‹ L'Académie de Saint-Luc à RomeChapitre 26 sur 53 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Différend surgi entre l'Académie de Saint-Luc et le gouvernement italien: Statuts et règlement imposés à l'Académie par le Ministère de l'Instruction Publique — Décret royal du 9 octobre 1873 — Protestation de l'Académie — Abrogation du décret royal du 9 octobre 1873 — L'Académie de Saint-Luc et les célébrités artistiques contemporaines à l'étranger — Album académique en 188G.

Les événements politiques qui s'accomplirent, en 1870, en Italie ne modifièrent pas immédiatement la situation de l'Académie de Saint-Luc. Grâce à son attitude réservée, et surtout correcte, l'illustre Compagnie fut invitée avec courtoisie par le gouvernement italien à lui prêter son précieux concours. L'Académie, fidèle à une tradition séculaire, qui l'a toujours tenue à l'écart des factions politiques, acquiesça aux vœux du gouvernement italien, avec le même empressement dont elle fit preuve pendant l'occupation de Rome par les troupes de Napoléon Ier. Aucune modification ne fut apportée à son enseignement, et elle prit la dénomination d'Académie Rot/aie de Saint-Luc.

En 1873, cependant, l'Institution romaine éprouva une secousse qui sembla, un instant, compromettre son existence. Le gouvernement italien, par l'œuvre du ministre Scialoja, qui gérait alors le département de l'Instruction publique, et qui, certes, ne saurait être compté au nombre des bienfai-

teurs de l'Académie, eut la pensée d'assimiler l'illustre Compagnie aux divers instituts royaux de beaux-arts émargeant au budget du ministère de l'Instruction publique. A cet effet, il lit rédiger un règlement spécial qu'il entendait substituer aux statuts Canova, et que, nonobstant les considérations de fait qui lui furent exposées sur l'autonomie de cette institution, il soumit à la signature royale, le 9 octobre 1873. L'Académie de Saint-Luc, forte de son droit, et jalouse de son autonomie comme de son indépendance, refusa de se soumettre à la transformation qu'on voulait lui imposer. Préférant renoncer à l'enseignement, elle abandonna les locaux du gouvernement pour retourner à son siège, près du Forum Romain. Ce fut là que l'Académie de Saint-Luc, réunie en assemblée générale le 29 novembre 1873, vota la protestation suivante, rédigée par son vénérable secrétaire perpétuel, Sauveur Betti, dans les termes le plus respectueux, mais aussi le plus énergiques:

« I. Dans l'assemblée générale du 29 novembre 1873, « il a été donné lecture du décret royal, en date du 9 oc- « tobre dernier, et signé par Sa Majesté, avec contre-signa- « ture du ministre de l'instruction publique. Après avoir « respectueusement reconnu l'inviolabilité de la personne « sacrée du Roi, irresponsable de tout acte publié sous « son auguste nom, l'Académie, poussée par une regret- « table, mais dure nécessité, croit devoir s'adresser direc- « tement à S. Exc. le ministre responsable du décret — « en vertu de l'article 67 du Statut du royaume — pour « lui demander raison des Statuts et règlements imposés « à l'Académie de Saint-Luc. Elle fournira ses explications « avec une franchise qui n'exclura pas le respect dû à un « ministre du Roi.

« II. Il convient, avant tout, de rappeler le Mémoire, « en date du 16 mars 1873, que la Présidence fit remettre « d'office à M. le ministre, sur l'autonomie et l'historique « des propriétés de l'Académie, afin qu'il fût en mesure de « juger avec rectitude des conditions vraies d'une Académie, « la première en Europe pour son institution, et à nulle « autre inférieure pour sa noblesse. Aussi, n'est-il point

« inopportun d'en reproduire ici les passages les plus im- « portants qui militent en faveur de l'Académie ; ils seront « de nature à éclairer le ministre, qui ne voudrait certes « pas, en connaissance de cause, commettre un abus d'au- « torité ou courir le risque de soumettre à la signature « royale des décrets ouvertement subreptices.

« III. Quand l'illustre peintre Jérôme Muziano — ainsi « s'exprimait le Mémoire — fonda à Rome, en 1577, la « première Académie des beaux-arts, sous la dénomination « de Saint-Luc, il eut aussitôt la pensée de la faire léga- « taire universel des biens qui lui revenaient de sa famille ; « il voulait, par là, l'affranchir de toute ingérence possible « et la prémunir contre la rapacité des gouvernements qui « se succèdent trop souvent l'un à l'autre. A cet effet, il « s'adressa au pape Grégoire XIII, avec prière de vouloir « bien approuver, par Bref, la fondation de l'Académie ro- « maine, de la déclarer propriétaire absolue de ses biens, « présents aussi bien que futurs, et libre de prendre toutes « dispositions ou lois qu'elle jugerait opportunes. Sans cette « déclaration, non seulement Muziano, les peintres et sculp- « teurs, au nom desquels la demande avait été présentée au « Pape, n'auraient point institué l'Académie, mais plusieurs « d'entre eux ne lui auraient certainement pas laissé leurs « propres biens en héritage. Le Pape approuva l'institution « de l'Académie par un Bref en date du 13 octobre de la « même année, et reconnut son autonomie, en la déclarant « in perpetuum propriétaire légitime et absolue de tous « ses biens, avec pleine faculté de régler ses Statuts selon « son bon plaisir. Durant le cours des siècles depuis lors « écoulés, le gouvernement pontifical a toujours scrupuleu- « sèment respecté cet acte souverain, aussi net que précis. « Bien plus, l'Académie et la Confraternité — unies entre elles « par le lien d'une congrégation académique de beaux-arts « et de bienfaisance, absolument indépendantes, libres de « disposer à leur gré de leurs biens — ne trouva jamais « dans les pontifes et leurs ministres que protection, pri- « vilèges et honneurs.

