‹ L'Académie impériale de musique; de 1645 à 1855Chapitre 5 sur 12 · BALS PARÉS DONNÉS AU PROFIT DES INDIGENTS · texte numérisé non relu

BALS PARÉS DONNÉS AU PROFIT DES INDIGENTS

1830, 15 février 116,645 fr. 45 c.

1831, 22 janvier 143,475

1832, 27 janvier 106,463

Monteleon et Porto-Carrero , complices de Cellamare , furent arrêtés à Poitiers , et leurs papiers saisis mirent au jour la conjuration d'Espagne, conduite par Alberoni et la duchesse du Maine. Le courrier porteur de ces dépêches arriva chez l'abbé Dubois précisément à l'heure où le régent entrait à l'Opéra. Dubois attendit la fin du spectacle pour lui parler de la capture que l'on avait faite. Tout autre prince aurait été pressé de s'éclaircir; mais c'était l'instant précieux du souper, et rien ne l'emportait là dessus. C'est dans le couloir de sa loge qu'il entendit légèrement et vaguement un mot du rapport de Dubois. Le lendemain matin , la tête appesantie par le vin, comme à son

ordinaire , il fit encore peu d'attention aux détails où Dubois voulut entrer; et soit mépris, soit paresse ou bien indifférence, il le chargea de suivre cette affaire. La confiance aveugle et la négligence de ce prince, en cette occasion, furent incompréhensibles, dit Saint-Simon. L'une et l'autre rendirent l'abbé Dubois le maître unique de la conviction , de l'absolution des coupables. 1718.

Le dimanche, 8 mars 1722, le roi donne un bal magnifique, aux Tuileries, dans la salle des Machines. Cent cinquante musiciens y jouaient. Le feu d'artifice tiré sur le quai Malaquais, devant l'hôtel du duc d'Ossuna, embassadeur d'Espagne, était superbe; celui des Tuileries ne brilla pas du tout, on le trouva pitoyable. — La différence tient à ce que les officiers du roi qui se mêlent des fêtes veulent toujours friponnerf dit E. J. F. Barbier, en son Journal historique.

Un voleur insigne, un escroc , le prince de Carignan, obtient de Louis XV la direction suprême de l'Académie royale de Musique; il en est l'inspecteur général en 1731.

Francine quitte définitivement la direction de ce théâtre en 1728; sa pension de retraite est réglée à 18,000 livres. Il est remplacé par le compositeur Destouches , qui cède bientôt ses droits au sieur Gruer. Celui-ci prend possession, en 1731, d'un privilège nouveau qui devait durer trente années et qu'un arrêt du conseil-d'état révoqua le 30 novembre suivant. Eugène de Thuret, capitaine au régiment de Picardie , obtint la jouissance des vingt-neuf années qui restaient à courir. Gruer avait acheté la direction au prix de 300,000 livres, versées pour acquitter une partie des dettes de l'Opéra, seules dettes que l'on avait oublié de payer lorsque tout le monde se libérait à peu de frais au moyen des billets de Law. Le Carignan garda-t-il cet argent pour son compte? je ne puis l'affirmer. Il est certain pourtant que ces dettes ne furent point payées. Mais pourquoi Gruer fut-il si lot renvoyé de l'Opéra , pourquoi ne lui a-t-on pas laissé le temps de se ruiner aussi, quand son privilège de trente ans lui présentait une si belle chance? Les registres de l'Académie se taisent sur ce point; les historiens de ce théâtre n'en disent pas davan-

tage, les chroniques sur l'art musical observent le même silence, t et pourtant je vous révélerai la cause de la destitution de Gruer. D'autres annales doivent être consultées ; et, si Ton veut avoir une série de faits complète sur notre Académie de Musique , il faut avoir recours aux archives du Châtelet et du conseil-d'état. Gruer était fort riche et donnait d'excellents diners ; le talent de son cuisinier avait déjà rendu ses festins fashionables, quand la présence des virtuoses chantantes et dansantes de l'Opéra vint leur donner un attrait plus puissant encore. Trouver un essaim de femmes charmantes aux lieux où la bonne chère versait tous ses trésors aux dilettantes , c'était délicieux , ravissant. Les seigneurs arrivèrent en foule chez l'heureux Gruer, qui chaque jour inventait quelque surprise piquante pour mériter les applaudissements de sa brillante assemblée. Son imagination féconde l'avait servi d'autres fois d'une façon merveilleuse; il voulut aller plus loin encore. Un jour, au moment où la joyeuse bande entonnait à grand chœur un hymne à Bacchus , au bruit des verres et de l'explosion des bouteilles ficelées en Champagne, Gruer se lève et demande la parole pour un fait de la plus haute importance. L'intérêt qu'inspirait l'ingénieux orateur commande le silence; on l'écoute, il commence une harangue fort bien tournée et conclut en invitant les dames de la compagnie à faire] la plus singulière des exhibitions. iLes hommes se lèvent, applaudissent comme des furieux, les femmes se regardent, s'interrogent des yeux et restent sur leurs sièges. L'orateur s'adresse alors] à M"*^ Pélissier et Petitpas, à M.^^^ de Camargo l'ainée, à la Constitution (1), comme représentant le chant et la danse, et les

exhorte vivement à montrer le bon exemple. Les arguments

pleins de force, le charme du discours de Gruer, l'empire qu'un directeur a toujours sur ses académiciennes, obtinrent un succès complet.

(1) M"'' Duval du Tillet ainée, ainsi nommée parce qu'elle était fille de Cornelio Bcntivoglio, nonce du pape, grand promoteur de la Constitution du clergé. M"* Duval du Tillet cadette, par opposition, avait été nommée le Bref. Ces danseuses n'avaient pas d'autre nom dans le monde.

C'est à i'hotel de l'Académie, le 15 juin 1731 h deux heures après midi, que cette bizarre scène d'intérieur eut lieu. Comme les fenêtres étaient ouvertes à cause de la chaleur, elle eut pour témoins le peuple des ouvriers occupés à leurs travaux ordinaires. Je ne puis en donner icj quel'exorde, le prélude; une ronde échevelée la termina. Ceux qui l'exécutaient avaient d'autant plus de liberté dans leurs ébats de toute espèce, qu'ils ne craignaient en aucune manière de chiffonner leurs costumes.

