V. LETTRES DE WLEUGHELS
6 mai 1724.
J'arrivai dans Rome le deuxième de ce mois, à dix heures du soir : ainsi je ne pus voir M. Poerson, qui estoit desjà retiré. Le lendemain matin, je le vis ; il me fit beaucoup d'honnestetés, et me dit qu'il estoit ravi que vous m'eussiez choisi plutôt qu'un autre; je l'assurai que je ferois tout ce qui dépendroit de moy pour mériter son amitié. Je le trouvai très changé, ayant beaucoup de peine à marcher et à me parler. J'ai sceu qu'il y a environ quinze jours, lisant dans quelque livre, ilyavoit trouvé la recepte d'une médecine qui rajeunissoit et qui fortifioit : sans demander conseil à personne, il la fit faire et la prit, dont il pensa mourir. Ce spécifique l'a fort abattu... Nous avons été aujourd'huy ensemble rendre les lettres dont V. G. a bien voulu m'honorer.
J'ay été obligé de séjourner deux jours à Turin ; pendant ce tems, j'ay été à la Yennerie, où le roy de Sardaigne fait bâtir. J'eus l'honneur de luy faire la révérence, et il voulut s'entretenir avec moy pendant près d'une heure. Après m'avoir demandé l'état de la santé de S. M. et parlé de la France en général, il me parla beaucoup de peinture et me pria (ce sont les propres termes dont il voulut se servir) d'avoir soin d'un peintre qu'il avoit
184 l'académie de FRANGE A ROME.
envoyé à Rome, de \uy en faire sçavoir mon sentiment, et de contribuer autant que je le pourray à son avancement... J'ay trouvé à l'Académie six pensionnaires, qui paroissent avoir envie d'étudier; mais comme tout Rome est en fête [pour l'exaltation du pape], je n'ai pu encore connoître s'ils répondent à l'idée que j'en ay '.
4 avril 1725.
L'ordinaire dernier, j'aurois bien dit à V. G. ce que je luy vas écrire ; car j'avois cherché de quoy nous loger aussitôt que j'eus receu sa lettre2, et j'avois desjà trouvé un très beau palais, placé dans le plus bel endroit de Rome, grand, spacieux, et qui en dehors est très bien décoré. Mais j'ay cru, avant d'en écrire, devoir en parler à M. le cardinal de Polignac, selon les ordres de V. G. ; ce que je ne pus faire sur le champ. Je luy en parlai hier, et il me dit qu'il ne croyait pas qu'on pût mieux trouver, qu'il approuvoit fort ce choix, qu'il connaissoit fort ce palais, et qu'il l'avoit vu bâtir ; que même autrefois la France avoit voulu acheter ce terrain avec le palais qui est derrière, qui appartient
1. D'Antin, dans ses premières instructions à Wleughels, lui recommandait particulièrement de lui écrire en toute liberté sur les élèves comme sur le reste, et d'éviter toute discussion avec Poerson.
2. D'Antin le pressait, dans cette lettre, de chercher un local convenable pour l'Académie, en place du palais Farnèse, que le duc de Parme refusait de louer.
aux Guigi. Il l'a d'autant plus approuvé que cette maison appartient à M. le marquis Mancini, qui est à Paris, et que peut-être il n'en coûtera point de change pour en payer les loyers... Aussitôt que nous aurons appris que V. G. sera contente, nous y mènerons M. Poerson et nous luy ferons part de notre découverte ; peut-être même M. le cardinal le préparera-t-il avant,
4 juillet 1725.
Depuis environ quinze jours, nous sommes installés dans la nouvelle maison1. Pour ce qui est des marbres et des figures moulées sur les antiques, cela viendra petit à petit ; elles seront icy bien mieux que dans l'endroit que nous avons quitté, parce qu'elles décoreront le lieu et seront avantageusement placées pour qu'un chacun puisse en profiter. Une personne de la maison de l'ambassadeur de Portugal m'a dit en confidence que ce ministre, jaloux de voir l'Académie si magnifiquement placée, en avoit écrit à son maître, et que dans peu il auroit un ordre pour chercher un palais dans le Cours et y placer une espèce d'Académie qu'il entretient icy.