« IV. Survint ensuite le gouvernement impérial de la

« France. On pensa aussitôt aux écoles publiques des beaux- « arts, que Napoléon, par décret du 6 octobre 1810, dota « d'une somme de cent mille francs par an, donnés en toute « propriété à l'Académie de Saint-Luc, non seulement pour « l'enseignement, mais encore pour l'entretien de tous les « monuments des antiquités romaines. Certes, ce gouverne- « ment fut plein de bienveillance pour l'Académie : il ne « lui retira aucun de ses privilèges et ne s'ingéra jamais « de ses propriétés ; mais, constamment plein d'égards pour « ses professeurs, il aimait à s'éclairer de leurs conseils « dans toutes les questions qui se présentaient, en ma- « tière d'art.

« V. La présidence ne devait point, enfin, passer sous « silence les informations suivantes dont le Ministère semblait « et semble encore ignorer l'importance capitale pour l'Aca- « démie. — Le gouvernement n'exerce aucune autorité sur « le testament de Charles-Pie Balestra, ni sur les autres « fondations des concours académiques. Que V. Exc. lui « permette d'appeler son attention sur ce point, que le gou- « vernement pontifical n'a jamais élevé en doute, à savoir: « que l'insigne Académie proprement dite de Saint-Luc est « bien différente de l'Académie royale des écoles des beaux- « arts. La première a sa propre résidence qu'elle s'est créée « elle-même, sans qu'aucun gouvernement y ait concouru, « mais moyennant l'obole de ses professeurs, sur hypothèque « prise sur les biens de la corporation et sur les tableaux « mêmes de la galerie. Elle a, dis-je, sa propre résidence « dans la maison sise, à Rome, rue Bonella, près du Forum « Romain ; c'est là qu'a toujours été conservé ce que l'A- « cadémie possède de plein droit, en dehors de toute ingé- « rence d'autrui ; c'est là, enfin, que se trouve le siège de « l'administration de ses propriétés, dont elle perçoit les « revenus, sur lesquels elle satisfait les exigences fiscales « que la commune et le gouvernement font peser sur elle. « — L'autre a sa résidence dans un édifice domanial, à « Ripetta; aussi est-elle sous la dépendance du domaine « royal pour ce qui concerne cet édifice, mis à la disposi- « tion de l'Académie de Saint-Luc, en 1872. Quant à l'au-

« torité supérieure de l'enseignement et en tout ce qui con- « cerne l'élection des professeurs, la nomination des employés, « elle relève directement du Ministère de l'instruction pu- « blique, qui la paye sur son propre budget.

« Pour ces motifs, l'Administration de l'Académie de « Saint-Luc a toujours eu une double comptabilité, dont « l'une est contrôlée et approuvée par le Conseil acadé- « mique, seule autorité compétente, tandis que l'autre n'est « que la justification des fonds que l'Académie reçoit du « Ministère pour les écoles publiques.

« Il n'y a donc rien d'absolument commun entre le « Ministère et l'Académie de Saint-Luc proprement dite. « Ce ne sera certes pas sans regret que, à la suite des « criailleries de nos progressistes de l'art, dont la fatuité « et l'ignorance ne sont un mystère pour personne, l'Aca- « démie verra fermer ses écoles, après soixante ans et plus « d'enseignement donné avec un zèle inouï qui l'honore, « écoles ouvertes sur l'invitation de Napoléon Ier, conservées « par cinq papes et fréquentées par un si grand nombre « de jeunes gens, qui y ont accouru d'au-delà des monts « et des mers ; mais elle ne cessera point pour cela d'être « Académie. N'est-elle point, en effet, une famille que com- « posent les artistes le plus brillants de toute nation ? « N'est-elle pas maîtresse chez elle, comme toute autre fa- « mille de citoj-ens, puisque, par privilège souverain ac- « cordé par Pie VI en 1795, tous les académiciens de Saint- « Luc domiciliés à Rome jouissent du droit de cité ? Elle « se retirera donc avec ses dignitaires et ses professeurs « dans son ancienne résidence, où elle a vécu pendant trois « siècles sans être inquiétée, étant, au contraire, l'objet de « la vénération de tous, sous un gouvernement soi-disant « absolu. Elle n'y sera certes pas troublée par un gouverne- « ment constitutionnel, dont le Statut déclare (art. 29) que « toutes les propriétés sans exception sont inviolables, et « (art. 32) que tous les citoyens ont le droit de se réunir « pacifiquement et sans armes. Si, en Italie, ce droit n'est « point refusé aux cercles et associations politiques, même à « celles qui n'ont pas toujours respecté les institutions ac-

« tuelles de l'Etat, il ne sera assurément pas contesté à « l'Académie de Saint-Luc. Tout en prenant acte des vœux « légitimes exprimés par le gouvernement, et surtout par le « Ministère de l'instruction publique, l'Académie ne cessera « point de militer pour la grandeur de l'art classique, comme « elle l'a fait par le passé, alors même qu'elle n'avait point « d'écoles. Tel est, d'ailleurs, l'esprit de son institution et « de ses traditions. Quand Louis XIV eut, en effet, la pensée « d'agréger l'Académie royale des Beaux-Arts de Paris à « Y Académie romaine de Saint-Luc, elle n'hésita pas à « déclarer que celle-ci était connue du monde entier et « qu'elle avait formé toutes les célébrités artistiques qui « avaient vu le jour depuis deux siècles.