Le roi Louis XV s'était beaucoup amusé de cette facétie, que ses favoris lui contèrent à son petit lever. Il eût volontiers payé fort cher son billet pour assister à des représentations subséquentes. MaisGruer avait deux associés : Le Comte de Saint-Gilles et le président Lebeuf, avec lesquels il était en fort mauvaise intelligence. Le Comte le dénonça ; l'espièglerie du diner révélée à l'autorité devint une arme redoutable dont il se servit pour enlever le privilège à Gruer. En le dépossédant , il le sauva de la ruine qui le menaçait. Un privilège de trente ans ! quelle fortune pouvait résister à cette épreuve? Dix mois suffirent à Le Comte pour épuiser les sommes qu'il avait consacrées à la prospérité de son académie.

M"'' Mariette, danseuse, que l'on nommait la Princesse à cause de la faveur particulière dont le Carignan l'honorait, demandait à Le Comte, à Lebeuf, une double gratification qu'ils ne devaient point, et qu'ils refusèrent. Ces directeurs furent brutalement destitués, exilés même par lettres de cachet. On n'offensait pas impunément la princesse Mariette. 1732.

Des gastronomes érudits, viveurs d'une santé brillante, dont la mémoire est d'une irréprochable fidélité, vous conteront qu'ils ont vu servir sur la table d'un des nombreux successeurs de Gruer, une jeune, jolie et très mignonne sirène, pêchée dans la mer de Gascogne.

Desinit in piscem mulier formosa supernê.

Moitié fille et moitié poisson , monstre d'une beauté ravissante, voilé par un collier de peiies en corail, et cachant les replis tortueux de sa jambe de serpent dans des touffes de persil avec art

disposées. Relevé de potage à nul autre second, surtout dont les plus nobles tables sont rarement couvertes. Ce gibier maritime d'une espèce nouvelle mit en défaut l'adresse de l'écuyer tranchant. Il paraît que le monstre n'était pas cuit à point. Grâce! |i grâce I dit-il en joignant ses petites mains avec une séduction jusqu'alors inconnue à l'Opéra. Sa voix enchanteresse attendrit les estomacs les plus cruels, les appétits les plus barbares; et, comme la truelle d'argent refusait de l'entamer, on le rendit aux flots qui l'avaient apporté.

A la plus belle taille, à la plus jolie figure, M^''' Pélissier réunissait une expression touchante , un son de voix enchanteur. Grâce aux libéralités fabuleuses du juif Dulis (Lopez), crésus portug-hollandais , M^'" Pélissier était la plus riche des actrices de Paris.

Après la mort de M"^ Lecouvreur, en 1730, on vendit les costumes, les joyaux de cette grande tragédienne. M"^ Pélissier en fit l'acquisition en bloc au prix de quarante mille écus ; elle se hâta de montrer au public sa nouvelle et scintillante garde-robe, et les parures assortissantes , en faisant , chaque jour, endosser un nouveau costume au personnage de la Folie , qu'elle représentait dans le Carnaval et la Folie, opéra-ballet de La Motte etj Destouches, remis en scène pour la quatrième fois. Sans quitter] sa marotte et ses grelots, dame Folie parut tour à tour avec les habits de Jocaste, de Mariamne, de Zénobie, de Chimène, d( Roxane, de Pauline, deCéhmène, d'Agathe ou d'Elvire, à h grande satisfaction du public émerveillé, palpitant de joie, ébloui par 00,000 écus de diamants, que cette gracieuse et brillante Folie étalait, secouait tous les soirs avec ses grelots. Il est vrai que l'Israélite Dulis avait eu la faiblesse de prêter à la dame de ses pensées la meilleure part de ces diamants afin d'assurer et tripler le succès de l'exhibition projetée; mais comme l'adroite princesse ne les rendit pas, je puis les ranger parmi ses efi'ets.

La revue diatonique des costumes de M^'* Pélissier produisit une infinité d'excellentes recettes; et nul ne s'avisa de réclamer contre une aussi burlesque fantaisie.

Le juif eut recours aux tribunaux. L'affaire allait bon train,

lorsqu'il fut obligé de partir pour la Haye. Une facétie de F. Francœur, musicien , avait déjà troublé l'union des deux associés pour le commerce de la galanterie assaisonnée de diamants. Brûlant de se venger d'une dépositaire doublement infidèle, Dulis envoie un serviteur, avec mission de lacérer, navrer le trop séduisant visage de M''** Pélissier, au moyen du vitriol, et de faire administrer libéralement une volée de coups de bâton à Francœur. Cet émissaire (Aline dit Joinville) ne savait point écrire; il dicta sa correspondance, et le scribe public en devina le sens mystérieux. Le complot fut éventé , Joinville fut pris et roué vif le 9 mai 1731. Dulis, qui devait subir la même peine, le jour de cette exécution, à l'heure où l'on brisait son efiigie en place de Grève, l'Israélite contumace donnait une fête superbe à la Haye , pour célébrer celle qu'on lui faisait à Paris. Les couplets suivants furent adressés à la virtuose galante :

Pélissier, Marseille a des chaînes Bien moins funestes que les tiennes !

Sous tes fers on est accablé, Sans que jamais rien tranquillise : Quand on les porte on est volé ; On est roué quand on les brise.

Admirez combien l'on estime Le coup d'archet plus que la rime I Que Voltaire soit assommé, Thémis se tait, la cour s'en joue :

Que Francœur ne soit qu'alarmé.

Le seul complot mène à la roue.

Voltaire n'avait que faire de ce souvenir ; on le mit à la Bastille en 1726 , pour avoir fait appeler en duel le lâche Rohan- Chabot, qui l'avait payé de ses vers en coups de bâton.

