CLASSES PHYSIQUES
Anatomie.
M. Daubenton.
Pensionnaires.^ M. Tenon.
M. Portai.
Associés. . .
Chimie et métallurgie.
f M. Cadet.
Pensionnaires.] M. de Lavoisier.
( M. B au nié.
Associés.. . M.
Botanique et agriculture.
Pensionnaires.' M. Fougeroiix.
M. Gueltard.
M. Fougeroin M. Adanson.
Associés.. . . j M.
Histoire naturelle et minéralogie.
M. Desmarets.
Pensionnaires. I M. Sage.
M. l’abbé de Gua.
Associés ] M,
Sabatier.
Vicq d’Azir.
Broussonet.
Cornette.
Berlhollet.
de Fourcroy.
de Jussieu, de Lamarck'.
Desfontaines.
Darcet.
l’abbé Haüy.
l’abbé Tessier.
Académiciens libres.
M. le marquis de Montalembert.
M. Pingré.
M. le marquis de Cbabert..
M. le marquis Turgot.
M. Andouillé.
M. Dionis du Séjour.
M. Perronet.
M. Poissonnier.
M. Bory.
M. Mesnard de Cliouzy.
M. de Bartbez.
M. de Fourcroy de Bamecourt.
Associés vétérans.
M. Bouvart.
M. le comte de Lauraguais.
M. Demours.
MESMER ET L’ACADÉMIE
Associés étrangers.
M. le prince de Lœwensteiii.
M. de La Grange.
M. Franklin.
M. Bernoulli.
M. Bonnet.
M. Euler.
M. Priestley M. Hunter.
Associé géographe.
M. Buache.
Longtemps nous avons tenté de reconstituer la physionomie d’une séance académique au siècle dernier. Nos recherches avaient été vaines et nous avions renoncé à les poursuivre quand le hasard nous mit en présence d’un ouvrage de Mesmer, intitulé : Précis historique des faits relatifs au magnétisme animal jusques en avril 1781 (1); on trouve dans ce volume ce que nous avions inutilement cherché ailleurs.
Les relations de Mesmer avec l’Académie des sciences ont été courtes et sans éclat; on nous permettra d’en rappeler le début et les conclusions négatives. Cette digression nous fournira d’ailleurs l’occasion de reproduire une estampe fort rare et dont l’intérêt actuel n’échappera pas au lecteur.
Mesmer est né sur les bords du lac de Constance, à Itzmans:; en 173-4. Reçu docteur de la Faculté de médecine de Vienne en 1766, il publia dès cette époque un ouvrage relatif à V Influence des planètes sur le corps humain.
« Les corps célestes, disait-il, exercent, par la force qui produit leurs attractions mutuelles, une influence sur les corps animés, spécialement sur le système nerveux, par l’intermédiaire d’un fluide subtil qui pénètre tous les corps et qui remplit tout l’univers. »
Ce fut là le point de départ de la doctrine mal définie, dont il se fit l’ardent propagateur.
L’existence de Mesmer fut extraordinairement agitée. Esprit actif et "Cultive, il eut, dès son début, la satisfaction de grouper autour do lui d ardents défenseurs et d’appeler, sur ses expé-
(i) Par M. Mesmer, docteur en médecine de la Faculté de Vienne. Ouvrage traduit de l’allemand. A Londres et se vend à Liège et à Spa chez liollen, imprimeur-libraire, 1781, in-8. ’
riences, non pas, il est vrai, l’allention des savants qui se récusèrent, mais celle d’un public nombreux dont la crédulité servit singulièrement ses desseins.
Quoique la science ne fût point, û la fin du dix-buitième siècle, en possession des précieux moyens d’investigation dont elle dispose aujourd’hui, il n’est pas impossible cependant que Mesmer, éclairé par ses recherches, ait été véritablement convaincu de l’importance des phénomènes qui lui étaient révélés. On peut sans doute lui reprocher le caractère mystérieux qu’il leur imprimait; les pratiques bizarres auxquelles il se livrait dans le but de frapper l’imagination de ses malades; plus encore que tout cela, peut-être, l’amour immodéré des richesses auquel il sacrifia toute considération; mais il est équitable de reconnaître que, s’il n’en a pas exactement mesuré la portée, il a sûrement entrevu une partie des phénomènes hypnotiques si utilement étudiés de nos jours.
