‹ L'Académie de France à RomeChapitre 54 sur 119 · Nicolas Coustou avait épousé Suzanne Houasse en · texte numérisé non relu

Nicolas Coustou avait épousé Suzanne Houasse en

le mardy au soir, du palais de Montecavallo en la chapelle du Vatican sans grande pompe. Il estoit dans sa litière, habillé en camail; quelques prélats officiers de sa chambre marchoient devant, précédés des estaffiers de Sa Sainteté, qui portoient des flambeaux. Les chevaux-légers de sa garde estoient à la teste de la marche. La litière estoit suivie de sept grosses pièces de canon montées sur leurs affus, traînés par des chevaux. Les gardes suisses marchoient à costé ; les cuirassiers à cheval terminoient cette marche.

Le mercredy, au matin, les cardinaux s'assemblèrent au Vatican. Les chefs d'ordres nommèrent les officiers pour le gouvernement de la ville et du conclave. Monseigneur Borguèse fut nommé gouverneur dudit conclave. Le prince Savelli en est toujours grand maréchal. Le pape fut habillé par les pénitenciers en chasube rouge, la mitre d'or et le pallium. Posé sur un lit de parade, il fut porté en même temps par douze chanoines du chapitre de la basilique de Saint-Pierre, au milieu de la nef de cette église. Les musiciens précédoient, suivis de tous les chanoines portans des flambeaux. Les pénitenciers accompagnoient le corps; les cardinaux le suivoient deux à deux, accompagnés de leurs cortèges. Un archevesque fit la cérémonie des encensemens ; il chanta quelques oraisons : après quoy on porta le corps en la chapelle du Saint-Sacrement; les cardinaux luy baisèrent les pieds et se retirèrent. Ensuitte la chapelle fut fermée ; on fit passer les pieds du Saint- Père hors de la grille. Il fut exposé de cette manière à

la vénération du peuple, qui lui a esté baiser les pieds, dont le concours a esté jusqu'au vendredy neuf heures heures du soir, auquel temps les cardinaux s'assemblèrent au nombre de douze ou quatorze de sa nomination et du cardinal Spada, premier ministre de Sa Sainteté, en la chapelle autour du corps. La musique chanta quelques répons; un archevesque dit les oraisons; puis on enferma le corps, vestu de ses ornemens, couvert d'un drap d'or, la mitre sur ses pieds, en un cercueil de bois de cyprès, dans lequel le cardinal Spada mit plusieurs médailles d'or, d'argent et de cuivre, sur lesquelles estoient imprimés le portrait et les actions principalles du Saint-Père. Ce cercueil fut mis en un de plomb, qui fut soudé en la présence des cardinaux, puis renfermé en un troisième de bois. On le porta en son tombeau de marbre, qu'il avait fait ériger de son vivant, de jaune antique, proche la chapelle du Saint-Sacrement. On dispose en l'église de Saint-Pierre un magnifflque catafalque, où, mercredy, jeudy et vendredy on chantera des services solennels.

Samedy, les cardinaux entreront au conclave pour l'élection d'un pape.

19 avril 1701.

Le s1 Lepautre partit dimanche dernier, 17 de ce mois, pour aller en France, selon la permission que vous avez bien voulu luy accorder. Il a remply ses devoirs en l'Académie, et y est devenu capable en

son art de travailler sous vos ordres pour le service du Roy1.

24 mai 1701.

Je vous prie de vous donner, s'il vous plaist, la peine de veoir les lettres cy incluses, qui m'ont esté envoyées par M. de Lort, premier aumônier de monseigneur le cardinal de Noailles, au sujet d'un jeune homme nommé Paul, qui est à Rome, que Son Éminence désire faire entrer en l'Académie à la pension du Roy. J'ai écrit, en réponce à la lettre de M. de Lort, que je n'avois pas encore receu votre ordre, et qu'aussi tost que je l'auray, je me feray un agréable plaisir de l'exécuter... Ce jeune homme est dans un grand besoin de secours 2.

26 juillet 1701.