« VI. Telles sont les informations que l'Académie « proprement dite de Saint-Luc se fit un devoir de faire « connaître au Ministère de l'Instruction publique. Celui-ci « n'ignorait donc pas les conditions de ce corps acadé- « mique. Aussi n'est-ce pas sans un profond étonnement « qu'on a vu le Ministre en faire si peu de cas. C'est « assurément pour priver l'Académie de toute liberté qu'il « a rédigé les Statuts et Règlements, qu'il les a fait sanc- « tionner par le Roi et qu'il les a publiés à l'insu de tous. « Mais l'Académie ne peut ni ne doit reconnaître à per- « sonne, fût-ce même à la plus haute autorité, le droit de « lui imposer un règlement contre sa volonté et surtout « sans son consentement. N'a-t-elle pas sa propre auto- « nomie, dont on n'a que trop fourni des preuves péremp- « toires? Depuis trois cents ans, en effet, ses membres « seuls ont porté les lois qui la régissent; et si l'Acadé- « mie, et non un ministre ou un cardinal, a cru devoir les « soumettre à l'approbation pontificale, c'était uniquement « pour leur donner une force majeure, comme le témoigne « la formule habituelle des brefs pontificaux : Sanctissimus « supplicationibus ab accademiae deputatis humiliter por- « redis benegne annuens, apostolicae firmitatis robur « adiecit. Enfin, il n'est point d'exemple qu'un souverain « ou un ministre ait pris sur lui l'arbitre d'imposer au corps « Académique — comme le prétendrait aujourd'hui l'article

«15 (Titre II) du nouveau statut — des artistes que « l'Académie, seule compétente, n'eût pas reconnus mérite toires et n'eût élus elle-même, selon les formalités re- « quises.

« VII. Qu'on ne pense pas que l' Académie ait jamais eu « la prétention de réclamer contre les règlements d'un Institut « Romain des Beaux- Arts, que l'on a cru devoir émanciper « de l'enseignement donné par l'Académie de Saint-Luc. A « raison de la subvention qu'il lui accorde, le gouvernement « a pleine faculté de le soumettre à toutes les mesures disci- « plinaires que sanctionne le décret du 9 octobre. L'Aca- « démie s'abstiendra, en outre, de mettre en discussion les « droits que ceux de ses membres, nommés professeurs à « vie par décret royal, peuvent avoir au traitement assigné « à leurs chaires ou à leurs fonctions, aujourd'hui suppri- « mées par le ministère. Eux-mêmes se chargeront de ce « soin. Cependant, elle se refuse à croire que le gouverne- « ment italien puisse, contrairement à toute justice et à « toute équité, méconnaître les services signalés que ces « professeurs ont rendus à la patrie, pour le plus grand « honneur de l'art italien, en deçà comme au delà des Alpes. « Cette justice et cette équité ne. leur a certes pas fait dé- « faut sous le gouvernement pontifical. Depuis tantôt trois « ans, ces professeurs émérites ne cessent de demander, « de vive voix et par écrit, qu'on leur accorde le traite- « ment dont jouissent les principales chaires des Beaux- « Arts d'Italie; après maintes fins de non-recevoir, ils « sont révoqués du jour au lendemain, sans motifs avoua- « bles, et remplacés par d'autres professeurs dont on a « aussitôt augmenté le traitement. Est-il, en vérité, une « personne bien née — quelle que soit la nation à laquelle « elle appartienne — qui puisse avoir même la pensée « qu'un gouvernement qui se respecte soit capable de se « conduire de la sorte envers des professeurs aussi res- « pectables que distingués?

« VIII. Quant aux Statuts imposés à l'Académie pour « faire d'elle une esclave soumise, ils comportent une trop « violente injustice envers notre corps académique, pour que

« celui-ci ne déclare hautement qu'il ne saura jamais Vac- « cepter. En opposant le silence à cet acte ministériel, l'Aca- « démie agirait contre sa propre dignité, contre l'intérêt de « ses membres et de ses professeurs, et surtout contre « l'esprit de ses fondateurs. — L'Académie n'accepte donc « pas ces Statuts, d'abord pour les raisons déjà alléguées, « ensuite parce qu'elle jouit de sa propre liberté dans son « propre domicile, parce qu'elle ne reçoit aujourd'hui, comme « elle n'a jamais reçu d'aucun gouvernement, subvention de « sorte, en dehors de celles qui ont été allouées à l'ensei- « gnement public des Beaux-Arts; parce qu'elle a, au con- « traire, ses propres revenus, sur lesquels l'Etat n'a pas le « moindre contrôle et, enfin, parce qu'elle ne peut être, « comme elle ne l'a jamais été, sous la dépendance à la- « quelle sont assujetties toutes les autres académies d'Italie. « Ces raisons ont leur force péremptoire dans le droit « commun civil, dans un passé de trois cents ans, pendant « lequel sa liberté n'a jamais été mise en doute, et dans le « dispositif de l'article 32 du Statut du Royaume, qui recon- « naît à tous les citoyens le droit de se réunir paciflque- « ment et sans armes.