La copie de Y Europe de Paul Yéronèse est finie. J'espère que V. G. en sera contente; elle est faite avec beau-
1 . Le bail du palais Mancini avait été signé le 30 mai 1725, au prix de 1,000 écus romains, faisant, en monnaie de France. 3,548 livres. (Lettre de Poerson datée de ce jour.)
coup de soin et se ressent du goût de l'original : c'est Jeaurat qui l'a faite. L' Enlèvement des Sabines est fini.
6 septembre 1725.
Je lis à présent toutes les gazettes, chose que je n'ai jamais faite. J'y apprends partie de ce que fait V. G.1 ; mais rien ne m'a si bien instruit que la lettre qu'elle a bien voulu m'envoyer. J'y ai vu le bonheur et les grâces que la reine apporte à la France, et dont elle se doit réjouir à jamais. J'en ai fait part à M. le cardinal de Polignac et et aux bons François qui sont icy ; je me suis fait un plaisir de leur annoncer leur bonheur et de leur apprende qui je le tenois...
Le jeudy qui fut le 30 aoust, M. Poerson vous écrivit ; mais, à ce qu'on m'a appris depuis, il eut peine à signer son nom, étant tombé malade tout à coup. Il fit néanmoins celer son mal à tout le monde, même à sa femme. Ça n'a pas empêché que Dieu n'en ait disposé, dimanche matin 2 de ce mois. Il a laissé, à ce qu'on m'a dit, des comptes assez embrouillés, ne m'ayant jamais voulu faire part d'aucune chose et me traittant très durement lorsqu'il s'imaginoit que je voulois prendre part aux affaires de l'Académie. Comme le premier ordre que me donna V. G. fut de ne point avoir de discussion avec lui, j'ai tout souffert sans jamais oser le contredire, car il étoit
1 . D'Anlin était allé en ambassade demander pour le roi la main de la princesse Leczinska.
très hault... J'aurai tout le soin que je dois de l'Académie, que V. G. veut bien confier à mes soins, et ferai tout mon possible pour n'être pas tout à fait indigne de la grâce qu'elle a bien voulu me faire1.
25 octobre 1725.
Outre qu'on m'a fait l'honneur de me recevoir à l'Académie de Rome, j'envoiay à Bologne, où j'avais passé, quelques estampes qu'on a gravées d'après mes ouvrages : elles plurent assez pour qu'on voulût bien me recevoir de l'Académie qu'on y a établie. Cette compagnie est une des plus belles qui soient en Italie, et, si vous vouliez, elle seroit associée sous vos auspices, comme l'est celle de Rome, avec l'Académie royale. Même elle vouloit en écrire une lettre de compliment à Y. G. ; ce que j'ai fait différer, tant parce qu'elle estoit en affaire que parce que je ne sçavois si elle le trouverait bon. Cette association consisteroit à ce que nos élèves fussent reçus comme les leurs à cette Académie, de même que les leurs à la nostre, et profiteroient des conseils des pro-
1 . « Je suis fâché que le sieur Poersou soit mort, répondit d'Antin; mais je suis bien aise que son employ soit vacant, car le bonhomme ne faisoit que radoter depuis du temps, et sa jalousie rendoit le service très difficile. » La veuve de Poerson, qui était devenue aveugle, obtint une pension de 1,500 livres et la permission de rester logée dans l'Académie; on recommanda au nouveau directeur d'avoir grand soin d'elle (6 novembre 1725).
fesseurs et des belles choses qui se trouvent dans l'un et l'autre pais ' .
12 décembre 1725.
Le 11 de ce mois, il y eut une magnifique assemblée au Capitole, dans le salon, qui étoit magnifiquement décoré. Les cardinaux, la prélature et toute la noblesse y furent invités, au sujet des prix de peinture, de sculpture et d'architecture qu'on devoit donner aux élèves. Le nommé Charles Natoire, de Nîmes, pensionnaire du Roy, remporta le premier prix de peinture, et c'est le fils d'un françois qui a eu le premier prix de la seconde classe ; car à Rome on fait trois différentes classes, auxquelles on donne différents sujets. Celui que l'Académie de Saint-Luc avoit proposé pour la première classe étoit Moyse qui apporte les tables de la Loi aux enfants d'Israël"1.
7 mars 1726.
Le carnaval est en ce pais cy une espèce de cérémonie qui commence au son d'une cloche, et quoiqu'il fit un vilain temps, Mgr le cardinal de Polignac ne laissa pas de venir au palais dès le premier jour, qui fut le samedy 23 février. Il me témoigna être satisfait de la manière dont j'avois décoré le dehors delà maison, car c'est icy