J'ay un nouveau sujet, Monsieur, de vous rendre mille actions de grâces des bontés que vous avez marqué au s1* Coustou, en luy ordonnant deux mille livres de pension... Je vous assure que vous ne pouviez faire une aussy grande faveur à aucun homme qui fût plus

1 . Lepautre laissait inachevé son groupe à'Énéc et Anchise ; il le termina en France lorsqu'on eut trouvé une occasion propice pour le faire venir par mer. (Lettre du 6 février.)

2. Sur la réponse favorable de Mansard, Paul fut admis aussitôt.

capable de ressentir les obligations dont il vous est redevable, et qui fût d'un cœur plus recognoissant que le sien.

9 mai 1702.

Le s1 Saint- Yves, peintre, pensionnaire de l'Académie, vous prie, Monsieur, de luy permettre de retourner en France. Il est en estât d'y aller travailler sous vos ordres. Il luy seroit très nécessaire, et aux autres pensionnaires peintres, avant leur retour en France, qu'ils allassent en Lombardie étudier la belle partie de la couleur, que les anciens maîtres de cette École ont si excellament possédée et que ceux de l'École romaine n'ont si parfaitement entendus. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien leur accorder cet avantage, en leur continuant, pendant six mois de séjour qu'ils feront en ce pays, la même pension dont ils jouissent en l'Académie, avec quelque augmentation aux douze pistoles que le Roy leur accorde pour leur voyage '.

22 août 1702.

Le s1' Masson vous remercie très humblement de luy avoir bien voulu accorder son départ de Rome pour

1 . Cette demande paraît être restée sans réponse. Saint-Yves quitta Rome au mois de septembre suivant.

retourner à Paris. Il ne manquera pas de partir dans le mois prochain.

M. de la Teullière, cy-devant directeur de l'Académie à Rome, est mort subitement la nuit du 15 au 16 de ce mois. On le trouva étendu sur le plancher de sa chambre, près son lit, à demy déshabillé. Il y a apparence qu'il a esté surpris d'apoplexie. La porte de sa chambre estoit fermée en dedans à la clef, et les verouils poussés.

12 septembre 1702.

Vous m'ordonnez, Monsieur, de vous envoyer un mémoire exact des ouvrages que les pensionnaires ont fait depuis qu'ils sont en l'Académie, desquels vous désirez rendre compte au Roy. Ils en ont très peu fait qui le mérittent. Les deux premières années que j*ay été commis à leur conduitte, je les ay fait dessigner d'après Raphaël et les plus belles figures de l'antique, leur faisant faire des observations essentielles sur ces belles choses, qu'ils ignoroient. Je leur ay enseigné les reigles de la composition, dont ils n'avoyent que de faibles lumières, en leur faisant faire plusieurs pensées et esquisses qu'ils n'ont point peint. Ainsy, ce temps s'est passé sans quils ayent fait des ouvrages qui puissent être notés, à la réserve de quelques morceaux qu'ils ont fait d'inventionet copiés pour eux dans les jours de leurs vacances, à leurs frais, pour leur servir de mémoires de bon goust. Depuis un an, ils ont travaillé aux copies des tableaux

d'après Raphaël au Vatican. Les srs Saint-Yves, Cornical1 et du Lin en ont fait chacun un, qu'ils ont achevé depuis peu de jours, dont les sujets sont le Bruslement du bourg, le Parnasse et V Attila. Ils ont employé beaucoup de temps à copier ces tableaux, attendu l'obscurité des lieux où ils sont et le mauvais état auquel le temps les a mis, ces fresques étant presque effacées. Le sr de Troy a laissé deux tableaux : l'un est le sujet de Régulas qui quitte sa famille, au sortir du sénat, pour retourner à Carthage : ce tableau n'est qu'à moitié fini. L'autre est peint d'après deux figures antiques, représentant Pan et Apollon qui joue de la flûte. Je luy avois fait prendre ce sujet d'après ces figures pour l'assujetir à la correction du dessin, qu'il négligeoit pour se donner entièrement à la couleur... Le s1' Paul n'est point encore en état de travailler à des ouvrages de mérite. Il n'avoit aucune pratique de dessein ny pinceau lorsqu'il est entré à la pension du Roy. Le sr Masson, sculpteur, n'avoit que très peu d'intelligence des reigles de la composition et de la manière de traitter les bas-reliefs, qu'il a étudiés depuis qu'il est en l'Académie. Il a fait une moyenne figure de marbre de son génie, à ses frais, aux jours de ses vacances... Le s1' Antoine s'est occupé à prendre les plarîs, élévations et mesures de quelques édiffices, son inclination étant bornée à cette étude, m'ayant dit plusieurs fois que c'estoit celle que vous lui avez particu-