« IX. Après la fermeture de ses écoles — fermeture « que le gouvernement italien a décrétée en faveur de l'Ins- « titut royal dont notre corps académique ne serait plus « qu'une humble succursale, voire même sous la dépen- « dance d'un directeur qui peut en toute occurrence donner « des ordres à son président (Art. 26, titre III), — l'Académie « rentre évidemment dans la situation qu'elle avait avant « que ces écoles lui fussent annexées, car ce ne fut point « l'Académie qui fut annexée aux écoles, mais celles-ci « à l'Académie, moyennant accords pris avec le gouverne- « ment impérial de France. Il s'ensuit donc. qu'on ne sau- « rait désigner les nouvelles écoles sous le nom & Académie « Royale et d'Institut des Beaux-Arts de Saint-Luc. Cette « dénomination était convenable lorsque les écoles se trou- « vaient incorporées à l'Académie de Saint-Luc, qui en diri- « geait sans contrôle l'enseignement donné par ses profes- » seurs, choisis et élus par elle, aux termes de l'article 6

« (Chap. II) de ses Statuts. Puisque l'Académie n'a plus « rien d'essentiellement commun avec la fondation des « nouvelles écoles romaines, qu'on ne les désigne donc « pas autrement que celles de Y Institut Royal des Beaux- « Arts de Naples, c'est-à-dire sous le nom d'Institut Royal « des Beaux-Arts de Rome.

« Que dire de l'approbation que le titre premier des « nouveaux statuts daigne accorder à l'Académie, si ce n'est « que celle-ci n'a nul besoin d'une semblable approbation ? « Trois siècles d'existence glorieuse, à Rome, et aux yeux « de l'Europe, ses rapports officiels avec tous les gouverne- « ments passés et, pendant trois ans, avec le gouvernement « italien, ne sont-ce point là des titres suffisants pour la « dispenser de toute approbation ultérieure?

« X. Quant aux dispositifs des dits statuts concernant « la bibliothèque et la pinacothèque, ils concernent, sans « doute, la bibliothèque et la pinacothèque qu'avec le temps « on formera, à l'Institut, aux frais 'du gouvernement royal, « puisque la pinacothèque a toujours existé dans les salles « de l'Académie près du Forum Romain, et que la biblio- « thèque n'a été déplacée, il y a peu d'années, et portée, « avec les archives, dans le local destiné aux écoles, que « pour les mettre à la disposition des étudiants. L'une et « l'autre sont la propriété absolue de l'Académie ; car elles « ont été formées, en partie, avec ses propres deniers, en « partie par la munificence de ses membres et de ses « princes, les présents d'illustres personnages, académi- « ciens d'honneur, et la générosité inouïe du pontife Pie IX. « D'ailleurs, ni la bibliothèque, ni la pinacothèque ne figu- « rent dans Yinventaire des objets appartenant au gouver- « nement, inventaire qui, plusieurs fois déjà, a été approuvé « par le Ministère de l'Instruction publique.

« XI. En définitive, l'Académie de Saint-Luc a pour « règlement les célèbres Statuts de 1818, rédigés par les « sommités artistiques qui eurent nom Canova, Thorwald- « sen, Camuccini, Landi, Stern, et approuvés par Pie VII « d'éternelle mémoire, L'Académie, conservatrice des tra- « ditions de la grande école, n'en a point eu d'autres depuis

« cinquante-cinq ans: ils pourront encore répondre par- « faitement à ses besoins. Que si l'on croira opportun d'y « apporter des modifications, ce soin appartiendra unique- « ment à l'Académie qui, seule, comme par le passé, en « a la pleine faculté. »

Ce mémoire, dont la conclusion exprimait la confiance que le gouvernement royal ferait retour à des sentiments plus équitables, obtint l'effet qu'on s'était promis. Après quelques tergiversations, le gouvernement italien finit par faire droit aux justes réclamations de l'Académie romaine, et le décret du 9 octobre 1873 fut, suivant avis du Conseil d'Etat, abrogé par un nouveau décret royal.

L'autonomie de l'Académie de Saint-Luc ainsi reconnue, la propriété légitime de ses biens, y compris la bibliothèque et la pinacothèque, ne fut plus mise en cause, et la dénomination de Saint-Luc resta à qui de droit.

