I-c P. Lucas eut connaissance de cette réfutation, ce qui ne
l'empêcha pas tle publier son discours.
puis se donner le temps d'examiner à fond l'ouvrage en question (i).
On accepta cette proposition, et le secrétaire, avant de partir pour le Languedoc (pays d'origine de sa femme), remit à M. de Cays le projet de réponse qu'il avait rédigé. Fallait-il envoyer de suite cette lettre ou attendre que l'abbé de Verdier eut donné son sentiment, sur le livre du P. Lucas , afin qu'on pût l'adresser en même temps au président ?
Telle fut la question que se posèrent les académiciens (2). Ils décidèrent qu'avant tout, chacun d'eux lirait le livre et que « c'estoit du bon sens, en un subjet de cette importance, de ne se point trop haster. »
La lettre fut donc envoyée seule, mais à la séance
(1) Registre de l'Académie, fol. i56. Voir t. I, p. 3i6. La Deffencedela langue francoise, parvint à l'Académie, en avril lôyiS. Elle lut [et relut cet ouvrage qu'elle approuva de tout point, « On s'entretient du livre de M. Charpentier, on en comprend l'importance, et l'on ne propose pas simplement de le lire, mais de l'estudier, parce qu'il contient en petit volume toute la science de l'Académie. On convient que cette science roule toute entière sur la politesse de la langue françoise et ce livre en descouvre toutes les beautés et la finesse, ce livre deffend cette langue contre la calomnie, ou mesme la tirannie des gros latins qui s'imaginent que toutes les langues sont barbares en comparaison de la leur, et prouve éloquemment son dessein, qui est de faire voir que la langue françoise peust servir aux inscriptions de l'arc de triomphe qu'on élève à la gloire du roy à la porte Saint-Anthoinc à Paris, etc. » Avril 1676, Registre de l'Académie, fol. 146, verso.
En mai 1676, on s'occupe encore du livre de Charpentier, confrère illustre et grand ami > dont la lecture « semble debvoir occuper toutes les académies, » fol. 147, verso.
(2) Registre de l'Académie, fol. i56, verso.
suivante, Giffon représenta que ce n'était pas assez pour satisfaire M. Marin « puisqu'il demende, dit-il, des sentiments et quoique la response que l'Académie lui a faicte soit pleine des louanges du P. Lucas, elle ne résoult pas la difficulté (i). »
MM. de Cays et Gageron prièrent donc M. l'abbé de Verdier, qui avait examiné l'ouvrage, d'en faire son rapporta l'assemblée. M. de Verdier se prêta à ce désir et ses observations furent approuvées. Il était contraire aux statuts de « mettre par escrit la censure d'un ouvrage du dehors » ; mais on crut pouvoir passer outre et les observations de M. de Verdier furent consignées au Registre, ainsi qu'on avoit fait pour les observations de M. de Grille, sur la poétique de Corbinelli.
Le rapport de l'abbé de Verdier est fort sévère, mais très solidement motivé.
« On ne peut, dit-il en débutant, lire cette harangue que l'on ne conçoive une grande estime de l'esprit, de l'érudition, et de l'éloquance de son autheur, H faict paroistre une grande connaissance de la langue qu'il deffent, nous ne nous étonnons pas qu'il en ait entrepris l'appologie, il y avoit un très grand intérêt, nous trouverions mesme estrange qu'il se fust rendu aussi habile dans cette belle langue de Térence, de Virgile et de Cicéron, sans tesmoigner dans une occa-
(0 Rcuisirc .le l'A.n.l.
