‹ L'Académie de France à RomeChapitre 59 sur 119 · La proposition fut ajournée · texte numérisé non relu

La proposition fut ajournée

qui vinrent le recevoir à la porte. Dans la marche, huit officiers de l'Académie portoient de gros flambeaux de cire blanche autour du corps ; le reste marchoit deux à deux avec de gros cierges allumés, et je fermois la marche au milieu des deux plus anciens officiers. Dimanche matin, toute la compagnie se trouva aux Chartreux, où l'on chanta une grande messe : l'illustre mort estoit couché par terre sur un grand drap mortuaire de velours noir brodé d'or, honneur qui ne s'accorde qu'aux personnes du premier rang... Il y eut à cette fonction un concours de personnes de qualité extraordinaire.

J'ai l'honneur de rendre mille très humbles actions de grâces à V. G. de la confirmation qu'elle a la bonté de me donner de la glorieuse paix que notre grand monarque vient de conclure avec l'Empereur. Permettez-moi s'il vous plaît, Monseigneur, d'en féliciter V. G., puisqu'elle y prend plus d'intérêt que personne, ayant nonseulement une véritable amitié et un sincère attachement pour la personne et la gloire du Roy, mais ayant encore un cœur de père pour les vertueux qui, à l'ombre de son heureuse protection, jouiront des douceurs de la paix1.

1 . « J'espère comme vous, répond d'Antin, que la paix me donnera les moyens de procurer aux vertueux les grâces qu'ils méritent ; mais tout ne peut pas se faire en un jour. »

2 octobre 1714.

Le sieur Giraldy, élève pour la peinture, part demain, et je luy ai donné les 200 livres accoutumées. A présent il ne reste plus que sept élèves à l'Académie; et lorsque le sieur Raon, sculpteur, sera parti avec les caisses de S. M., ils ne seront plus que six, qui est le nombre juste que V. G. a très prudemment déterminé.

9 avril 1715.

Le vaisseau de Y. G. est parti hier matin de Civita- Yecchia avec un tems que l'on dit si favorable, que j'espère qu'en peu de jours il sera à Marseille1. Le sieur Raon, suivant la permission que m'en a donné V. G., s'est embarqué, et aura soin des caisses lorsque l'on débarquera au Havre pour les porter à Paris. Le sieur Legros, sculpteur, s'est aussi mis sur le même bâtiment, M. Crozat en ayant très fortement prié le capitaine, qui le débarquera à Marseille, pour ensuitte aller à Paris pour se faire traitter de la pierre.

1 . Ce vaisseau, envoyé par d'Antin, remportait des objets d'art, tableaux, statues, vases, études, modèles, etc., accumulés depuis des années dans l'Académie et que le mauvais état des affaires publiques avait empêché de faire venir plus tôt. De Marseille, on les fît passer au Havre par le canal et l'Océan ; du Havre, on les amena au port de Marly, d'où le duc d'Antin

25 juin 1715.

M. le comte de Quélus, colonel de dragons, quia beaucoup d'esprit et d'inclination pour les sciences, a pris tant d'amour pour la peinture, qu'il vient tous les jours à cinq heures du matin dessiner à l'Académie d'après le modèle. Ce bon exemple est suivi par M. Héninet quelques autres cavaliers françois, qui nous font honneur à Rome. Je vois leurs desseins et les anime du mieux qu'il m'est possible.

23 juillet 1715.

Le pape ayant donné au sieur Camille Ruscone la ligure de saint Jacques, la seule qui restoit à faire à Saint-Jean de Latran, il en a fait deux modèles, sur les-

écrivait à Poerson, le 8 août suivant : « Nos caisses ont été déballées depuis plusieurs jours, et ont été si bien conditionnées, qu'il ne s'est pas trouvé un seul fétu de cassé, et vous êtes bien louable de tous les soins que vous avez pris pour cela. Le Roy en fait son amusement depuis qu'elles sont arrivées, et a placé dans son jardin de Mari y les deux Faunes, Méléagre, Énée et le Centaure ; ces trois premiers sont ce que j'ai veu de plus beau. » Cet envoi comprenait encore le Tibre, Plotine, Véturie, le Nil, Jules César, statues reproduites d'après l'antique; Arria et Pœtus, Atlas, une Sœur de Phaéton, statues, par des pensionnaires ; Apollon, Bacchus, statues antiques ; le Martyre de saint André, tableau copié à Saint -Grégoire, etc.

quels l'on dit merveille, et l'argent que fournit Mgr Achinto, de Milan, pour cette dépense, est déposé icy. Le même signor Camille Ruscone, qui est à présent dans une si grande réputation, a fait marché d'un fameux mosolée que l'on doit faire dans l'église de Saint-Pierre pour la mémoire du pape Grégoire XIII, de la maison Ludovicio. Il est mort depuis peu un bon sculpteur qui se nommait A.ngelo Rossi; un autre est allé près du prince de Hesse-Cassel, où il a de grands emplois, qui lui sont bien payés ; en sorte qu'il ne reste quasi plus à Rome que le sieur Camille Ruscone. qui triomphe à l'absence de M. Legros.

