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CHAPITRE YII

Présidence de Canova à l'Académie de Saint-Luc. — Organisation des écoles de nu et construction d'une salle d'Exposition de Beaux-Arts. — Création d'écoles publiques de peinture, de sculpture et d'architecture. — Récupération des objets d'art cédés à la France par le traité de Tolentino: médiation de Canova .

L'Académie de Saint-Luc fut la première à saluer avec enthousiasme le génie naissant dont nous venons de rappeler les principaux chefs-d'oeuvre. Fidèle à l'esprit traditionnel de l'institution, elle se tint à l'écart des basses intrigues ourdies contre Canova, dont les débuts artistiques attirèrent sa vigilante attention. Toutefois, scrupuleuse dans le choix de ses candidats, elle voulut s'assurer que le génie de Canova n'était pas de ceux qui s'éteignent après une première étincelle; ce ne fut qu'en 1803, quand elle eut prodigué son admiration au fameux groupe de Thésée, aux mausolées du Vatican, aux Pugillateurs, etc., qu'elle ouvrit ses portes au jeune statuaire. A partir de ce jour, Canova fut, pour ainsi dire, l'âme de l'Académie de Saint-Luc. Ayant trouvé cet auguste corps académique sous le coup de l'impression douloureuse produite par la perte des chefs-d'œuvre d'art que nos conquêtes avaient transportés à Paris, il releva le courage de tous, comme s'il eût eu le pressentiment de la

mission délicate qui, plus tard, devait être confiée à l'Académie, dans la personne de son Président perpétuel. Son premier soin fut d'inculquer dans l'esprit de ses collègues la nécessité de faire converger les efforts d'un chacun vers le relèvement des arts. Le terrain était tout préparé : l'influence exercée par l'œuvre de Mengs et de Battoni, — influence à laquelle peuvent se rattacher les écrits du savant Winkelmann, — les fouilles pratiquées sur l'emplacement de l'antique cité d'Herculanum, l'admiration enthousiaste provoquée par les chefs-d'œuvre ressuscités de ces fouilles, etc., étaient autant de circonstances de nature à favoriser le grand œuvre que l'Académie de Saint-Luc était appelée à accomplir. L'exemple de Canova, mieux que les préceptes d'une froide théorie, contribua puissamment à cimenter les bases de l'école qui ne tarda pas à produire les Thorwaldsen, les Bartolini, les Tenerani, les Minardi, les Rinaldi, et, de nos jours, une pléiade d'artistes émérites, que les dernières Expositions ont mis en lumière et dont la plupart se recommandent par un goût exquis, une grâce charmante et une délicatesse surprenante dans le travail du ciseau.

L'Académie, sous la présidence d'André Vici, venait de s'occuper de la réorganisation des études, lorsque Canova fit son entrée dans l'illustre Assemblée. On avait signalé à l'école du nu, au Capitole, des inconvénients regrettables qui auraient pu enrayer le progrès des études, si l'on ne se fût empressé d'y porter remède. Il fut convenu que cette école serait transférée dans un local plus central et, par suite, moins exposé que le Capitole à l'impudence des esprits turbulents *. Canova, qui était l'enfant gâté de Pie VII, et que la. plus étroite amitié liait au cardinal Consalvi, obtint sans peine de la munificence pontificale le local désiré. Pie VII fit racheter à cet objet l'ancienne église des Convertîtes dont un spéculateur génois avait fait l'acquisition emphytéotique pour y établir une fabrique de cordes à boyaux, et il en fit don à l'Académie

1 A cette époque, le Capitole était complètement isolé : ce quartier, fort habité aujourd'hui, ne permettrait plus le rendez-vous des rôdeurs de nuit.

de Saint-Luc. Les écoles de nu furent immédiatement organisées sous la haute direction de Canova, qui fit construire, en même temps, une grande salle d'Exposition de Beaux- Arts. Ce fut en cette circonstance que Pie VII éleva l'éminent statuaire à la dignité d'inspecteur général des Beaux- Arts, à Rome et dans tout le territoire des Etats Pontificaux, lui allouant à cet effet, et à titre de rente viagère, un traitement annuel de quatre cents écus romains. En vertu de ce rescrit apostolique, daté du 2 octobre 1803, Canova dut étendre sa haute juridiction artistique sur les musées du Vatican et du Capitole, sur l'Académie de Saint-Luc ellemême, ainsi que sur les Académies archéologiques chargées de la direction des fouilles.