Vous parler de l'opulence et des folles prodigalités de M"'' Pélissier, de M"'' Deschamps, simple figurante, m'engagerait dans un récit féerique, vous ne me croiriez pas, et je serais trop sensible à ce déni de confiance. Gourmandes à l'excès, elles ne touchaient point aux mets qui n'étaient plus dans leur primeur; quand le plat de petits pois était au dessous de soixante francs,

elles voulaient qu'on leur en servît , pour les repousser avec dédain. M"^ Pélissier passait la moitié de sa vie aux théâtres de la foire. Elle avait l'orgueil de faire une pension au directeur des | marionnettes, afin qu'il lui donnât deux représentations par jour. Lekain et Gilles, Bellecourt et Cassandre, le tragédien et le bateleur, recevaient en même temps de ses mains des cadeaux tels qu'une reine aurait pu les offrir. Elle encaissait et dévorait des monts d'or. Les Anglais abondaient à Paris, la paix était signée, et ces insulaires versaient leurs trésors à nos virtuoses avec une générosité vraiment fabuleuse.

Les appointements de M"*^ Pélissier s'étaient élevés pi'ogressivement jusqu'à la somme, alors exorbitante, de 4,000 livres, plus 100 livres de pain et vin.

M"^ Deschamps devait se contenter de 400 livres sans pain et vin. Ce pain, ce vin, demandent une explication que je vais donner au lecteur.

Les chanteurs et les symphonistes de la musique du roi recevaient, en sus de leurs appointements , du pain, du vin. et de notables morceaux de viande, à six bonnes fêtes de l'année; ce qui les rendait commensaux du palais. Les jours de la Saint- Louis et de la Saint-Martin, on leur donnait du pain et du vin à discrétion , la viande étant supprimée parce que ces fêtes pouvaient arriver sur un jour d'abstinence. Vendredi, chair ne mangeras , est un précepte que ces virtuoses observaient rigoureusement, pourvu qu'on leur accordât les moyens et la permission de s'enivrer : ils savaient user largement de cette licence.

Le pain, le vin, reçus en tiature depuis plusieurs siècles, furent évalués en 1700 , et chaque musicien reçut en argent une somme représentant les frais de ces fournitures. Les parties prenantes sollicitèrent cette conversion avec instance, la somme d'argent pouvait être augmentée , et se changer en gratification proportionnée aux services rendus par chacune d'elles; tandis que leur appétit devait seul mesurer les quantités accordées en comestibles. Vers la fin du xviir siècle on appliqua ce supplément de traitement aux bougies que les premiers sujets voulurent avoir dans leurs loges et cabinets, l'administration ne four-

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. Vt

nissant que des chandelles. Dès lors la somme allouée pour /)am et vin prit le nom de feux,

M"'' Journet, prima donna du théâtre de Lyon, vint débuter^ en 1706, dans le prologue û'Alceste, et fut bientôt en possession du premier rôle. On admira la beauté de sa voix , la noblesse de sa figure et de son action. — Elle avait un air de douceur, et quelque chose de si intéressant, de si touchant dans la physionomie, qu'elle tirait des larmes aux spectateurs dans les rôles tendres, surtout dans celui d'Iphigénie. Jamais on n'a vu des grâces si nobles; l'action de sa voix était parfaite; ses yeux charmants allaient, s'unissant aux deux plus beaux bras du monde, porter au cœur l'expression de tout ce qu'elle avait h peindre. » Elle se retire en 1720.

Une autre Lyonnaise, Marie Antier, paraît, en 1711, à l'Opéra; le succès qu'elle obtient ne la satisfait point, elle prend dés leçons de Marthe Le Rochois, et les amateurs retrouvent en M"® Antier cette Armide qu'ils avaient perdue depuis la retraite de leur virtuose favorite, M^'^ Antier était fort belle et devint une excellente actrice. En 1712, elle représentait la Gloire dans le prologue d'Arm^rfe, quand le maréchal de Villars vint à l'Opéra, quelques jours après la bataille de Denain; la Gloire eut à peine chanté son récitatif qu'elle s'empressa d'offrir sa couronne au général français. L'enthousiasme fut grand. Cet à-propos heureux valut à l'actrice une superbe tabatière à diamants.

Deux illustrations de notre ancien Opéra se montrent dans cette première époque. M"^ Le Maure fait son début, le 20 juin 1724, par le rôle de la bergère Céphise, dans l'Europe galante; et le sieur de Chassé, seigneur du Ponceau, qui, le 28 avril 1728, s'était essayé dans Bellérophon, en représentant Amisodar, obtint les honneurs d'un rôle nouveau, d'un rôle capital, en jouant celui de Jephté, dans l'opéra de ce nom, en 1732. Ces virtuoses appartiennent à la seconde époque de l'Académie; je me bornerai donc à signaler l'apparition de deux astres qui doivent briller ensuite de l'éclat le plus vif sur ce théâtre.

Le fameux ténor Muraire s'était fait connaître en 1717, et la gentille Pélissier, qui se distinguait dans le genre léger et gracieux , celle dont les succès marchèrent de front avec les triomphes de M"' Le Maure, fit son entrée en 1728 à l'Opéra. Voltaire, dans un seul vers, caractérise les avantages, les moyens de plaire des deux actrices qui charmaient alors les amateurs :

Pélissier par son art, Le Maure par sa voix.

Le Maure (Catherine-Nicole), était née à Paris, le 3 août 1703. Un organe admirable, une manière de chanter imposante, un trille naturel et brillant, tels étaient les avantages de M"'' Le Maure. Petite et mal faite, elle avait une noblesse incroyable sur le théâtre , et se pénétrait de ce qu'elle avait à dire à tel point, qu'elle arrachait des larmes aux spectateurs les plus froids; elle les animait^ les transportait. Quoiqu'elle ne fût ni spirituelle ni jolie, elle produisait les impressions les plus vives. Il faut croire à la réalité d'un talent admiré par une nation toute entière , et qui mérite de pareils éloges des musiciens de son époque. Sans doute on ignorait encore chez nous l'art du chant; mais une voix puissante et pleine de charme, un beau trille, don précieux, et surtout un accent pathétique, sont des qualités essentielles pour émouvoir dans tous les temps, quels que soient les défauts de la vocalisation.