1. Michel Cornical, élève de Louis Boulogne, plus tard peintre du roi, arrivé à l'Académie de Rome en 1699..

lièrement ordonné en partant de France... J'auray L'honneur de vous envoyer dans peu de jours une coppie du tableau de V École d'Athènes, que mon fils1 a coppié au Vatican d'après Raphaël. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien l'agréer ; il Ta fait avec tout le soin dont il est capable. J'envoyeray par la même voye les trois coppies que les pensionnaires ont fait au Vatican2.

21 novembre 1702.

Il y a de très grandes difficultés à obtenir présentement la permission de coppier des tableaux. Je vis hier à ce sujet le sr Carlo Maratti, qui a l'intendance des peintures de Sa Sainteté. 11 me dit que ce Saint-Père estoit dans une ferme résolution de ne plus laisser coppier les tableaux du Vatican, ny aucun de ceux qui luy appartiennent, et que, pour preuve, son majord' homme luy avoit fait demander la liberté par ledit sr Carlo Maratti, qu'il l'avoit absolument refusée, disant que ces peintures avoient été gastées et ruinées par les copistes. A son imitation, les princes et particuliers qui possèdent des tableaux font le même refus. On ne le permet pas

1. Michel-Ange Houasse, septième enfant du directeur de l'Académie de Rome, et plus tard peintre ordinaire du roi.

2. En marge, de la main de Mansard : « Je suis surpris que les escoliers de l'Académie aient sy peu faict d'ouvrage... J'espère qu'à l'avenir vous tinderez la mein que cela aille mieux. »

mesme dans les églises sans la laveur des cardinaux titulaires des lieux. J'ay obtenu la permission dans l'église de S. Louis, qui est nationale des François, d"y l'aire coppier des tableaux du Dominiquain, représentans des sujets de sainte Cécile. Je les feray commencer incessamment par les srs Gornical et du Lin.

5 juin 1703.

Le mardy 29 may, la fille du signor Carlo Maratti, peintre, allant à la messe accompagnée de sa mère, fut arrêtée à la porte de l'église des Trinitaires de Montecavallo par un des fils du prince C... escorté de six bandits, à dessein de l'enlever. Ils la saisirent avec beaucoup de violence ; mais cette fille, par une force et un courage extraordinaire, les terrassa, la mère étant occupée par un des bandits qui lui tenoit une carabine contre la gorge, dont il luy donna plusieurs coups de la crosse. Le prince voyant une résistance héroïque et surnaturelle de la part de la fille, son amour passionné changea subitement en fureur. Voyant qu'il ne pouvoit exécuter son entreprise, il tira son épée à dessein' de tuer cette héroïne; mais elle le colta et le prit par la cravate, le serrant et pressant si fortement, que, ne la pouvant pointer, il la frappa de deux coups d'estramasson à la teste, dont l'un, porté au front, luy offensa l'os, dont on a tiré le morceau depuis quatre jours. Ce prince et ses complices, voyant que plusieurs personnes s'assembloyent,

montèrent promptement dans un caresse léger, attelé de six chevaux, dans lequel le prince estoit venu, espérant s'en servir pour cet enlèvement. On publie qu'il s'est retiré à Xaples. Le sr Carlo Maratti alla au pape porter sa pleinte contre ce prince, qui ordonna à plusieurs cuirassiers de sa garde de courir sus. Mais, ayant anticipé sa fuitte de quelques heures, il n'a peu estre arresté. Le Saint-Père, qui a des considérations extraordinaires pour le s1' Carlo Maratti. et en veue de la justice, fait faire touttes les poursuites nécessaires... Cette fille parle quatre sortes de langues parfaitement, auxquelles elle joint l'étude de la latine et de la grecque. Elle est assez jolie et bien faite, mais un peu boiteuse.

27 juin 4703.