Cependant, l'école du nu ne pouvait suffire, à elle seule, à la vaste mission que l'Académie de Saint-Luc s'était imposée. Il fallait aussi, à l'exemple des grandes capitales de l'Europe, des écoles publiques de peinture, de sculpture, d'architecture et même des premiers éléments du dessin. L'illustre corps académique n'eût rien épargné pour combler ces lacunes; mais cette œuvre était, hélas! au-dessus de ses forces : les deux tiers de ses revenus venaient d'être engloutis dans la désastreuse banqueroute produite par la perte des Luoghi di Monte, et ses ressources, bien qu'accrues d'une somme de deux mille écus, dus à la générosité de Canova, ne lui avaient pas même permis de porter à bonne fin les constructions entreprises à l'église des Convertite. Dans cette perplexité, les Académiciens font encore appel à la bienveillance du pontife. Mais cette bienveillance, qui n'avait jamais manqué de couronner les vœux de l'Académie, dut se traduire, cette fois, en un acte purement honorifique. Pie VII n'avait pas trouvé dans le Trésor, épuisé par les calamités de l'invasion étrangère, les fonds que, dans toute autre circonstance, il eût prodigués à l'Académie de Saint-Luc; il créa pour ses Princes l'ordre chevaleresque del Moro. Le pape voulut que le décret apostolique, en date du 23 septembre 1808, eût force rétroactive et que tous les membres de l'Académie de Saint-Luc qui avaient déjà oc-

cupé le siège de la présidence fussent immédiatement revêtus de ce titre honorifique.

L'insuccès de sa requête affligea profondément l'Académie de Saint-Luc, tout en reconnaissant les motifs allégués par le Pontife. Elle n'ignorait pas, en effet, que le Trésor Pontifical avait déjà versé entre les mains de Canova plus de cent mille écus romains pour l'acquisition de toutes les antiquités et objets d'art, dont le Motu proprio du 1er octobre 1802 avait interdit l'exportation. On sait que toutes ces antiquités, inscriptions païennes et chrétiennes, tombeaux, sarcophages, autels funéraires, cippes, vases cinéraires, morceaux d'architecture et monuments épigraphiques, statues, fragments de statues, bas-reliefs, etc., furent réunies dans le nouveau Musée Chiaramonti, cette superbe galerie, construite par Raphaël Stern et qui coûta à Pie VII la somme de 2,500,000 francs.

Canova fit alors pour l'Académie de Saint-Luc ce que les circonstances navaient pas permis à Pie VII de faire pour elle. Le célèbre sculpteur avait été rappelé à Paris par la dépêche suivante datée de Saint-Cloud: « Je suis au- « torisé par l'Empereur, Monsieur, à vous inviter en son « nom à vous rendre à Paris pour y faire la statue de Sa « Majesté l'Impératrice. Je suis infiniment flatté, en mon par- « ticulier, d'être chargé de cette commission agréable pour « vous, et je désire beaucoup que rien ne puisse vous empê- « cher de venir. Je vous prie, Monsieur, etc. 14 août 1810: « Le Duc de Frioul. » — Une occasion plus favorable ne pouvait se présenter à Canova pour plaider non seulement la cause de l'Académie, mais aussi celle de Rome et de ses objets d'art, qui tentaient encore la convoitise de Napoléon.

Dans le premier entretien qui eut lieu entre ces deux grands génies, l'Empereur invita Canova à planter sa tente à Paris, où les plus hauts honneurs auraient plu sur lui. L'idée de quitter Rome ne pouvait guère sourire à Canova, et l'Empereur reprit, sur le ton tranchant qui caractérisait habituellement son insistance : « Paris est aujourd'hui l'uni- « que centre qui vous convienne : c'est ici que sont tous les « chefs-d'œuvre antiques: il ne manque que l'Hercule de

