‹ L'Académie de Saint-Luc à RomeChapitre 6 sur 53 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Canova, son œuvre et sa manière. — Influence de ses ouvrages sur le go'it artistique à Rome. — Opposition des partisans de Bernini et de Battoni.

Avec Canova, nous retrouvons la statuaire italienne remontée sur les hauteurs du grand art et aux cîmes du Beau idéal. Comme Giotto et Mantegna, c'est au berceau, pour ainsi dire, que se révélèrent ses premiers instincts d'artiste, dans l'atelier rustique de son père, assez bon marbrier pour un paysan de Possagno. Là, au milieu des caresses d'un père qui l'adorait, il apprit à manier le ciseau, dans ses passetemps d'enfant désœuvré. Bientôt orphelin, le pauvre enfant se vit livré à la merci de l'humeur brutale de son grand-père, qui se chargea de lui pendant que sa mère passait à de nouvelles noces. Sous une pareille tutelle, tout semble faire présager que l'aïeul n'a sur son petit-fils d'autres vues que celles de former un bon tailleur de pierre pour conserver de grossiers clients. Mais à Canova était réservé un avenir plus brillant. Ses premiers essais de jeunesse avaient attiré sur lui l'attention d'un esprit intelligent qui eut à cœur de faire éclore les trésors artistiques qui

germaient sous cette blonde tête d'enfant. Canova fut confié aux soins d'un sculpteur de Venise, Joseph Bernardi, dont la médiocrité ne nous eût certes pas livré le nom, s'il n'avait eu l'honneur de guider les premiers pas du jeune statuaire dans la carrière des arts. Le maître était un de ces artistes qui ne donnaient à leurs œuvres que les formes conventionnelles, sous lesquelles la pensée artistique meurt en naissant, faute de sève pour se développer : l'élève, obéissant à son instinct naturel, détournait ses yeux, pour les porter vers les monuments anciens, et surtout vers les débris de l'art antique qui remontaient à Phidias.

A peine se fut-il rendu maître de son crayon, Canova s'éloigna de Venise en y laissant les deux ouvrages où s'était pleinement révélée la force de son talent : Orphée et Eurydice ; Dédale et Icare. Canova vint à Rome pour perfectionner ses études, qui ne lui paraissaient pas même ébauchées. Là, au milieu de tant de richesses inouïes, son génie, jusqu'alors assoupi dans la sphère étroite d'une cité qui n'avait plus que le souvenir de son glorieux passé artistique, se révéilla, et, après trois années de rapides progrès, il prit son vol, créant des œuvres immortelles avec une fécondité dont l'histoire des arts est impuissante à fournir un pareil exemple. Cependant, les débuts du jeune sculpteur furent pénibles: Canova était pauvre. Des pensées sublimes affluaient à son esprit, et il ne fallait qu'un peu de marbre pour en créer des chefs-d'œuvre. Mais le marbre destiné à la sculpture est une pierre précieuse, inaccessible à la bourse d'un artiste dont les moyens peuvent à peine suffire aux premières nécessités de la vie. En proie à cette dure perplexité, Canova, sous l'aiguillon du génie qui le tourmente, s'agite en vains efforts, semblable à un bouillant destrier qui, retenu par le mors, piétine sur place, tandis que la pointe de l'éperon s'enfonce brutalement dans ses flancs. Une main généreuse a, enfin, déposé un bloc de marbre dans l'atelier du jeune artiste. Le ciseau de Canova en fit aussitôt l'ouvrage le plus célèbre que nous ayons encore dans le monde des arts : nous avons nommé le groupe colossal de Thésée vainqueur du Minotaure. Ce chef-d'œuvre

