La proposition fut adoptée
2. Ce prix valut à Natoire 300 livres de gratification de la part du roi (31 décembre 1725).
la coutume de mettre des tapis aux fenêtres. Les trois balcons et le reste étoient parés de damas cramoisy ; ce qui fut aussitost rempli par des seigneurs qui accompagnaient Son Éminence. Vers les quatre heures, il vint de la pluye, ce qui obligea les masques à se disperser et à chercher le couvert. Il y eut une espèce de char découvert, rempli de dames, qui se mit sous notre porte. Je m'en apperçus d'en haut, et leur envoiai des rafraichissemens selon la coutume du pais, ce qui leur fit plaisir ; et je dis à un des domestiques du logis de tâcher de sçavoir qui étoient ces masques. Quelques momens après, on me vint dire que c'étoit la princesse de Rossano et son mary, fils du prince Borghèse. Je demandai permission à M. le cardinal de les faire monter ; je descendis, je les en priai, et ils montèrent et se démasquèrent : nous les séchâmes le mieux que nous pûmes ; ils furent très contens et virent du grand balcon la course des barbes... Le samedy [suivant], environ les dix heures du matin, on vint m'avertir que le roy d'Angleterre viendroit. 11 y avoit peu de tems pour trouver des damas, tapisser les murs et élever en dehors un dais : cependant, à l'aide d'ouvriers que S. E. m'envoia, nous en vînmes à bout. Il y eut un dais de velours cramoisy élevé, toute la loge tapissée avec frange et galons d'or, et le tout fut en état une heure avant que le roy arrivât. Je le fus recevoir à son carosse avec les gentilshommes de M. le cardinal, qui se trouva au bas de l'escalier... Je n'avois pas laissé que d'ajuster la chambre où j'avois mis votre portrait. Le roy s'y arrêta, et, se tournant
vers moy, il me dit : « C'est là M. le duc d'Antin ; il est fort bien, et je l'ai reconnu d'abord. » Je lui dis que c'étoit le portrait de notre protecteur, et que nous attendions celui de S. M., qu'il nous avoit promis. Il passa dans les autres appartemens, et eut le plaisir de voir d'un coup d'œil la plus grande partie des plus belles statues de Rome passablement rangées ; il trouva dans le salon bonne compagnie1... S. E. fit servir tout le monde, et voulut que tous ceux qui se trouvèrent dans le palais, soit en haut, soit en bas, se sentissent de sa magnificence.
26 juin 1726.
J'aurois bien souhaité faire partir plus tôt les plans que je vous envoie ; mais celui qui les a faits souhaittant les rendre de la dernière exactitude, il a fallu du temps
1. Jacques III, ou le chevalier de Saint-Georges, avait déjà visité l'Académie de France en 1721 (25 novembre) Le duc d'Antin, flatté, voulut faciliter au directeur de l'Académie le moyen de faire encore mieux les honneurs de son établissement : il lui envoya, pour le décorer, des meubles de prix, un dais, des glaces, des portières, des tapisseries, qui en firent un palais somptueux. Les tapisseries se composaient de YHistoire du roi (Louis XIV) et des Animaux des Indes, deux séries de tentures en basse lisse faites aux Gobelins et comprenant, la première six pièces, la seconde huit (2 août 1726). Toute la ville de Rome vint admirer ces merveilles au carnaval suivant (6 mars 1727). En 1731, YHistoire du roi fut prêtée au duc de Saint-Aignan, qui arrivait à Rome en qualité d'ambassadeur, et remplacée par les Arabesques.
pour les mettre au point qu'il désiroit1... Un des sculpteurs, nommé Bouchardon, a commencé à modeler un fort beau Faune, dont l'original est au palais Barberin. Cette statue lui servira d'une grande étude pour se perfectionner, et fera une belle figure pour orner l'endroit où V. G. la destinera. Nous attendons l'arrivée de Mme Piombina pour avoir la permission de copier un très beau Mars antique, qui est dans une maison de plaisance qui lui appartient.