« Farnese et, celui-là, nous l'aurons aussi. » — « De grâce, « répondit Canova, que Votre Majesté laisse au moins quel- « que chose à l'Italie. Ces monuments, qui constituent une « collection spéciale, ne sauraient être transportés ni de « Rome ni de Naples. » — « L'Italie a les fouilles pour « se rattraper, ajouta Napoléon; j'entends faire pratiquer « des fouilles: dites-moi, le Pape a-t-il beaucoup dépensé « pour les fouilles? » — La réponse de Canova fut un tableau navrant des conditions pénibles de la papauté et de la misère où l'exil du pape et l'émigration qui s'ensuivit avaient plongé la population romaine : « C'est à Votre Ma- « jesté à relever Rome ! » s'écria Canova. L'Empereur mit fin à ce colloque par ces mots prophétiques : « Nous en ferons « la capitale de l'Italie, et nous y ajouterons Naples; qu'en « dites-vous? serez-vous content? »

Quelques jours après, la conversation tomba sur une question plus délicate. Napoléon avait laissé échapper sur Pie VII quelques propos qui avaient froissé les sentiments de profonde vénération que Canova professait pour son bienfaiteur. Canova ne put maîtriser son impatience : « Pour- « quoi donc Votre Majesté ne se réconcilie-t-elle pas avec le « Pape ?» — « Parce que les prêtres veulent commander par- « tout, se mêler de tout et être maîtres de tout » — « Vo- « tre Majesté, ajouta Canova, ne doit avoir plus rien à re- « douter à cet égard, puisqu'elle est maîtresse de tout » — « Les papes ont tenu dans le terre-à-terre l'Italie et la na- « tion italienne, lorsqu'ils étaient les arbitres de Rome, grâce « aux factions des Colonna et des Orsini. » — « Sans doute, « si les papes avaient eu l'audace de Votre Majesté, ils « auraient eu de bien belles occasions de s'emparer de toute « l'Italie. » — « Il faut ça, il faut ça! » reprit vivement Napoléon, en mettant la main sur son épée, ,et il ajouta : « Les papes ont bien mal agi en nourrissant le feu de la « discorde en Italie et en se montrant toujours les premiers « à faire appel aux armes des Français et des Allemands ; « incapables d'être soldats, ils ont tout perdu. » — « Eh « bien! s'écria Canova, puisqu'il en est ainsi, que Votre Ma- « jesté ne laisse pas empirer nos maux: si Elle ne vient

« sans retard au secours de Rome, l'auguste métropole va « redevenir ce qu'elle fut au temps des papes d'Avignon. « Malgré l'immense quantité d'eau qui alimentait ses nom- « breuses fontaines, les aqueducs s'étant rompus, on vendit « l'eau du Tibre, et Rome ne fut plus qu'un désert. » — L'Empereur ne put dissimuler son émotion : « Pourquoi faut- « il donc qu'on me résiste ? s'écria-t-il avec force ; ne suis- « je donc pas le Souverain de la France, de l'Italie et des « deux tiers de l'Allemagne ? Je suis le successeur de Char- « lemagne: si les papes étaient comme les papes d'alors, « aujourd'hui tout serait arrangé .» 1

La conversation continua sur cette pente glissante, et Canova ne cessa de répondre à Napoléon, avec cet accent de vérité que n'a jamais compris une âme adulatrice et qui a fait dire à un philosophe italien :

Dove si pregia il vero e la virtù si onora Farlar puotè un Diogene ad Alessandro ancora.

Ce fut dans un de ces entretiens journaliers que Canova plaida les intérêts des arts en Italie et qu'il assura l'avenir de l'Académie de Saint-Luc. Après avoir exposé à Napoléon le glorieux passé de cet illustre corps, et puis les dures épreuves qu'il subissait alors, faute d'écoles pour l'enseignement et de ressources pour les créer : « Que Votre Ma- « jesté, s'écria-t-il, daigne se passer d'un chanteur et d'une « cantatrice de plus et qu'Elle dote l'Académie de Saint- « Luc ! » L'empereur sourit, et quelques jours après Canova recevait de M. de Menneval, secrétaire du cabinet de Napoléon, un billet ainsi conçu : « Je m'empresse de vous in- « former que Sa Majesté a bien voulu donner la décision « suivante sur les différentes demandes que vous lui avez « présentées:

« 1° L'Académie de Saint-Luc sera logée, avant le « premier décembre prochain, dans un bâtiment du Domaine, « à Rome;

« 2° Il lui est accordé un revenu de 100,000 francs,

Mémoires d'Antoine Canova. A. d'Esté.

