait plus de part à sa députation ; et malgré le desavantage de cette situation pour l'orateur, son discours fut accompagné des applaudissements et des félicitations de toute la cour. » Musée, troisième série, p. 36.
voix publique ; aussi bien, messieurs, ne pourrois-je sans ingratitude vous cacher des petites prospérités dont je vous suis entièrement redevable, puisque c'est vostre seul mérite qui me les a procurées et que ce n'est qu'à la favorable prévention où l'on est pour vous à la cour, que Je doibs tout le bon succès de mon entreprise. Ne prenez pas, messieurs, s'il vous plaist, ceci pour un compliment, il n'est rien de si positif que ce que je viens de vous dire et je n'aurois jamais eu l'honneur d'haranguer le roy dans les formes, ny ce grand prince la complaisance de m'accorder cette grâce, après tant d'autres harangues qu'il venoit d'essuyer et dont il tesmoignoit d'estre fatigué, si M. de Pompone ne lui eust dict que j'estois de l'Académie d'Arles. Ce nom, messieurs, fist ouvrir pour moy toutes les portes du Louvre. Je fus introduit auprès de Sa Majesté avec autant de cérémonie qu'on en faict aux embassadeurs. Je fus escouté aussi favorablement que je le pouvois souhaiter et cet auguste monarque parut (si je l'ose dire) si satisfaict du petit discours dont j'accompagnai mon présent, que Monsieur estant survenu quelque temps après, il lui tesmoigna du desplaisir de ce qu'il ne l'avoit pas entendu. Mais ce n'est pas encore tout, messieurs, vous savez que souvent un bonheur en attire un autre, celui-là vient d'cstrc suivi de lapplaudissement qu'a rcçcu le compliment que j'ai eu l'honneur de faire ces jours passes à mes-
— i:i — sieurs de lillustre Académie françoise en leur présentant de vostre part des estampes de nostre obélisque. Ils m'ont faict l'honneur de me le demander pour le mettre dans leur registre, et m'ont faict la dessus des honnestetés que je ne vous sçaurois exprimer, ayant mesme eu la bonté depuis ce temps-là, pour moi, de me traitter en véritable confrère, et de vouloir que j'aie pris part à toutes leurs fêtes académiques, tant à la distribution des prix, qu'à la solennité qui se faict pour eux, dans la chapelle du Louvre, le jour de la feste Saint-Louis (i).
Voilà, messieurs, le récit de mes petites avantures, dont le succès n'a point faict de tort à la réputation de l'Académie royalle, ni dans l'esprit de nostre auguste monarque, ni dans celui de l'Académie françoise, auprès de laquelle nous voilà désormais establis dans une parfaite correspondance, ou nous devons tas-
(i) « La distribution des prix de prose et de vers que l'Académie françoise donne de deux ans en deux ans, se fit raercredy dernier, jour de Saint-Louis, suivant la coutume, après un beau discours de Tabbé Tallemant le jeune, qui est présentement directeur. Le prix de poésie a esté remporté pour la troisième fois par le sieur de La Monoye, auditeur en la chambre des Comptes de Dijon : et celui de prose par un particulier qui n'a pas encore déclaré son nom. » Gazette de France, n" 3q, p. 676. De Paris, le 2S août 1677.
Voir le discours de l'abbé Tallemant, dans le Recueil de diverses. Oraisons funèbres, Harangues, etc. seconde partie, p. 36i-38o; à Bruxelles, chez François Foppens, 1682, in-12. Il est intitulé : Panégyriqi.c du Roy sur la campagne de Flandre de Vannée 1G77.
-lâcher à l'avenir de nous conserver, comme nous estant infiniment glorieuse. Cependant, messieurs, je ne sçay si vous ne condamnerez pas la liberté que j'ai prise d'oser parler comme de vostre part, devant ces souvereins arbitres de l'éloquence, et mettre ainsi en compromis l'honneur de la compagnie, sans l'avoir auparavant consultée et reçeu là-dessus son approbation. Il me souviens qu'un grand roy chastia son fils autrefois, au lieu de le recompenser d'une expédition glorieuse ; il le fist charger de chaisnes quoy qu'il vint chargé de lauriers, et le punit mesme de mort pour avoir vaincu sans ses ordres. J'espère, messieurs, à mon arrivée trouver un peu plus d'indulgence de vostre part, que ma bonne volonté dans cette occasion taira mon excuse et que l'heureux succès de mon entreprise, vous en faisant oublier la témérité, vous ne vous souviendrez plus que du zelle ardent et passionné avec lequel je suis, messieurs, vostre très humble et très obéissant serviteur,
ROUBIN (i). »
Le récit prétentieux de Roubin était exact : le délégué de la ville et de l'Académie d'Arles avait reçu le plus favorable accueil. Louis XIV fut si content de sa harangue qu'il lui conféra des lettres de noblesse, pour lui et ses descendants, et il c<mrut alors un madrigal ainsi conçu :
(i) Registre de l'Académie, fol. iG3.