C’est seulement en 1775 que Mesmer publia le résultat de ses recherches sous le titre de : Lettre à un médecin étranger sur les cures magnétiques. Plus tard, en 1781, il prit soin de conserver, dans un ouvrage intitulé : Précis historique des faits relatifs au magnétisme animal, le souvenir des luttes qu’il eut à soutenir soit à Vienne, soit à Paris, avec les corps scientifiques auxquels il s’adressa.
« Le magnétisme animal, disait Mesmer dans le Précis historique, est un rapprochement de deux sciences connues : ['astronomie et la médecine. C’est moins une découverte nouvelle qu’une application de faits aperçus depuis longtemps, à des besoins sentis de tous les temps.
(.( Par cette expression magnétisme animal, je désigne donc une de ces opérations universelles' de la nature dont l’action, déterminée sur nos nerfs, offre à l’art un moyen universel de guérir et de préserver les hommes. »
Violemment attaqué, puis éconduit par les médecins viennois, Mesmer s’arma pour le combat et pensant trouver meilleur accueil en France, il v vint au mois de février 1778.
Jean-Baptiste Le Boy, alors directeur de l’Académie des sciences, fut l’un des premiers savants français qui assistèrent à ses expériences. 11 parut frappé de leurs résultats, et consentit û présenter l’auteur à l’illustre Compagnie. Mesmer raconte plaisamment la séance à laquelle il assista dans cette circonstance.
MESMER ET L’ACADÉMIE
... A mesure que les Académiciens arrivoient, il s’élablissoit des comités particuliers où se traitoient sans doute autant de questions savantes. Je supposais avec vraisemblance que, lorsque l’Assemblée serait assez nombreuse pour être réputée entière, l’attention, divisée jusqu’alors, se fixerait sur un seul objet. Je me trompais; chacun continua sa conversation ; et lorsque M. Le Roi voulut parler, il réclama inutilement une attention et un silence qu’on ne lui accorda pas. La persévérance dans cette demande fut même vertement relevée par un de ses confrères impatienté, qui l’assura positivement qu’on ne ferait ni l’un ni l’autre, en lui ajoutant qu’il étoit bien le maître de laisser le Mémoire qu’il lisait sur le Bureau, où pourrait en prendre communication qui voudrait. M. Le Roi ne fut pas plus heureux dans l’annonce d’une seconde nouveauté. Un second confrère le pria cavalièrement de passer à un sujet moins rebattu, par la raison péremptoire qu’on l’ennuyoit. Enfin, une troisième annonce fut brusquement taxée de charlatanerie par un troisième confrère, qui voulut bien suspendre sa conversation particulière tout exprès, pour donner cette décision réfléchie.
Heureusement, il n’avoit pas été question de moi en tout cela. Je perdis le fil de la séance, et réfléchissant sur l’espèce de vénération que j’avois toujours eue pour l’Académie des sciences de Paris, je conclus qu’il étoit essentiel pour certains objets de n’être vus qu’en perspective. Révérés de loin, qu’ils sont peu de chose vus de près.
M. Le Roi me tira de ma rêverie en m’annonçant qu’il alloit parler de moi. Je m’y opposai vivement, le priant de remettre la chose à un autre jour...
Cette inutile démarche ne rebuta point Mesmer. Le 22 août i778, il écrivait de Créteil, où il s’était retiré avec fluelques malades privilégiés, une lettre pressante dont il priait M. Le Roy de donner lecture à l’une des plus prochaines assemblées.