— lésion comme celle-cy, 1 estime, l'amour et la reconnaissance qu'il faict paroistre. ( i ) » Puis, après avoir loué la noblesse des expressions, le rapporteur continue : « Pour ce qui regarde le fonds de son ouvrage et le succès qu'il a eu, dans le dessein qu'il s'est formé, nous ne croyons pas (à ne vous rien desguiser) qu'il mérite autant de louanges. Peut estre que l'intérest que nous avons de meintenir langue françoise, aussi bien que messieurs de la célèbre Académie dont nous avons l'honneur d'être alliés, nous a faict juger un peu moins favorablement qu'il ne fallait ; quoiqu'il en soit voici nos sentiments:
Ses preuves ne paroissent pas toutes extrêmement solides ; il donne souvent plus à l'esprit et à la manière d'escrire agréable qu'au soing de raisonner juste et de ne dire que des choses qui conduisent au but qu'il s'est proposé »
Il relève certaines affectations de style, des détails trop minces pour la place qu'ils occupent, puis examine les raisons apportées en faveur de la supériorité du latin sur le français. Le P. Lucas invoquait les changements perpétuels de la langue française, pour justifier son exclusion des inscriptions, qui risqueraient de n'être plus comprises, dans quelques siècles. M. de Verdier proteste contre cette décadence de la langue,
(0 Registre de l'Académie, fol. iSy, verso. La latinité du P. Lucas est réellement remarquable.
et rappelle fort à propos que, si elle se modifie, « une infinité d'excellents livres qui ont esté faicts en nostre langue, presque sur toutes sortes de matières, la préserveront assurément de cette ru y ne entière », et que « il n'y a personne qui ne doive se promettre que tant de beaux ouvrages ne la garentissent du sort qu'a eu celle des siècles barbares de nos Gaulois (i). »
L'argument était excellent ; non moins bon était celui que M. de Verdier empruntait à l'ouvrage de
(i) Registre de l'Académie, fol. i58.
Il y eut dans Arles des dissidents, et M. de Saint-Andiol se prononça pour le P. Lucas, dans une pièce de 114 vers latins, insérée dans les Juvenilia, p. ii3-ii7, et intitulée:
De Orta conlentione an momtmentis apud gallos erigendis inscriptiones latine vel gallicc sint apponendce^?
Apodixis
Quaeritur utra novi monumenti inscriptio gallis Gallica conveniens, sitve latina magis.
Est doctis lis magna viris, agitata libellis, Et ratione suum quisque tuctur opus, Eloquii galli jus Carpentarius effcrt ; Sed Jesu Lucas huic socialis obest, Tentât utcrque pari rem pertractare Suada ; Gallica sed fuco causa referta patet...
Haec tu crede mihi, lector amice, tene : Qui fulgerc negat solem, qui flumina lymphas Volvere, qui scgctes pinguia rura dare, Ardua diffusas extendere robora frondes Palmitibusque potens vitis inesse merum ; Ule potest Latiae gallam praeponere linguam, Imbellcsquc homincs acquipare viris... »
Tous les arguments du P. Lucas sont mis en vers : surtout celui de la (ixitc Jli latin opposiic aux v.iriations Ju fraiiLais.
M, Charpentier. « La langue grecque (i) avoit autant d'avantage sur la latine, que la latine en a sur la nostre , elle estoit plus générale, mieux establie et mesme plus belle que celle des Romeins, et pourtant ils se servoient de la leur dans leurs inscriptions et non pas de la grecque, pourquoi, dit M. Charpentier, n'en tairons nous pas de mesme à l'esgard de la nostre ? »
Le P. Lucas objectait que la langue grecque n'était pas plus fixe que la langue latine, mais « il dit cela, continue M. de Verdier, sans en alléguer des preuves et même sans en pouvoir alléguer. »
En dehors de la fixité, le grec avait d'autres avantages sur le latin qui eussent déterminé les Romains à préférer le grec pour les inscriptions, s'ils eussent réfléchi sur les avantages réciproques de deux langues. « Il ne sauroyt estre vray, ajoute M. de Verdier, que la langue grecque n'eust pas alors plus de consistance que la latine, puisqu'elle estoit plus parfaite, c'est-àdire plus formée et plus achevée, or, dans les langues vivantes, comme l'estoient alors ces deux-là , il est toujours à présumer que les plus parfaites se meintiendront plus longtemps. » Si donc les Romains composaient leurs inscriptions en latin, c'était « pour communiquer au publiq dans la langue populaire , les choses dont ils vouloient perpétuer la mémoire, »
(i) Registre de l'Académie, fol. i58.
Charpentier avait déjù fait la même remarque, en disant que, si l'on mettait à l'Arc-de-Triomphe de Saint-Antoine des inscriptions latines, les deux tiers de Paris et de la province ne comprendraient rien à ces inscriptions, destinées cependant au public (i).