19 septembre 1726.
Je fus dimanche dernier voir Mgr Cibo, majord'homme de Sa Sainteté, et le prier d'accorder la permission aux pensionnaires d'aller dessiner au Vatican d'après les peintures de Raphaël. Il me l'accorda gracieusement, avec cependant cette restriction, qu'il ne me l'accordoit que pour un mois, me disant qu'on avoit fermé la porte du Vatican aux étudians pour l'amour des peintres françois qui en avoient mal agy sous Clément XI. Je lui répondis que ceux que j'y enverrois étoient si sages, qu'on auroit lieu de rouvrir les portes ; sur quoi il me répondit : « Je n'en doute point; aussi la restriction que je fais icy n'est qu'en cas que je sois trompé... » Le lundy suivant, je fus voir le cardinal Barberin et le remercier; je lui demandai sa protection pour les pen-
1. Wleughels adressait au duc d'Antin les plans du nouveau palais de V Académie; il en avait envoyé précédemment une description détaillée, jointe à sa lettre du 11 juillet 1725.
sionnaires et la permission d'étudier dans son palais les belles choses qui y sont. Il me répondit que toutes les portes seroient ouvertes d'abord qu'ils y voudroient venir.
26 mars 1727.
Nos trois pensionnaires peintres, qui sont les sieurs Natoire, Delobelle et Jeaurat, vont travailler à faire des dessus de porte [pour l'Académie]. C'est une espèce de concours en petit, comme celui qu'on fait à présent à Paris, et ceux qui concourent icy ont peut-être aussi bonne envie que les autres, sans avoir les mêmes forces. . . Cette émulation peut leur être d'une grande utilité.
22 mai 1727.
La lettre dont il vous a plu m'honorer et que je viens de recevoir a réjoui toute la maison, et moi en particulier. Les élèves avoient si peur de quitter à la fin de l'année, que c'étoit une mélancolie généralle: peu s'en faloit qu'ils ne s'en prissent à moi. Cela leur est passé, et ils sont si contents de vos bontés pour eux, qu'il n'y a point de vœux qu'ils né fassent au ciel pour la prospérité de V. G... M. le cardinal de Polignac vint lundi dernier nous voir; il voulut tout voir, fit l'honneur aux pensionnaires de monter et d'entrer dans toutes leurs chambres, et de regarder avec plaisir la plupart des études qu'ils ont faites, dont il fut très content. Un des
sculpteurs, nommé Adam, qui est lorrain, lui fit voir deux bustes qu'il a travaillés, représentant une Amphitrite et un Neptune, qu'il a faits par étude : ces deux morceaux lui plurent si fort, qu'il les a pris pour orner son appartement... L'évêque de Cavaillon, qui accompagnoit Mgr le cardinal à la visite qu'il nous fit, surpris des belles têtes que le sieur de Lobelle lui montroit, le pria instamment de vouloir lui faire son portrait. Nos peintres font bruit ici en vérité. Le sieur Natoire montra à Mgr le cardinal une grande composition d'un tableau que S. E. lui a ordonné. Ce jeune homme dessine d'un goût qui le fait considérer ici et qui sera estimé en France. .
9 octobre 1727.
Le dimanche 5 de ce mois, il y eut à Rome une procession fameuse qui passa devant notre porte : ce fut celle du Rosaire. Nous avions orné nos fenêtres de portières, les petits balcons de tapisseries... Le pape1, à pied, assistoit à cette procession, une canne dans une main et de l'autre son chapelet. Du plus loin qu'il apperçut notre palais, il ne leva pas les yeux de dessus, et lorsqu'il fut arrivé devant la porte, il s'arrêta, et, après avoir considéré un moment, il suivit. A une demie heure de nuit, il vint au logis un exprès de sa part, qui me dit que S. S. avoit trouvé nos tapisseries si belles, qu'il