Arles, ton député charme toute la cour,
Il harangue le roi d'une docte manière,
Et le roi répond à son tour :
" Ils ont mis l'obélisque au jour
Pour immortaliser ma fortune guerrière,
La chose est assez singulière.
Mais ne les vantez pas d'une dépense entière.
Tout le monde le sait, ce n'est plus un soupçon,
Arles a fourni la matière.
Mais la forme est de Pellisson (i). »
« Voilà un cruel éloge pour la ville d'Arles, s'écria un académicien, après en avoir lu ces vers, voilà ce que nous ont attiré les envieux, ils ont déshonoré la ville d'Arles, croyant chocquer l'Académie (2). » Heureusement les consulats ne se ressemblaient pas tous, comme le fit observer M, de Grille, et les envieux n'avaient fait tort qu'à eux-mêmes et à leur patrie « en mendiant des inscriptions ailleurs » et l'honneur de l'Académie était sauf.
La harangue de Roubin à l'Académie française fut reproduite dans le Mercure Galant et, ce qui était un homme plus envié, elle fut insérée plus tard dans le Recueil des Harangues de l'Académie française (3).
(i) Registre de l'Académie, fol. 162, verso ; Ms 1060, p. g8.
(2) Registre de l'Académie, fol. 162, verso.
(3) « Séances d'octobre 1677. On parle encore de la harangue qui se peut lire dans le Mercure Galant que ledict Roubin a récitée à messieurs de l'Académie françoise, comme d'une pièce d'esprit excellante. On délibère d'en escrire quelque chose à ce digne académicien, s Registre de l'Académie, fol. 166, verso.
M. Bouiilier 'l'Institut et les Académies de Province, p. 38), A analysé cette harangue et a laissé échapper quelques inexacti-
— ll> —
Messieurs, L'Académie royale d'Arles qui me procure aujourd'hui l'honneur de paroistre dans cette illustre assemblée, composée de ce qu'il y a de plus grand et de plus auguste dans la République des lettres, veut en user auprès de la vostre, comme une fille bien née qui vient de temps en temps rendre compte de ses occupations et de sa conduite à sa mère, afin de se conserver dans l'honneur de sa bienveillance. C'est pour cela, messieurs, qu'elle m'a chargé de vous faire part de ce superbe et majestueux monument, qui vient d'estre érigé par ses soins, à l'honneur de nostre invincible monarque ; et qu'elle croit avec justice pouvoir compter au nombre de ses ouvrages, puisque c'est elle qui en inspira le premier dessein, qui en a sollicité l'exécution et conduit enfin si heureusement l'entreprise qu'elle a mérité non seulement les acclamations du public et les applaudissements de la cour, mais (ce qui luy est encore plus glorieux) les complaisances mesme du plus grand roy de la terre. Jusques icy, messieurs, je l'avoue, nos Muses timides et tremblantes, se défiant de leurs propres forces, n'avoient rien encore entrepris de considérable à sa gloire, et cédant aux vostres l'honneur de célébrer ses victoires par tout le
luJcs. .Ndiis la citons d'après le Recueil des Haraii^.,^.^ .u . .1^» demie française, Paris, in-4, 1C9S, p. 3 14 et sqq. Cfr. M» io<5a, p. 99-10?.
monde, se contentoient seulement de chanter en secret quelques hymnes à sa louange, de brusler à son honneur quelques grains d'encens, et de venir de temps en temps semer quelques fleurs sur le marchepied de son throsne. Mais aujourd'hui, messieurs, elles portent bien plus haut leur ambition, et voulant donner des marques éclatantes de la grandeur de leur zèle à cet incomparable monarque , elles viennent lui consacrer un ouvrage, qui, malgré l'injure des temps et la violence même des éléments, est assuré de pouvoir durer autant que le monde.
