IV. LETTRES DE POERSON
9 décembre 1704.
M. Houasse vous envoyant un état de ce qu'il m'a remis entre les mains, il est bon, je crois, que je vous informe plus particulièrement de la pluspart des choses qui sont mises en termes généraux; et je suis persuadé que, si vous vouliez bien montrer ma lettre à mondit sr Houasse, qu'il est trop honneste homme et a trop de religion pour disconvenir des vérités que je vais vous escrire.
Premièrement, à l'esgard des tableaux du petit Chigi, qui estoient enquaissé depuis quatorze ans, à ce que Ton m'a dit, ils sont la plus part escaillé, moisy, en très mauvais estât : je les ai faits desrouler et tendre dans une gallerie, pour tascher de les raccommoder; et d'ailleurs c'est un bel ornement, qui nous sera utile, attendu que, l'entrée du Vatican estant défendue, c'est toujours une grande consolation de voir de belles coppies dont le trait est pris sur les originaux, et qui sont les semles qui soyent en Europe de cette grandeur et de cette fidélité.
La Dispute du Saint-Sacrement, d'après Raphaël, est aussi dans un pitoyable estât : j'ay pris la mesme pré-
caution, ainsi que du Couronnement de Charlemagne, que j'ay mis dans un grand sallon, où il commance desjà d'attirer des curieux... A Tesgard des meubles, je ne puis assez me rescrier, sans touttest'ois blasmer M. Houasse, lequel n'a jamais ozé faire de dépence, et au contraire a usé pour cent pistoles de son linge, malgré le soin que madame son espouse prenoit à raccommoder sans cesse... Cela ne m'a pas estonné quand on m'a dit que l'on n'avoit rien acheté depuis trente années l. Ce qui est fâcheux pour moy, c'est d'estre dans la malheureuse nécessité de remontrer tous ces besoings dans un tems difficile. Après cela, j'auray pourtant l'honneur de vous dire qu'il ne se dépence peut-estre pas d'argent chez le Roy qui fasse plus d'honneur à Mgr le surintendant et à la nation que cette Académie... En vérité, si vous voyez de près combien une si médiocre despence fait d'esclat, non seullement parmi les Ittaliens, mais encore parmy touttes les nations différentes qui se trouvent icy, vous en seriez vous-mesme surpris.
11 mai 1705.
Les srs Cassinat, Blanchart2. Villeneuve et Xattier3.
1 . A l'arrivée de Poerson, Houasse manquait même complètement d'argent depuis deux mois. (Lettre du 2 décembre.)
2. Fils de Gabriel Blanchard, que Houasse était allé remplacer à Paris.