Le P. Lucas répondait à cela, que, de même que les sciences sont le partage d'un petit nombre d'hommes, qui les communiquent aux autres, de même il suffisait que les inscriptions fussent comprises de quelques savants, qui les expliqueraient ensuite au peuple, M. de Verdier a ici beau jeu contre lui : « Qui ne voit, s'écrie-t-il, la différence de la manière dont les victoires d'un grand roy doivent estre publiées, et de celle dont on doit communiquer les sciences aux personnes qui en sont capables ? Tout le monde n'a-t-il pas également droit de sçavoir que le roy, à la veue presque de toute l'Europe liguée contre lui, a faict une infinité de conquestes si grandes et si importantes r La voix publique n'est-elle pas le meilleur maistre que l'on puisse avoir pour cela, doiton renvoyer le peuple aux panégiriqucs et aux poèmes que les savants en fairont ? »
Le P. Lucas avait avancé, en faveur de sa thèse, que Dieu lui-même avait usé de « celte manière de rendre les choses publiques par le moyen des savans »,
(i) Ch. Deffeitse de la langue françoise, y. -\<\.
et nous avait communiqué sa parole dans les livres saints, écrits dans une langue comprise par peu de savants (i). M. deVerdier relève vertement cette erreur : « On respond à cela quon est très esloigné de penser que ce Père puisse ignorer que la plus grande partie des livres sacrés a esté escrite en des langues vulgaires et populaires , que , si dans la suite des temps, ces langues sont demeurées à la connaissance de peu de personnes, on n'a à dire à cela que cette parole du fils de Dieu : ab initio non fuit sic ; Dieu au commencement avait ordonné la chose d'autre façon, c'est la faiblesse ou l'inconstance humaine qui ont changé cette disposition que Dieu avoit faicte. »
« Nous sommes persuadés^ concluait le rapporteur, que si le P. Lucas n'eust eu aucun intérest à rabbaisser nostre langue et qu'il eust voulu seconder le zelle que messieurs de l'Académie françoise tesmoignent à
(i) De Monumentis publicis latine inscribendis, p. 52.
Le P. Lucas traite le peuple qui ne comprend pas le latin, avec une désinvolture bien étrange : a Parcetis, sat scio, deinde vano labori ; suspersedebitis inutilibus interpretamentis ; discedetis ab illa popularitate dmni ; nec anxie quasi inito censu computabitis quot faeminae, quot pueri,quot operarum vilissima capita latine loqui nesciant, perinde ac si contemptibilissimorum hominum stupori et ignorantiae accomodare titulum eximii operis opporteret.
Non se tantum demittit, non eousque se abjicit, ac veluti prosternit gloria, ut vili popello se primum coramitat. Amat illa nobilium et eruditorum per manus hue si necesse est, descendere ac prolabi gradatim. » Op. cit., p. 5i.
là meintenir et à défendre ses droits, il aurait pu faire un ouvrage où il n'y auroit eu rien ù dire. »
Les académiciens avaient une trop grand vénération pour Charpentier, pour s'écarter de la thèse soutenue par lui, avec un talent que ses adversaires euxmêmes étaient obligés de reconnaître. Les observations de M. de Verdier furent communiquées à Charpentier et Giffon, qui eut cette idée, pensait avec raison que et ce petit soing lui seroit agréable (i). »
Il répondit, en effet, à Giffon en le priant « de faire ses remerciements à toute l'assemblée » et en renouvelant ses promesses d'amitié et de reconnaissance « pour avoir voulu prendre, dit-il, sa deffense contre le P. Lucas (2). »
Celui-ci fut assez mécontent de la critique de l'Académie d'Arles, qui lui fut envoyée par les soins du président Marin (3). Il adressa à ce magistrat, son ami,
(i) Registre de l'Académie, fol. iSg.