^ La lettre de Mesmer fut lue dans la séance du 29 août. Elle n’a pas laissé d’autre trace au procès-verbal de l’Académie, que les lignes qui suivent :
« M. Le Roy a lu une lettre de M. Marner, relative à son
animal. J’ai été chargé de lui répondre que l’Académie ne doit point .s’en mêler. »
^ En rédigeant le procès-verbal, la minute en fait foi, Condorcet avait écrit ; Mesmer et magnétisme animal, mais le copiste, que cette grosse question de mesmérisme laissait sans
doute fort indifférent, a traduit Mesmer par Marner. Le mot magnétisme ne lui étant probablement pas familier, il l’a laissé en blanc, confiant à plus expérimenté que lui le soin de le rétablir.
Les relations de Mesmer avec la Société royale de médecine de Paris furent autrement mouvementées. Il put un instant espérer atteindre le but si obstinément poursuivi par lui.
Quelques mois après son arrivée à Paris, Mesmer s’était lié avec d’Eslon, premier médecin du comte d’Artois. Vivement sollicité par les doctrines magnétiques, d’Eslon suivait le traitement des malades de Mesmer, lui en présentait de nouveaux, et rapidement converti, s’offrait bientôt à saisir la Société royale de médecine des expériences poursuivies sous ses yeux. Mesmer accepta avec empressement les propositions de ce généreux et imprudent ami. Dans l’assemblée générale du 18 septembre 1780, d’Eslon donna lecture à la Société, d’un Mémoire préparé et rédigé de concert avec Mesmer. L’effet de cette lecture fut absolument inattendu. A la suite d’un vote de la Compagnie, le nom de d’Eslon fut rayé du tableau des médecins de la Faculté, et les propositions de Mesmer furent rejetées sans plus ample examen.
Tout cela ne suffit point à décourager le tenace expérimentateur. Chose assez bizarre, la vogue dont ses exploits étaient entourés, devint d’autant plus vive, d’autant plus irrésistible, que les principales Sociétés savantes du pays, refusant de se prononcer, paraissaient, non sans quelque raison, proclamer le charlatanisme de l’auteur.
Pour la foule, Mesmer devint une sorte de martyr. Profitant habilement de la situation, il se fit, dans la plus haute société parisienne, de fanatiques partisans, qui créèrent en sa faveur un mouvement particulièrement favorable, avec lequel il fallut bientôt compter.
Louis XVI lui fit alors proposer une pension viagère de 20 000 livres, à laquelle il ajouta l’offre d’une maison pour y établir une clinique magnétique; mais le rusé Viennois refusa et préféra à cette solution l’organisation d’une souscription, qui, couverte bientôt par ses plus fervents adeptes, s’éleva rapidement à 340 000 livres. En acceptant celte combinaison, Mesmer s’engageait à la divulgation publique de sa doctrine et de ses procédés; cependant, le moment venu de satisfaire aux
MESMER ET L’ACADÉMIE Cl
engagements qu’il avait librement consentis, il se déroba, fit naître des discussions blessantes pour ses protecteurs, indignes de lui-même, et enfin lassa si bien ses souscripteurs, que cbacun d’eux se préoccupa de rentrer en possession des fonds qu’il avait étourdiment versés.
D’autres amis, riches et généreux, s’offrirent à lui venir en aide; il accepta leur secours, dissipa follement une partie des sommes qui lui étaient confiées, et voyant que son crédit baissait chaque jour, sentant que tout allait lui manquer, il se résolut à quitter la France et se rendit en Angleterre en 178i. C’est de de là qu’il rentra dans son pays, où il mourut oublié le 5 mars 1815.
Des nombreuses expériences que rapporte Mesmer, quelquesunes sont présentées avec art. Celle de M"' de Berlancourt, par exemple, mérite de fixer l’attention.