fut la clef de sa gloire; les esprits mal prévenus courbèrent la tête et les artistes, qu'un amour-propre déplacé retenait encore entichés du maniérisme agonisant, ne purent retenir un cri d'admiration. Ce groupe est à Vienne, exposé dans un temple qu'on a construit tout exprès pour lui dans le Jardin du peuple, sur le modèle exact du temple de Thésée, à Athènes. En voici la description, à la fois critique et littéraire, due à la plume brillante de M. Viardot : « Coiffé d'un casque grec, et d'ailleurs entièrement nu, « Thésée lève sa massue, l'arme du compagnon d'Alcide, « pour achever le monstre qu'il vient d'abattre à ses pieds. « Cette pose a, peut-être, le défaut le plus ordinaire des « grandes compositions de Canova : elle est théâtrale. Mais « la statue entière forme une superbe académie où chaque « membre, chaque muscle indique parfaitement la force en « action. Toutefois, la plus belle partie du groupe me semble « le Minotaure, si l'on peut encore lui conserver ce nom « après que le statuaire, sacrifiant, à la beauté des formes, « la vérité historique, a fait du fils de Pasiphaé, non plus « un homme-taureau, mais un homme-cheval, le centaure l. « Son mouvement, sous la pression de Thésée, qui lui serre « le cou de la main gauche et l'estomac du genou, est le « plus énergique, le plus heureux qu'on puisse imaginer. « Sa tête, renversée jusque sur la croupe, qui essaie, par « un effort convulsif, de relever ce double corps ; sa poi- « trine haletante, ses jambes pliées et comme rompues sous « lui, ses bras exténués auxquels il ne reste que la force « de chercher un appui contre terre, tout cela forme un « ensemble admirable et rappelle ce fameux groupe antique « des Lutteurs, où le vainqueur est également surpassé par « le vaincu. Le marbre même, dans cette partie du vaste « groupe, a le grain plus mat, les veines plus belles. Comme

1 " Il serait possible, malgré le nom consacré de ce groupe fameux, " que le sculpteur eût voulu représenter, non Thésée tuant le Minotaure, " mais Thésée tuant le centaure Eurytion qui, aux noces de Pirithoûs, " avait enlevé la belle Hippodamie. C'est le sujet de l'un des plus pré" " cieux monochromes sur marbre que l'on ait trouvés a Pompéi et qu'ait " recueillis le Musée de Naples. „

« la force dans Thésée, la douleur est merveilleusement « rendue dans le Minotaure et l'on pourrait, cherchant une « occasion de critique, trouver une ressemblance très voi- « sine entre sa tête et celle de Laocoon. Thésée aussi, dans « ses traits où se peignent la colère et la fierté dédaigneuse, « offre de nouveau quelque rapport avec V Apollon pythien. « Peut-être l'artiste a-t-il voulu rendre ainsi une sorte d'hom- « mage aux deux grands chefs-d'œuvre que l'art grec, au « Vatican, lui avait offerts en modèle. J'ai remarqué une « légère circonstance qui prouve combien le jeune paysan « de Possagno avait su mettre à profit son éducation im- « provisée, pour étudier l'antiquité jusque dans les plus « petits détails archéologiques. Il a donné à son héros les « oreilles enflées des athlètes pancratiastes. C'est Thésée, « en effet, qui, devenu roi d'Athènes, institua les petites « Panathénées où se célébraient des jeux gymnastiques et « lui-même passe pour avoir pris souvent part à ces jeux, « comme tant d'autres hommes illustres de la Grèce, même « bien après les temps héroïques, comme Pythagore, Chry- « sippe et même le divin Platon. »

Néanmoins, ce groupe admirable fut l'objet de sévères critiques, parce que l'artiste, tout en étudiant la nature, avait guidé son ciseau sur les formes de la statuaire antique. « Pourquoi avez-vous changé de style, lui dit M. de la « Grève, alors Directeur de l'Académie de France, à Rome ? « — Vous allez-vous perdre. » M. de la Grève était un homme d'une rare intégrité, et son reproche sévère n'était nullement dicté par des sentiments inavouables ; mais il appartenait à l'école que Canova allait renverser par l'éloquence de son génie. Le groupe de Dédale et Icare, où Canova s'était appliqué de préférence à rendre la nature, était, à ses yeux, bien supérieur au groupe de Thésée.

Le mausolée de Clément XIV, dans l'église des Saints- Apôtres, suivit de près ce premier chef-d'œuvre de Canova. Celui-là venait de signaler l'ère du relèvement de la statuaire, celui-ci marqua précisément le passage triomphal d'une époque à l'autre, en bannissant les derniers vestiges du mauvais goût qui restait encore ancré dans les écoles.