« dont 25,000 francs seront destinés au service de l'Aca- « démie'et 75,000 aux réparations des monuments d'archi- « tecture antique;

« 3° Il est accordé un fonds de 300,000 francs, dont « 200,000 francs pour des fouilles d'objets d'antiquité, et « 100,000 francs pour encouragement aux artistes. — M. De- « non doit consulter le Prince de l'Académie pour l'emploi « de ces sommes.

« 4° La demande du Président de l'Académie de Flo- « rence, pour la conservation des fabriques renfermant des « objets d'art, est accordée.

« Telles sont les décisions rendues par Sa Majesté, les- « quelles vous seront notifiées par les autorités respectives. « En vous en donnant connaissance, je me trouve heureux « d'avoir l'occasion de vous renouveler l'hommage de la « considération particulière et de la haute estime que je « porte à un homme de votre mérite. — Fontainebleau, « 7 novembre 1810; — Menneval, secrétaire de S. M. I. R. »

Canova, au comble de la joie, remercia l'empereur et quitta Paris, emportant avec lui le décret officiel, daté du 6 octobre 1810. Entre temps, le général Miollis, gouverneur de Rome, recevait de Paris des instructions formelles pour accueillir favorablement tous les vœux de l'Académie. Il s'occupa, avant tout, du local destiné aux écoles, et son choix tomba sur le superbe palais de Venise et sur le palais impérial des Saints-Apôtres. Mais la Consulta ne permit pas que ces deux monuments fussent détachés des propriétés du Domaine : elle préféra assigner à l'Académie de Saint- Luc le couvent de YAra-Cœli, qui présentait le double avantage d'avoir à sa portée les Musées du Capitole et de se prêter aux aménagements requis pour les diverses écoles, qui n'attendaient que le décret impérial pour être ouvertes au public. Ce décret fut remis à la Consulte le 23 novembre 1810 ; Napoléon avait tenu scrupuleusement la promesse faite à Canova, qu'avant le 1er décembre l'Académie de Saint- Luc n'aurait rien à envier à l'Académie des Beaux-Arts de Milan. En voici la teneur:

« Article 1er. — Les écoles des Beaux-Arts dépendant

« de l'Académie de Saint-Luc seront composées de seize « chaires, dont six de première classe : deux de dessin pour « le nu ; deux de sculpture ; une d'architecture civile ; une « d'histoire, de mythologie et d'archéologie appliquée aux « arts. — Dix chaires de seconde classe : une de dessin « élémentaire appliqué aux arts mécaniques; une d'anato- « mie; une de géométrie et de perspective appliquée au « dessin; une de gravure sur pierre dure; une de gravure « sur cuivre ; une de gravure en médailles ; une d'archi- « tecture civile ; une d'architecture pratique ; une d'hydrau- « lique appliquée aux arts; une de dessin d'ornement. Il y « aura, en outre, trois adjoints: un adjoint au professeur « d'anatomie pour les modèles en cire; un second au pro- « fesseur de dessin pour les modèles d'ornement en plâtre ; « le troisième pour la gravure sur bois.

« Article 2. — Le traitement annuel des professeurs de « première classe sera de 1200 francs; celui des professeurs « de seconde classe de 800 francs, et celui des adjoints de « 500 francs. Chaque année, sur un rapport de l'Académie, « il leur sera alloué, sur les fonds de la ville de Rome, des « gratifications qui seront réglées par le Préfet.

« Article 3. — Sur la somme de 25,000 francs accordée « à l'Académie pour les dépenses extraordinaires, il sera « alloué une somme de 8300 francs à titre de fourniture « pour les écoles et de fonds pour les prix des concours.

« Article 4. — Lès professeurs seront présentés par « l'Académie de Saint-Luc et, sur l'avis du Maire, nommés « par le Préfet avec l'approbation de la Consulte.

« Article 5. — Un règlement particulier prescrira l'ordre « des études et la discipline des écoles.

« Article 6. — L'établissement aura un Directeur ina- « mo viole.

« Article 7. — L'ouverture des écoles est fixée au 2 dé- « cembre.