Exilé pour quelques fredaines à-n-Avignon, Muraire y laissa de grands souvenirs. Les anciens parmi les amateurs de Cavaillon , d'Avignon me parlaient avec enthousiame de sa brillante exécution de VAmen du Dixit Dominus de Lalande. L'ut aigu de VAmen était l'épée de chevet des hautes-contre ; il fallait nécessairement l'attaquer en voix de poitrine, le tenir ferme, subir cette dangereuse épreuve, et vaincre ou mourir sur la brèche. Les connaisseurs ne portaient leur jugement à l'égard d'une haute-contre que lorsqu'elle avait affronté ce récit éclatant et difficile. Cet ut d'autrefois n'était pourtant que le si bémol d'aujourd'hui, à cause des variations subies par le diapason depuis un siècle.

Parmi les acteurs placés au second rang , je citerai Dun fils,

Jacier, Le Mire, Grenet, Cochereau, Tribou, Mantienne, Dubourg, Dautrep, M"" Tulou, Lambert^ Charlard, Mignier, Souris, Tettelette, Milon, Pasquier, Constance.

On est surpris de voir figurer les artistes de l'orchestre en costume de théâtre sur la scène de l'Opéra ; ces musiciens devenaient acteurs au besoin pour donner une vérité parfaite aux personnages. A la reprise d'Isis, en 1717, les sieurs Labarre et Bernier, harnachés en Muses , représentaient Érato, Euterpe, sonnant de la flûte en duo; les sieurs Rebel et Francœur, accoutrés de la même façon , jouaient du violon pour montrer l'habileté de Terpsichore et de Polymnie dans l'art de conduire l'archet et de perler un trille. Les groupes de faunes et de bergers, courant après les nymphes des bois et les bergères du vallon, musiciens rustiques, faisant retentir les échos d'alentour des sons de la flûte bocagère ou de la musette de Poitou , s'échappaient de l'orchestre pour endosser la casaque de peau de bouc, chausser les bottes au pied fourchu du satyre, sans oublier la têtière à cornes; d'autres symphonistes s'habillaient en bergers galants.

Blondy, neveu de Beauchamps, Feuillet, Desaix, Balon, Baudiery-Laval et son fds Michel-Jean ; M"^' de Subligny et Prévost, dont j'ai déjà parlé; M"^^ Guyot, Carville et Le Breton, brillaient au commencement du siècle dernier. Ces virtuoses dansants précédèrent le grand Dupré et M"" de Camargo, Salle, Roland. Dupré, que son talent, sa taille peut-être, on fait surnommer le Grand, était un homme superbe, belle figure, formes admirables, taille de cinq pieds huit pouces ; il fut le roi de la danse à l'Académie en attendant que Gaétan Vestris en fût le dieu. Javillier, qui doublait Dupré ; Fossan , danseur comique, agréable et spirituel ; Dumoulin , les trois frères Malter, que l'on désignait par des surnoms afin de ne pas les confondre, l'Oiseau, le Diable, la Petite Culotte; on peut s'expliquer les deux premiers sobriquets , le troisième est aussi bouffon que la personne du Malter qui le reçut; ces danseurs se faisaient remarquer à coté des virtuoses par excellence.

Un jeune officier, gentilhomme, devint éperdument amoureux de M"® Pelitpasj et ne trouva d'autre moyen de se rappro-

cher de l'objet aimé que de prendre la livrée et de se présenter chez l'actrice, qui voulut bien l'agréer et lui donner de l'emploi dans sa maison. Le sentimental officier montait derrière le carrosse de sa maîtresse, la servait à table ainsi que les nombreux courtisans de la belle dont la galanterie le mettait à de rudes épreuves. N'importe, il soupirait toujours et n'osait se déclarer, attendant avec impatience qu'on l'aimât à son tour. Il fut enfin reconnu par un convive; et M"' Petitpas, vivement touchée d'une passion si discrète et si peu consonnante avec les usages du temps et le caractère d'un officier français , lui accorda surle-champ un tour de faveur.

Deux virtuoses s'exerçaient sur le théâtre de Rouen, l'un faisait des gambades sur la scène ; l'autre, jouant du violon dans l'orchestre, réglait les pas du baladin. Le danseur, très peu satisfait du symphoniste, lui dit : — Tu racles ton violon de manière à me désespérer. — Il est possible que cela soit ainsi, répond le ménétrier, mais il faut convenir que tu danses comme un cuistre. Fais-toi musicien puisque tu as l'oreille si délicate, le goût si difficile, et que la nature marâtre t'a refusé l'agilité, les grâces du danseur. — Par la même raison, pourquoi ne danserais-tu pas ? La maladresse de ton archet fait admirablement présumer de l'habileté de tes jambes. — Peut-être avons-nous pris l'un et l'autre une fausse route. Donne-moi ton violon ; je sais déjà la gamme, et je vais t' apprendre à danser les menuets que tu me -feras jouer. »

Tous deux s'étaient rendu justice ; à l'instant même, ils changèrent de place et de profession. Tous deux arrivèrent en première ligne dès qu'ils eurent pris la vraie direction, et porté leurs regards, leurs efforts vers le nouveau but où les appelait leur génie. Dupré fut ce danseur échappé de l'orchestre. Le disgracieux baladin, digne émule de Corelli, Leclair, se plaça plus tard à la tête de notre école de violon. Son style d'exécution plein de vigueur, de noblesse et d'élégance, ses compositions, devenues classiques , et considérées comme telles pendant un siècle, lui donnèrent une grande célébrité. Leclair est le premier violoniste français que l'on ait vu disputer la palme aux

virtuoses italiens, dont l'école de violon, formée par Bassani, Corelli, Vivaldi, Tartini, Locatelli, était alors très florissante.

Ce violoniste, le Baillot de son temps, n'obtint que 4oO livres par an à son entrée à l'Académie, en 1729; il avait 600 livres à l'époque de sa retraite.