Ne croyez pas néanmoins, messieurs, qu'il soit de la nature de ceux que vous enfantez tous les jours, à qui la beauté du style, la sublimité des pensées, la force de l'éloquence, la réputation enfin et le mérite des auteurs sont comme autant de garants d'immortalité. Non, messieurs, celui dont je parle ici doit être regardé plutôt comme un effort de nos mains que de notre esprit, où par un heureux artifice, ayant fait suppléer la nature à l'art et matière à la forme, nous avons trouvé le secret de sauver éternellement de l'oubli l'auguste nom de Louis le Grand, en le gravant sur le marbre et sur le granité, avec des caractères ineffaçables. C'est en quoi, messieurs, je ne sçaurois m'empécher d'aplaudir en secret de cette louable précaution que nous avons eue pour sa gloire, quand je considère surtout à combien de malheureux accidents sont souvent
-- iS exposés les ouvrages même des plus grands hommes. N'est-ce pas, en effet, une déplorable coutume ou plutôt une malheureuse nécessité que celle de confier, comme on fait tous les Jours, les vérités les plus importantes de notre histoire à la bonne foi d'un dépositaire aussi faible, aussi léger et aussi périssable que le papier, qu'un enfant déchire, que le vent emporte, que les vers rongent, que l'eau pourrit et que le feu consume avec tant de facilité ?
En vérité, messieurs, je tremble pour l'intérêt des Muses de notre France, toutes les fois que je m'imagine qu'il ne faudrait qu'une petite étincelle pour embraser et réduire en cendres toute la bibliothèque du Louvre, et priver ainsi malheureusement du fruit précieux de tant de sueurs et de tant de veilles que vous consacrez au public, et qui devroient immortaliser vos illustres noms dans la mémoire des hommes, aussi bien que celui de notre auguste monarque. Grâces au ciel, nous avons trouvé le moyen de le mettre à couvert de ces injustices de la fortune ; et l'Académie royale d'Arles peut dire maintenant, avec raison, de ce superbe livre qu'elle vient de consacrer à sa gloire, ce que le poëte n'a dit autrefois du sien que par vanité :
Excgi moniimentum œre perenniiis.
Qiiod non imbcr cdax, ncc ciquilo Impotent
Vous en allez juger, messieurs, par ces exemplaires que je suis chargé de vous en offrir, et que vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de recevoir avec complaisance de la part d'une compagnie toute remplie de sentiments de respect et de vénération pour la vôtre et qui .ne souhaite rien tant au monde que de se pouvoir rendre digne par ses services de cette adoption glorieuse dont il vous a plu l'honnorer. »
Pendant que Roubin représentait à Paris l'Académie d'Arles, et lui faisait honneur par ses talents, celleci avait retrouvé son activité.
Nous avons vu combien la question des Inscriptions pour l'obélisque avait excité de mécontentement parmi les académiciens. Ce mécontentement se trahissait en maintes occasions L'Académie s'était rangée à l'opinion de Charpentier et se prononçait en faveur de la langue française, pour les inscriptions. Au commencement de 1677, elle fut mise à même de manifester ses préférences.
Le 28 mars 1677, M, Marin, premier président du Parlement de Provence (i) , envoya à l'Académie
(i) A)-noul Marin, seigneur de la Chasteigneraye, né à Paris, en i63o, était maître des requêtes et intendant d'Orléans, lorsqu'il fut nommé premier président du parlement de Provence, en 1673. Il était fils de Denis Marin de la Chasteigneraye, dont le père, simple marchand d'Auxonne, était parvenu par son mérite au poste de conseiller d'Etat et intendant des finances, sous Louis XIV. Marin fut mis en possession de sa charge, le 9 juin 1674, et se distingua, pendant plusieurs années, par sa vigilance
d'Arles un ouvrage du P. Lucas, jésuite, professeur de rhétorique au collège de Clermont à Paris, avec une lettre dont M. l'abbé de Verdier, directeur, donna lecture :
Messieurs, « Le P. Lucas, jésuite,excellentréthoricien,m'ayant envoyé une dissertation admirable qu'il a faite en
et son intégrité. Des difficultés s'élevèrent entre lui et ses collègues du Parlement ; il se brouilla à mort avec eux et les poursuivit de sanglantes épigrammes.