(2) Registre de l'Académie, fol. i5g, verso, c II demende encore de voir la lettre que M. le premier présidant avoit escrite à l'Académie royale, etc., et en suite de faire voir à la compagnie un compliment imprimé qu'il Hst lui-mesme à M. le cardinal de Trécs (d'Estrées) à son retour de Romme, au nom de l'Académie françoise. On admira cette pièce et M. d'Estoublon a dict qu'elle debvroit faire les honneurs des archives, pour estre, ce lui semble, un original en matière de compliment, et une preuve en faveur de la langue françoise qu'elle est capable de toutes les beautés de l'éloquence. » Séance de juin 1677.
Registre de l'Académie, fol. iSq, verso.
(3) En 1Ô80, le premier président passa quelques jours a Arles, f Mgr de .Marin, premier président en Provence, vint en cette
- ro -
une longue réponse que le marquis de Boche, qui se trouvait à Aix, fut chargé de transmettre à ses collègues. Cette pièce fut lue aux séances d'août 1677: Elle reproduisait les arguments développés dans le discours: «On demeura d'accord pourtant (i) que dans cette réplique, il y a quelque apparence de chagrin contre les observations, et qu'il eust esté peut estre mieux de n'envoyer rien à M. le président de ce qui ressemble à la critique. »
ville, le 4 août. La communauté fait tirer le canon à son arrivée, et le reçoit avec tous les honneurs possibles parce qu'il n'était point venu en cette ville depuisqû'il avait été pourvu desa charge. Il est défrayé de toute dépense et ceux de sa suite. La ville lui fait un présent de douze flambeaux et de douze boettes de confitures et fait tirer le canon à sa sortie d'icelle. Il fut logé à Saint-Jean. Voyez au compte de ladite année, article 180. » Ms 806, à l'année 1680. — Il ne paraît pas que l'Académie lui ait fait visite, du moins le Registre ne le relate pas. Ms 810, Chaos d'Arles, p. 290.
Il y a dans les Juvenilia, p. 91 , une pièce adressée au président Marin, et toute à sa louange :
Illustrissimo Domino de Marin Aquensis curice protoprœsidi.
Epigramma :
Jure Marinus habet fastigta clara senatûs, Pectore non alius candidiore praîest.
Non illum dimovit opum fugienda cupido, Turpis amatores reprimit ille lucri, Cumque Recollecti vetito fervore trahantur ^Eris, egestatis coget amare decus.
Pellit ut e pelago ventus vitiosa marinus, Par studium, vitium pellere praeses habet. Ces derniers vers sont une allusion à un procès intenté par les Récollets d'Arles devant le Parlement de Provence, et perdu par eux. Voir Juvenilia, p. 54-59, 4 pièces contre les Récollets. Voir encore p. 21 3.
(i) Registre de l'Académie, fol. lôi.
L'Académie fut divisée sur ce point, les uns disant que la lettre de M. Marin demandait une réponse catégorique, les autres qu'un éloge de la latinité du P. Lucas eût été suffisant, car u trop de sincérité nuit bien souvent, outre que les statuts de l'Académie la pouvoient bien dispenser de l'employ de censeur, qu'elle avoit pris un peu trop tost et qu'enfin, c'eust esté prudemment faict de n'attascher point de combat avec un Jésuite fort sçavant en eschole, et surtout grand ami de l'Académie. »
Un autre académicien répartit que les « combats d'esprit sont aggréables pour tout le monde et non sanglants. » A quoi il fut répondu fort spirituellement , qu'il vaudrait mieux être du parterre que du théâtre en ces sortes de divertissement, mais qu'enfin « puisque la chose n'alloit point encore à la guerre ouverte on auroitdu temps pour se préparer.» On en resta là(i).
(i) Plus tard, M. Guyonnet de Vertron inséra dans son Nouveau Panthéon, un distique et une note à la louange du P.
Lucas :
« Gratulor eece tibi, Latiae vicere Camena*,
Te duce ; jam lauros colligc ubique novas.
Le discours que le R. P. Lucas a prononcé avec tant de succès, pour montrer l'exelience de \i lanquc Intine, est un chef-d'œuvre d'éloquence. »
Recueil de Sonnets, etc., à la nu du Nouveau J'anthcon, ou le
rapport des divinités du paganisme aux vertus et aux actions
de Louis le Grand, par .\f. de Vertron de l'Académie royale, liistoriographc de Sa Majesté. Paris, Jacques Morel et Henry Charpentier, 1686, in-t2. Voir ci-aprî:* le chapitre consacré à M. de Vertron.