A cette solution satisfaisante ne furent point étrangers les sentiments de l'opinion publique, qui avait censuré cette triste odyssée contre la plus ancienne et la plus illustre institution artistique de l'Italie. Des hommes de saine droiture, professant ces sentiments de profonde honnêteté que n'altéra jamais le contact des passions politiques, l'avaient, en effet, déplorée ouvertement, comme une note discordante dans un pays réputé, ajuste titre, pour le plus riche d'Europe en libertés. La presse libérale, se faisant l'écho de ces témoignages publics, n'avait point hésité, à son tour, de crier au despotisme *, sans épargner le ministre imprudent, qui dut passer, bon gré mal gré, sous les verges sanglantes du ridicule 2. Mais, il est superflu d'insister sur un acte que les hommes d'Etat appelés depuis sur la scène politique furent les premiers à désavouer. Ils n'ignoraient point la source d'où étaient parties les insinuations perfides, exclusivement provoquées par des rivalités professionnelles, qui avaient surpris la bonne foi du ministre Scialoja, bien moins coupable que débonnaire. Un groupe d'artistes nova-

1 Le Diritto, n° 13, 13 janvier 1874.

2 Fanfulla, n° 21, 22 janvier 1874.

leurs, c'est-à-dire champions enthousiastes de l'art échevelé, dont l'engouement a passé comme un éclair, avait réussi, en effet, à faire prévaloir dans l'esprit des directeurs de l'administration royale des beaux-arts, que les académiciens étaient un obstacle à la manifestation spontanée de l'art; que celui-ci est plus libre dès qu'il n'est plus académique; qu'il fallait, en conséquence, renier sans pitié tout ce que l'Académie de Saint-Luc avait accompli, renoncer à jamais aux grandes traditions italiennes, reléguer Raphaël dans les galeries, et les modèles grecs et romains dans la poussière des combles, voire même briser Y Apollon du Belvédère et le Laocoon, pour en perdre jusqu'à l'ombre du souvenir. Et ce langage, accueilli dans les sphères officielles, comme un hymne de rédemption, fit naître la conviction que l'ère nouvelle était seule capable de faire surgir les génies. Les expositions de beaux-arts qui se sont succédé depuis lors nous ont montré, hélas ! que ces génies sont encore à paraître, et personne n'ignore plus, aujourd'hui, quels ont été les fruits de cette liberté artistique sans limites, principe cardinal de l'école réformatrice.

Ces dissentiments professionnels, qui provoquèrent l'épisode regrettable que nous venons de narrer, eurent, malheureusement, pour conséquence un antagonisme violent qui, pendant quelque temps, a menacé de devenir une guerre iïêcoles. Les ressentiments parmi les artistes sont toujours déplorables : les arts le plus florissants s'étioleraient au souffle de pareilles animosités. Aussi, s'efforçat-on, de part et d'autre, de rouler une pierre sur un passé pénible pour ne plus penser qu'à travailler, chacun suivant ses propres convictions, à la splendeur de l'art italien. Le gouvernement royal, de son côté, n'hésita pas, en maintes circonstances, de témoigner à l'illustre corps académique des sentiments de bienveillante courtoisie, qui furent interprétés comme l'expression d'un regret pour un acte malheureux, dont le ministre Scialoja fut seul responsable. C'est ainsi que le Président de l'Académie de Saint-Luc fut invité, en 1880, par M. Depretis, Président du Conseil des Ministres, à faire partie de la Commission nommée par décret

royal, pour veiller à l'exécution d'un riche monument à élever, à Rome, à la mémoire de Victor-Emmanuel.

A cette invitation, M. François Azzurri, alors Président de l'Académie, répondit en ces termes : « C'est avec un sen- « timent de vive satisfaction, M. le Ministre, que j'ai reçu « la lettre dont vous avez daigné m'honorer pour m'an- « noncer que j'ai été nommé, par décret royal, en ma « qualité de Président de l'insigne Académie de Saint-Luc, « membre de la Commission chargée de veiller à l'érection « du monument qui doit perpétuer, à Rome, le souvenir « de Victor-Emmanuel IL Je me suis empressé de commu- « niquer cette nomination à l'Académie réunie en Assem- « blée générale, et c'est l'Académie qui me charge aujour- « d'hui de vous exprimer, en son nom, ses remercîments « les plus sincères pour la grande satisfaction que vous « lui avez procurée.

« En appelant le Président de cette illustre et antique « institution — institution qui, à la gloire de l'Italie, soutient « depuis plus de trois siècles l'honneur des arts dans le « monde, et qu'on vénère partout comme la mère et le « principe des autres institutions analogues — à faire partie « de cette Commission, vous avez non seulement rendu « justice à cette insigne Académie, mais vous avez laissé « comprendre en même temps qu'un gouvernement sage « et vraiment libéral respecte et apprécie d'autant mieux « les institutions de la patrie, que celles-ci sont plus ancien- « nés et plus dignes de vénération; que, loin de les com- « battre ou de nourrir pour elles un sentiment de mépris, « il ne néglige rien, au contraire, pour les maintenir à « l'altitude de leur réputation, soit pour l'avantage de tous, « soit dans l'intérêt du gouvernement lui-même, qui peut, « en toute occurrence, trouver en elles un appui ou un con- « seil, soit, enfin, au nom du prestige que notre noble patrie « doit toujours exercer aux yeux des autres nations. Veuil- « lez, etc. »

Cette attitude conciliante s'est accentuée chaque jour davantage, et Leurs Majestés le Roi Humbert et la Reine

Marguerite ont agréé avec une vive satisfaction le diplôme de la présidence honoraire de cette illustre institution.

