‹ L'Académie impériale de musique; de 1645 à 1855Chapitre 9 sur 12 · RECETTES ET DEPENSES · texte numérisé non relu

RECETTES ET DEPENSES

Recettes. Bénéfices. Déficit.

1757 485,918 livres. » 57,500 livres.

Le déficit de la seconde série de cinq années excède celui de la première d'un total de 407,037 livres. Ce tableau comparatif prouve que la nouvelle salle, occupée en 1770, contribue k grever l'Académie, tout en lui procurant de meilleures recettes.

Après soixante-deux ans de services , Rebel prit sa retraite le 1^'' avril 1775. On l'avait admis à l'orchestre comme violoniste en 1714, bien qu'il ne fût âgé que de treize ans. Rebel ne jouit pas longtemps du repos acquis par un travail si constant, il meurt le 7 novembre 1775. Cet administrateur général avait laissé le royaume lyrique dans une complète anarchie. Legros et Larrivée se battent à cause de certaines récompenses pécuniaires. Les D"" Rosalie et Châteauneuf s'arrachent les cheveux sur la scène, en présence du public, et c'est un coup de sifflet qui détermine la rixe. Toutes les actrices, les danseuses se liguent contre M"^ Arnould : leur jalousie se fonde sur les cinq louis, 120 livres, qu'on lui donne par représentation depuis qu'elle a

fait rabandon de ses appointements. Tant de divisions, de cabales, jettent l'Académie dans le plus grand désarroi.

Le 14 février 1776, la reine vient au bal de TOpéra, dont la recelte passe 24,000 livres. La reine fut recoiffée au sortir de son carrosse, on lui remit ses plumes, trop élevées pour n'être pas froissées dans la voiture. Les dames qui n'avaient pas de cabinet de toilette au théâtre et des coiffeurs tout prêts à réparer un tel désordre, savaient le prévenir en s'accroupissant sur le plafond de leur carrosse au lieu de s'asseoir sur les coussins. Un carrosse ne pouvait contenir qu'une seule femme en paniers, ayant sa tête surmontée du pouf empanaché.

La ville de Paris abandonne la direction de l'Opéra, ce théâtre venait de lui dépenser encore 500,000 livres en sus de ses recettes et des impots levés sur les autres entreprises dramatiques. M. de Malesherbes voulut en confier la régie à Zimmermann officier en retraite ; ce projet ne réussit pas.

Le règlement du 30 mars, soutenu par un arrêt du conseil, paraît le 18 avril suivant. Papillon de La Ferté, Maréchal, des Entelles, de La Touche, Bourboulon, intendants des Menus- Plaisirs, Hébert, trésorier, et Buffault, ancien marchand de soie, y sont nommés commissaires du roi pour gouverner l'Académie avec l'autorité la plus étendue, ayant sous eux un directeurgénéral, deux inspecteurs, un agent et un caissier. Fatiguée, excédée par les troubles, les divisions instestines qui sans cesse agitaient cette république chantante et dansante, la nouvelle administration se retire à la jQn de l'année.

En 1777, Berton est chargé de diriger tout ce qui regarde la musique; et Buffault, comme trésorier de la ville, gouverne les finances. Une rue de Paris, construite en 1782, porte le nom de Buffault. Ce marchand d'étoffes de soie, ayant son magasin rue de la Monnaie, Aux Traits galants, fut représenté dans une caricature, l'aune à la main et mesurant les bouches des chanteurs. — Buffault sera le petit Necker de f Académie royale de Musique, dont le trésor est aussi pillé, vide aussi fréquemment que le trésor royal, » disait-on.

On vous a conté mille fois que, dès l'année 1717, pendant la

semaine sainte, les gens du Lel air allaient en foule; avec grand appareil de toilette et d'équipages, à l'abbaye de Longchamp, sise au bois de Boulogne, On n'a pas manquô d'ajouter que c'était pour entendre les recluses de ce couvent, qui disaient les lamentations de Jérémie d'une manière touchante et pleine de séduction. Les nonnettes ayant cessé de chanter aussi mélodieusement en 1777, les dilettantes cessèrent d'entrer dans l'église privée de ses virtuoses, sans renoncer pourtant à la promenade accoutumée, promenade que l'on fait encore aux jours marqués, bien qu'elle n'ait plus son but musical, et que l'abbaye ait été détruite. Quelles étaient ces cantatrices ravissantes, quels étaient ces anges envoyés du ciel pour convertir au Seigneur la troupe mondaine, qu'un prodige de l'art amenait, entraînait vers le temple? Nul historien ne vous l'a dit. Serait-ce par hasard la sœur Scolastique, la mère Agnès de Saint- Jean ou bien la sœur Saint-Augustin ? Pas plus l'une que l'autre. Ces voix divines étaient gouvernées par des gosiers infmiment profanes. Ces filles de Sion, ces vierges dont les accents séducteurs appelaient avec tant d'onction les Parisiens à la pénitence de leurs péchés, disant : — Jérusalem, converlere ad Dominum Deum tuum! ces pieuses sirènes, étaient justement les comphces de ces fautes commises ou que l'on se proposait de commettre.