« M"' de Berlancourt, dit-il, m’avait été amenée, sous les auspices de M. d’Eslon, par M. Didier fils, que j’ai dit avoir été présent à mes expériences. Depuis cette époque, M"' de Berlancourt a suivi mes traitements. Bien ne ressemble moins aujourd’hui à la personne malheureuse que j’ai dépeinte. Elle voit, parle et agit avec une vivacité qui va quelquefois jusqu’à nous alarmer et qui même a pensé lui être funeste. Chérie de nous tous, je ne l’envisage plus que je ne sente le plaisir inexprimable d’avoir donné la vie (j’ose me servir de cette I expression), à l’objet qui en est le plus digne. Si leS' circon- I stances me permettent d’achever sa cure, je me croirai des droits à la reconnaissance de la société, pour lui avoir rendu une personne qui possède les qualités du cœur et de l’esprit au degré le plus éminent. Puisse ce très foible hommage me faire pardonner par les gens austères, la liberté i que je prends d’appeler en témoignage public une demoi-
I selle que sa délicatesse devoit peut-être préserver de cet éclat. »
M"' de Berlancourt était une jeune fille de vingt-deux ans, é atteinte d’une paralysie partielle. C’est à elle, sans aucun doute, ^ que se rapporte la caricature très curieuse et très rare que >(1 nous publions ici.
' Pourquoi le graveur lui a-t-il donné ce titre: Le doigt mai (jique? Mesmer l’explique lui-même. 11 rapporte en ellèt que, à ! l’issue de la séance de l’Académie des sciences, il se rendit
chez Le Roy, où, en présence de plusieurs personnes, M. A... voulut bien se prêter à ses expériences.
« J’olïris à ces Messieurs, dit Mesmer, une preuve que notre
Lo doigt magi(iuc ou le inagiiétismc animal. Simius semper simius,
organisation est sujette à des pôles, ainsi que je l’avais avancé. Ils y consentirent et, en conséquence, je priai M. A... de mettre un bandeau sur ses yeux. Cela l'ait, je lui passai les doigts sous
MESMER ET L’ACADÉMIE
les narines :i plusieurs reprises, et changeant alternativement la direction du pôle, je lui Taisais respirer une odeur de soufre ou je l’cn privais à volonté. Ce que je faisais pour l’odorat, je le faisais également pour le goût, à l’aide d’une tasse d’eau. »
Et plus loin ; « Lorsque, par exemple, je promène sous mon doigt une douleur fixe occasionnée par une incommodité quelconque; lorsqueje la porte à volonté du cerveau à l’estomac, de l’estomac au bas-ventre et réciproquement du ventre à l’estomac et de l’estomac au cerveau, il n’y a que la folie consommée ou la mauvaise foi la plus insigne qui puissent méconnaître l’auteur de sensations pareilles. »
Quelques années après ce que nous venons de rapporter, et sans qu’il nous soit possible de préciser davantage, l’ornementation de la salle de l’Académie subit de nombreuses modifications. Nous avons dit qu’à l’origine, l’unique œuvre d’art qui décorait cette salle était une toile d’Antoine Coypel représentant une Minerve tenant en mains un médaillon de Louis XIV. En 1787, cette toile était placée sur la cheminée ; à sa gauche se trouvaient, disposés sur des gaines, les bustes de Colbert, Marquer, d’Arcy, Nollet et Morand, à sa droite ceux du régent Philippe d’Orléans, Fontenelle, Réaumur, Maupertuis et d’Alembert.
Près des fenêtres à droite, ceux de Bernard de .Jussieu, Duhamel et La Peyronie. Le portrait peint du roi de Suède, qui avait assisté à deux des séances de l’Académie, en 1770 et en 1771, était placé entre les deux fenêtres, au-dessus du buste de Duhamel.
En face de la cheminée se trouvait une pendule à secondes dont le mouvement était dû à Bertrand ; à gauche de cette pendule étaient les bustes de Dominique Cassini, Gassini deThury etWinslow; à droite ceux de La Condamine, Descartes, le médaillon d’Euler, le portrait de Philippe de Lahîre, dessiné I par lui-mèrne et enfin Je portrait de Vaucanson, peint par Boze,
I dont l’Académie des sciences possède encore l’original (1).
