L'Académie de Saint-Luc à Rome
Origine de l'Académie de Saint-Luc. — Université des Arts et ses statuts. — Transformation de l'Université en Académie des 'Beaux-Arts. — Jérôme Muziano et Frédéric Zuccari. — Statuts de l'Académie de Saint-Luc. — Privilèges spéciaux accordés par les papes au nouveau corps académique. — Premières réformes des Statuts : Jean De Vecchi.
De toutes les institutions qui ont été fondées à Rome pour la culture et le progrès constant des beaux-arts, la plus ancienne, comme la plus noble, est celle qui est connue dans les deux mondes sous le nom d' Académie de Saint- Luc. Cette institution, cosmopolite par excellence, est un des riches fleurons de la couronne artistique de l'Italie. Son éclat ne s'est guère obscurci depuis qu'elle a vu le jour dans la célèbre métropole, qui semble avoir reçu l'auguste mission d'être à la fois la mère incomparable du Beau et le siège immortel autour duquel sont venues se grouper à l'envi toutes les grandeurs humaines. Elle apparaît dans l'histoire de l'Art comme un phare destiné à montrer le port où s'est toujours conservé intact le sentiment du Beau. C'est elle, en effet, qui, de nos jours même, se fait une gloire d'être, pour ainsi dire, le dépositaire scrupuleux des principes qui ont valu à la postérité les chefs-d'œuvre immortels de l'art
antique. Aussi l'Académie de Saint-Luc est-elle l'étoile polaire que les dévoyés de l'art ont vu briller, toutes les fois qu'ils ont voulu rentrer dans le sentier du Vrai et du Beau.
Au commencement de ce siècle, n'est-ce pas dans son sein qu'ont surgi les nobles champions, dont les efforts couronnés de succès mirent fin à un maniérisme qui, livré à lui-même, eût été la décadence complète de l'Art ? — Laurent Bernini venait de faire école. S'étant abandonné avec trop de liberté et de confiance à ses propres ailes, il s'était écarté, lui aussi, du droit chemin et, dans ce délire, il avait modelé la statue équestre de Constantin ainsi que les énormes docteurs de la Chaire de Saint-Pierre. Il n'eut malheureusement que trop d'imitateurs: la fascination que produisit ce genre, — devenu plus tard fastidieux, — inaugura la période de décadence connue sous le nom de baroque.
Ce fut alors que Canova, Prince de l'Académie de Saint- Luc, et son non moins célèbre contemporain, Thorwaldsen, artistes de génie et de bon sens, s'appliquèrent à faire prévaloir de nouveau les sublimes exemples de l'art grec, déjà passés en oubli. Après des efforts inouïs, et sans se préoccuper de l'opposition qu'ils rencontrèrent, ils réussirent à faire retrouver la voie perdue, cette voie vraie, droite, sûre autant que simple pour arriver à la perfection. Un groupe choisi d'artistes s'y jeta aussitôt et tous travaillèrent héroïquement à la sublime victoire. — L'Académie de Saint-Luc fut donc, comme par le passé, l'étoile polaire qui conduisit au port une myriade d'artistes qu'un maniérisme ridicule avait détournés du sentier du Beau. Telle est la mission dont l'Académie n'a cessé de se montrer scrupuleusement jalouse.
L'origine de l'Académie de Saint-Luc remonte à une époque très reculée dont on ne saurait préciser la date. On sait cependant que, dès le commencement du xvie siècle, il existait à Rome une association de peintres, comme on en comptait, au xme siècle, dans plusieurs grandes villes d'Italie. Venise, entre autres, avait une Compagnie de peintres, dite de Saint-Luc, dont la fondation remonte bien avant l'année 1290, date de ses statuts, que l'on conserve encore à
Santa Sofia. En 1349, l'église de Santa Maria Nuova, à Florence, servait de lieu de réunion à une Compagnie de peintres, dite également de Saint-Luc, qui transporta ensuite son siège à Santa Maria Novella. Enfin, sur la foi des vieilles chroniques artistiques de ce temps, la Lombardie et Bologne avaient de ces sortes d'associations.