Charpentier releva le gant que lui jetait le P. Lucas, et, pressé par ses amis, il résolut d'y répondre ; mais des soucis d'un autre genre retardèrent la réalisation de ce projet. Il ne publia qu'en i683, son traité de l'Excellence de la langue Françoise (i) l'œuvre la plus importante peut-être qu'ait produit la fameuse querelle, avant celles de Perrault.
Nous n'avons pas ici à suivre plus loin les vicissifndes de ce procès, qui ne sera tranché que le jour où les hommes se décideront à honorer d'un même culte les écrivains de génie, quelle que soit leur nationalité ou la date de leur apparition sur la terre (2).
(î) 2 vol. in-i2, Paris, Claude Barbin. C'est la réfutation de toutes les objections du P. Lucas, de Bour^eis et des autres. L'ouvrage est écrit dans une très bonne langue et les arguments ne sont pas à négliger. Du reste, Perrault s'en est beaucoup servi.
Il est divisé en XLVII chap. Une partie de ce travail fut lue à 1 Académie française, le jour de la réception du président Potier de Novion, en 1681. Le premier chapitre donne de curieux détails sur le dessein et l'occasion de ce traité ; il est à consulter.
(2) On nous permettra de citer ici la conclusion de M. Rigault, l'historien de la querelle des anciens et des modernes : « En attendant, comme l'a dit Voltaire, « le grand procès des anciens et des modernes n'est pas encore vidé ; il est sur le bureau depuis l'âge d'argent qui succéda à l'âge d'or. » Je ne sais de quel métal est fait l'âge où nous sommes. Je me persuade volontiers qu'il y est entré de l'or, parce que je crcis au progrès, que i'aime mon temps et que j'admire mes contemporains. Ce qui
st sûr, c'est que le procès des anciens et des modernes est encore sur le bureau, et pourra bien y rester longtemps. Les avocats des deux parties continuent à plaider, et les juges les plus sages (j'aurais dû peut-être y songer plus tôt) sont ceux qui, attendant un plus ample informé, s'abstiennent de prononcer l'arrêt. »
L'Académie, conformant sa conduite à sa manière de penser, voulut fournir elle-même des exemples.
Bien que les inscriptions de Pellisson eussent été gravées sur le piédestal de l'obélisque, les académiciens, au mois de septembre 1677, rédigeaient encore des inscriptions, mais en français, cette fois. « M. de Gageron dict que ce travail respondoit honnestement à la lettre qu'il avoit veue de M. Charpentier, entre les meins d'un confrère (i). » Giffon, à qui cette lettré était adressée, la montra à ses collègues et leur fit comprendre qu'il était nécessaire de faire des inscriptions en français, pour obliger M. Charpentier qui le demandait. M. de Grille ajouta « qu'il est aisé de voir que l'illustre confrère ne demende ces inscriptions principalement quepour venger l'Académie royalle(2), que cette vengeance estoit honneste et légitime, outre quoi, il estoit tout à fait glorieux pour elle que le livre de M. Charpentier, ce livre nouveau qui est sous
(i) Registre de l'Académie, foi. 1(34.
(2) Cette idée d'une vengeance h obtenir se retrouve sans cesse dans le Registre et, au mois d'août, M. d'Arbaud, alors à Arles, lut à une séance le madrigal suivant,en l'honneur deM.de Grille, que l'Académie fit insérer au Registre :
Damon, ce que tu fais pour Arles tous les jours,
Couronne ta vertu d'une gloire immortelle,
Rien ne brille après toi, rien ne brille après elle.
Et le Parnasse en parlera tousjours.
Tes confrères de l'une et de l'autre Académie
N'auront point leur musc endormie.