En i683, à la suite d'une querelle entre le Parlement et la Cour des Comptes, le président Marin faillit être assassiné. La guerre entre le président et les conseillers prit de telles propositions, que Marin fut obligé de donner sa démission, en 1690. Il mourut à Paris en 1699. M. Roux-Alphéran, às.i\?, les Rues d'Aix, t. I, p. 53, t. II, p. 96, rapporte sur le compte de Marin diverses anecdotes, dont nous hésitons à accepter la parfaite authenticité. Marin était étranger à la Provence, et ses ennemis ne l'ont pas épargné. Il donnait, il est vrai, prise à la critique, et son esprit mordant s'exerçait trop souvent d'une manière blessante. Ses bons mots couraient la Provence, et de Haitze, dans les Portraits ou éloges historiques des premiers présidents du Parlement de Provence, rapporte qu'on les mettrait à la suite des Scaligeriana, Perronniana, Thuana, etc., sous la dénomination de Mariniana.
Arnoul Marin succédait à Henri de Forbin d'Oppède, dont il épousa en secondes noces la fille, Marguerite. L'illustre famille de Forbin s'allia très volontiers à celle du nouveau premier président. Le fils aîné de Henri de Forbin, Jean-Baptiste de Forbin, nommé président à Mortier,»en 167.^, épousa, en 1O74, la sœur d'Arnoul Marin, Madeleine (selon Artefcuil, t. I, p. 410), Charlotte Marie Marin (selon le Mercure de France, avril 1741, p, 83i). Il en eût cinq enfants, entr'autres André Constance Bernard de Forbin, chanoine d'Aix, aumônier du roi 'en l'ïij) abbé de Saint-Florent lès-Saumur ; et Palamèdc Paulin Télesphore de Forbin, docteur en théologie abbé de Larivour (diocèse de Troycs), aumônier du roi (en 1725) mort h Troyes le "5 mars 1741, âgé de 46 ans. Voir le Mercure de France d'avril 1741, p. 83i, qui annonce sa mort et donne sur sa famille queli^ucs détails ; Artcteuil, t. I,p. 410-41 1.
faveur de la langue latine, jay cru que je nen pouvais faire part à personne de la Province, qui en put mieux juger que l'Académie d'Arles. C'est pourquoi, messieurs, je vous l'envoie pour savoir vostre sentiment, vous assurant que je serai toujours avec beaucoup de passion, messieurs, vostre très humble et très obéissaut serviteur,
Marin (i). »
L'ouvrage que le président Marin appelle admirable était un petit volume in-12, intitulé : De moniimentis publicis latine inscribendis , oratio habita Parisiis VII cal. decemb. anno MDCLXXVI, In collegio Claromontano Soc.Jesu,a Joanne Lucas, ejusdem Societatis sacerdote (2). Parisiis, apud Simonem Benard,
Marin habitait, rue Villevertc, l'hôtel qui fut plus tard vendu aux Grimaldi Réglisse, puis aux Saqui, seigneurs de Collobrières, barons de Sannes, qui l'ont aliéné après la révolution.
Voir : Recherches biographiques sur Denis Marin de la Chasteigneraye par C. V. Amanton, maire d'Auxonne, 1807, in-8, 14 p. ; D'Hesmivry de Moissac , Histoire du Parlement de Provence, L. XII, Ms de M. de Boisgelin ; Cabosse, Essais historiques sur le Parlement de Provence, De Hait:;e, etc.
(i) Registre de IWcadémie, fol. i56.
{2) Jean Lucas, né à Paris, vers i65o, entra dans la compagnie de Jésus et professa la rhétorique puis la théologie au collège deClermont, à Paris. On a de lui, en dehors de l'ouvrage ci-dessus, i* Actio oratoris, seude gestu et voce, libri duo, Paris, in-12, 167?. C'est un petit poème assez estimé qui fait partie Acs Poemata didascalia, publié par le P. Oudin et l'abbé D'Olivet, et qui est inséré dans le Recueil de YEloquence du Corps, de Dinouart (2» édit., 1761) ; 2" Une édition des poésies du P. Vavasseitr, précédées d'une étude sur ce jésuite et suivies d'un
via Jacobcea, e regione Collegii Claromontani, Societatis Jesu MDCLXXVII.
Il est dédié au Dauphin, que le P. Lucas déclare prendre pour arbitre de la discusion qui régnait entre les savants, les uns voulant employer le latin, les autres le français dans les inscriptions. Dans cette dédicace, le P. Lucas reconnaît que l'Académie française préfère la langue nationale (i).
