‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 30 sur 47 · MALESHERBES. — NICOLAI · texte numérisé non relu

MALESHERBES. — NICOLAI

Victimes Baillv, Condorcet, Chamfort, certes! et s'ils avaient eux-mêmes provoqué, excité, conduit la Révolution, s'ils avaient de leurs propres mains dressé l'échafaud, l'expiation avait été effroyable : Bailly, pour qui l'on rétablit la torture ; Condorcet, que refuse de sauver celle qu'il a aimée et qui a paru le lui rendre: Chamfort, ce perpétuel raté qui, après avoir raté sa vie, raté ses pièces, raté ses œuvres, rate même sa mort. Mais, s'il est possible que certains de ces hommes inspirent de la pitié, si le stoïcisme de l'un d'eux ne manque point de grandeur, aucun n'émeut la sympathie et l'admiration. Ils soutirent la loi qu'eux-mêmes ont faite et, s'ils sont emportés par les flots, c'est qu'ils ont de leurs mains travaillé à rompre les digues. Condorcet et Chamfort disposent de leur vie et ces égalitaifes refusent l'égalité devant le supplice. Chamfort, lorsqu'il taillade son corps et que, de ses mains maladroites, il ouvre de tous côtés des blessures dont aucune n'est mortelle, n'est point, comme les chrétiens des premiers âges, en proie à la folie du martyre, mais à une terreur de la prison qui le rend insensé. Ces deux suicides, où l'on a voulu trouver

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quelque chose de romain, n'ont rien de particulièrement grandiose, en ces temps où la mort familière heurte à toutes les portes et trouve également disposés à la suivre les vieillards et les jeunes filles, les matrones chargées d'années et les jeunes hommes dont le cœur s'ouvre à l'amour et dont les yeux rient à la vie. Tous, gravement, sans pousser un cri, sans verser une larme, se lèvent quand « le messager des ombres » a appelé leur nom et ils le suivent. Ce courage de mourir est si commun qu'on note les exceptions comme des cas surprenants. L'échafaud réhabilité est devenu l'autel des holocaustes et la honte, semble-t-il, n'est plus d'y monter, mais de s'y soustraire.

Les deux hommes dont il reste à parler, pour achever le lugubre défilé des victimes de l'Académie française, ont subi jusqu'au bout la rigueur de leur destinée : le premier est un vieillard chargé de jours, d'honneurs et de vertus : « Guillaume Lamoignon-Malesherbes, âgé de soixante- douze ans, natif de Paris, y demeurant, ci-devant président à la ci-devant cour des Aides de ladite ville, exministre d'État. «Ainsi s'exprime Fouquier-Tinville.

Il eût pu ajouter ci-devant membre de la ci-devant Académie française. Au temps où, en abolissant l'œuvre que son grand-père avait eu tant de peine à accomplir, Louis XVI sacrifiait la monarchie à

une éphémère popularité, les Encyclopédistes étaient arrivés au pouvoir avec Turgot et Malesherbes ; par Devaines, le premier connu i s de Turgot, Mlle de Lespinasse, qui menait l'Académie, mena aussi le ministère ; il fut tout entier aux genoux de Voltaire. Les Encyclopédistes ne pouvaient manquer de témoigner leur reconnaissance à celui dont Grimm a pu écrire : « Si la liberté de penser a l'ait quelques progrès en France, elle le doit surtout à la sagesse adroite de son administration tant qu'il fut à la tète de la librairie : sans lui, l'Encyclopédie n'eût vraisemblablement jamais osé paraître. »

Aussi, à la mort de Dupré-de-Saint-Maur, « par une admiration extraordinaire des hautes qualités de M. de Malesherbes, l'Académie, dit Bacbaumont, a arrêté de le recevoir et de l'inviter à venir prendre place dans son sein ». Les registres, comme de juste, ne font pas mention de cette unanimité; ils portent à l'ordinaire que, le jeudi 12 janvier 177 -"» . la Compagnie étant assemblée au nombre de vingthuit académiciens... on a été au scrutin et la pluralité des suffrages a été pour M. de Lamoignon de Malesherbes, à qui le scrutin des boules a été également favorable. M. Pévêque de Senlis, qui partait pour Versailles, s'est chargé de rendre compte de l'élection au Roi sur la prière de MM. les Officiers. » Le samedi 14 janvier, l'Académie apprenait que le choix de M. deMalhesherbes avaitété approuvé par le Roi et, le 16 février, le nouvel élu venait prendre séance et faire son discours de remercie-

ments auquel M. l'abbé de Radouvilliers répondit.

Faut-il rappeler la lettre que Malesberbes avait écrite à M. de Voltaire « avec tous les sentiments dus au plus grand homme de son siècle » : elle est surprenante de platitude et elle eût dû en vérité îïiériter au protégé de Voltaire, au protecteur de Rousseau, quelque peu de faveur près des maîtres de la Révolution, mais Malesberbes était d'abord, et il voulut être uniquement devant le tribunal révolutionnaire, le « défenseur officieux de celui qui a régné sous le nom de Louis XVI ». Et cela suffit à sa mort.