Ces fameux cscrivcins qu'un vn| C!nl'iiicii\.
la presse (i),fust chargé (comme il le sera) des inscriptions françoises, que les livres vont par toute l'Europe, qu'en portant les éloges du roy, elles fairont connestre les auteurs ; que l'envie ayant érigé les latines au piédestail de l'obélisque, elle enrageroit de bon cœur de voir que messieurs de l'Académie Françoise ont trouvé l'art de nous venger, qu'ils se servent eux-mêmes du travail et de la plume de leurs confrères d'Arles, pour
Occupe à des emplois et des seings glorieux,
Estimés de toute la France,
Prendront pour toi la plume et le burin,
Rien ne gardera le scilance,
Le marbre, le bronze et l'airein,
Enfin tout ce qu'on peut imaginer ou croire,
De durable ici-bas, sans creindre aucun revers
Informera de ton histoire
Le siècles à venir, et le vaste univers.
L'obélisque dans ta patrie,
Elevée à l'honneur de nostre souverein,
Ce débris esclattant, ce monument romein,
Ce tesmoin de l'idolâtrie,
Parlera mesme en ta faveur,
Contre les jaloux de ta gloire
Et leur reprochera leur indigne rigueur.
D'avoir cherché de de la Loire
Une puissante mein pour marquer son bonheur.
Et qui contre le temps pour jamais la soustienne.
Eh ! quoi, n'avait-on pas la tienne !
Pour joindre à son destin un etternel honneur.
D'Arbaud.
Monument éternel d'un âme généreuse.
En aoust 1677. Registre de l'Académie, fol. 162. (i) Il s'agit sans aucun doute de l'Excellence de la langue françoise, ouvrage auquel Charpentier déclare lui-même (p. 7) avoir commencé à travailler dès l'année 1677.
un argument en faveur de la langue Françoise et qu'apparemment c'estoit pour cela que M. Charpentier s'addressoit à eux. »
Les académiciens applaudirent à ces paroles, qui exprimaient leur pensée commune, et décidèrent « de travailler incessamment auxdites inscriptions, non seulement pour le plaisir ou pour un coup d'essay, mais encore par dessein, et pour faire voir aux ennemis de la langue Françoise qu'on s'estoit mespris, lorsqu'on a creu ou que cette langue ne pourroit pas fournir d'assez belles parolles pour louer le roy, ou que la capacité des académiciens de la royalle d'Arles ne les sauroit pas trouver (i). »
C'était se prononcer bien nettement dans la querelle ; en outre , composer des inscriptions en français , c'était à la fois se venger de Pellisson et faire sa cour à Louis XIV et à Colbert, qui s'étaient déclarés en faveur du français, « par l'excellence, mais secrète rai-
(i) Registre de l'Acadcmie, fol. 164.
C'était, en d'autres termes, ce que Charpentier devait dire plus tard : « Si la nostre n'a point d'autre partage que de faire des escriteaux de maison à louer, ils sont bien asscurt's qu'il n'y aura jamais de concurrence entre ces langues sur la matière qui fait nostre dispute, et que les inscriptions françoises n'égaleront jamais la majesté des latines. Mais si vous nous laissez descendre dans la carrière ; si vous nous laissez faire l'cssay de nos forces; je ne vois rien qui nous doive interdire l'espérance de balancer la victoire. » De V Excellence de la langue françoise, p. loSy. Malheureusement, les inscriptionsdc Charpentier, pour la galerie de Versailles, furent d'un regrettable mauvais goût. Voir son éloge par d'AIcmbcrt. (Kuvrcs complètes, in-^, \Xi\. t. II. y. ■•ki.
son, que le ministre et le roi ne savaient pas dautre langue », disaient les médisants. En réalité, il était assez naturel que la langue française fut admise sur les monuments, au même titre que la langue latine, et ce qui éternisait la dispute c'est que Ton réclamait ou l'une ou l'autre, sans tenir compte des circonstances. Toujours le latin, disaient les uns, toujours le français répondaient les autres, sans vouloir rien écouter (i).
Les académiciens d'Arles se mirent à l'œuvre, avec d'autant plus d'empressement que M. de Gageron annonça son prochain départ pour Parisien demandant des lettres de recommandation pour le duc de Saint- Aignan, et en offrant de se charger de remettre les inscriptions à Charpentier. Il fallait donc se hâter et chacun le comprit.