La Compagnie des peintres romains se transforma, au xve siècle, en Université des Arts. Les membres qui la composaient tenaient leurs séances dans une petite église, dédiée à Saint Luc, qui s'élevait sur le mont Esquilin, tout près de Sainte-Marie-Majeure, et précisément sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la villa Massimi.1 Les archives de l'Académie conservent encore les statuts de cette Université. C'est un document précieux dont le texte latin, écrit sur parchemin orné d'élégantes miniatures, porte la date du 17 décembre 1478, sous le pontificat de Sixte IV. Rien de plus singulier que ces dispositions statutaires, dont la plupart portent avec soi une pénalité, et qui furent sanctionnées par les autorités locales. Ainsi, tout membre de l'association, indistinctement, qui contrevenait à certaines prescriptions religieuses ou disciplinaires, était passible d'une amende de trois à cinq ducats : amende onéreuse, en vérité, pour avoir négligé d'assister, par exemple, à une procession d'usage (art„ 1er), ou bien pour s'être abstenu d'accompagner les Consuls chez eux, après la Messe de la fête de Saint Luc (art. 2), ou encore pour s'être dispensé d'offrir un cierge pour la fête de la Vierge (art. 21). Mais, en dehors de ces excentricités, fruits de l'époque, ce document met en relief une prérogative qu'il n'est pas sans intérêt de signaler.
Au sens de l'article 9 de ces statuts, les Consuls, premiers dignitaires de V Université des Arts, étaient juges d'office en matière artistique. Ouï les parties en litige, ils rendaient leur jugement au Palais des Conservateurs, au Ca-
1 Cette villa était, en 1870, une des plus considérables de Rome. Depuis cette époque, la famille princière Massimo en a aliéné une grande partie pour la construction de la gare et des quartiers de l'Esquilin. Le reste va bientôt disparaître pour faire place a de nouvelles constructions.
pitole. Toute sentence prononcée ailleurs était passible d'une amende de cinq ducats, sans être pour cela taxée de nullité. Les membres de Y Université avaient également la faculté d'opérer des expertises, mais sur l'autorisation préalable des Consuls, faute de laquelle ils encouraient une amende de dix ducats. Enfin, les articles 17 et 18 contenaient des dispositions éminemment sociales, qui témoignaient d'un profond esprit de droiture. L'article 7 interdisait à tout membre de l'association d'accepter un travail commis à un autre, sans l'agrément de ce dernier; les Consuls étaient tenus, sous peine d'une amende de dix ducats, de faire droit à toute réclamation de cette nature en redonnant le travail à celui qui, le premier, en avait reçu la commande. Et, aux termes de l'article 18, une pareille amende était infligée à quiconque se permettait d'embaucher des ouvriers engagés ailleurs, sans l'autorisation des patrons.
La rédaction de ces statuts est attribuée aux peintres Cola Saccocci, Antoine Benedetti et Jacob Ravaldi, qui se distingua dans l'art de la miniature. Il appert de la lecture de ce document que les 35 articles qu'il contient étaient plutôt une réforme de constitutions bien antérieures. Malgré les recherches les plus actives, on n'a pu retrouver aucun parchemin qui autorisât à affirmer que les noms le plus en relief, à l'époque de la Renaissance, aient appartenu à cette Université. Il existe néanmoins une vieille note de portraits de peintres conservés dans l'Académie : ceux de Giovanni Cimabue, de Giotto, de Léonard de Vinci, des deux Bellini, de Mantegna, de Bramante et de Raphaël y figurent en première ligne. Il est vrai que, de la présence de ces portraits dans l'Académie, on ne saurait déduire logiquement que ces sommités artistiques aient, un jour, fait partie de l'Université. Toutefois, cela n'aurait en soi rien de bien surprenant, puisque, — s'il faut en croire le témoignage de Missirini, dans ses Mémoires sur l'Académie de Saint-Luc — les artistes éminents et les plus renommés ont toujours brigué l'honneur d'appartenir à cette antique institution. y^Vl ^ Vers la moitié du xve siècle, elle avait dans son sein plusieurs centaines de membres, parmi lesquels des artistes