Marie-Anne Cupis de Camargo naquit à Bruxelles le 15 avril 1710, d'une famille noble, d'origine espagnole, qui a donné plusieurs cardinaux au sacré collège. Elle sautait dans son berceau, faisait des gestes si vifs, si gais, si bien cadencés quand le violon de son père frappait son oreille, que l'on imagina surle-champ que cette baladine de six mois serait une des premières danseuses de l'Europe. Après avoir essayé son talent sur les théâtres de Bruxelles et de Rouen, elle débute à Paris, le 5 ms^l 1726, dans les Caractères de la danse, pas très difficile, avec un succès foudroyant. La jeune Camargo fut prônée dans toutes les sociétés; on se battait m^ portes de l'Opéra pour aller admirer cette merveille; toutes les modes nouvelles prirent son nom, et son cordonnier fit fortune. Les dames du bel air voulaient absolument être chaussées à la Camargo.

jyjiie Prévost fut alarmée de ce triomphe, et, par ses intrigues, fit reléguer sa rivale parmi les figuran.tes. Elle s'en échappa bientôt par une action d'éclat. I^a jeune débutante paraissait dans une entrée de démons; Dumoulin, qui devait y danser un solo, n'était pas en scène quand les syrnphonistes attaquèrent son air. M^'^ de Camargo, qu'une inspivation soudaine vint animer, quitte son rang, s'élance au milieu du théâtre, improvise le pas de Dumoulin, danse de verve et de caprice, et transpoitc d'enthousiasme les spectateurs, que l'absence du danseur récitant avait indisposés. Ce trait acheva de la brouiller avec jyjiie Prévost, qui, dès ce moi^ient, refusa de lui donner des leçons , et même de lui faire danser un pas que la duchesse de Berri demandait. Blondy lui offrit alors ses conseils , et les progrès de l'élève répondirent aux sojns ^^ cet habile danseur. Elle réunit bientôt la noblesse et le feu de l'exécution aux grâces, à la légèreté, à la gaieté ravissante qu'elle tenait de la nature. Sa confor^aUqp ^t^it ^ plus favorable à l'exercice de

son talent; ses pieds, ses jambes, sa taille, ses bras, ses mains, étaient de la forme la plus parfaite ; sa figure expressive n'avait rien de remarquable à l'égard de la beauté. Fort gaie à la scène et mélancolique à la ville, on la citait pour son esprit ; sa danse était d'une légèreté prodigieuse, avantage très rare à cette époque. Des manières différentes de ses maîtres et de ses rivales, elle s'en fit une qui lui était propre. Tout en éclipsant M"* Prévost, elle sut lui prendre ce qu'elle avait de piquant dans les passe-pieds et les pas gracieux. Elle exécutait avec une extrême facilité la royale et l'entrechat coupé sans frottements, temps fort agréables que la mode fit. abandonner ensuite, on ne sait trop pourquoi. C'est M"^ de Camargo qui la première battit des entrechats , en 1730, à quatre seulement. Elle s'était munie d'un caleçon, c'est la première virtuose de l'Opéra qui se soit montrée prévoyante sur ce point. Peu de temps après cette innovation, que ses camarades tournaient en ridicule, Mariette, une de ces railleuses eut ses vêtements accrochés par un châssis qui, surgissant à l'improviste, la fit poser pour l'ensemble devant le public : l'exhibition fut complète et le modèle obtint un succès merveilleux, inespéré. 1727.

Une ordonnance de police enjoignit alors à toute actrice ou danseuse de ne figurer sur aucuns théâtres sans caleçon. Ou danseuse me semble assez bien trouvé. Le maillot vint ensuite remplacer le disgracieux caleçon. Le maillot primitif, si cher aux habitués de l'orchestre, est maintenant dégradé par une espèce de voile, qu'une bride incommode empêche de flotter au gré des vents et des jetés-battus.

La réunion de trois talents tels que Dupré, M"" Salle, de Camargo, les progrès que la danse fit par le secours de ces virtuoses, marquent la seconde époque de cet art chez les Français. Une figure noble, une belle taille, une grâce parfaite, une danse expressive et voluptueuse, tels étaient les avantages de M"' Salle. Sa danse était naïve, gracieuse, sans gambades ni sauts, elle n'a jamais fait un entrechat, une pirouette.

Ahl Camargo, que vous êtes brillanlel Mais que Salle, grand dieux I est ravissante I

Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux î Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle :

Les Nymphes sautent comme vous.

Et les Grâces dansent comme elle.

Quoi qu'en dise Voltaire, M"^ de Camargo dansait admirablement et ne sautait pas; un poète résiste difficilement à l'attrait d'un bon mot, d'une antithèse qu'il s'empresse d'ajuster en rimes, sans trop se soucier de la justesse de ses conclusions.

M"*' Salle parut pour la première fois en public dans la Princesse de Carisme, parade que l'on représentait à la foire Saint- Laurent, en 1718. Le Vaudeville fournissait alors des virtuoses à l'Académie.

De Camargo, de Salle, de Roland, Maint connaisseur exalte le talent.

Salle, dit Tun, l'emporte par la grâce; ' Roland , dit l'autre, excelle en enjoûment ; Et chacun voit avec étonnement Les pas hardis , la noble et vive audace De Camargo,

Entre les trois la victoire balance ; Mais si j'étais le berger fabuleux, Je ne sais quoi de grand, de merveilleux , Me forcerait à couronner la danse De Camargo.

Les danseurs ne figuraient que dans les opéras; le balletpantomime n'était pas encore mis en scène ; le ballet du temps de Lulli avait pris des formes nouvelles; l'Europe galante et beaucoup d'ouvrages taillés sur ce modèle, étaient des opéras-ballets. Je dois vous dire un mot des rimeurs, des paroliers qui travaillèrent pour l'Académie royale de Musique, et se mirent sur les rangs après la retraite de Quinault. On peut trouver dans leurs nombreux livrets quelques scènes bien conduites et passablement écrites; mais ils ne se sont pas montrés plus habiles que leur prédécesseur au regard du drame et de la coupe lyrique; c'est toujours la même manière de procéder, des stances inégales , des vers tortus et boiteux, un fatras insipide

et rebutant. Un état nominatif doit suffire ; leur entière nullité les range tous sur là même ligne.

Perrin, Gilbert, Quinault, Thomas Corneille, Campistron, du Boullay, Fontenelle, Êeaugé, La Fontaine, de Banzy, M"« de Sainctonge, Duché, Pic, J. B. Rousseau, Saint-Jean, Boyer, La Motte-Houdart, Regnard, Danchet, Lagrange-Chancel, Guichard, Roy, La Serre, Joly, Menesson, La Roque, Fuzelier, Pellegrin, Saint-Foix, Saint-Lambert, Saint-Marc, La Marre.