Aussi, lorsqu'il comparut avec sa fille Mme Lepeletier de Rosambo, dont le mari avait été guillotiné deux jours auparavant, la marquise de Chateaubriand, née Rosambo, et le mari de celle-ci, ce fut la défense de Louis XVI qui fournit à Fouquier-Tinville les chefs d'accusation : « Lamoignon-Malesherbes, dit-il, présente tous les caractères d'un conspirateur et d'un contre-révolutionnaire. Les écrits trouvés chez cet ex-magistrat prouvent qu'il ne cessait de s'occuper de ramener l'ancien ordre des choses, qu'il était le centre autour duquel se réunissaient les conspirateurs qui viennent d'être frappés du glaive de la loi. La correspondance prouve qu'il ne s'est proposé et n'a été accepté pour le défenseur de Capet que par l'effet d'une intrigue ourdie dans le cabinet de Pitt, avec les parents de Malesberbes, émigrés à Londres: et que, dans ce rôle, il n'a été que l'agent de tous les

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contre-révolutionnaires soudoyés par le despote d'Angleterre ; enfin, les lettres trouvées dans ses papiers prouvent qu'il entretenait des correspondances avec les ennemis de l'Etat et notamment avec le milord Richemont, ses enfants émigrés à qui il faisait passer des fonds et dont il a facilité le retour sur le territoire français. »

Ainsi, cette lettre que Malesherbes écrivit, au président de la Convention, le 13 décembre 1792, a été « ourdie dans le cabinet de Pitt ». Il la faut rappeler : « J'ai, disait-il, été appelé par deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde ; je lui dois le môme service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. » Et quant aux pièces qui, selon Fouquier, établissent sa complicité avec les émigrés, ce sont, dit Wallon, « des lettres d'une de ses filles, sortie de France et qui, à la date du 7 octobre 1792, vient d'y rentrer et lui écrit de Boulogne : « Enfin,, me voici arrivée à très bon port, mon père ! » la copie d'une lettre de La Luzerne (sans signature) qui, à la date du 22 avril 1793, annonce l'intention d'aller en pays neutre, à Venise ou plus au nord; et une lettre qui lui annonce (5 novembre) qu'on a trouvé aux arcbives l'acte de baptême de Robespierre. » On dit qu'après avoir lu son acte d'accusation, Malesberbes dit : « Encore, si cela avait le sens commun ? »

Avec lui étaient accusés, pour les mêmes crimes, sa fille, sa petite-fille et son petit-gendre ; mais aussi trois Constituants, d'Eprémesnil,Le Chapelier et Thouret, puis la vicomtesse de Rochechouart- Pontville, la duchesse du Châtelet, la duchesse de Choiseul, la princesse Luhomirska et François Hell, ex-noble, chevalier de l'Empire romain, ancien grand bailly de Landger, syndic de la noblesse de la Haute-Alsace, puis procureur et syndic du Tiers- État à l'Assemblée générale de la province d'Alsace, et, enfin, député à la Législative. Il était fort lié avec Malesherbes, dont la sœur, Mme de Sénozau, était l'une des copropriétaires du bailliage de Landger et il l'avait constamment assistée de ses avis, et de son dévouement.

Cela fut bref : « Sur la déclaration du jury portant : qu'il est constant qu'il a existé, depuis 1789, des complots contre la liberté, la sûreté, la souveraineté du peuple, par suite desquels le tyran, ses agents, ses complices et tous les ennemis du peuple, ont tenté, par l'abus de l'autorité, par la corruption, par la guerre intérieure et extérieure, par les trahisons, les violences, les assassinats, les secours fournis en hommes et argent aux ennemis du dehors et du dedans, par des correspondances criminelles et des intelligences entretenues avec eux, et par tous les moyens possibles, de dissoudre la représentation nationale, de rétablir le despotisme et tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple », six femmes, cinq vieillards et un clerc

de notaire appelé comme témoin et transformé tout de suite en accusé, furent condamnés à la peine de mort. Malesherbes, sortant du Palais, les mains liées derrière le dos, pour gagner la charrette, butta sur une pierre. « Voilà qui est d'un fâcheux augure, dit-il à son voisin ; à ma place, un Romain serait rentré. » On le fit périr le dernier et il vit mourir sa petite-fille d'abord, sa fille ensuite ; il y avait là un raffinement dans le supplice, et c'était pour celui qui avait aboli la torture.

C'était le 22 avril 1794, sept jours après Chamfort et comme cette mort diffère de la sienne, dixsept-jours après Condorcet, et comme les amis de l'un, tels que Hell, sont peu pareils à ceux de l'autre, tels que les Suard !