français, flamands, espagnols, et le fameux Daniel de Volterra, cet élève de Michel-Ange, qui, sur les ordres d'un pape timoré, eut le triste honneur de passer son pinceau sur les nudités du Jugement dernier. Tous n'étaient certes pas des hommes d'un mérite supérieur, s'il faut en juger par une liste de 211 artistes qui accompagne un document authentique daté de 1535. On y trouve des médiocrités et bon nombre de noms complètement passés en oubli; mais une période de décadence commençait déjà à se manifester. La statuaire et la peinture italiennes descendaient insensiblement des hauteurs du grand art et des cimes de l'idéal. Ce mouvement rétrograde fut si rapide, que le commencement du xvie siècle marqua la date précise de la décadence complète des arts en Italie. Cela parut d'autant plus inexplicable, que Raphaël et Michel-Ange venaient de léguer à la postérité les chefs-d'œuvre que tant de générations ont admirés. Rome ne "tarda pas à faire entendre un premier cri d'alarme. Bon nombre d'artistes s'unirent en vain contre le courant: leurs soins persévérants restèrent infructueux. Ce fut alors qu'un artiste peintre, Lorenzo Sabatini, conçut l'idée de transformer l'Université de Saint-Luc en une vaste Académie de Beaux- Arts; mais les éléments essentiels lui tirent défaut : il ne put mettre son dessein à exécution. Ses efforts, toutefois, n'en portèrent pas moins leur fruit : le projet fut repris, examiné à nouveau et, quelques années après, Jérôme Muziano de Brescia, artiste d'un rare talent, réussit à arracher au pape Grégoire XIII une Bulle, en date du 15 octobre 1577, qui créait, à Rome, une Académie des Beaux-Arts.
L'esprit élevé de Grégoire XIII, dont Rome monumentale atteste encore aujourd'hui le goût pour les arts, avait été vivement frappé du tableau navrant que Muziano avait fait passer sous ses yeux. Ce pontife avait compris, à son tour, que lorsque les arts sont entraînés vers leur ruine, il est d'autant plus difficile d'opposer une digue à la violence du torrent que cette oeuvre de relèvement est plus tardive. Aussi donna-t-il à Muziano et « à ses collègues, peintres « et sculpteurs, la faculté pleine et entière de créer, à Rome,
« une Académie sous la haute et sage direction d'artistes « émérites et d'un talent éprouvé, qui s'appliqueraient avec « intelligence à former la jeunesse studieuse dans la carrière « des Arts. » Enfin, il fut convenu que cette Académie conserverait la dénomination de Saint-Luc, comme pour perpétuer la mémoire de l'antique institution, bien antérieure à la création de l' Université des Arts dont nous avons parlé plus haut.
Muni de ce précieux document, Muziano — dont le sentiment et l'amour de l'art étaient, pour ainsi dire, cimentés au fond de son âme — se mit aussitôt à l'oeuvre avec une ardeur infatigable. Au reste, son activité était devenue proverbiale ; Missirini rapporte, à ce sujet, qu'il poussait l'opiniâtreté à l'étude jusqu'à se faire raser la tête pour être contraint de ne point sortir de sa maison. La tâche première qu'il s'imposa fut la recherche des moyens le plus aptes à préparer aussi rapidement que possible le retour de l'art à ses vrais principes. Son programme peut se résumer ainsi: choix de maîtres expérimentés; conférences artistiques et scientifiques ; reproduction des statues antiques ; création d'une école de nu; institution de concours et voyages d'instruction. Les artistes le plus en vue dans la métropole s'empressèrent de répondre à son appel, et, sous leur direction, les chefs-d'œuvre de l'art antique furent bientôt reproduits par le moulage. Muziano avait tellement à cœur la réussite de sa noble mission, qu'il ne recula même pas devant la nécessité d'y consacrer une bonne partie de ses ressources personnelles ; et ce fut à ses frais qu'il manda, en Vénétie et en Lombardie, des jeunes gens d'élite, pour étudier et copier les œuvres magistrales de Titien, de Corrège et de Paul Véronèse.