« Article 8. — Le Préfet de Rome est chargé de l'exé- « cution du présent décret qui sera publié dans le Bulletin. « Signés : Comte Miollis, gouverneur général ; de Gerando, « Janet, Dal Pozzo, et G. Balbe, secrétaire général.*

Canova, déjà Président de l1 Académie de Saint-Luc et nommé Directeur des nouvelles écoles, fit aussitôt le choix des professeurs qui devaient inaugurer si brillamment l'enseignement des beaux-arts. Nous trouvons à l'école de peinture : Gaspard Landi, Louis Agricola et André Pozzi ; — à l'école de sculpture : Albert Thorwaldsen et Maximilien Laboureur ; — à l'école d'architecture : Raphaël Stern et Virginio Bracci; — à l'école d'architecture élémentaire: Basile Mazzoli; — à l'école de mythologie et d'histoire: Antoine Guattani ; — à l'école d'anatomie : Joseph Del Medico ; — à l'école de géométrie, perspective et optique : Pierre Delicati. L'Académie de Saint-Luc était remontée à l'apogée de sa gloire.

Cependant, les biens domaniaux dont les revenus devaient assurer l'avenir des écoles académiques, n'étaient pas encore déterminés. Canova ne pouvait se contenter des fonds administrés par la Consulte : ces ressources purement aléatoires étaient trop sujettes aux oscillations politiques pour offrir une sérieuse garantie. Il voulut combler cette lacune et en écrivit à l'empereur, qui répondit par le décret suivant, daté de Saint-Cloud, le* 12 juin 1811 : « Napoléon, Empereur « des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération « du Rhin, médiateur de la Confédération helvétique, sur « le rapport de notre ministre des finances, nous avons dé- « crété et décrétons comme suit :

« Article 1er — En exécution de notre décret du 6 oc- « tobre 1810, sont assignés à la dotation de l'Académie de « Saint-Luc les maisons et revenus domaniaux du dépar- « tement de Rome, compris dans les deux états annexés « au présent décret, et produisant un revenu annuel de « 101,473 francs et 64 centimes. (Suit la désignation des « maisons et des titres de rente.)

« Article 2. — Les maisons et rentes comprises dans « les états susdits sont données à l'Académie avec franchise « d'hypothèque, et lui appartiendront à partir du 1er jan- « vier 1811. Tous revenus et arrérages, échus postérieure- « ment au premier janvier, appartiendront à l'Académie, à

« qui sera remis chaque titre de propriété relatif aux mai- « sons et rentes comprises dans la dotation.

« Article 3. — Nos ministres de l'intérieur et des fi- « nances, et notre Intendant général de la Couronne sont « chargés de l'exécution de ce décret. Signé: Napoléon; — « pour V Empereur, le Ministre secrétaire d'Etat: Comte « Daru. »

L'activité et le zèle de Canova, en ces circonstances, se montrèrent au-dessus de tout éloge. Le couvent de YAra- Cœli, qne la Consulte avait cru convenablement disposé pour servir de siège à cette Académie universelle des Beaux- Arts, ne répondait nullement au but qu'on s'était proposé : l'accès en était incommode, et un demi-million n'aurait pas suffi aux travaux de réparation purement indispensables. Il n'y avait plus, à Rome, d'autre local disponible que celui du collège de l'Apollinaire. L'Académie en fit la demande dans un rapport adressé au comte Daru, intendant général de la Couronne. Quelques mois après, Canova prenait possession de ce local, en vertu d'un décret impérial daté de Saint-Cloud, le 15 novembre 1811, et l'ouverture des écoles avait lieu le 12 mai 1812.