Voltaire a pris soin d'illustrer Danchet; en plaçant le nom de ce parolier dans une épigramme, il l'a sauvé des outrages du temps.

Dépéchez-vous , monsieur Titon , Enrichissez votre Héhcon.

Placez-y sur un piédestal , Saint-Didier, Danchet et Nadal ; Qu'on voie armé du même archet Nadal, Saint-Didier et Danchet; Et , couverts du même laurier, Danchet, Nadal et Saint-Didier.

On a vu par les détails donnés sur la mise en scène de MOrfeo, en 1647, que l'art du décorateur était déjà cultivé d'une manière infiniment remarquable. Les dessins, les gravures des décorations à'Armide et de beaucoup d'autres opéras, attestent que cet art fit de grands progrès du temps de Louis XIV. Les costumes adoptés alors offraient un mélange des habits de l'époque et d'une imitation grossière de ceux de l'antiquité. Armide, ses confidentes, ses nymphes, paraissaient en robe traînante de soie à grands ramages, la taille longue et busquée, les manches serrées jusqu'au coude, et de grandes engageantes de dentelle flottaient autour de leurs bras. Une espèce de cimier, fait en pain de sucre, s'élevait au-dessus de leur tête et retenait un voile qui pendait jusqu'à terre. Les héros portaient un casque chargé de plumes, avec la perruque bouclée. On inventa pour les danseurs des costumes de fantaisie, taillés sans goût, massifs et lourds, malgré leur forme écourtée, et sur lesquels on se régla dans la suite, attendu que ce modèle de convention était adopté.

Mais pour avoir une idée de l'accoutrement burlesque des acteurs de l'Académie en 1730, il faut nécessairement avoir recours aux gravures qui nous les ont transmis. Toute description paraîtrait exagérée ; en effet, pourrait-on imaginer que des guerriers grecs, romains, dalmates, syriens, aient paru sur la scène avec des tuniques, des cuirasses, des cothurnes chargés de rubans, des casques h grands plumets, reposant sur une perruque poudrée à blanc, laissant tomber quatre queues à la conseillère, de trois pieds et demi de long, crêpées et pommadées, qui devaient s'agiter d'une manière bien comique lorsque le héros gesticulait un peu vivement, qui devaient jeter un nuage de poudre comme le toupet de Campanone, et déposer sur la cuirasse et ses ornements une bonne part de l'amidon, candidiornive, dont on les avait chargées? Lorsque l'acteur rentrait dans la coulisse, les perruquiers se hâtaient de le repoudrer, tandis que d'autres serviteurs brossaient son armure et son harnais blanchis. Deux de ces queues, ramenées en avant, pendaient sur la cuirasse, entre les bras et la poitrine, et descendaient presque jusqu'aux genoux. Un ridicule aussi monstrueux aurait dû sauter aux yeux, faire pouffer de rire au milieu des scènes les plus pathétiques; non, ce n'est que cinquante ans plus tard que l'on s'est aperçu qu'il était possible de faire mieux en suivant l'exemple donné par M"^ Salle.

Depuis trente ans, la musique française était en butte aux railleries des dilettantes qui préféraient les œuvres italiennes. On se battait à coups de pamphlets, de comédies satiriques. Afin de joindre l'exemple au précepte, la marquise de Prie et le financier Crozat fondèrent le Concert des Amateurs (de musique italienne), sous le patronage de Philippe d'Orléans, régent. Le Concert des Mélophilètes lui fut opposé, c'était un asile ouvert à la 'musique française dont on s'efforçait de hâter le perfectionnement.

Philidor obtint le privilège de donner des concerts aux Tuileries pendant la quinzaine de Pâques et les fêtes dont la célébration interdisait les plaisirs du spectacle. L'Opéra comptait alors vingt-quatre jours de clôture par année. La musique sa

crée et les symphonies devaient seules figurer sur le programme de ces concerts qui furent nommés spirituels. Le premier eut lieu le 18 mars 1725. Le Concert spirituel dépendait de l'Opéra; Philidor lui payait six mille livres par an. L'Académie royale de Musique tenait sous son joug les autres théâtres, et poursuivait rigoureusement devant les tribunaux toute infraction aux règlements qu'elle leur avait fait imposer. Plus d'une fois la Comédie-Française et la Comédie-Italienne ont été condamnées à des amendes de dix, de vingt, de trente mille livres, pour avoir mis plus de six violons dans leur orchestre, six violons, c'est-àdire six instruments de la famille du violon, ou bien pour avoir produit sur leur scène un nombre de chanteurs et de danseurs supérieur à celui que fixait le règlement.

Un âne parut sur la scène de la Comédie-Italienne, et se mil à braire. — Taisez-vous, insolent 1 lui dit Arlequin, la musique nous est défendue. »

Pyrame et Thisbéy de la Serre, avait réussi grâce à la musique de Rebel et Francœur. M"® Eremans, qui représentait Thisbé, savait donner à la musique toute l'énergie et la douceur d'expression qu'elle demandait; mais son articulation défectueuse ne faisait point entendre les paroles. La Serre s'en plaignit et réclama le talent de M"^ Le Maure qui lui avait été refusé ; M"® Le Maure, dont la belle voix rendait également les sons et les mots. — Vous n'y pensez pas, lui dit Francine, le directeur, ce serait le plus mauvais service que je pourrais vous rendre. »

Laissez-vous charmer Du plaisir d'aimer.

Tel est le début d'un duo chanté par des Égyptiens à la fin premier acte de Pyrame et Thisbé. Ce morceau, d'un rhythme régulier et d'une mélodie agréable, devint populaire. (Planches, es.) M'^® de Camargo dansait sur l'ensemble de ce duo; une aussi précieuse association vint encore en augmenter le succès. On voulut le chanter dans les salons ; bien plus, on le dansa. La contredanse, importée en France vers 1676 par un maître à danser de Londres, plaisait infiniment. Le duo favori de l'opéra nouveau

devint une contredanse qui reçut le nom de M"' de Camargo. C'est le premier air d'opéra que l'on ait mis en contredanse. La Camargo, dansée pendant huitante ans, prêtant sa mélodie sautillante aux couplets malins du vaudeville et de la satire, est venue jusqu'à nous. Que de chansons ont été moulées sur cet air! On en citerait mille, je n'en rapporterai qu'une. Elle est de Favart, et critique les opéras de ce temps, je lui dois la préférence à cause de son caractère historique.