On conçoit que la nouvelle Académie ne pouvait manquer, avec un homme de cette trempe, d'avoir bientôt dans son sein tous les éléments d'une vitalité durable. D'ailleurs, les faveurs du Pontife régnant y contribuèrent dans de vastes proportions. C'est ainsi que la Bulle de Grégoire XIII, confirmée onze ans après par le Pape Sixte V, dotait le nouvel Institut d'une autonomie parfaite dont il ne s'est pas des-
saisi depuis. En vertu de cette Bulle, les Académiciens pouvaient, sans contrôle de sorte, rédiger leurs propres statuts, les renouveler ou y apporter les changements qu'ils auraient crus opportuns. La Bulle pontificale leur accordait, en outre, la faculté de disposer in perpetuum de tous legs, meubles ou immeubles, laissés en faveur de l'Académie.
L'institution naissante dut à la munificence de Sixte V la première donation qui lui fut faite. Ce pape qui, en dehors des éminentes qualités qui lui valurent le titre de Grand, avait un sentiment exquis du Beau, et qui, pendant son court pontificat, sut si bien embellir la ville de Rome, restaurer les anciens aqueducs et relever les obélisques ensevelis sous les décombres, ne pouvait qu'encourager les nobles efforts de l'Académie. Il lui donna in perpetuum l'église de Sainte-Martine, ainsi que les immeubles attenants, pour que ses membres pussent y établir le siège de leurs séances académiques.
En 1592, l'Académie perdit son infatigable fondateur; mais avant de passer à meilleure vie, Jérôme Muziano voulut mettre le sceau à son œuvre gigantesque par des dispositions testamentaires, qui léguaient à l'Académie des immeubles d'une valeur considérable.
Cependant, la nouvelle institution n'avait point encore de statuts. C'était une lacune qu'il fallait combler, et tout l'honneur en revint à Frédéric Zuccari, qui succéda à Muziano en qualité de Prince de l'Académie. Ces statuts furent arrêtés dans les premières réunions académiques de cette laborieuse présidence. Les Mémoires d'Alberti, bon dipintore de ce temps et secrétaire de la nouvelle Compagnie, rappellent, sous forme de procès-verbal, la curieuse physionomie de la séance d'inauguration tenue le 14 novembre 1593. Après la Messe du Saint-Esprit, célébrée dans l'église de Sainte-Martine et à laquelle assistèrent tous les Académiciens, peintres, sculpteurs et architectes, ainsi que les agrégés ou membres de la confraternité, on se réunit dans une vieille grange à foin transformée provisoirement en salle d'Académie, au fond de laquelle s'élevait un petit autel surmonté de deux tableaux: l'un, représentant la Madone; l'autre,
Saint Luc. Le Prince, tenant en main le sceptre académique, prit place devant une petite table posée sur une estrade, à l'extrémité de la salle, et les conseillers s'assirent en cercle autour de lui. Puis, suivant la vieille tradition romaine, on récita le Veni Sancte Spiritus, etc. L'invocation terminée, le Prince de l'Académie prononça quelques paroles d'exhortation à la vertu, à l'accomplissement de tous les devoirs civils et religieux. Après son pieux discours, il dicta une sorte de règlement préliminaire, dont voici la teneur:
« Chaque fête d'obligation, les dimanches au moins, nous « fréquenterons ce saint lieu, où nous nous rendrons le « matin pour entendre la messe et faire nos dévotions; dans « l'après-dîner, il y aura une heure d'entretien sur un sujet « spécial relatif à nos professions. Tous les quinze jours « nous ferons une conférence sur une thèse donnée quinze « jours a l'avance, afin que chacun puisse avoir le loisir « de l'étudier. Celui que le sort aura désigné pour soutenir « la thèse, développera tous les arguments que celle-ci lui « aura suggérés, et par les discussions et les objections qui « seront soulevées, toute vérité sera mise eu lumière; de « la sorte, nous bénéficierons, tous les jours, de quelque « utile enseignement pour l'exercice de notre art... Ces « entretiens sur la théorie seront suivis d'une heure d'étude « pratique pendant laquelle on formera les jeunes gens à « une bonne méthode de dessin. Douze académiciens auront « le soin exclusif de cet enseignement; ils resteront en « charge un mois chacun, à tour de rôle. Enfin, pour « appliquer la belle maxime d'Appelles: nulla dies sine « linea, M. le Prince ne laissera jamais passer une séance « sans inviter les jeunes commençants à tracer en sa pré- « sence quelque dessin de leur composition, et il donnera « une récompense immédiate à celui qui se sera le plus « distingué dans cet exercice. »
Cette dernière prescription du règlement fut mise en pratique, séance tenante, avec un entrain qui faisait plaisir à voir, nous dit Alberti: quantité d'yeux, de nez, de bouches, d'oreilles, de mains, de pieds, etc., furent lestement tracés. Chacun soumit son travail au Prince, reçut un bon
conseil, un éloge, un mot d'encouragement. Cette réunion académique obtint un vif succès d'enthousiasme, et l'on se sépara à la satisfaction générale, non sans avoir récité, avec une joyeuse ferveur, la prière d'actions de grâces : Confirma hoc Beus, quod es operatus in nobis.