Rien ne troubla le progrès des études jusqu'au jour où, l'étoile de Napoléon s'étant éclipsée, la fortune vint abandonner les armes du Grand Conquérant. Pie VII avait quitté Fontainebleau et rentrait triomphalement dans ses Etats, sous la tutelle de Prohaska, colonel du régiment Radetzki, pendant que Joachim Murât envahissait les Etats pontificaux et que la capitulation du général Miollis livrait Rome aux armes napolitaines. Le gouvernement provisoire, — pendant lequel furent maintenues les dispositions décrétées par Napoléon en faveur de l'Académie, — précéda de deux mois à peine le retour de Pie VII dans sa capitale. L'Académie fut la première à fêter ce joyeux événement; mais, au point de vue de sa mission dans le domaine des arts, on ne saurait lui reprocher d'avoir regretté un instant un gouvernement dont elle avait été comblée de faveurs. Elle perdit, en effet, par la restitution de tous les biens domaniaux aux corporations religieuses qui en avaient été spoliées, non

seulement ses immenses ressources, mais encore le couvent de l'Apollinaire, dont la fondation avait eu pour objet exclusif l'éducation des séminaristes allemands. Ce fut une dure épreuve pour l'Académie de Saint-Luc. Elle dut transporter provisoirement ses écoles à Sainte-Martine, plus tard au rezde-chaussée du Collège Romain, et, enfin, dans un local assez mal approprié, occupé aujourd'hui par l'Institut Royal des Beaux-Arts.

Bien que ces déplacements successifs eussent légèrement enrayé la marche des études, celles-ci furent portées néanmoins à un degré de perfection qu'ont rarement atteint, partout ailleurs, les institutions de cette nature. L'excellence des écoles de beaux-arts dépend moins de l'aptitude des élèves qui les fréquentent que des personnalités marquantes qui occupent leurs chaires. Or, nous avons vu plus haut à quels hommes éminents Canova avait confié l'enseignement des arts, de la sculpture spécialement, qui fut, peut-être, mieux partagée que la peinture et l'architecture; car, à l'éloquence de Thonvaldsen, qui a illustré cette chaire, venaient se joindre les conseils pratiques du célèbre Canova.

Nous voudrions nous arrêter davantage dans ces écoles, où s'est formée une génération d'artistes, dont la plupart doivent à l'Académie de Saint-Luc la renommée qui s'attache aujourd'hui à leur nom ; mais nous avons hâte de rappeler la mission délicate confiée, en 1815, à ce grand corps académique, dans la personne de son Président perpétuel, quand le Saint-Siège voulut reprendre les objets d'art cédés à la France par le traité 'd'armistice du 26 juin 1796 et le traité de Tolentino du 19 février 1797 r.

1 Traité d'armistice signé à Bologne le 26 juin 1797. Art. 8. — Le Pape livrera a la République Française cent tableaux, bustes, vases ou statues, au choix des Commissaires qui seront envoyés à Rome, parmi lesquels seront notamment compris le buste de bronze de Junius Brutus et celui en marbre de Marcus Brutus, tous les deux placés au Capitole, et cinq cents manuscrits au choix des mêmes Commissaires.

Traité de Tolentino (19 février 1796). Art. 13. — L'art. 8 du traité d'armistice signé à Bologne, concernant les manuscrits et objets d'art, aura son exécution entière, et la plus prompte possible.

En France, on a vivement reproché à Canova de s'être porté l'avocat de cette cause et, aujourd'hui encore, ce n'est pas sans une expression de dédain que le nom du célèbre statuaire arrive sur quelques lèvres. D'aucuns même ont osé le taxer d'ingratitude, après les honneurs princiers dont il avait été comblé pendant son séjour à Paris.

Quelque peu favorablement que l'on juge cette regrettable négociation contre la foi d'un traité, comment celle-ci pourrait-elle tourner au préjudice du mérite intrinsèque de l'artiste médiateur? « Après tout, dit M. Viardot, Canova « était-il Français ou Italien? Les objets qu'il restituait à sa « patrie n'étaient -ils pas ceux que la force avait pris, que la « force reprenait? Et sa mission fût-elle à blâmer autant qu'elle « est à déplorer, en quoi peut-elle affaiblir le mérite de ses « œuvres? Soyons justes pour le talent comme pour la bra- « voure, même chez nos ennemis. »

Il n'y a donc pas à poursuivre d'un injuste ressentiment l'auguste mémoire de ce grand artiste pour le rôle de médiateur qui lui fut imposé dans la question de la restitution des manuscrits et objets d'art, mission que Canova n'accepta, toutefois, qu'à contre-cœur. Son Persêe avait remplacé le chef-d'œuvre capital du Vatican, Y Apollon, et partout, en Italie, poètes et beaux esprits avaient exalté l'artiste célèbre destiné à consoler Rome des pertes artistiques qu'avaient faites les Etats Pontificaux ; jaloux de sa gloire, il quitta Rome avec des sentiments qui firent supposer qu'il ne chercherait pas opiniâtrément à réussir dans des démarches ayant pour but de ramener des objets d'art à la place desquels il avait substitué ses ouvrages. En outre les rapports de la Curie Romaine avec Canova étaient alors froids et réservés, pour des préférences qu'on avait témoignées, au "Vatican, à d'autres artistes, et qui avaient blessé son amour-propre. Canova fut, enfin, un envoyé mécontent de ses mandataires.