Quiconque voudra Faire un opéra , Ne choisisse à présent Qu'un titre imposant.

Les auteurs adroits Placeront avec choix Tous les heux communs froids Qu'on a dit cent fois.

Qu'on s'escrime Sur la rime :

Tous les opéras nouveaux Se bâtissent.

S'établissent Avec trente mots Mis à tous propos.

Quiconque voudra Faire un opéra, Emprunte à Pluton Son peuple démon ; Qu'il tire des cieux Un couple de dieux ; Qu'il y joigne un héros Tendre jusqu'aux os.

Lardez votre sujet D'un éternel ballet; Amenez au milieu d'une fête La tempête, Une bête Que quelqu'un tûra Dès qu'il la verra.

m THÉÂTRES LYRIQUES DE PARIS.

Quiconque voudra

Faire un opéra Fuira de la raison

Le triste poison.

Il fera chanter, Concerter et sauter; Et puis le reste ira

Tout comme il pourra.

La Camargo est le premier air d'opéra que l'on ait mis en contredanse. Ce genre de métamorphose s'est accru de telle sorte que maintenant les deux tiers d'une partition dramatique sont arrangés en valses , polkas ou quadrilles. La Camargo est aussi la première contredanse à laquelle on ait adapté ces longs couplets en récits, en détails de critique ou de description, que nos paroliers du vaudeville ont nommés couplets de facture.

Disons un mot d'une jolie danseuse que son talent n'aurait pas sauvée de l'oubli. Florence plut au régent, et de cette liaison de coulisses naquit un archevêque, un successeur de Fé.nelon. L'abbé de Saint- Albin, ce fils du régent, que l'on avait baptisé sous le nom de Gauche, valet-de-chambre de ce prince, devint pasteur du diocèse de Cambrai lorsque l'infâme Dubois mourut.

Louise-Adélaïde d'Orléans, fille du régent et sœur cadette de la duchesse de Berri, prit le voile dans l'abbaye de Chelles, dont elle devint abbesse quelque temps après. Un acteur de l'Opéra fut la cause de ce changement d'état. Adélaïde avait pour maître de chant Cochereau, l'un des meilleurs ténors de l'Académie, homme d'esprit et d'une figui'e charmante. Un jour qu'il disait une scène très passionnée, la jeune princesse étant dans une loge avec la duchesse d'Orléans sa mère, s'écrie : Ah! mon chef Cochereau! La mère trouve l'exclamation de sa fille beaucoup trop expressive, et sur-le-champ la destine au cloître. Bien raisonné! conclusion admirable! la princesse montre d'heureuses dispositions pour la galanterie, on l'enferme dans un couvent! Sultan Mahmoud se montra tout aussi conséquent; voulant récompenser le meilleur musicien de sa bande, il le nomma capitaine de cavalerie.

ACADÉMIE ROYALE UE MlîSIUlJE. iOT

Au iléfaut du titre de reine, la duchesse de Berri , cherchant à s'en attribuer les honneurs et même à les outrepasser, traversa Paris, depuis le Luxembourg, son palais, jus(|u'aux Tuileries, entourée de ses gardes, avec trompettes et timbales sonnantes. Le maréchal de Villeroi dut représenter au régent que cet honneur n'appartenait qu'au roi, dans le lieu de sa résidence; or, il habitait les Tuileries depuis le 30 décembre 1715. La duchesse de Bcrri fut donc obligée de s'en tenir à ce premier essai de trompettes et de timbales. Elle voulut s'en dédommager par une seconde entreprise qui ne lui réussit pas mieux. Elle parut sous un dais à l'opéra, et le lendemain à la comédie, quatre de ses gardes sur le théâtre et les autres dans le parterre. Le cri fut général , et , de dépit , elle se renferma depuis dans une petite loge incognito. Comme on jouait la comédie trois fois par semaine sur le théâtre de l'Opéra, la loge servait aux deux spectacles.

A cette époque , tous les genres de luxe ne dépendaient pas uniquement de l'opulence. Il y en avait dont l'état des personnes décidait. S'il existait des distinctions personnelles quant au luxe, on en remarquait encore dans la manière de paraître en public. Par exemple, on ne voyait dans les premières loges de la Comédie et de l'Opéra que des personnes de qualité , et dans les balcons que des seigneurs étrangers ou français.

L'origine des petites loges est très singulière, je dois vous la faire connaître. Les seuls fils ou filles de France avaient le droit de faire mettre un tapis au devant de leurs loges, c'est-à-dire quand le roi n'y était pas , car alors la famille était à sa suite. S. A. R. duchesse d'Orléans, femme du régent, n'étant que petite-fille de France, n'avait pas le droit du tapis : c'est pourquoi son altesse allait dans la loge de Madame, veuve de Monsieur, frère de Louis XIV, et fils de France. Mais Madame n'allant pas au spectacle tous les jours où la duchesse d'Orléans voulait y aller, celle-ci prit le parti de louer une petite loge où, gardant une espèce d'incognito, l'étiquette du tapis était évitée. Les princesses du sang suivirent cet exemple. Aujourd'hui chacun a pour son argent tout ce qui lui plaît.

Le duc d'Orléans , régent du royaume , fit représenter dans son palais l'opéra de Panthée, dont il avait composé la musique, les paroles étaient du marquis de La Fare, capitaine de ses gardes. Campra dit au prince : — La musique est très bien, mais la pièce est misérable. » Le régent appelle ensuite La Fare. — Parle en particulier à Campra, lui dit-il , sois sur qu'il trouvera les vers excellents et la musique très mauvaise. Nous devons en conclure que le tout ne vaut pas le diable. »

Ce prince venait de terminer un motet à cinq voix qu'il destinait à l'empereur Léopold. Avant de l'envoyer, il confie cet ouvrage à Bernier pour le revoir. Bernier le remet à son tour à l'abbé de La Croix, que le duc surprit se livrant à l'examen de la partition, tandis que Bernier banquetait avec ses amis, dans une salle voisine. Dix louis offerts à La Croix, un soufflet vigoureusement appliqué sur la joue de Bernier, telles furent les récompenses que le prince distribua pendant sa visite aussi brève qu'elle était imprévue.