Dans la deuxième séance, qui eut lieu le 28 du même mois, et dans les suivantes, Frédéric Zuccari donna lecture des statuts, qui obtinrent l'approbation unanime de l'Académie, le 26 février 1594. Ce fut un événement; car ces règlements, dictés par des hommes qui n'avaient à coeur que le progrès des Beaux- Arts et leur perfectionnement suivant les principes de l'école classique, mirent en relief le caractère grandiose de cette Compagnie. C'était à la fois une Académie proprement dite, et une Université d'études artistiques analogue à nos Instituts modernes. Les artistes de réputation, auteurs d'ouvrages publics remarquables, formaient le groupe des académiciens de mérite, qui pouvaient seuls faire partie de la Congrégation secrète, remplir les fonctions administratives et occuper les chaires de l'enseignement. Cette Congrégation secrète, ou Conseil Académique, composée de douze dignitaires l, se réunissait tous les trois mois au moins, pour traiter les questions de haute importance artistique ou les affaires du ressort administratif. Ses membres devaient élire eux-mêmes leur président ou Prince, et cette élection se renouvelait annuellement. En outre, aucun artiste, — quels qu'eussent été ses mérites personnels, ses précédents honorifiques ou les hautes faveurs dont il eût pu être l'objet, — ne pouvait franchir le seuil de l'Académie sans avoir obtenu une majorité de deux tiers des voix. C'est surtout dans ces sortes d'élections que l'Académie, durant sa longue carrière, s'est toujours montrée scrupuleusement jalouse de son indépendance et de son entière liberté. De nombreux faits, qu'il serait trop long d'énumérer ici, pourraient venir à l'appui de cette assertion. En voici un entre mille.
1 " Le Prince, les deux Recteurs, quatre Conseillers, le Camerlingue, le Secrétaire et les trois Adjoints. „ Art. 1er du Statut.
En 1658, Nicolas Poussin, ce génie extraordinaire, dont nous sommes d'autant plus fiers qu'il s'est acquis, à l'étranger, le nom de Raphaël Français, — fut élu Prince de l'Académie, à l'unanimité des voix. On ne pouvait faire un meilleur choix; mais le célèbre peintre se trouvant dans l'impossibilité de fixer sa résidence à Rome, on lui substitua Raphaël Vanni, artiste peintre qui, pendant une année, occupa dignement la présidence. L'élection de son successeur amena une si vive discussion que, faute de majorité des voix, Raphaël Vanni dut continuer provisoirement l'exercice de ses hautes fonctions. Le cardinal Barberino, Protecteur de l'Académie, ému de la diversité de vues qui divisait les académiciens, eut la malencontreuse idée de violenter l'élection du nouveau Prince. A cet effet, il fit remettre aux Académiciens, réunis en congrès, un Bref pontifical leur intimant l'ordre d'élire à la présidence un de leurs collègues, Gaspard Moroni. Ce fut un coup de foudre. Les membres de l'Académie, justement indignés, virent dans cet acte une violation des statuts. Ils protestèrent énergiquement, et l'un d'eux, François Cozza, s'écria avec toute l'ardeur du sang calabrais qui circulait dans ses veines: « Nous subissons ce Bref, mais nous protestons ». Cela dit, il se retira, et vingt-six académiciens suivirent son exemple. — Il fallait que le sentiment de l'indépendance fût bien ancré, dans le cœur de l'Académie pour avoir soulevé une pareille tempête: c'était l'esprit de l'institution.