Le lundi, 4 octobre 1677, l'Académie, réunie chez le P. de Vadé, examina les inscriptions que MM. de
(>) «Un philosophe, disait d'Alembert, qui voudroit mêlera ces assertations tumultueuses ses faibles représentations, aurait bien de la peine à se faire écouter : peut-être même serait-il l'objet de la risée commune, s'il osait,dire, en peu de mots, avec défiance et modestie : Je crois, messieurs, que l'inscription doit être tantôt en français tantôt en latin, selon les circonstances du temps, de l'objet et du lieu, selon les idées que l'on voudra réveiller de préférence ; enfin, selon les moyens qu'une des deux langues fournira pourexprimer avec plus de précision et d'énergie ce qu'on se propose de dire. » Œuvres Complètes, in-8, 182 i, t. II, p. 217. Eloge de Charpentier, qui est à lire en entier, et renferme nombre d'observations excellentes. Voir Santolii opéra, in-i2, i72((, t. II, p. io3-i5o. Disputatio prima, De Monumentis ,
Grille, de Sabatier, Bouvet, l'abbé de Boche et de Beaumont avaient rédigées. Elle les approuva et déclara qu'elle ne croyait pas « que l'éloquence latine puisse obscurcir l'éclat des inscriptions françoises de la compagnie (i). •» C'était un peu s'illusionner!
Elles furent remises à M. de Gageron qui partit le jour même, avec des lettres fort obligeantes pour le protecteur et M. Charpentier.
M. Roubin, vers la fin du mois, annonça à ses collègues qu'il avait vu M. de Gageron et que le duc de Saint- Aignan était attendue Paris (2).
M. de Grille écrivit aussitôt au protecteur, pour le mettre au courant des affaires de l'Académie. Une chose le préoccupait : c'était la nécessité de trouver à Paris quelqu'un à qui on pût confier les intérêts de l'Académie. Roubin était, disait-on, sur le point de revenir ; le marquis de Châteaurenard rentrait en
(i) Le Registre a conserve ces inscriptions fol. 164-65-66, la
meilleure est, ce semble, celle de l'abbé de Boche :
A Louis le Grand,
L'invincible et le vainqueur de tous ses ennemis,
L'appui de ses allie's,
Les délices de ses peuples,
L'admiration du monde,
Arles Consacre ce monument.
LcMs 1060 p.* 87-86Jcite d'autres inscriptions que celles qui sont au Registre.
(2) Registre de l'Académie, fol. 167.
Provence après ses campagnes; Charpentier ne résidait pas à Paris ; le duc de Saint-Aignan, retenu dans son gouvernement du Havre, ne faisait à la cour que de rares apparitions ; enfin, M. de Gageron, sur lequel on comptait « à deffaut de ces autres confrères et protecteurs » ne donnait pas de ses nouvelles de sorte qu'on ne savait plus « ce qu'il était devenu s'il était mort ou malade (i). »
11 importait, en effet, que l'Académie fut représentée à Paris, auprès de l'Académie française, afin d'empêcher l'effet des critiques dont « le petit corps » était l'objet ; mais M. Roubin ne quitta point Paris aussitôt qu'on le pensait, car il poursuivait alors une négociation qu'il réussit à mener à bonne fin, et qui le retint encore plusieurs mois (2).
(i) Registre de l'Académie, fol. 167. Il fut très longtemps sans écrire*, car, au mois de juillet 1678, «r on demendedes nouvelles de M. de Gageron, dont toute la compagnie est en pêne. M. N. a dict qu'il lui avoit promis d'escrire aussitost qu'il seroit arrivé et qu'ayant apris par une autre voie qu'il estoit dans Paris, cela lui faict croire qu'il pourroit bien estre malade. » Registre, fol. 174.
(2) Il n'est plus question des inscriptions françaises rédigées par l'Académie, aussi nous ignorons l'accueil qu'on leur fit à Paris, et ce qu'elles sont devenues. Charpentier ne les mit pas dans son livre. Roubin était à Paris, dès le mois de juillet 1676, il s'absenta vers le mots d'août, mais il ne tarda pas à y revenir, voir le Registre passim et t. I, p. 327.