‹ L'Académie de France à RomeChapitre 84 sur 119 · VII. LETTRES DE NATOIRE · texte numérisé non relu

VII. LETTRES DE NATOIRE

26 janvier 1752.

Par le dernier courrier, j'ay eu l'honneur de vous marquer la maladie de M. de Troy : celuy-cy malheureusement, Monsieur, vous annoncera sa mort, dans l'espace de sept jours. Il a eu des momens où l'on avoit quelques espérances ; mais il n'a pu résister à une fluction de poitrine, qui vient de l'enlever hier, dans la nuit du 25 au 26, deux jours après le départ de M. l'ambassadeur. Il est regretté généralement de tout le monde, et je le regrette infiniment moi-même, dune manière si sensible, que je n'ay pas la force de tenir la plume. Il a eu tous les secours nécessaires; ses affaires sont rangées par les soins de M. Digne (consul de France); celles de l'Académie l'étoient auparavant. M. l'abbé du Lot, de chez M. de Caneliac, et moy. nous sommes nommés exécuteurs testamentaires II n'a pour tout héritier qu'une arrière-petite-nièce. Guérin, son premier domestique, a 900 livres de rente, tant sur luy que sur sa femme. 11 y a un vieux serviteur et hors d'état de pouvoir servir, nommé Etienne. Oserai-je vous prier, Monsieur, en sa faveur? On dit que. dans votre séjour à Rome, vous luy fittes espérer quelque grâce, en recon-

noissance de son long service dans l'Académie. Si vos bontés veulent bien lui accorder quelques choses, j'attendray vos ordres.

23 février 1752.

J'ay reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en datte du 30 janvier dernier, où je reconnois de plus en plus vos bontés, tant pour le cordon [de Saint-Michel] dont vous voulez bien vous intéresser1, que pour mes honoraires, commençant à mon arrivée à Rome. Je vous remercie, Monsieur, de toutes ces grâces, comme de celle du renouvellement du modelle, qui fait grand plaisir à notre jeune troupeau. Je suis charmé d'avoir prévenu vos intentions pour ce qui concerne la table des élèves: je n'attendais que le départ de M. de Troy pour pouvoir y manger le plus souvent qu'il me seroit possible. Permettez que je m'en dispense seulement quand j'aurai du monde. Comme il arrive quelques fois que ces messieurs de chez M. l'ambassadeur me font l'honneur de venir, et des étrangers françois de distinction, il ne seroit pas possible de les mettre à la table du séminaire, dont l'ordinaire est très-mince et où la propreté ne peut guère régner, attendu le prix modique que l'on donne au cuisinier... Cela n'empêchera pas que

1. Ce ne fut que trois ans plus tard, et après mille difficultés relatives aux lettres de noblesse, que Natoire reçut les insignes de Tordre de Saint-Michel.

nous n'ayons, ma sœur et moy, toutte l'attention pour inspirer à cette jeunesse un air de décence. Du reste, je feray valoir les ordres et les nouveaux règlemens que vous me faites l'honneur de me prescrire1.

8 mai 1752.

M. de Canillac, toujours zélé pour la décoration de l'église de Saint-Louis et pour l'honneur de l'Académie, m'a demandé si, parmy nos sculpteurs, il ne s'en trouverait pas un en état d'entreprendre un grouppe de figures représentant une Trinité, pour être placée sur le fronton du maître-autel, en stuc. Caffieri2. comme le plus ancien et ayant du mérite, est chargé de cet ouvrage, auquel je donnerai tous mes soins pour tacher qu'il s'en tire avec honneur. Par la suitte, le s1" Pajou3 aura un autre morceau dans la même église.

1 . De Vandières, qui, durant son séjour à Rome, avait remarqué bien des abus, vecait de donner à ce sujet des instructions particulières, dont j*ai parlé plus haut. La sœur de Natoire, qui avait accompagné son frère, et la veuve de Wleughels, qui restait logée à l'Académie, furent très utiles toutes deux au nouveau directeur, étranger aux idées d'ordre et d'administration.

2. Jean-Jacques Caffieri, l'auteur de tant de bustes charmants, né en 1725, arrivé le 5 juillet 1749.

3. Augustin Pajou, né en 1730 et non moins connu que le précédent, était entré à l'Académie le 14 février 1752.

-25b' l'académie de France a rome.

Si vous trouviez bon, Monsieur, que, dans le tems qu'il paroîtroit dans l'Académie trop d'architectes ou trop de sculpteurs, vous missiez un pensionnaire destiné pour la gravure, il me sembleroit que cela deviendroit bien nécessaire pour cet art, car nous en manquons, et surtout la pluspart ne sachant point dessiner. Comme ils sont admis au corps de notre Académie et que ce talent est si nécessaire, ils se rendroient infiniment plus capables de méritter cet honneur4.

5 juin 1752

Je ne saurois trop vous exprimer ma sensibilité sur la triste nouvelle que je viens d'apprendre de la mort de notre premier peintre 2. Que de regrets ne devons-nous pas avoir, dans notre Académie, de perdre un chef aussi bon et aussi éclairé, dont touttes les veues ne tendoient qu'à faire un si bon usage de la confiance que vous lui aviez donnée, et qui savoit si bien en répandre le fruit sur tous ses confrères! Je perd un vray ami, et un de

1. Cette proposition ne fut pas agréée pour le moment. Natoire fut plus heureux pour celle qu'il émit, vers la même époque, de faire appliquer certains élevés au paysage, ce qui n'avait pas encore été tenté. (Lettre du 10 juillet 1752.)

2. Charles-Antoine Coypel. Y a-t-ilune erreur dans la date de cette lettre ou dans l'acte de décès rapporté par M. Jal (p. 450), qui fait mourir cet artiste le 14 juin seulement? Peutêtre cette perte avait-elle été prématurément annoncée à Rome.

ces amis bien rares, puisqu'auprès de vous. Monsieur, ses bons services m'augmentoient vos bontés. Le sort vous enlève un homme dont rattache et l'amitié vous étoient bien connues, et à nous un père et un digne médiateur. Fasse le ciel que, dans le corps de l'Académie, vous trouviez un successeur aussi zellé qu'il l'étoit, surtout quand il s'agissoit de faire connoître les sentiments avantageux que vous avez pour elle.

26 juillet 1752.

J*ai annoncé au s'Hutin1 la grâce que vous luy accordez d'une prolongation [de séjour plus longue que celle qu'il espéroit. Je souhaitte que ce tems-là luy soit plus fructueux que celuy qu'il vient de passer... Je suis fâché que, parmy cette jeune trouppe. je sois forcé de vous en nommer un qui vient de faire l'impertinent : c'est le sr Lagrenée2. fort prévenu de son petit méritte. On est venu me faire des plaintes de luy, de ce qu'il menaçoitun jeune homme, qui a toujours eu la permission de venir dessiner à l'Académie et qui n'a pas l'air fanfaron, de l'assommer de coups et de luy couper les oreilles. Sur quoy j'ay fait appeller ce brave coupeur d'oreilles, qui, sans beaucoup diminuer le ton de parler,

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