Ce monument, où l'unité de l'invention le dispute à la simplicité de la composition, respire, en effet, cette suavité de goût qui fut le secret de la statuaire des plus beaux temps de la Grèce et de l'Italie. Trois figures seulement , mais l'expression en dit bien plus que les accents plaintifs d'une touchante élégie. Le Pontife, assis sur sa chaise gestatoire placée sur l'urne mortuaire, est représenté étendant sa main droite; attitude majestueuse qui rend si éloquemment ce triple sentiment qui est l'âme de la papauté: religion, protection et pouvoir sur les peuples. A droite, la Tempérance s'abandonne sur l'urne qui lui sert d'appui, pleurant la mort du pontife, tandis que la Mansuétude, que l'on voit à gauche, la tête penchée et laissant tomber ses bras sur ses genoux, est le miroir le plus fidèle de la douleur abattue, mais tempérée par une pieuse et humble résignation. Ces deux statues n'ont rien à envier à la Grèce, pour le dessin, la dignité du maintien, l'expression, les ondulations du torse, aussi bien que pour la finesse de la peau et l'ampleur des draperies. Sans doute, l'observateur intelligent, qui aura contemplé la Niobê de Florence, surprendra-t-il sur le visage de la Mansuétude une réminiscence de cette superbe statue qui, mieux encore que Laocoon, est l'expression même de la douleur morale ; mais cette imitation ne fut pas au préjudice de l'originalité : le Cid fut aussi une imitation, et Corneille en partagea la gloire avec Guillen de Castro. Ce monument, comme le groupe de Thésée, attira contre Canova d'acerbes critiques. Les architectes, qui avaient été jusqu'alors les arbitres et les tyrans de la sculpture, s'irritèrent de ce que le jeune sculpteur eût osé usurper leurs droits en créant lui-même les formes architectoniques qui devaient s'harmoniser avec la sculpture. Ne pouvant s'attaquer à l'ensemble, ils se jetèrent à tort et à travers sur les détails, les uns trouvant la porte du mausolée dans de fausses proportions, les autres n'admettant pas la forme circulaire de la base, et les plus grincheux taxant de grossière vieillerie la forme de la chaise gestatoire, que Canova avait, cependant, imitée de l'antique. Les sculpteurs firent écho aux architectes. A leurs yeux, la Tem-

pérance s'abandonnait avec trop de nonchalance, la Mansuétude n'était qu'une figure froide et sans expression, le pape Clément XIV un pontife dédaigneux. Nous concevons de pareilles critiques: on ne se laisse pas détrôner sans émettre un cri de protestation. Mais Canova, encouragé par les Gherard de Rossi, les Cicognara, les Milizia, etc., n'obéissant, d'ailleurs, qu'au génie qui l'éclairait, continua sa marche dans la voie qu'il s'était brillamment tracée.

Quelques années plus tard, il élevait, dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican, le mausolée plus fameux encore, dit monumento Rezzonico (Grégoire XIII). C'est un des ouvrages de Canova le plus connus dans les annales de la sculpture. Nous nous dispenserons de le décrire, en mentionnant toutefois les deux superbes lions qui symbolisent la force d'âme du pontife, et le Génie ailé que Canova désignait sous le nom poétique d' Ange de la mort. Ces sculptures, dont des milliers de copies ont parcouru l'Europe, sont, en effet, un prodige d'art. Les lions, surtout, sont rendus avec une vérité d'expression saisissante. Quant au Génie, c'est assurément le type le plus parfait qu'il soit possible de concevoir dans la sphère du Beau idéal. Il est regrettable qu'on ait cru devoir faire pour cette figure, — avec si peu d'intelligence, — ce que le pape Urbain VIII fit exécuter par Bernin sur la Justice du tombeau de Paul III l. Canova avait modelé son Génie entièrement nu. A ce propos, M. le comte de Beaufort, ministre des Pays-Bas près le Saint- Siège, demandait un jour à Antoine d'Esté, qui vécut dans la plus grande intimité avec le célèbre sculpteur vénitien : « Quel est celui qui a osé, d'une main sacrilège, cou- « vrir le Génie de Canova? » — « Un sculpteur médiocre, « répondit d'Esté, que la générosité de Canova a secouru « en 1821, en le tirant de la misère pour qu'il pût ter- « miner ses études. » — « Celui-là est non seulement une

1 Ce monument, ouvrage de Guillaume de la Porta, sous la direction de Michel-Ange, se trouve a gauche de la tribune et de la chaire de Saint-Pierre, au Vatican. La Justice, qui fait pendant à la Prudence» était d'abord presque nue : Bernin en drapa une partie en bronze, ainsi qu'on le voit aujourd'hui.