Le mercredi, le jeudi, le vendredi saints, en ces jours de pénitence et de ferveur extraordinaires, les actrices de l'Opéra venaient se mêler au chœur des vierges de Longchamp, pour les aider à charmer le nombreux et fidèle auditoire qui se pressait dans leur église. M"^^ Journet, Maupin, Antier, Le Maure, Coupée, deFel, Chevalier, Arnould, deBeaumesnil, etc., telles étaient les religieuses que l'on admira tour à tour en cette abbaye devenue célèbre par les belles voix, le talent toujours supérieur de ses cantatrices anonymes. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette vogue si longtemps prolongée, c'est que les Parisiens, toujours aussi fins connaisseurs en musique, ne pénétrèrent jamais le mystère de cet incognito. La grille et le rideau vert derrière les(juels ces vqix étaient cachées suifisaient pour les rendre mé-

ACADÉiMIK KOYALfc: DE MUSIQUfc:. 34b

connaiss;iJ)les aux dilettantes, qui les entendaient tous les jours à l'Opéra.

Le comte Ory n'a qu'à s'affubler d'un troc d'ermite, d'une barbe grise, et son page ne le reconnaît plus, même à Vut de poitrine du ténor ainsi déguisé. Voyez TïuirrAUT et Magnv, Dietionnaire historique de la mile de Paris et de ses entironsj h vol. in-8, Paris, 1779.

Les Jésuites faisaient exécuter des opéras, des ballets dans leur maison professe de Paris. C'est pour leur théâtre que Charpentier composa son drame lyrique de Jonathas. Athalia, tragédie, avec choeurs et ballets, y avait été représentée en 1659. Huilante pièces de tout genre, tragédies ou comédies mêlées de chants et de danses, opéras, grands ballets avec récits chantés, la suivirent jusqu'en 1761. Ces drames étaient écrits en latin, conmie Athalia, ou bien en français, en latin mêlé de français. Les acteurs de l'Académie y chantaient, y dansaient, et (luand ils avaient quitté leurs costumes scéniques, ils venaient au chœur de l'église, contiguë à la salle de spectacles, pour exécuter des motets. — Cette église est si bien l'église de l'Opéra, dit Fi'eneuse, que ceux qui ne vont point à l'un s'en consolent en allant à vêpres en l'autre, où ils le retrouvent à meilleur marché, et qu'un acteur nouvellement reçu ne se croirait qu'à demi possesseur de son rang et de son emploi, si on ne l'avait installé et fait chanter chez les grands Jésuites. »

Les actrices y figuraient aussi pendant la semaine sainte et les fêtes de Pâques. — On va les entendre à un couvent marqué. En leur honneur, le prix que l'on donnerait à la porte de l'Opéra, se donne pour la chaise de l'église. On reconnaît Urgande, Arcabonne, Armide, on bat des mains (j'en ai vu battre à ténèbres dans l'église de l'Assomption, pour la Moreau, la Chéret), et ces spectacles remplacent ceux qui cessent durant cette quinzaine. »

Les nonnes de Longchamp obtinrent des succès plus brillants et plus prolongés, en dérobant aux yeux du public les virtuoses de théâtre qu'elles admettaient dans leur monastère. La bonhomie parisienne secondait à merveille cette adroite substitution. Les voix, les talents empruntés à l'Opéra furent constamment

attribués aux religieuses de l'abbaye, qui pourtant ne se montraient habiles à rossignoler que pendant trois jours de Tannée.

Quel motif vint troubler l'accord parfait qui, depuis soixante ans, unissait les saintes recluses de Longchamp aux vierges folles de l'Opéra? Pourquoi les chants religieux que tout Paris allait entendre chaque année à jours fixes cessèrent-ils en 1777? l'histoire se tait sur ce point.

On donne à l'Opéra, pendant le carnaval, des bals de jour, à cinq heures du soir jusqu'à minuit, les jours où les acteurs se reposent. Quatre bals de nuit sont offerts en outre par semaine, les jours de spectacle; le nombre de ces réunions était réduit précédemment à deux. Nos devanciers étaient des baladins plus intrépides que nous.