I Entre ces deux derniers portraits, on pouvait remarquer une ! toile de petite dimension, offerte par Lavoisier dans la séance
(I) I.c médaillon d’Euler et le portrait de Vaucanson se trouvent en ce : moment dans le cabinet de M. J. liertrand, secrétaire perpétuel. Le por-
I trait de La llire est à l’observatoire de Paris.
et L’ACADÉMIE DES SCIENCES
du 11 mai 1782 et représentant la mort de l’abbé Chapped’Hauteroebe, en Sibérie.
La salle tout entière était éclairée par trois quinquets disposés en forme de lustres, ayant chacun six lampes ou foyers.
Peu de jours avant que l’Académie reçût le règlement de 1785, Louis XVI lui concédait un nouveau local situé dans le palais du Louvre, au-dessus de celui qu’elle y occupait déjà ; les belles collections qu’elle avait recueillies et dont nous aurons à parler plus loin, la riche bibliothèque qu’elle possédait, avaient rendu l’adjonction de ce logement indispensable.
L’ordonnance royale obtenue par l’Académie à cette occasion est ainsi conçue :
Brevet qui accorde à l'Académie royale des sciences la jouissance d'un appartement au Louvre, destiné au dépôt des machines soumises à l'examen de ladite Académie.
Aujourd’hui, 10 février 1785, le Roi étant à Versailles, considérant les avanta^s qui résulteront tant pour les travaux de son Académie royale des sciences, que pour l’encouragement des artistes et l’instruction publique, de ce que les machines que ladite Académie a déjà en sa possession, et celles qui seront à l’avenir soumises à son examen, soient réunies dans un dépôt où elles puissent être conservées dans un ordre convenable. Sa Majesté a bien voulu destiner à cet établissement, l’appartement occupé présentement au Louvre par le S. Coqueley de Cbaussepierre au-dessus des salles de ladite Académie, et dont il a volontairement consenti à faire l’abandon ainsi que le grenier qui est au-dessus dudit appartement; et, à cet effet. Sa Majesté a accordé et fait don à son Académie royale des sciences de la jouissance du dit appartement et grenier tel qu’il se poursuit et comporte, à condition de l’employer à un dépôt dans lequel seront réunies et conservées delnanière à pouvoir être exposées au public les machines qui ont été et seront à l’avenir soumises à l’examen de la d^® Académie et à la charge en outre qu’elle pourvoira de ses propres fonds à tous les frais qu’exigera le d. dépôt. Mande et ordonne Sa Majesté au S. baron de Champlost, gouverneur de son château du Louvre et à ses successeurs dans ladite charge, de mettre et installer l’Académie royale des sciences en jouissance du d‘ appartement et de la faire jouir du contenu au présent brevet que pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé de sa main et fait contresigner par moi conseiller secrétaire d’État et de ses commandements et finances.
Signé: LOUIS.
Signé : Le B"" de Biieteuil.
LA FIN DE L’ACADÉMIE
Ce n’est pas sans un lourd sacrifice que la Compagnie s’était assure la possession de ce local ; elle ne l’obtint qu’en payant au sieur Coqueley de Chaussepierrc qui en était le titulaire, une indemnité de quinze mille livres.
Vint la période révolutionnaire pendant laquelle les académies, souvent inquiétées, eurent à lutter pour leur existence. Outre ses travaux habituels, l’Académie des sciences s’occupait pourtant de donner satisfaction aux vœux exprimés par le Gouvernement. Son œuvre la plus considérable, pendant cette époque difficile et troublée, fut sans contredit l’élaboration du nouveau système de poids et mesures dont l’uniformité avait été ordonnée par la loi du 22 août 1790.
Consultée par les ministres sur toutes les questions à l’ordre du jour : Instruction publique, Finances, Marine, Guerre, Agriculture, l’Académie apportait à l’État le secours de ses lumières avec un dévouement et un zèle que les circonstances ont accrus. Malheureusement de graves dissentiments s’étaient produits dans son sein. On tenta, mais vainement, d’enrayer le mal, les séances ne jouissaient plus du calme d’autrefois.