— M. le duc d'Orléans , qui est fort profond dans les sciences , fort curieux, aimant beaucoup la musique, surtout l'italienne , travaille à retrouver l'ancienne musique des Grecs , et à faire faire un instrument qui approche de la lyre dont ils se servaient. Dangeau, Mémoires ^ 19 août 1703.

— On a quitté le dessein qu'on avait de faire venir à Paris un Opéra italien. L'on a cru que cette musique-là, quoique fort belle, ne réussirait pas ici. Le prince de Carignan avait engagé les plus belles voix d'Italie à venir. îdem, idem, 5 février 1720.

Ce projet fut remis en lumière trois ans après.

L'illustre compositeur Haendel gouvernait alors le théâtre lyrique de Londres; secondé par les meilleurs chanteurs de ritalie, il y faisait des merveilles, et le renom de cette troupe de virtuoses avait passé les mers. Le duc d'Orléans, régent, voulut posséder à Paris cette brillante compagnie, et donna l'ordre à Francine, directeur de l'Opéra, d'accueillir les propositions qui lui étaient faites par Crozat, l'un des intéressés à l'entreprise de Londres. Ces deux directeurs signèrent, le 19 mars 1723, dans le cabinet de M. de Maurepas, en présence de ce ministre, un

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traité par lequel Buononcini, chef d'orchestre, Francesca Cuzzoni, Margarita Durastanti, Francesco Bernardi, surnommé 5enesino, Gaetano Bernesta et Giuseppe Bosch i devaient se rendre à Paris pour y donner, en juillet, douze représentations d'un ou deux opéras italiens à leur choix. Francine s'obligeait k leur payer 35,000 livres, à fournir des habits neufs aux premiers Mijets. Ce traité n'eut pas d'exécution; il est à présumer que i'rancine fit naître des obstacles, et fut bien aise de se soustraire à l'ordre du régent. Ce prince ne mourut que le 2 décembre suivant , et cet événement n'a pas été la cause de la rupture du traité.

Nous verrons , en 1752, une autre compagnie italienne s'établir à Paris , et s'en éloigner chassée par la cabale, malgré le succès de ses représentations. Mais cette compagnie jouait Vo^ pera huffa et ne pouvait lutter d'une manière égale avec notre Académie , dont les sectateurs traitaient les chanteurs italiens de farceurs et de baladins. Tandis que Senesino , la Cuzzoni , produisant les formes élégantes et nobles de Y opéra séria sur un théâtre où l'on braillait à dire d'experts , opposant la tragédie lyrique à la tragédie lyrique , auraient eu bien plus de chances de succès. La barbarie de nos anciens a fait ses preuves pendant un siècle ; il est probable que Senesino lui-même ne l'eût pas désarmée, et que Buononcini, sur les terres de France, eût été vaincu, terrassé par Destouches et Colin de Blamont.

Des chanteurs italiens , dirigés par Lucio Papirio, donnaient des représentations à Bruxelles. Sur l'invitation du prince de Carignan, ils arrivèrent à Paris, et débutèrent à l'Opéra, le 7 juin 1729, par Serpilla e Bajocco^ ovvero il Marito giocatore e la Mo g lie bacchetona. Le 17, ils représentèrent Don Micco e Lesbina, intermèdes en trois actes , à deux acteurs principaux. Cette nouNcauté, favorablement accueillie, n'eut aucun résultat pour le progrès de l'art. Chacun de ces opéras bouffons parut quatre fois de suite. Ristorini (Antonio-Maria), M"'' Ungarelli (Rosa), du théâtre de Darmstadt, figuraient en première ligne dans l'une et l'autre pièce, dont les entr'actes et le dénouement étaient ornés de danses exécutées par Laval, Malter, Dumou-

lip, M"^' Salle, de Camargo, Mariette. On joignit à Serpilla des chœurs italiens tirés des opéras de Campra, de Batistin (Struck); Dumas et M"^ Roze, acteurs français, y chantaient les solos. Des sonates, des concertos mêlés à ces divertissements firent briller Guignon , fameux violoniste de ce temps , et le dernier qui se soit paré du vain titre de roi des violons. — L'exécution vive et précise des Italiens fut généralement admirée, » dit le Mercure de France, (juin 1729.)

Traduits et parodiés en vaudevilles par Dominique et Romagnesi, ces deux opéras eurent un succès de vogue à la Comédie- Italienne. Théveneau, M"* Silvia y faisaient assaut d'esprit et de gaieté.

Après avoir donné Pirithoiis et les Amours des Dieux, Mouret fait applaudir le Triomphe des Sens, opéra-ballet où Ton remarque des mélodies suaves et d'un tour gracieux. 5 juin 1732.

(Platiclics, 66.)

— Nous voulons et nous plaît, que tous gentilhommes et damoiselles puissent chanter auxdites pièces et représentations de notre Académie royale, sans que pour ce, ils soient censés déroger au dit titre de noblesse, ni à leurs privilèges , droits et immunités. »

Cette mémorable prérogative fut accordée par les lettres-patentes données par Louis XIV à l'abbé Perrin, le 28 juin 1669, au château de Saint-Germain. Elle garantissait les acteurs de rOpéra des foudres de l'Église, car plusieurs gentilshommes avaient le droit de communier l'épée à la main et devaient conserver ce privilège aux termes de l'acte sus-nommé. Les demoiselles de Castilly, de Saint -Christophe, de Camargo, les sieurs Borel de Miracle, de Chassé, seigneur du Ponccau, étaient nobles et figurèrent à fOpérasans déroger. Et pourtant le public, toujours en opposition avec la volonté suprême des rois, se plaisait à dénigrer ces académiciens que Louis XIV entourait d'honneurs. Pendant tout le xviii« siècle, on a dit, pour désigner les femmes qui exerçaient leurs talents dramatiques sur nos trois grands théâtres : les dames de la Comédie-Française^ les demoiselles de la Comédie-Italienne y les filles de l'Opéra,

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