Les statuts à peine mis en vigueur, l'Académie inaugura les conférences publiques, dans lesquelles furent traités, à des points de vue élevés, les trois grands arts du Dessin. On organisa des cours spéciaux pour l'étude de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, et l'on institua des prix pour stimuler l'émulation de tous. C'est surtout dans l'enseignement que l'Académie a constamment déployé un zèle à toute épreuve. Les débuts furent pénibles et mille difficultés surgirent à la fois, comme pour paralyser les efforts communs; mais rien, pas même les plus dures nécessités financières, ne fut capable de mettre un frein à l'ardeur de cet apostolat. Les faveurs de l'Académie s'é-
tendaient à tous, abstraction faite de parti, de confession, de nationalité, et l'on vit souvent de jeunes artistes étrangers, venus à Rome pour se perfectionner dans l'exercice des Beaux- Arts, trouver dans la générosité individuelle des membres de l'Institution romaine les ressources nécessaires pour échapper aux étreintes de la misère. Frédéric Zuccari fut le grand zélateur de cette œuvre admirable. A l'exemple de Muziano, il légua à l'Académie, par disposition testamentaire en date du 12 octobre 1603, un vaste immeuble qu'il possédait à Rome et une rente annuelle destinée à subvenir aux besoins des jeunes artistes que la fortune avait le moins favorisés.
Thomas Lauretti succéda à Zuccari en qualité de Prince de l'Académie. Doté du caractère bouillant des populations de la Sicile, sa patrie, cet artiste entra avec enthousiasme dans la voie largement tracée devant lui; il voulut même renchérir sur le zèle de son illustre prédécesseur et proposa des modifications aux statuts récents, lesquelles n'obtinrent pas l'assentiment général. Il fut plus heureux dans la reprise d'une négociation pendante aux Palais Apostoliques, et dont l'Académie avait vivement à cœur la réussite. Ce fut lui, en effet, qui parvint à obtenir du pape Clément VIII la faculté d'établir une taxe de deux pour cent sur toute expertise légale opérée par les membres de l'Académie. Cette nouvelle faveur pontificale, qui avait déjà été refusée à Muziano et à Zuccari, dut avoir alors une importance considérable, si l'on tient compte du prestige exercé par l'Académie, prestige qui a toujours fourni aux Académiciens mille occasions d'émettre leur avis compétent en matière d'expertises artistiques.
Il n'est guère d'exemples qu'on soit revenu sur une décision de l'Académie pour trancher une question litigieuse, ou pour assurer la conservation d'objets d'art qu'une coupable malignité, l'ignorance, une aveugle indifférence même, auraient peut-être voués à une déplorable destruction. Quand fut conçue l'idée malheureuse de faire passer la truelle du maçon <sur le Jugement dernier, à cause des nudités qu'un pareil sujet avait rendues inévitables, le premier cri d'à-
larme partit du sein de l'Académie de Saint-Luc. Ce fut elle qui épargna un pareil acte de vandalisme, que la postérité n'aurait jamais pardonné. Elle fit comprendre que le nu, traité par le génie qui, dans les arts, divinise en quelque sorte les formes, n'est pas synonyme de nudité et n'a en soi rien de répugnant ; que si l'on voulait, après tout, lever cette pierre de scandale, l'art avait d'autres ressources que l'œuvre d'une truelle de maçon. Nous avons vu que ce fut Daniel de Volterre qui se chargea du soin, sacrilège envers l'art, de voiler ces nudités ; ce qui lui attira le surnom de bracchettone (culottier, faiseur de braguettes) et des vers assez piquants de Salvator Rosa l.