L'Académie, en effet, croyait avoir pour mission principale « de nettoyer la langue des ordures qu'elle avait contractées », et considérait ce travail comme d'une extrême importance. Etablir un usage certain, régler la langue et, suivant l'expression des statuts, la
opuscule du même auteur, intitulé : Observationes de vi et usu quorumdam verboritm, Paris, in-8% i683. Ce traité est très apprécié des grammairiens. Mentionnons encore un poëme latin — en réponse à Charpentier — dont la traduction en vers français, fut publiée dans le Mercure, d'août 1689, sous ce titre : Palinodie contenant l'éloge de la langue française,.
Au moment où parut son discours (1677) le P. Lucas était un jeune homme, ce qui explique la vivacité parfois excessive de ses paroles et de ses jugements.
(i) « Sistet se tibi fortasseconfidentius novellse opinionis parens et vindex Academia, quod linguam propugnat eo, ut ait, nomine tuam, quia gallica est ; quod patronum habet et prœsidem augustissimum patrem tuum ; quod munus sane populare et gratiosum profitetur extcrminanda: e patrio solo barbarix, quod commune sic tanquam proprium nomen obtinuit gcntis illius cujus lu bono et ornamento natus es. Hicc enimvcro optimte ctiam in infirma causa spci argumenta audimus jactari sxpe ab Academicis. » Dédicace. Ce volume se trouve ;'i ht Ribliotlièquc d'Aix, n" ifioTi. Voir t. I, p. 3i3ct sqq.
rendre plus éloquente, semblait le but même de sa fondation. C'est pourquoi elle s'était appliquée, avec tant de soin et de lenteur, à la composition du dictionnaire. En 1671, Bossuet, dans son discours de réception, ne voyait encore dans l'Académie qu'un « conseil réglé et perpétuel dont le crédit, établi sur l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage, et tempérer les dérèglements d'un empire trop populaire. » L'Académie était donc d'avis que les inscriptions ne perdraient rien à être rédigées en français. Le P. Lucas ne se laisse pas arrêter par cette autorité et il invoque l'usage et la tradition. (i) acceptée jusque dans ces derniers temps.
Le discours du P. Lucas fut prononcé dans la chapelle du collège de Clermont, au mois de décembre 1676, au moment où la question des inscriptions était agitée. Dans sa préface (2) le P. Lucas avoue que son
(i) Veniunt enim nobiscum auctores latini omnes, viri graves, longua tibi consuetudine cogniti... qui... orant eodem ut sermone liceat celebrare Ludovicum magnum, Sequanicum, Belgicum, Batavicum, Germanicum, quo Africanos olim, Asiaticos, Nuraantinos celebrarunt. Veniunt quotquot in Europa sunt génies, quae, vernaculi licetsermonis amantissimae, pro latinis elogiis tamen suffragium ferunt. Veniunt viri superiorum œtatum longe sapientissimi, qui sua de staïuis, arcubus, tropaeis inscribendis judicia ne rescindantur postulant... Causa jam ventilata saepe, saepe magnis utrinque contentionibus orata, judicata a nemine. Tuam universi super ea re sententiam expectant.
Calendis Januarii, anno mdclxxtii. Dédicace au Dauphin.
(2) Argumento tam novo colorem veri illevit eruditi et eloquentis viri industria ; et edito cjuidem libro, recentem opi-
intention est de réfuter Charpentier, qui avait fait ini pression « sur les ignorants et les demi-savants. « C'était faire preuve d'une singulière présomption, pour un jeune homme de 27 ans, de traiter de la sorte un homme tel que Charpentier. Ce dernier tenait un langage bien autrement digne, car, en parlant du discours de son adversaire, il disait :
« Le dessein de cet excellent ouvrage estoit de prouver que les inscriptions des monuments publics dévoient estre en langue latine, et de renverser ainsi tout ce que j'avois voulu établir par mon livre publié quelque temps auparavant, où je fais voir que l'inscription de lArc-de-Triomphe doit être françoise.