Ce fut dans les premiers jours du mois d'août 1815 que Pie VII confia à Canova cette haute mission. « Allez, lui « dit ce vénérable pontife, allez remplir le devoir de prince « perpétuel de l'Académie de Saint-Luc. Rome dépose en-

« tre vos mains ses plus chères espérances. » Muni des lettres du pape qui devaient l'accréditer auprès de Louis XVIII en qualité de représentant du Saint-Siège, d'une lettre du Cardinal Consalvi à M. de Talleyrand et d'une supplique aux Puissances alliées où les vœux de l'Académie étaient exprimés avec une éloquence touchante, Canova partit pour Paris, où il arriva le 28 août. Des obstacles en apparence insurmontables et les difficultés les plus imprévues semblèrent compromettre aussitôt le succès de sa mission. Canova, étranger à la tactique diplomatique, en fut tout déconcerté. « Je viens d'ouvrir les négociations, écrivait-il à son ami « D'Esté; mais je doute fort de la réussite. Si j'avais vu « aussi clair qu'aujourd'hui dans cette affaire, je n'aurais « jamais entrepris ce voyage. Ce fameux traité (de Tolentino) « n'a jamais été reconnu invalide!.. » C'était, en effet, derrière ce traité que se retranchaient les ministres de Louis XVIII, comme il résulte de la lettre suivante, que le roi de France adressa au pape quelques jours après l'arrivée de Canova :

Très Saint-Père, j'ai reçu la lettre dont Votre Sainteté avait chargé le sculpteur Canova, et par laquelle vous réclamez les objets d'art transportés de Rome à Paris, en vertu des conventions faites avec votre prédécesseur. Dès l'année dernière, j'avais espéré que les raisons particulières qui me déterminèrent à refuser cette demande, faite et abandonnée par le Cardinal Consalvi, m'épargneraient le chagrin de la voir renouveler surtout dans les circonstances actuelles. Ce sont cependant ces mêmes circonstances que les conseillers de Votre Sainteté paraissent avoir jugées favorables. Ils ont sans doute oublié celles dont, avant mon retour en France, vous vous trouviez à portée, Très Saint-Père, de vous prévaloir avec une juste espérance de succès. Votre Sainteté connaît la puissance de l'exemple ; si la France poussa trop loin le droit de conquête, en l'étendant aux objets d'art et de science, ce fut peut-être uniquement pour imiter à la fois et Rome ancienne et Rome moderne. Paris partage aujourd'hui avec cette cité célèbre des trésors qui, quelque part qu'ils soient placés, doivent être considérés comme la propriété commune du monde civilisé. Ce partage est avantageux à l'Europe; les traités l'autorisent. Il est vrai que la France renonce à d'autres acquisitions du même genre, mais elles avaient été faites sans traité, par conséquent à un titre moins légitime,

et des armées nombreuses et irrésistibles sout venues les réclamer. En vous faisant connaître avec franchise, et la peine que m'a causée la mission du sculpteur Canova et les motifs qui m'empêchent de la favoriser, j'ai la confiance que Votre Sainteté, éclairée sur le véritable état de la question, préférera de me donner d'autres occasions de lui prouver mon désir de faire tout ce qui peut lui être agréable et de lui renouveler les assurances du respect filial avec lesquelles je suis Très Saint-Père,

Votre dévot fils, Louis.

Paris, le 20 septembre 1815.