Les épreuves passagères que nous venons de rappeler, n'ont point arrêté l'Académie de Saint-Luc dans l'œuvre de sa mission artistique. Si l'enseignement des arts est passé sous une autre tutelle, elle n'en a pas moins conservé toute sa force et son prestige. Un moment d'aberration ne pouvait prescrire contre un passé glorieux, déjà presque quatre fois séculaire. Elle vit toujours jeune, dans la vigueur de sa prépondérance artistique. Car les hommes célèbres dont elle a peuplé le monde des arts lui ont fait une âme immortelle. Aussi, de l'étranger, et en Italie, est-ce toujours à elle qu'on a recours, comme à un tribunal suprême, pour avoir son avis sur des questions d'un grave intérêt artistique ou pour s'en remettre à son jugement en matière d'expertise. Ces sortes d'affaires se présentent si fréquemment, qu'elles constituent une branche importante de la gestion administrative du Conseil académique. C'est ainsi que l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg, voulant créer une école de gravure en médailles, s'adressa, en 1873, à l'Académie de Saint-Luc, en la priant de vouloir bien l'éclairer de ses conseils. L'Académie romaine se mit à l'étude avec autant d'empressement que de courtoisie, et, au mois d'août de la même année, elle envoya à Saint- Pétersbourg un rapport savamment rédigé, qui servit de programme officiel à la nouvelle école.

La même année, elle trancha un grave différend qui s'était élevé entre le gouvernement de la République de l'Equateur et un professeur de sculpture à l'Académie de Quito. Quelque temps après, c'était la commune de Foggia qui confiait à l'Académie de Saint-Luc l'examen d'un concours public pour la construction d'un théâtre dans la ville de Foggia. Ce fut encore en 1873 qu'elle résolut une question litigieuse survenue entre la Municipalité de Rome et le chapitre de la basilique de Sainte-Marie-Majeure, au sujet d'une rue que le génie civil avait tracée devant la tribune de cet édifice.

En 1875, le prince Borghèse, sérieusement préoccupé

de l'état de dépérissement de la Mise au tombeau, de Raphaël, fit appel à la courtoisie de l'Académie de Saint-Luc, qui se chargea aussitôt de la direction des travaux de restauration de cette admirable peinture, que Sanzio exécuta, à Florence, en 1508.

Mais à quoi bon poursuivre ces citations: un volume ne suffirait pas, d'ailleurs, à énumérer les affaires de cette nature qui, tous les ans, grossissent les dossiers de cette institution. Cette autorité suprême, en matière artistique, n'a jamais été mise en doute, et le gouvernement italien lui-même — nous Pavons déjà dit — s'est vu contraint, maintes fois, de s'éclairer de ses lumières. A l'occasion des travaux exécutés pour la régularisation du cours du Tibre, il voulut, en effet, connaître l'avis de l'Académie de Saint- Luc au sujet de la stabilité de la Farnésine, où existe la fameuse fresque de Raphaël représentant le Triomphe de Galathèe ; ce fut uniquement d'après les conseils de l'Académie que l'on exécuta les travaux de consolidation. Il l'a consultée ensuite sur la valeur artistique de quelques peintures anciennes, que des travaux de terrassement ont mises à découvert, sur les rives du Tibre ; et, plus tard, il l'a chargée d'une étude spéciale sur les travaux exécutés à Saint-Jean de Latran pour l'agrandissement de l'abside.

Ces témoignages d'estime sont encore plus éclatants au delà des frontières de la Péninsule. Les artistes étrangers, spécialement, considèrent le diplôme de membre di merito de l'Académie de Saint-Luc comme une des hautes distinctions honorifiques auxquelles ils puissent aspirer, comme en font foi les lettres suivantes, que nous avons prises, au hasard, dans les archives de l'Académie.

Quand Meissonnier reçut la nouvelle de sa nomination de membre di merito de l'Académie de Saint-Luc, il écrivit en ces termes au président de cette institution:

Désormais, Très-Illustre Président, un de mes meilleurs titres sera celui de membre de l'Académie qui, siégeant sur la terre sacrée des arts, en conserve si dignement les traditions les plus nobles. L'honneur que je reçois est encore rehaussé pour moi de l'unanimité des suffrages de l'Académie et par la grâce

avec laquelle il m'est annoncé. Veuillez, Monsieur le Président, exprimer de ma part à messieurs les académiciens dont je suis le nouveau collègue, tout le plaisir que j'éprouve à voir mon nom ajouté aux leurs, et à les assurer de la grande fraternité de mes sentiments à leur égard, et agréez, pour vous, Monsieur et Très-Illustre Président, l'expression de ma plus parfaite considération. — Paris, 22 octobre 1875. Meissonnfer.

Le 20 juillet de la même année, Gérôme avait déjà écrit la lettre suivante:

A mon retour d'un voyage en Orient, j'ai trouvé la trèsexcellente lettre que vous m'avez écrite, par laquelle vous m'annoncez ma nomination de membre di merito de l'Académie de Saint-Luc. Rien ne pouvait m'être plus agréable que cette bonne nouvelle, et je m'empresse de vous envoyer mes plus vifs remercîments. Mon ami Hébert, dans une lettre de lui, que j'ai reçue en même temps que la vôtre, me faisait savoir que mon élection s'était faite dans des conditions très-flatteuses pour mon amour-propre d'artiste. J'espère qu'un jour je pourrai porter moi-même l'expression de ma gratitude à mes illustres confrères; mais en attendant, je viens vous prier d'être auprès d'eux l'interprète de mes sentiments respectueux et dévoués.

Gérome.

M. Cabanel, membre de l'Institut de France et professeur à l'Ecole de beaux-arts de Paris, ne se montra pas moins empressé de témoigner à l'Académie de Saint-Luc la même satisfaction.