On trouve, en effet, au procès-verbal de la réunion du 25 août 1792, la note suivante ;
M. Fourcroy annonce à l’Académie que la Société de médecine a rayé de sa liste plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires. Il propose à l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres connus par leur incivisme et qu’en conséquence lecture soit faite de la liste de l’Académie pour prononcer leur radiation. Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure aucun de ses membres, qu’elle ne doit point prendre connaissance de leur conduite et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique occupation; que d’ailleurs l’Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation à l’Académie, elle exercera le droit qu elle seule peut avoir de rayer de la liste de l’Académie les membres qu’elle jugera devoir en être exclus.
M. fourcroy a invoqué l’exécution du règlement relatif aux académiciens absens plus de deux mois, sans congé. Lecture laite du règlement, il a été remarqué qu il ne s’étendoit que sur les pensionnaires et (lue son exécution n’appartenait point à l’Académie. Les
différents avis ayant été longtemps discutés, ou a arreté délinitive- E. Mai.ndko.x. r
ment que la lecture de la liste de l’Académie et la délibération sur le parti à prendre relativement à la susdite motion seraient remises à la séance prochaine.
Le 29 août, un membre demandait la parole sur la délibération à l’ordre du jour. Il rappel lait qu’anciennement et de tout temps, l’Académie uniquement occupée de l’objet de son institution : du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en référer au ministre avec lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime particulier. Le même membre s’étonnait que dans un moment où le ministre de l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, méritait plus que jamais la confiance de l’Académie, elle n’en usât pas envers lui comme elle le faisait autrefois envers ses prédécesseurs.
Il demandait donc de charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur l’objet proposé à la délibération, tandis qu’elle se livrerait comme de coutume à des occupations plus intéressantes.
Cet avis réunit la majorité des suffrages. Cousin fut prié de vouloir bien se joindre aux officiers de l’Académie.
L’affaire en resta là, mais, on le voit, la situation était grave. Une accalmie s’étant produite, l’Académie des sciences sollicita l’autorisation d’élire aux places vacantes dans son sein. Elle obtint cette autorisation par le décret suivant, qui lui parvint avec une lettre qui fait trop d’honneur à Lakanal pour que nous n’ayons point le désir de la reproduire ici :
Extrait du procès -verbal de la Convention nationale du 17 mai 1793, Van II de la République française.
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d’instruction publique, décrète ce qui suit :
La Convention nationale, dérogeant à la loi du. . . , autorise provisoirement l’Académie des sciences de Paris à nommer aux places vacantes dans son sein.
Visé par l’inspecteur des procès-verbaux.
Signé : Joseph Beekeu.
Collationné à l’original par nous secrétaires de la Convention, le 17 mai 1793, l’an second de la République française.
Signé : Claude Fauciiet, S'° ;
Duprat,
POULLAIN GrANDPREY.
LA FIN DE L’ACADÉMIE 07
Paris, le 17 mai, Pan 2*.
Citoyen, je devais me rendre moi-même à l’Académie pour lui porter le décret qui l’autorise à nommer aux places vacantes dans son sein. Cet acte de déférence pour la première des Sociétés savantes de l’Europe aurait honoré ma jeunesse.
Des devoirs fâcheux me forcent de renoncer à la plus douce des jouissances de mon âme. J’espère que les deux rapports que j’ai encore â faire pour l’Académie n’éprouveront pas, dans le sein de la Convention, autant de difficultés qu’en a essuyées celui que j’ai fait adopter ce matin. Mais quelque peine qu’il faille me donner pour assurer aux hommes qui composent cette société célèbre, la jouissance de ses droits, je braverai tout avec courage; rien ne me paraîtra pénible â exécuter sous les ordres et sous les yeux de l’Académie.
Je suis avec le plus profond respect, votre concitoyen.
Signé : Lakanal.
P. S. — J’aurai l’honneur de vous observer que le mot provisoirement, inséré dans le décret, est purement de forme et employé dans tous les décrets relatifs â l’Instruction nationale, parce qu’on n’a rien statué de définitif â cet égard. Ainsi l’Académie a la plus grande latitude et la plus grande sûreté pour toutes les nominations qu’elle va faire, jusqu’à l’organisation entière de l’Instruction publique.