Cette lettre provoqua au Vatican une vive inquiétude. Le pape, intimidé, eût voulu arrêter les négociations ; mais le cardinal Consalvi s'y opposa avec obstination. Suivant de nouvelles instructions qu'il reçut de Rome, Canova se tourna alors vers les Puissances alliées, qui n'hésitèrent pas à appuyer la résistance du Duc de Richelieu. « J'en- « tends que rien ne soit enlevé à la France sans le « consentement spontané du Roi », écrivait l'empereur de Russie, dans un Mémoire laissé aux alliés en quittant Paris pour aller passer une revue. Il n'en fallut pas davantage pour porter le dernier coup au découragement de Canova, qui écrivit à son ami : « Je n'ai rien obtenu et « je n'obtiendrai rien. Je suis si désolé, en pensant que je « devrai retourner à Rome les mains vides, que si vous « m'écriviez que tout mon atelier est devenu la proie des « flammes et qu'il ne me reste plus rien pour ma subsis- « tance, mon amertume ne serait rien à côté des angoisse ses que j'éprouve aujourd'hui. Si du moins je pouvais re- « venir avec Y Apollon et la Transfiguration ! ces deux « objets suffiraient seuls à sauver mon honneur 1. »

Canova avait épuisé en vain les considérations les plus éloquentes, dictées par son patriotisme et son amour pour les arts ; il ne lui restait plus qu'à attaquer de front le traité de ïolentino. C'est ce qu'il fit par une note diplomatique, dans laquelle il attribua un caractère de représailles à la

Mémoires de la vie de Canova, pag. 204.

campagne de l'armée d'Italie dans les Etats Pontificaux, pour l'hospitalité accordée par le Saint-Siège aux religieux émigrés, et pour l'accueil paternel que le Chef de l'Eglise n'avait pas cru devoir refuser aux Princesses royales. Il rappela les dures conditions du traité de Tolentino, la seconde invasion de armées républicaines dans les Etats de l'Eglise, sans la moindre cause légitime et contrairement à la foi du traité; l'occupation de Rome, les humiliations dont le pape fut agoni et, enfin, la déposition du pontife proclamée le 5 germinal, an VI, par le général Masséna et annoncée officiellement par le Directoire, dans le Moniteur du 24 germinal. Ce document, rédigé sur un Mémoire élaboré au Vatican, fit ressortir la violation du trait^de Tolentino par celui-là même qui l'avait imposé et gagna à la cause du Saint-Siège l'empereur François d'Autriche et le roi Frédéric- Guillaume de Prusse.

Sur ces entrefaites, Guillaume Hamilton, vice-secrétaire au conseil d'Etat britannique, ayant prié lord Castelreagh de considérer comme intérêt national la demande de Pie VII, le duc de Wellington, alors ministre de la Grande-Bretagne, envoya à la Cour des Tuileries une note, publiée par les Débats du 18 octobre 1815, qui appuyait énergiquement les droits de Rome. A cette pression officieuse de l'Angleterre vinrent enfin s'ajouter les vœux de l'opinion publique, qui se manifestèrent dans toute la presse, sous forme de brochures, dont la plus remarquable fut celle de M. Quatremère de Quincy, sous ce titre : Lettres sur le préjudice qu "occasionneraient aux arts et à la science le déplacement des monuments de ïart de VItalie et la spoliation de ses collections, galeries, musées, etc.

Canova put alors se flatter d'un premier succès. Les Puissances alliées avaient convenu qu'on en viendrait à une transaction, quand une circonstance imprévue vint précipiter la solution du différend. L'empereur d'Autriche, qui avait revendiqué les objets d'art de Parme et de Modène, en invoquant à son tour la violation de l'armistice, avait obtenu à huis-clos la restitution totale de ces objets, tandis que les Prussiens, en dehors de toute négociation, reprenaient de

force tout ce qui leur avait été enlevé. Canova se prévalut aussitôt de ce précédent et, après avoir démontré que le traité de Tolentino se trouvait dans des conditions identiques à celles de l'armistice de Parme, il finit par arracher aux alliés l'autorisation de retirer du Musée Royal de Paris tous les objets d'art, « tableaux, statues, bustes, groupes, « vases étrusques, etc., provenant des Etats Ecclésiastiques, « à l'époque de la Révolution. »

Comme il n'est pas sans intérêt de rappeler quels furent les trésors artistiques dont la France eut à déplorer la perte, nous reproduisons ci-après la note officielle rédigée à Paris, à mesure que Canova retirait ces objets d'art.

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