J'ai l'honneur — écrivit-il au président de l'Académie, le 18 février 1879 — de vous accuser réception de la lettre par laquelle vous voulez bien m'annoncer ma nomination de membre de l'Académie romaine de Saint-Luc. J'accueille cette haute faveur avec d'autant plus de gratitude, qu'elle répond à mes sympathies déjà anciennes pour la plupart des hommes illustres qui composent votre honorable Compagnie, auxquels je vous prie de transmettre mes remercîments les plus sincères d'un tel témoignage d'estime dont je me trouve très-honoré.

Citons encore la lettre de M. Henriquel-Dupont, datée de Paris, le 30 mars 1858.

C'est avec le sentiment de la plus vive reconnaissance, Monsieur le président, que j'ai reçu la nouvelle de ma nomination à l'Académie Pontificale de Saint-Luc, dont l'antique

splendeur a toujours brillé et brille encore du plus vif éclat. Je suis très-fier d'avoir réuni les suffrages de messieurs les professeurs, et je ne pouvais être plus honoré que d'en recevoir la notification par l'entremise d'un artiste aussi célèbre que vous x, Monsieur. Recevez mes remercîments et veuillez être, auprès de MM. les membres de l'Académie, l'interprète de mes sentiments de gratitude et de profond respect.

Nous n'ajouterons pas à ces témoignages exprimés par des artistes aussi célèbres, ceux des Hébert, des Lemaire, des Hâhnel, des Navez 2, des Mandel, des Grimer, des Dubois, des Drake, des Duprè, des Eastlake 3, etc.; en publiant ces lettres, nous n'avons eu, d'ailleurs, que la pensée d'indiquer une source de documents à opposer aux insinuations malveillantes lancées contre l'Académie de Saint-Luc par le clan réaliste.

Depuis quelques années, le réalisme — nous parlons de celui que répudie le bon goût artistique et la saine littérature— a gagné du terrain, en Italie; on a pu le constater dans les dernières expositions de beaux-arts. A Rome, à Bologne, à Florence, à Venise et Turin, les jeunes couches artistiques, ne se donnant plus la peine d'étudier les classiques, semblent avoir pris pour devise, non plus l'art pour l'art, mais le laid pour le laid. Le beau idéal, cet objet immuable de l'art, n'étant point vrai pour eux, ils l'ont proscrit impitoyablement. Voilà pourquoi cette école s'acharne aujourd'hui contre les institutions académiques, dont les prédilections naturelles sont encore pour la grandeur épique et la rigoureuse précision du style. L'Académie de Saint-Luc ne devait pas être épargnée; car la tradition d'art qu'elle entend continuer est celle qu'elle désigne sous le nom à'arte ragionata. Aurait-elle aussi contre elle cette école que les Italiens appellent verismo, pour ne pas la confondre avec le réalisme ? Rien ne nous autorise à l'affirmer. Si cet antagonisme existait réellement, en vérité, il n'aurait point sa raison d'être. Après tout, il n'y aurait qu'à s'en-

1 Tenerani.

2 Directeur de l'Académie Royale des Beaux-Arts, de Bruxelles.

3 Président de l'Académie Royale de Londres.

tendre sur la signification des mots. Duprè, l'habile sculpteur florentin, dont la renommée a été européenne, a touché à cette question dans ses Pensieri sulVarte: « Il « est incontestable, dit-il, que le vrai est le fondement de « l'art, comme le beau en est la fin. Si ces deux principes « étaient profondément gravés dans notre esprit, et si, dans « nos ouvrages, nous en faisions l'objet de nos études, il « n'y aurait plus de dissension ni de controverse; mais il « arrive le plus souvent que les académiciens, en voulant « trop poursuivre la fin, qui est le beau, perdent de vue « le fondement, qui est le vrai. Par contre, les naturalistes, « en s'appuyant trop aveuglément sur le vrai — lequel, mal « choisi, est aussi un mauvais fondement — oublient la fin, « qui est le beau. » Et, ailleurs: « L'idéalisme, à mon sens, « est une espèce de vision que l'artiste se crée dans l'esprit « avec un puissant amour, quand il arrête sa pensée sur « un sujet: l'idéalisme est donc l'idée du sujet et non point « l'idée des parties ou de la forme. Celle-ci, il est vrai, « allant de pair avec l'idée du sujet, sourit à la pensée; « mais c'est une erreur que de croire pouvoir la rendre « uniquement à l'aide de la mémoire et sans avoir sous « les yeux la nature vivante. L'idéaliste, tel que je l'entends, « cherche dans la nature les modèles appropriés à son idée, « à son sujet. Il ne se contente pas d'un seul, parce que « ni dans un modèle, ni dans deux, il ne trouvera toutes « les parties dont se compose son idée. Dans l'un, il prendra « l'ensemble, le mouvement, et il se gardera bien, dans ce « cas, de changer de modèle; dans l'autre, il prendra la tête, « ou les mains, ou les autres parties du corps qui peuvent « être défectueuses dans le modèle choisi pour l'ensemble, « mais en ayant soin que, soit pour l'âge, soit pour le carac- « tère, elles ne s'écartent pas du type du modèle principal- 1 « De cette manière toute simple, l'idéaliste tombera ou « dans le conventionnel académique ou dans le vulgaire et le « défectueux. La correction faite au modèle à l'aide de la « mémoire porte au conventionnel; le copier exactement, tel « qu'il se présente sous les yeux, entraîne au vulgaire et « au défectueux, parce que, humainement parlant, il est im-

« possible qu'un seul modèle ait en soi, en dehors de l'en- « semble, toutes les perfections des parties qui constituent « le Beau, c'est-à-dire l'objet de l'art. Tel est l'idéaliste, « et il ne saurait être autrement. C'est ainsi que je suis, et « c'est ainsi que j'ai toujours enseigné.