. . . Son action fut grande, noble, applaudie de tout son auditoire composé de dix ou douze évéques, de plusieurs conseillers d' Estât et de tout ce qu'il y a de plus exquis dans le monde spirituel. Je me meslay moi mesme parmi la foule de ses auditeurs, et je voulus bien que l'on creust que je ne prétendois point y paroistre avec la frayeur d'un criminel qui tremble devant son accusateur , mais avec la fermeté d'un
nionem arripcre amantiores novitatis quam veritatis, gratulari sibi qui latinas litteras minus nossent ; haerere scmidocti dum latinitatis defensor aliquis exurgerct ; ire in altcrutram partem quibus satis est ingcnii ut probabilium argumcntationum laqucis irretiantur, non est satis ut se cxtriccnt ipsi. Hoc crant res loco, dum rccurrit tcmpus, quo ad instuurationcm scholarum nostrarum prxfari me aliquid pro ollîcio rhetoris opporierct. Iimiiic cclfbr •'•'' '"VMn mine ccrtc arpumcntiim siimpsi. t
athlète qui se resjouit de rencontrer un concurrent illustre (i). »
Le discours fut imprimé peu après (71 pages, in- 12) et l'intérêt delà question qu'il traitait, bien plus que la notoriété de son auteur, le fit répandre rapidement dans toute la France,
En lui demandant son avis sur un ouvrage que l'abbé Tallemant, de l'Académie française, avait déjà essayé de réfuter (2), le président Marin témoignait
(i) De l'Excellence de la langue françoise par M. Charpentier de l'Académie françoise, Paris, Barbin, in-12, i683, t. I, p. 3 et sqq. Voir ce que nous en avons déjà dit, t. I, p. 3i3 et sqq.
(2) Discours prononcé par M. l'abbé Tallemant le jeune (23 déc. 1676) pour servir de réponse à celui du R. P. Lucas,, jésuite, qui soutenait que les monuments publics doivent avoir des inscriptions latines. Recueil des Harangues de l'Académie française, Paris, in-4, i6yb, p. 29Î).
« Je croy, messieurs, qu'il est peu de personnes parmy vous, qui n'ayent entendu un discours latin plein d'érudition et d'éloquence, qu'un célèbre orateur a récité depuis peu de jours. La langue latine y fut louée si élégamment et la françoise fut bannie avec des raisons si puissantes, des endroits honorables où elle vouloit se placer, que moy-mesme je me sentis ébranlé et prest à croire qu'elle ne devoit avoir aucune part aux monumens publics. Mais je ne demeuray gueres dans ce sentiment, je demeslay bientôt l'adresse et la force de l'orateur d'avec la vérité, et j'eus même, si je l'ose dire, une espèce d'indignation, de voir la langue françoise si injustement dégradée. Je trerablay d'abord, il est vray, du succès d'une opinion si éloqucmment soutenue: je crus voir le travail de quarante années périr en un quart d'heure, et cette langue qui occupe depuis si longtemps vos veilles, entraîner avec elle tous ceux qui prétendoient avoir heureusement travaillé à l'immortaliser. Mais que cette crainte estoit vaine et mal fondée. ! » Tel est l'exorde de l'abbé Tallemant, puis il déclare qu'il veut persuader que le français doit-être seul employé
à l'Académie d'Arles une très honorable confiance, tout en la mettant un peu dans l'embarras.
On était au r8 avril, et l'Académie tenait sa séance, dit le Registre, dans le jardin du P. de Vadé. Il fut résolu que l'on ferait, au plus tôt, au premier président une réponse fort civile. MM. de Gageron et de Cays dirent que, puisque le premier président demandait le sentiment de l'Académie, il serait bon de le lui envoyer. A quoi le secrétaire objecta que le P. Lucas ayant écrit contre le livre de Charpentier, précédemment approuvé par l'Académie, il était très difficile d'approuver cette dissertation sans se contredire, mais qu'on pouvait répondre d'abord au premier président,
pour les inscriptions ; il fait Thistorique de la discussion , il expose ses raisons avec beaucoup d'esprit , et dans sa conclusion il prédit qu'un jour le siècle de Louis XIV sera un des grands siècles classiques et qu'on sera fier de connaître la langue française pour lire les chefs d'œuvres qu'il aura produit. V. Recueil de diverses oraisons funèbres. Harangues, discours,etc. Seconde partie, Bruxelles, chez François Foppens, in-12, 1682, p. 32g-36o.
Tallemant avait entendu le discours du P. Lucas et « retint mesme une partie de ses objections, auxquelles il respondit par un discours qu'il prononça depuis dans l'Académie. Je suis bien aise, je l'avoue, qu'il eust entrepris de soutenir mon opinion... Mais j'aurois désiré qu'il eust traité ce sujet en orateur, qui cherche plustost à persuader ses auditeurs, qu'à les entretenir agréablement ; il m'auroit sauvé la peine de paroître une seconde fois dans la carrière. » Charpentier, De l'Excellence delà langue françoisc, t. I, p. 6.