24 septembre 1715.

Non-seulement tous les François, mais les honnêtes gens de différentes nations qui se trouvent à Rome sont dans la dernière affliction de la mort de notre grand monarque, et le pape tint hier consistoire, dans lequel ce Saint-Père lit, dit-on, un très beau discours à la louange du Roy, qui est regretté et pleuré de tous les gens d'honneur et de véritable piété...

18 février 1716.

Le sieur Lestache, sculpteur l, qui est un garçon très sage, et le petit Mallet, dessinateur, ayant eu ensemble

1. Arrivé le 1er juin 1715, en place de Nourrisson, et recommandé particulièrement par d'Antin .

quelque parole, malgré toutes mes précautions pour les maintenir dans la paix, retournant à l'Académie vers les sept heures du soir, Mallet l'attaqua dans une rue près Saint-Antoine des Portugais. L'épée de Lestache se rompit à un pied de la garde ; le dessinateur, qui est le seul coupable, ne laissa pas de le blesser à la cuisse et de se retirer ensuite à la poste de France, sans ozer, avec raison, revenir à l'Académie, où je ne l'aurois pas receu. Le sculpteur, affoibly de la perte de son sang, fut pansé par le premier chirurgien qui se trouva dans le voisinage, se confessa et fut rapporté à l'Académie. Nous le croyons, grâce au ciel, sans danger. Je rendis compte du fait à M. le cardinal de la Trémoïlle, qui jugea, pour empescher que la cour, desjà informée de l'accident, n'en prit connoissance, qu'il falloit renvoyer Mallet surle-champ en France, avec le courrier qui doit partir cette nuit ou demain matin : j'ay suivi son avis, Monseigneur, et j'espère que cela n'aura pas d'autre suitte.

:\ mars 1716.

Les obligations infinies que les beaux-arts ont à V. G.. et en particulier l'Académie de Rome, qui doit son honneur et sa conservation à l'amour qu'elle a pour les sciences, malgré la dureté des tems et les difficultés de trouver de l'argent1, ces considérations, Monseigneur.

1 . D'Antin se rendait justice à lui-même sous ce rapport, en

m'ont retenu autant qu'il m'a été possible de remontrer à V. G. la nécessité qu'il y auroit de rappeler les élèves à la fin des trois années, parce que, faisant un plus long séjour, ils font des connoissances en ce pays, perdent le goût des études, négligent leurs devoirs, et par ces dérangemens peuvent s'exposer à de funestes accidents. Ainsy, Monseigneur, je supplie très humblement Y. G. m'ordonner de les renvoyer, à l'exception du sieur de L'Estache, qui est de très bonnes mœurs, non encore corrompues, et sur lequel je croy que l'on peut compter. Le sieur Delassurance a eu aussy constamment une très bonne conduitte ; mais enfin, entraîné par le mauvais exemple, je croy qu'il convient qu'il s'en retourne avec les sieurs Lullier, de Launav et Parossel.

19 mai 1710.

Les sieurs de Lassurance, Parossel et de Launav sont partis pour aller [étudier] à Venise. Le sieur Lullier est resté à Rome pour attendre, dit-il, des lettres de M. son frère ; mais il n'est plus sur le compte du Roy. Les nouveaux venus (Bonvilliers, Colin1, Raymon et Saussard)

écrivant, le 8 septembre 1717 : « Dans le temps où le fonds des Bâtiments est quasi réduit à rien, j'ai sauvé l'Académie de Rome de tous les retranchemens, et j'aime mieux prendre sur les choses les plus nécessaires icy que de diminuer lien de celle où vous estes. >•

1. Hyacinthe Collin de Vermont, peintre, né en 1693, mort en 1761.

voyent les principalles églises de Rome et commencent à s'arranger pour étudier tout de bon : ils me promettent des merveilles...

8 décembre 1716.

Ja\ . Monseigneur, pris le party de renoncer à la principauté de l'Académie [de Saint-Luc] de Rome. Cela m'occupoit beaucoup et me coùtoit de l'argent; ce qui. avec les dépenses que j'ai laites depuis treize ans que je suis icy, m'oblige par force à me retrancher. D'ailleurs, jaurai l'honneur de dire à Y. G. un fait qui est arrivé il y a peu de semaines. Il vacquoit une chaire d'histoire au collège de la Sapience : plusieurs françois la demandèrent, les Italiens n'étant pas capables d'érudition, ne s'appliquant qu'à la fine politique. Entre les demandans, M. l'abbé Bouget estoit protégé de M. don Charles, neveu du pape, duquel ledit abbé est fort connu pour avoir traduit ses homélies en grec et en hébreu. Cependant le Saint-Père le refusa comme les autres, disant qu'il ne voulloit admettre aucun françois1; et, en effet, il fil venir uu augustin flamand pour occuper cette place.