« Considérons maintenant le naturaliste (verista). Selon « ma manière de voir, le naturaliste n'aime guère les lon- « gues études, les règles nombreuses, tous ces dogmes « académiques qui enseignent à faire les statues à peu près « de la même manière, avec les mêmes mesures, dans le « même caractère : une Vierge comme une Vénus, une Mes- « saline comme une Ophélie et... via discorrendo. Il est « énamouré de son propre sujet, et il le veut exactement « dans son vrai caractère, avec toute son expression, voire « même avec les particularités et les imperfections qui le « distinguent des autres. C'est ainsi que Bartolini a modelé « son Ammostatore 1 et ses putti de la table Demidoff ; que « Vela a exécuté son Napoléon 1er et sa Désolation, et que « Magni a rendu sa Lectrice. Jusqu'à ce point-là, je suis « et je resterai naturaliste. Mais, aujourd'hui, il est une « autre espèce de naturalistes ou, pour mieux dire, de réa- « listes qui poussent l'amour du vrai et de la nature jus- « qu'à accepter le laid dans la forme, et le mauvais, le « frivole, le rebutant dans l'idée. Ici, en vérité, je ne suis « point avec eux et je ne conseillerai à personne d'appré- « cier cette école, que j'appellerais plus volontiers, hôpital « ou cloaque de l'art... J'aime avec prédilection le natura- « liste qui caresse l'idée et l'idéaliste qui est l'ami fidèle « du vrai: l'artiste, mais non point le copiste servile du « vrai, du vrai laid, ni l'imitateur des statues — fussent- « elles belles, — ni l'esclave du nom et des préceptes an- « tiques et modernes. J'aime que l'artiste soit libre dans « son imagination, libre dans son sentiment, libre dans la « manière de s'exprimer et dans son style, mais qu'il soit « aussi attaché au vrai et au beau avec force et ténacité.

1 En Italie, on donne le nom à' ammostatore à celui qui presse le raisin pour en exprimer le jus.

« Par là, nous pourrons avoir quelques bons artistes de « plus et beaucoup de moins médiocres. Cependant, il est « inutile de l'espérer tant qu'il y aura un enseignement « officiel. »

Nous avons la pleine conviction que naturalistes et académiciens ne pensent pas autrement que l'illustre statuaire florentin. D'ailleurs, les ouvrages de la plupart des académiciens de Saint-Luc attestent hautement que cette institution — sans cesser d'être le dépositaire des grandes traditions classiques — ne représente plus absolument l'école de la convention et de la rhétorique. Aujourd'hui, MM. Mariani, Bompiani, Seitz, Grandi, Maccari, Siemiraclzki, dans la classe de peinture, comme MM. Millier et Fabi-Altini dans celle de la sculpture, sont assurément idéalistes; mais ils sont en même temps naturalistes, parce que leur art est basé sur le vrai.

L'enseignement que l'Académie de Saint-Luc a donné, n'a point eu d'autres principes, comme le témoignent les concours qu'elle publie annuellement. Ces concours peuvent encore exercer une influence salutaire sur le goût artistique qui, en Italie, tend de plus en plus à s'abâtardir. Non seulement ils imposent aux jeunes artistes des sujets nobles et élevés, mais ils prescrivent, en même temps, des conditions formelles, qui ne sauraient être remplies en dehors des principes puisés aux sources pures du Vrai et du Beau.

Ces concours, dont chacun d'eux porte le nom du fondateur, sont au nombre de huit : Albacini, Pelligrini, Clementino, Balestra, Poletti, Werstappen, Lana et Originali.

Le premier prix du concours Albacini (sculpture) consiste en une pension de 15 écus par mois, plus une somme de mille francs à la remise du brevet. Le concours Pelligrini (peinture), qui a lieu tous les quatre ans, donne droit à une pension annuelle de mille francs. Le premier concours Poletti (architecture), a pour prix une pension mensuelle de cent francs, pendant quatre ans, et le deuxième (dissertation sur les beaux-arts) une somme de mille francs.

Quant aux concours Balestra (peinture) et Clementino (architecture, peinture et sculpture), dont le premier avait

lieu tous les six ans (4000 francs), et le deuxième, tous les quatre ans (1000 francs), ils ont été ajournés jusqu'à la solution d'un différend qui s'est élevé entre le gouvernement italien et l'Académie.

Voici maintenant, d'après l'Album académique officiel, quels sont les membres qui composent aujourd'hui cette illustre Compagnie. Nous les avons classés par ordre de date de leur nomination et suivant les dispositions réglementaires des Statuts, nous réservant de faire connaître, dans les chapitres suivants, les ouvrages artistiques des académiciens di merito qui ont leur résidence dans la métropole 1 :

Page 1