Mais l’Académie était condamnée quoique les dévouements ne lui fissent point défaut. Emportée par la tourmente, elle disparaissait à la suite de la promulgation de la loi du 8 août 1793, dont le texte suit :
Loi portant suppression de toutes les Académies et sociétés littéraires patentées et dotées par la nation.
Article I®’’. — Toutes les Académies et sociétés littéraires patentées et dotées par la nation sont supprimées.
Article IL — Les jardins botaniques et autres, les cabinets, muséum, bibliothèques et autres monuments des sciences et des arts attachés aux Académies et sociétés supprimées sont mis sous la surveillance des autorités constituées, jusqu’à ce qu’il en ait été disposé par les décrets sur l’organisation de l’Instruction publique.
Le mercredi 7 août, la veille du jour où cette loi était promulguée, l’Académie avait tenu, au Louvre, sans qu’elle pût d’ailleurs le pressentir, sa dernière séance. Trente-trois mem- I bres figurent sur la leuille de présence; on nous jiermettra de
L’ACADÉMIK DES SCIENCES
placer leurs noms ici. Ce sont: Le Monnier, Cadet, Bossut, Desmarets, Cousin, Adanson, Demours, Jeaurat, Desfontaines, Darcet, Messier, Lamarck, Baume, Ilaüy, Bory, Pingre, Buaclie, Berthollet, Lagrange, Yicq d’Azir, Monge, Cassini, Tliouin’ Legendre, Sabatier, Daubenton, Lhéritier, Lalande, Poissonnier, Borda, Le Boy, Lavoisier et Portai.
Ce jour-là, l’Académie entendit la lecture d’un rapport de Cassini relatif à un mémoire de Michel Le François La Lande sur le mouvement propre des étoiles, et se sépara au milieu de vives préoccupations.
Deux jours plus lard, le 9 août, il y eut une nouvelle réunion, mais celle-ci n eut pas et ne pouvait plus avoir le caractère d’une assemblée olticielle; il ne fut point, en conséquence, dressé de feuille de présence et les noms des académiciens qui y assistèrent sont restés inconnus.
A la suite de cette séance, Lavoisier adressait, le 10 août, au nom de l’Académie, à Lakanal, président du Comité de l’instruction publique, la lettre suivante qu’on ne lira pas sans émotion :
Citoyens Représentants,
Les membres de l’Académie des sciences se sont réunis liier vendredi comme à l’ordinaire, au Louvre, dans la salle où ils ont coutume de s’assembler.
La séance a été ouverte par la lecture du procès-verbal de l’assemblée précédente ; après quoi plusieurs des membres de l’Académie se sont empressés de mettre sur le Bureau les mémoires qu’ils ont rédigés sur plusieurs parties importantes des science.s et qui sont destinés à former le recueil qu’elle doit publier pour 1793. Gliacun tenait à honneur de contribuer pour sa part à ce dernier effort de l’Académie expirante et de retenir une place dans le dernier volume, qui est le 1-45% que l’Académie a publié depuis 16üG, époque de son établissement.
La transcription du titre de ces mémoires sur le plumitif ayant été achevée à la suite de la séance du 7, le Président a annoncé que, d’après le décret qui avait été rendu la veille par la Convention, il ne croyait pas que l’Académie püt prolonger davantage ses séances. Quelques membres ont représenté que le décret qui supprimait l’Académie ne lui étant point officiellement connu, rien ne s’opposait à ce qu’elle continuât de s’assembler. Cependant pour donner une nouvelle preuve de sa soumission aux Loix, l’assemblée a été rompue et le Président a quitté sa place. '
LA FIN DE L’ACADÉMIE
Alors, les membres de la ci-devant Académie des sciences se sont formés naturellement en un club, en une société libre, dont les premiers regards se sont portés sur les grands objets dont l’Académie des sciences avait été chargée parla Convention. 11 a été observé que l’Académie se trouvant dépositaire d’effets précieux et ayant des comptes à rendre à la Nation sous divers rapports, il ne serait pas sans inconvénient qu’elle se séparât brusquement et sans aucune précaution. Les membres présens ont donc proposé de se réunir fraternellement et individuellement en club libre et populaire pour s’occuper de ce qui concerne les sciences et pour attendre que la Convention Ini communique ses intentions définitives sur les opérations dont l’Académie a été chargée. Cette première assemblée a été indiquée en conséquence à mercredi prochain.