« grande bête, mais encore un ingrat. » D'Esté ajouta.- « Vous Vavez dit: maximum vitiorum signum est ingra- « titudo ; c'est une sentence de Quintilien. »

Ce Génie n'était cependant pas si choquant. Il faut remonter aux Grecs pour trouver un nu aussi pur que celui de Canova. On n'ignore pas, d'ailleurs, les principes que le célèbre sculpteur professait à cet égard. « Le nu, disait-il « à ses élèves, est divin, si toutefois l'artiste sait le mettre « en parfaite harmonie avec l'honnêteté. Le nu artistique « ne blesse la pudeur qu'en tant qu'il est créé pour rendre « un sentiment coupable ; mais quand il est pur et beau, il « nous détache du terre-à-terre et élève notre âme à la « contemplation des beautés divines. C'est ainsi que le nu « des Grecs n'a jamais fait naître un sentiment inavouable. » — On peut en dire autant des statues de Canova, sans en excepter les plus séduisantes, comme les Vénus, les Psyché , et les Grâces.

Passons à un autre monument sépulcral, encore plus important et que Vienne possède, dans l'église des Augustins : c'est le mausolée de Marie-Christine d'Autriche, femme d'Albert, de Saxe-Teschen, dernier gouverneur des Pays- Bas. « Dans une pyramide ouverte, forme des grandes sé- « pultures antiques, s'avance et descend un cortège funé- « raire. Précédée de jeunes filles en pleurs figurant l'In- « nocence et suivies de la Bienfaisance qui soutient un vieil- « lard, la Vertu, voilée, porte dans une urne les cendres de « la princesse. Au seuil de la porte, un Génie pleure, appuyé « sur un lion : c'est le symbole du mari, resté sur la terre. « Quoique un peu théâtral et même un peu païen, ce mau- « solée fastueux est un très bel ouvrage, de grand carac- « tère et de grand effet. Toutes ces figures se tiennent, « s'enchaînent, se groupent parfaitement : et plusieurs d'en- « tre elles, par exemple l'une des jeunes filles et le vieillard « soutenu par la Bienfaisance, seraient, isolées, d'excellentes « statues. En somme, le mausolée de Marie-Christine, plus « considérable qu'aucun autre monument de Canova, doit « recommander son nom à la postérité non moins que les « tombeaux qu'il a élevés dans la vaste coupole de la mé

« tropole catholique. » Nous ajouterons à cette description de M. Viardot, que le mérite de Canova fut d'autant plus grand qu'étaient plus ardues les difficultés à surmonter, en vue de créer tout un ensemble avec un cortège de figures disparates, qu'il fallait mettre ensuite en harmonie avec l'architecture.

Citons encore le tombeau d'Alfieri, à Florence, les monuments funéraires de Pie VI, celui de Jacques III Stuart, roi d'Angleterre, où l'on admire deux Génies en pleurs, qu'on peut considérer comme un des plus beaux bas-reliefs exécutés par ce grand maître, et, enfin, quelques cénotaphes vraiment remarquables.

Canova eut aussi l'insigne honneur de voir deux de ses ouvrages occuper une place au musée du Vatican, parmi les morceaux les plus précieux de la Grèce antique. Ce sont les lutteurs Damoxène et Greugas et la statue de Persêe. On a beaucoup critiqué ces deux lutteurs, parce qu'on a voulu les comparer au fameux groupe des Lutteurs de Florence. Ce rapprochement ne semble guère admissible. Canova, qui avait étudié cet ouvrage de Céphissodote, ne l'avait pas trouvé strictement conforme au récit de Pausanias l. Aussi fit-il deux athlètes de formes naturelles plutôt qu'idéales : ce qui explique l'attitude brutale des pugillateurs qu'on a toujours reprochée à cette sculpture. Au demeurant — et tout en tenant compte de cette critique, — l'ouvrage de Canova réunit toutes les qualités requises pour la perfection des formes et le travail d'exécution : précision du dessin, mouvement, expression, exactitude anatomique, rien n'y manque. La statue de Persêe leur est cependant supérieure. Canova l'avait exécutée pour un peintre de Milan: mais tel fut l'engouement de Pie VII pour cet ouvrage de sculpture, qu'il -ne permit pas qu'il passât la frontière des Etats Pontificaux, et il en fit l'acquisition pour remplacer V Apollon du Belvédère que le traité de Tolentino avait fait transporter à Paris. Le fils de Jupiter et de Danaë est représenté soulevant de sa main gauche la tête de Méduse, tan-