Jean De Vecchi, qui succéda à Lauretti en 1546, entra à son tour dans les mêmes vues que ses prédécesseurs. L'enseignement, ainsi que les moyens de l'exercer avec le décorum qui convenait à cette illustre institution, constitua la tâche principale qu'il s'imposa durant tout le cours de sa présidence. Il soumit de nouveau à l'examen du Conseil académique la proposition de Thomas Lauretti, touchant les modifications à apporter aux règlements de Frédéric Zuccari, et fit approuver d'importantes réformes. Aux termes de ses dispositions statutaires, on n'admettrait plus désormais à l'Académie de Saint-Luc que des peintres, des sculpteurs, des architectes et des professeurs émérites, reconnus tels par l'opinion de tous. A ses yeux, l'Académie paraissait avoir dans son sein trop d'éléments de nature à compromettre sa dignité, en lui donnant l'apparence d'une Confraternité ou d'une Société analogue à nos sociétés dites de secours mutuel. Aussi les batteurs d'or, les chasubliers, les brodeurs et les miniaturistes, que nous avons vus dans l'Université des Arts, furent-ils insensiblement éliminés. Quant à l'élection du Président, De Vecchi y apporta ces conditions essentielles: «Personne ne pourra être élevé à « la dignité de Président de l'Académie sans avoir obtenu
u E pur era un error si brutto e grande, Che Daniele dipoi fece da sarto
In quel Giudizio a lavorar mutande. „ — Sat. III, vers 403-406.
« la pleine majorité des voix ; il occupera la Présidence pen- « dant une année, et il ne pourra être réélu que dix ans « après ; — que tout candidat ait atteint au moins l'âge de « trente ans, qu'il ait fourni des preuves éloquentes d'un « vrai talent artistique et qu'il jouisse d'une situation de « fortune suffisamment aisée pour être à la hauteur de la « dignité qui lui doit être conférée. » — Ces nouveaux règlements, rédigés avec autant de sagesse que de sens pratique, placèrent l'Académie sous un jour encore plus brillant.
De Vecchi eut également l'heureuse pensée de doter l'Académie d'une galerie de Beaux-Arts. Ne fallait-il pas des modèles pour placer sous les yeux de la jeunesse studieuse? Le goût du Beau ne devait-il pas être stimulé par les oeuvres mêmes des grands maîtres de la nouvelle école ? Jean De Vecchi combla cette lacune. Il rédigea un article ainsi conçu : « Tout Académicien, présent ou absent, sera « tenu de faire don à l'Académie d'un ouvrage de peinture « ou de sculpture, comme gage de perpétuelle mémoire... Le « Prince devra aussi faire présent d'un de ses ouvrages à « l'Académie. » Ces dons formèrent peu à peu la belle galerie ouverte aujourd'hui au public intelligent et aux étrangers qui viennent visiter les richesses artistiques et les ruines monumentales de la Reine des cités.
Les célébrités de l'Art qui appartinrent depuis à l'Académie de Saint- Luc ne manquèrent pas d'envoyer leur offrande et, pour ne parler que des grands maîtres à qui l'on doit les oeuvres les plus remarquables du xvie siècle, nous citerons : Guido Reni, François Barbieri dit Guercino, Dominique Zampieri, surnommé le Dominicain, François Borromini, Nicolas Poussin, Laurent Bernini et bien d'autres que nous n'avons pas le loisir d'énumérer ici.
Jean De Vecchi ne négligea pas non plus la discipline. Il n'ignorait pas qu'un grand corps ne prospéra jamais avec des efforts individuels, isolés, contradictoires; et que l'institution nouvelle, appelée à lutter contre une force dissolvante qui préparait la ruine des arts, devait constamment marcher disciplinée, obéissante, sous la direction d'un seul chef. Aussi ne craignit-il pas de formuler, à l'article
12 des statuts, que : « tout membre qui serait surpris ma- « chinant des dispositions contraires à l'Académie et à ses « prescriptions serait taxé d'une amende de 25 à 30 ôcus, « et même expulsé. » Aucun document n'autorise à affirmer qu'un académicien se soit attiré jamais une telle censure, en essayant de saper les fondements de l'Académie. On ne cite que l'expulsion d'un peintre siennois, Antiveduto Grammatica, qui fut accusé d'avoir préparé, pendant sa présidence, la vente clandestine du fameux tableau de Raphaël représentant Saint Luc, pour y substituer une copie.