Nons espérons, citoyens représentants, que la Convention ne verra dans ces dispositions qu’un nouveau témoignage du zèle dont l’Académie a donné tant de preuves, et qu’elle trouvera bon que provisoirement ces réunions fraternelles se tiennent dans le lieu ordinaire des séances de l’Académie, au moins Jusqu’à ce que les membres de ce nouveau club ayent trouvé un autre local. Si le Comité d’instruction publique trouvait dans cette réunion le plus léger inconvénient, il nous rendrait service en nous en prévenant avant mercredi.
Le Trésorier de la ci-devant Académie des Sciences.
Signé : Lavoisier.
P. S. — Le parti que les membres de la ci-devant Académie des sciences ont pris de s’assembler en club, paraît avoir d’autant moins d’inconvéniens que le citoyen Grégoire, rapporteur du Comité, a assisté lui-même jeudi, immédiatement après que le décret a été rendu, à la séance de la Société d’agricnlture et qu’il l’a engagée à indiquer sa séance à huitaine. Ce genre de réunion est d’ailleurs consacré et autorisé par la Déclaration des Droits et par la Constitution.
Deux jours après, le 12 août, sans tenir compte de cette prière, la Convention rendait un décret ordonnant l’apposition des scellés sur les portes des appartements occupés par les Académies. Ici encore intervint une seconde fois l’autorité bienfaisante et éclairée de Lakanal. 11 lit rapporter ce décret et lui en substitua un autre, conçu dans les termes suivants :
Du 14 août 1793.
La Convention nationale, oui le rapportée son Comité d’instruction publique, décrète que les membres de la ci-devant Académie
(les sciences conlinueront de s’assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont été et qui pourront leur être renvoyés par la Convention nationale;
En conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur les registres, papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront levés et les attributions annuelles faites aux savants (jui la composaient leur seront payés comme par le passé, et ce jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné.
Signé : Lakanal, Rapporteur.
Trois jours plus tard, ce décret était rapporté à son tour, et les .scellés étaient apposés sur toutes les salles et sur tous les cabinets de l’Académie.
On a peu de renseignements précis sur les derniers jours de l’Académie des sciences; nous trouvons cependant, dans une note manuscrite de Ch. Messier, intitulée : Notice de mes comètes, appartenant aux Archives de l’Observatoire de Paris, les observations qui suivent; il nous a paru bon de les reproduire en leur conservant la forme originale que l’auteur leur a donnée :
Un an avant sa suppression, dit Messier, en parlant de l’Académie, les assemblées étaient devenues un peu tumultueuses par de nouveaux changements, des réformes, etc. L’on apprit que des gens malintentionnés qui se portaient partout, menaçaient l’Académie. Le 12 mars 1793, l’on ôta les bustes de la salle. Le samedi 27 juillet, jour d’assemblée, on ne trouva plus dans la salle, ni tapisseries, ni tableaux ; les murs absolument nuds et des ouvriers étoient occupés à ôter des plafonds tous les signes de la royauté. Sur le rapport du citoyen Grégoire, un décret fut rendu le 8 août, qui supprime les Académies. Le samedi 17, les membres de l’Académie se rendirent encore au Louvre pour tenir séance, le décret de suppression n’ayant pas été signifié et Lakanal ayant fait excepter V Académie des sciences (1), ils trouvèrent que les scellés avoient été mis à 5 heures du matin sur la porte d’entrée et ailleurs; nous restâmes dans le corridor environ une heure.
« Ainsi finit l’Académie et la réunion de ses membres. »
(1) L es mots soulignés ont été ajoutés au manuscrit de Messier par Jérôme Lalande.