M. de Nicolaï, premier président de la Chambre des Comptes, avait été élu, en remplacement du marquis de Chastellux, le 18 décembre 1788, le même jour où le duc d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avait été appelé à succéder à M. le maréchal duc de Richelieu. Aimar-Charles-Marie de Nicolaï, appelé à succéder dans cette grande charge à ses pères, qui la tenaient depuis 1506, de mâle en mâle et d'ordinaire par ordre de primogéniture, ne l'avait reçue que sur la renonciation de son frère aîné, appelé le marquis de Nicolaï, qui avait d'abord pris le parti des armes, puis avait été premier président

du Grand conseil de 1776 à 1788, et qui fut condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, le 28 avril 1794; il avait acquis une réputation par ses discours et ses remontrances, mais on ne saurait nier que sa qualité ne lui avait pas nui et, avant sa réception, une petite pièce de vers avait couru qui n'était pas trop méchante et qui fournit la composition et les titres des 193 membres de la chambre des Comptes à la veille du jour où elle allait disparaître.

Au cercle Académique, en dépit des méchants Avec éclat je suis sûr de paraître, A mes ordres toujours j'ai douze présidents, Pourm'enseigner, au moins quarante maîtres, Pour m'instruire soixante correcteurs, Pour m'applaudir, quatre-vingts auditeurs.

M. de Nicolaï avait été reçu le 12 mars 1789, par M. de Rulhière ; ce fut F avant-dernière réception. Arrêté au milieu de l'année 1793, il avait été incarcéré au Luxembourg- ; il fut compris dans cette conspiration des prisons par quoi le Comité de Salut public — il faut entendre là-dessus Fouquier — renouvela, sous une forme qu'il prétendit légaliser, les massacres de Septembre. L'arrêté du 17 messidor ne laisse aucun doute sur la complicité des membres du Comité. On commença par le Luxembourg, où l'on prétendait trouver des complices de la conspiration Dillon ! Étrange conspiration, mais qui n'était qu'un jeu d'enfants près de celle-ci, où

l'on impliqua cent cinquante-sept personnes qui, la plupart, ne s'étaient jamais vues avant d'être enfermées dans la même prison et qui, à présent, ne se connaissaient pas davantage. Le jugement avait été rédigé, transcrit et signé par les juges avant qu'on pût savoir si les accusés, tous ainsi condamnés à mort, comparaîtraient. Au dernier moment, Fouquier recula devant la lourdeur de la tâche ; on divisa les cent cinquante-sept en trois fournées : la première, de soixante accusés, comprenait «Aimar- Charles-Marie Nicolaï père, quarante-sept ans, ex-noble et premier président de la chambre des Comptes » : il était suffisamment signalé comme contre-révolutionnaire par son origine. La mort ! Le surlendemain, 9 juillet, dans une seconde fournée de cinquante, son fils : « Aimar-Marie-Léon Nicolaï fils, vingt-quatre ans, ex-noble, sans état. » Le surlendemain, 10 juillet, on en tua encore quarante-six.

Peut-être, par là, la fin de la Terreur fut-elle avancée; certains membres du Comité de Salut public avaient insisté pour que la grande journée des cent cinquante-six fut partagée en trois actes : « Ne voyez-vous pas, avaient-ils dit à Fouquier, que vous allez vous attirer l'aversion du peuple par cette boucherie ?

La Boucherie en trois parties n'était pas moins une boucherie, et il y eut encore des morts pour dix-sept jours.

Il a prononcé le mot lui aussi, celui qui va périr : André Chénier, et sa gloire manque à l'Académie ; car c'est en vain qu'on a cru tuer celle-ci, elle revivra dès que la France revivra.

C'est l'affaire de huit années.

L'imbécile contrefaçon qu'on improvisa pour remplacer l'ouvrage des siècles, ne saurait avoir ni avenir, ni durée, pas plus qu'elle n'a de prestige ou de gloire : elle est une arme de guerre qu'on a cru forger contre le passé et pour laquelle on a si étrangement combiné les métaux et compliqué la trempe qu'elle se brisera au premier choc.

L'Académie, sous l'accidentel pseudonyme de Deuxième classe de l'Institut national, revivra en l'an XI, toute pareille à celle qu'on prétendit abolir ; elle en reprendra les usages; elle en rétablira la tradition; elle en suivra les règles. Après Richelieu et Louis XIV ses fondateurs, elle revendiquera comme son rénovateur Bonaparte Premier consul.

Ainsi a-t-il mis son contreseing au bas même des actes qu'il n'avait point rédigés, mais dont il avait soigné la transcription et qu'il avait adaptés à l'humeur des âges nouveaux. Ainsi, lorsqu'on reprendra quelque jour peut-être l'étude du Cartulaire de l'Académie, ouvrira-t-on les pages nouvelles en y inscrivant le nom glorieux de Napoléon par qui l'on ferme celles-ci.

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