16 mars 1717.

M. Legros, sculpteur, dont le cousin, M. de Marcy2.

1 . La cour de Home était déjà en difficultés avec le gouvernement du régent.

2 . Le père de Legros avait épousé la fille du sculpteur Gaspard Marsy. (V. Jal, Dict.. p. 761.)

a l'honneur d'être au service de V. G., m'a montré des lettres de M. Crozat par lesquelles il paraît que S. A. R. a conclu le marché du cabinet de feu don Livio Odescalqui, consistant en tableaux, figures de marbre et plusieurs colonnes ; et M. Crozat a chargé M. Legros d'envoyer les mesures de quatre tableaux de Paul Yéronèze. que Son A. R. veut faire placer dans un cabinet que M. Hoppenor fait orner, dans le plafond duquel Ton doit mettre ces tableaux. Il lui dit aussi de me prier d'aller avec luy pour reconnoitre lesdits tableaux et y apposer des cachets ; mais, quoique mes grandes douleurs [de goutte! soient passées, je ne puis encore sortir de ma chambre, et d'ailleurs j'aurois esté bien aise de recevoir des ordres de Y. G. sur ce sujet comme en toutes choses... M. Legros a presque achevé les ouvrages qu'il avoit dans Rome, à deux figures près.

20 juillet 1717.

J'ai l'honneur de recevoir une lettre de la part de V. G. . du 25 juin1. Pour obéir à ses ordres, j'aurai l'honneur de lui dire que les sieurs Saussard et Raymond ont levé le plan et mesure de l'église de Saint-Pierre et de la

1 . Cette lettre contenait ce qui suit : « Une chose dont vous ne me parlez jamais, c'est de vos élèves, dont il y a un siècle que vous ne dites mot : votre silence me fait craindre que vous n'ayez rien de bon à en dire. . . Il faut au moins que la dépense qu'ils coûtent au Roy ne soit pas inutile, et vous devez von-

166 l'académie de frange a rome.

colonnade ; ce qu'ils ont fait avec beaucoup d'attention et de justesse. Les sieurs Bonvilliers et Colin, peintres. font chacun un tableau d'invention pour essayer leur génie... Le sieur Lestache, sculpteur, modèle acuellement le Gladiateur antique avec beaucoup de soin; il ne tiendra pas à lui qu'il ne devienne habile homme, et je puis assurer V. G. que jamais il n'y a eu d'élèves à l'Académie si appliqués, de si bonnes mœurs et si pleins de bonne volonté qu'ils le sont tous cinq.

30 novembre 1717.

Le prince Borghèse ayant l'ait faire des dessins pour un petit parterre de sa belle maison de Frescati, le sieur Saussard. pour s'exercer, fit quelques dessins. Le prince le sceut, demanda à les voir : ils lui plurent, et il me fit prier de permettre qu'il pût le mener audit Frescati. qui est loin de Rome comme de Paris à A'ersailles. Comme ce n'est qu'une promenade et que je croyois qu'il reviendroit le lendemain, je le laissai aller. Mais lorsqu'il fut là, le prince l'engagea à donner ses ordres aux jardiniers pour l'exécution de son dessin, et en mesme tems me fit prier instamment de le laisser quelques jours... M. le cardinal de la Trémoïlle se chargea auprès de V. G.

faire un honneur de nous envoyer de bons sujets. » Le 6 août, d'Antin reproche encore à Poerson de ne lui parler que du Sacré Collège ; pourtant il lui recommandait lui-même de le tenir an courant des nouvelles politiques.

de ce quïl pourroit y avoir d'irrégulier dans le petit voyage du sieur Saussard. J'espère que cette petite relation ne déplaira pas à V. G., puisque cela lui fera voir ([ne Ton ne travaille pas sans bruit dans cette Académie, les dessins du sieur Saussard ayant esté préférés à ceux des meilleurs architectes qui soient dans Rome1.

11 janvier 1718.

Je me confesse très redevable à V. G. de ce quelle a bien voulu me marquer que je suis l'homme de France à qui il est le moins du. C/est, Monseigneur, un effet de la générosité de Y. G. et en même tems de sa justice et de la volonté qu'elle a de conserver son Académie dans Rome, puisqu'elle n'ignore pas que je ne suis point (à mon grand regret) en estât de faire aucune avance pour soutenir par moy-même cette maison, qui a failli manquer ces jours derniers, personne ne voulant plus me faire crédit... Je me trouve sans équipage, forcé d'en louer et d'en emprunter, ce qui coûte beaucoup et ne fait pas le même honneur que si V. G. avait la générosité de me procurer les moyens d'en remettre un sur pied2.

1 . i Comme la beauté des jardins est parvenue en France à son dernier période, répond d'Antin, offrez à M. le prince Borghèse tout ce qui dépend de moy si les desseins du sieur Saussard ne lui paroissoient pas assez beaux. »

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