1 Pausanias (lib. VIII, cap. xl.)

dis que la main droite serre encore l'épée de diamant dont la pointe est recourbée en guise de serpette. Le caractère de cette sculpture tient un juste milieu entre le Mars et l' Apollon, avec lequel la figure a quelques traits de ressemblance, qu'on a reprochés à Canova. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait dans cet ouvrage une imitation servile des deux chefs-d'œuvre de l'art grec. L'attitude de Persée, le mouvement de la tête, des jambes, du torse, n'ont rien de commun avec eux et font de cette statue une œuvre purement originale. Quant à l'exécution, elle est d'une rare finesse et, soit pour la précision du dessin, dans les extrémités spécialement, soit pour l'élégance des lignes, aussi bien que pour le moelleux des contours, elle peut défier les critiques les plus sévères. La tête de Méduse est celle d'une femme jeune et jolie; ses serpents semblent même des tresses de cheveux rangés symétriquement, comme ceux des Assyriens. M. Viardot fait remarquer, au sujet de cette tête, « que pour se conformer aux idées des Grecs, et tout « en imitant la Méduse antique de Munich, Canova à su « donner à la sienne, avec la beauté physique, la laideur « morale, ce dédain glacial qui perce l'âme et peut donner « la mort. »

Canova fut tout aussi heureux dans ses figures de femme. « Luy si amoureux, si affolé de la beauté », pour nous servir d'une expression de Montaigne, pouvait-il les rendre autrement que gracieuses et séduisantes? Et, pour parler uniquement de celles que le génie de Possagno a ravies aux délices de l'Olympe, on peut dire que les Vénus, les Muses, les Psyché, les Grâces sont toutes mignonnes, délicates et charmantes. On a de Canova neuf Vénus dont la plus séduisante, celle du palais Pitti, à Florence, représente la Reine de la beauté au moment où, sortant du bain, elle essuie sa poitrine. Cette figure exhale un parfum si doux de pudeur, que nous lui préférerions le nom de Vénus pudique. Rome possède une autre Vénus, rivalisant de beauté avec celle du palais Pitti : c'est la Vénus Victrix, que possède la famille Borghèse. L'inspiration qui a guidé le ciseau de Canova est tout un chant d'amour : l'artiste aimait son

modèle, que cette statue ravissante nous présente sous les traits de la belle Pauline Borghèse, la plus gracieuse figure que la nature ait placée sous les yeux du célèbre statuaire. Cette Vénus, victorieuse de ses rivales, au concours du Mont Ida, réunit tous les charmes d'un beau corps mollement étendu sur un lit de repos. Viennent ensuite le groupe de Mars et Vénus, exécuté pour le Roi d'Angleterre, sculpture symbolisant la Paix et la Guerre, et qui présente un contraste de formes surprenant; — le groupe à' Adonis et de Vénus, où cette déesse s'abandonne à une voluptueuse coquetterie, pour retenir dans ses bras le fds de Cinyre et de Myrrha; — et, enfin, les amours d' 'Adonis et de Vénus, groupe séduisant qui n'a jamais été exécuté en marbre, bien que Canova l'ait modelé au début de sa vaste carrière. L'artiste se reprochait de n'avoir pas donné à son nu l'aimable pureté qu'il a si bien rendue dans ses autres oeuvres et, surtout, dans les Trois Grâces, groupe fameux que l'on voit aujourd'hui à Monaco et qui passe pour une des meilleures sculptures classiques de Canova.

Les Psychés du célèbre statuaire sont tout aussi remarquables. C'est d'abord la Psyché au papillon que Londres possède dans la Galerie de Lord Bluhdel; puis, V Amour et Psyché, dont le général Muret fit l'acquisition pour le palais de Compiègne; enfin, Zéphire enlevant Psyché endormie, pour la porter aux demeures mystérieures de l'Amour. Ce groupe charmant exécuté à Paris, où Canova avait été appelé pour modeler le portrait de Napoléon 1er et la statue do l'Impératrice, est le seul ouvrage d'un statuaire étranger qui ait mérité l'honneur de figurer parmi les sculptures françaises du Musée du Louvre. Ce fut à Paris également que Canova laissa la belle statue de la Madeleine repentante, si remarquable par la perfection avec laquelle le ciseau a rendu une beauté étiolée par les rigueurs d'une dure pénitence.