Je vous prie de me pardonner de ce que je me trouve indispensablement obligé de vous prier, si vous avez intention d'envoyer des pensionnaires en l'Académie, de n'accorder cette grâce qu'à des sujets dignes d'en profiter, qui ayent de l'amour pour l'étude, et plus de soumission pour les conseils que je suis obligé de leur donner que ceux qui y sont présentement. Le nommé Cornical, peintre, m'a particulièrement causé de grandes agitations, n'ayant nulle docilité ny defférence pour les avis que je luy ay donné. Il s'est comporté indiscrètement dans les lieux où il a esté admis pour travailler, nonobstant mes avertissements. Il a, depuis peu, lavé et effacé en plusieurs endroits le tableau peint à fresque

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par le Dominiquain qu'il coppie en l'église de S. Louis, dont j'ay receu de fascheuses plaintes... Je seray obligé de les faire travailler d'invention, ne s'occupans qu'avec dégoust et violence s'ils n'ont de rares originaux, disans que leurs maistres les ont avertis, partans de France, de ne point s'occuper à coppier1.

27 novembre 1703.

J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien m'ordonner ce que vous souhaittez que je délivre à M. Hardouin chaque année pour la dépense de ses vêtements et autres choses qui lui sont nécessaires. M. Coustou m'a mandé de votre part que vous consentiez que je luy délivrasse par an jusqu'à la somme de 1,000 livres, sans m'expliquer si c'est outre les 500 livres qu'il reçoit de l'Académie pour sa nourriture et pension. Je m'employe à combattre les mauvais conseils que plusieurs personnes luy inspirent et qui sont fort opposés à vos intentions2... Les sr3 Antoine et du Lin ne sont pas encore partis de

1. Cette lettre donna lieu à une réponse courroucée de Mansard, menaçant de chasser honteusement de Rome les élèves récalcitrants. Du reste, Cornical eut bientôt son congé : il quitta l'Académie le mois suivant, ainsi qu'Antoine; tous deux furent remplacés par Cassinat et Jules-Michel Hardouin, architecte, neveu du surintendant.

2. Mansard répond qu'il suffit de payer 300 livres à son neveu, outre la pension, et que, s'il n'est pas docile, il le fera expulser pour ne plus s'occuper de lui.

CORRESPONDANCE DES DIRECTEURS. 1 v29

Rome pour aller en France ; ils partiront à la fin de cette sepmaine. Mgr le cardinal de Janson les présenta hier au pape après le consistoire ; ils baisèrent les pieds de Sa Sainteté.

J'ay eu avis par M. Coustou que vous avez eu la bonté de me nommer pour succéder aux emplois de deffunt M. Blanchard, que j'occupois avant celuy de Rome1. C'est, Monsieur, une continuation de l'estime dont vous m'avez donné de sensibles marques, quoique j'en sois indigne. Je reçois cette grâce a\ec autant plus de considération, qu'elle me procurera l'honneur et l'avantage d'estre près de votre personne, pour vous y donner des marques de mon dévouement.

2 décembre 1704.

Il y a deux jours que M. Poerson est arrivé à Rome avec M. vostre neveu 2, en bonne santé, seulement fatigués du voyage. Nous avons commencé à travailler à l'état des choses qui appartiennent au Roy en l'Académie ; nous aurons l'honneur de vous l'envoyer au pre-

1. Blanchard (Gabriel), était peintre ordinaire du roi, garde du cabinet de S. M., professeur à l'Académie de peinture.

2. Poerson, successeur de Houasse, arrivait à Rome avec un second neveu de Mansard, l'abbé Hardouin, qui venait y étudier.

mier ordinaire. Je partiray de Rome aussy tost que le temps sera un peu plus favorable qu'il n'est, et que les armateurs anglois qui infestent les costes de l'Italie auront un peu calmé leur fureur contre les François passagers sur cette mer... Je tascheray de me rendre digne. Monsieur, de la dernière grâce que vous m'avez accordé, en me rétablissant dans les avantages que j'avois cydevant à Paris. Monsieur votre neveu, l'architecte, se rend de plus en plus en plus digne de mériter votre affection par sa conduitte et assiduité à l'étude l.

1 . Hardouin s'occupait à dessiner chez le garde du bureau des architectes de la fabrique de Saint-Pierre. (Lettre du 15 juillet précédent.)

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