Maintenant que l'Académie nous apparaît un corps définitivement constitué, — et avant de poursuivre le résumé rapide que nous impose le plan que nous nous sommes tracé, — il nous resterait à pénétrer dans ses écoles, à examiner l'enseignement qu'on y donnait, les travaux artistiques qui en sont sortis et les hommes distingués qui en formèrent les premiers éléments ; mais ce travail nous entraînerait dans de trop vastes considérations. Nous nous bornerons à jeter un coup d'œil sur les bancs de l'Académie, telle qu'elle est ouverte devant nous, et à rappeler les principaux artistes dont les œuvres, à Rome, ont perpétué le souvenir.
Les deux hommes qui se présentent au premier rang, parmi les artistes qui formèrent le noyau de l'Académie naissante, nous sont déjà connus : Muziano et Zuccari. Tous deux doivent au feu de leur zèle, nourri par le goût épuré de l'Art vrai, la plus grande part de leur réputation. Muziano n'arriva pas à la hauteur de Zuccari ; mais un grand nombre de ses œuvres ont été louées par Vasari, et c'est assez dire de son mérite artistique. Il excella dans le paysage et se fit remarquer par la pureté et la précision de son dessin. Son crayon est sûr et toujours correct. Ses principales peintures sont : la Résurrection de Lazare, Saint François haranguant ses religieux et le Christ donnant les clefs à Saint Pierre, dans l'Eglise de Sainte Marie des Anges, aux Thermes de Dioclétien; ses fresques et tableaux de YAra-Cœli, entre autres V Ascension du Sauveur; enfin, les peintures de la cathédrale d'Orvieto, que Vasari estime les meilleures, et
où l'on trouve, en effet, la réunion des bonnes qualités de cet artiste consciencieux.
Zuccari surpassa tous ses collègues, qui ne lui refusèrent pas le titre élogieux de grand maître. C'est à Rome qu'il faut chercher ses bonnes compositions; toutes dénotent une force de talent supérieure. Sa peinture est énergique, mais elle sent la recherche: chaque coup de pinceau semble viser à l'effet. Ses ouvrages d'élite sont les peintures que l'on voit au Vatican, dans la chapelle Pauline, où il peignit la voûte, continuant ainsi l'œuvre commencée par Michel- Ange. Nous citerons encore les fresques de la chapelle des Anges, dans l'église du Gesù; Y Assomption, au couvent de la Trinité des Monts ; des fresques estimées dans une des salles du Capitole ; une Visitation, dans l'église de Saint-Marie delV Orto ; Jésus portant sa croix, dans l'église de Sainte-Praxède, et la Conversion de Saint Paul, à Saint- Ignace.
De Vecchi est également une belle figure artistique. Bien que les écrivains de son époque soient sobres d'éloges à son égard et que plusieurs de ses ouvrages passent aujourd'hui inobservés, il n'en posséda pas moins le sentiment profond de l'art. On peut visiter avec quelque intérêt ses peintures dans la chapelle de Saint-Jérôme, à Y Ara Cœli. — Cesare Nebbia, qui succéda à De Vecchi en qualité de Prince de l'Académie, fut élève de Muziano, dont il imita la manière. C'était un homme d'une rare érudition et doué d'une vive imagination qu'il consacra à la culture des Muses. On a de lui des cartons fort appréciés et quelques tableaux dans les principales églises de Rome.
A l'exception de l'excellent architecte Jaccmes délia Porta, qui termina la coupole de Saint-Pierre sous le pontificat de Sixte V, et de Flaminio Vacca, sculpteur de grand mérite et archéologue distingué, les autres collègues des membres fondateurs se ressentent tous plus ou moins du goût abâtardi de ce siècle cle décadence. Nous citerons parmi les meilleurs: Gérôme Nanni, Jean-Baptiste Ricci, Christophe Roncalli, dont la basilique de Saint-Pierre possède de bons tableaux; Joseph Cesari, peintre distingué, dont
l'heureux entrain lui valut l'estime et la protection de Grégoire XIII ; enfin François Yanni, peintre de bon goût, dont Zuccari se plaisait à louer les ouvrages, pour la pureté du dessin et la finesse du coloris.