Nous n'avons fait que mentionner, pour ainsi dire, les créations le plus marquantes du grand sculpteur italien. Son œuvre est autrement considérable. On sait aujourd'hui que, en moins de trente ans, cent soixante-huit ouvrages

de sculpture sont sortis de l'atelier de Canova: 54 statues, 12 groupes, 14 cénotaphes, 7 statues colossales, 54 bustes, 2 groupes colossaux et 26 bas-reliefs.

Ajoutons que Canova, dans ses moments de loisir, aimait à s'asseoir devant le chevalet et qu'il sut promener sur la toile une brosse assez habile et délicate. Son premier tableau fut une Vénus. Antoine d'Esté rapporte, dans ses Mémoires, que Canova réussit à faire passer ce tableau pour une vieille toile, et que, l'ayant soumis à l'examen d'Etienne Tofanelli, peintre distingué et Académicien de Saint-Luc, celui-ci répondit: « Ce tableau est une peinture « originale; je le reconnais à une retouche visible sur une « main qui a changé de mouvement; le coloris appartient tout « entier à l'école vénitienne, mai s. les Vénitiens ne dessinent « pas ainsi: l'auteur est pour moi inconnu,... je ne le con- « nais pas. » L'Académie de "Venise porta sur cette toile un jugement identique.

Quelque temps après, Canova eut la pensée de faire le portrait de Giorgion 1. Le hasard lui fit lire, dans une page de Ridolfi, qu'il existait un superbe portrait de Giorgion par lui-même 2. La gravure lui fournit les traits du célèbre peintre: il n'y avait plus qu'à donner à la peinture le coloris de l'école vénitienne avec tous ses prodigieux effets de clair-obscur. Canova se mit à l'oeuvre et travailla, en cachette, sur un vieux bois du quinzième siècle représentant une mauvaise copie d'une Sainte Famille. Le portrait terminé, Canova mit dans son secret le sénateur Rezzonico, son ami, qui joua le rôle de compère avec la meilleure grâce possible. Ce dernier commença par annoncer aux amis de Canova qu'il attendait de Venise un portrait de Giorgion peint par luimême. La nouvelle fut un événement. Au jour convenu, le sénateur Rezzonico réunissait à sa table l'élite du monde artistique de Rome, entre autres la célèbre Angelica Kauffman, Hamilton, Volpato, Cadès, Cavallucci et Burri, habile restaurateur de tableaux. La caisse à peine ouverte, ce ne

1 Giorgio Barbarelli, de Castelfranco (1477-1511).

2 Ce portrait se trouve aujourd'hui à Munich.

fut qu'un cri : « C'est bien là Giorgion. Quelle peinture! quel « dessin ! quel bel effet de coloris ! » Burri fit néanmoins remarquer que l'œil droit n'était pas bien restauré, et Angelica Kauffman ajouta: « Je voudrais bien savoir restaurer « comme cela. » — Sur ces entrefaites, Canova se présente. On le prie d'émettre son appréciation artistique sur cette peinture, et Y auteur, avec un sang-froid imperturbable : « Je « ne suis pas peintre, dit-il; s'il s'agissait d'un marbre, je « parlerais; il me semble cependant que ce n'est point un « mauvais tableau... D'ailleurs, c'est à vous de le juger. » En définitive, le tableau du statuaire passa pour un portrait du Gros Georges peint par lui-même.

Tout autre que Canova eût pu dès lors élever des prétentions à la peinture, avec plus de droit que notre célèbre Ingres, dilettante de violon, qui estimait peu ses tableaux et n'aurait jamais pardonné à quiconque lui eût lancé l'épithète de mauvais râcleur. Canova resta dans sa sphère et ses tableaux ne furent que le fruit d'un agréable passetemps. On en compte vingt-quatre, parmi lesquels son portrait par lui-même, que possède le Musée de Florence, et la Descente de croix dont Canova fit présent à l'église de Possagno, assez belle peinture, appréciée par des critiques fort autorisés.

Tel fut Canova, ce petit paysan de Possagno, devenu un grand artiste, et si grand, dit Viardot, que personne, parmi les modernes, sans excepter Michel- Ange lui-même, n'a mieux rappelé les anciens par la beauté des formes, le charme et les délicatesses du ciseau.

Page 1