Pendant les répétitions à'Alceste, il fut question d'assembler un comité pour y délibérer si l'on donnerait au public ce chefd'œuvre de Gluck.

Le 23 avril 1776, première représentation à'Alceste; deux actes sont applaudis généralement, le troisième parait ennuyeux, monotone. Les partisans de Gluck proclament un succès, leurs adversaires, un échec ; un d'eux va jusqu'à dire que la pièce est tombée. — Tombée du ciel, » réplique Arnaud. Gluck ne s'alarme point : ferme comme un roc, il assure que si sa musique ne prend pas aux premières représentations, elle sera goûtée aux suivantes ; que si ce n'est pas cette année, ce sera l'an prochain, dans six ans, dix ans, parce que c'est la musique la mieux sentie, et qu'il n'en connaît pas de plus vraie. Cette confiance, ridicule et folle dans un homme ordinaire, fut regardée, de la part de ce grand musicien, comme une intime conviction de son mérite, comme cette noble audace du génie qui sent ses forces et sa valeur, et se juge avec autant d'impartialité que s'il était étranger à lui-même.

Cet horoscope ne l'empêcha pas de ravitailler son troisième acte dont le public ne voulait point. Bien qu'il pariât certain qu'Alceste dût marcher un jour galamment, Gluck s'occupa de la remettre sur ses pieds. Le troisième acte fut changé. Quinze jours après, Alceste reparut et ne réussit pas davantage. Gluck

était parti pour l'Allemagne, la direction de l'Opéra réclamait de nouveaux changements dans ce troisième acte; Gossec fut chargé de les faire. On ajouta le rôle d'Hercule. L'air trivial que chante ce héros est delà façon de Gossec- Et pourtant la prédiction de Gluck s'accompht. Avant la fin de l'année, Alceste, mieux comprise, fut admirée à son tour et prit place à coté d'Iphigénie et d'Orphée. Dans son enthousiasme pour Alceste, Arnaud disait de Gluck :

— Il a retrouvé la douleur antique. — J'aimerais heaucoup mieux le plaisir moderne, » lui répondit un opposant.

La décoration du troisième acte à.' Alceste, représentant l'entrée des enfers, l'autel de la Mort, fut très applaudie. Ce tableau, fait de main de maître, était de Machy.

M"® Arnould avait réussi de telle manière dans Iphigénie et dans Orphée, qu'elle s'attendait à chanter le rôle d' Alceste, écrit à Vienne pour Antonia Bernasconi, en 1764. Il lui fut enlevé par M"^ Levasseur, et voici comment : Gluck était soumis au comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche; ce ministre plénipotentiaire se prosternait aux pieds de M'^^ Levasseur toutes les fois qu'il plaisait à l'actrice de le lui permettre. Gluck logeait chez M"« Levasseur afin de plaire au comte, et pour donner plus souvent des leçons à sa protégée. Il n'est pas surprenant que le maître ait favorisé ce passe-droit, bien qu'il pût avoir des suites fâcheuses. De là des mots piquants , mais spirituels lancés par Sophie Arnould contre sa rivale. M"^ Levasseur y répondit par une satire atroce et dégoûtante que Ton jeta dans le parterre et dans toutes les loges de l'Opéra. Aux inimitiés des admirateurs et des adversaires de Gluck se joignait l'esprit d'opposition des partisans de l'une et de l'autre virtuose. Les spectateurs étaientils assez bien disposés pour l'attaque et la riposte?

Si l'on applaudissait M"* Levasseur, Sophie Arnould disait :

— Ce n'est pas étonnant, elle a la voix du peuple. »

Dans ce rôle d' Alceste, M"^ Levasseur chantait le bel air qui finit par ce vers :

Il me déchire et m'arrache le cœur.

Un ami de Sophie Arnould s'écrie : — Ah ! mademoiselle, vous

m'arracliez les oreilles. — Quelle fortune, si c'est pour vous en donner d'autres ! » lui répliqua son voisin.

Puisque j'ai parlé de cet air, je ferai remarquer l'emploi de la septième diminuée, sauvée par la sixte-et-quarte majeure. Ce passage du la hémol au la naturel, d'un effet incisif, figurant

sur ce mot arra che, était alors une précieuse nouveauté.

(rest le premier exemple, à l'Académie du moins, de cette combinaison d'accords qui déchire et charme l'oreille tour à tour. On a depuis lors usé largement, abusé quelquefois de ce moyen très simple, mais très dramatique, (pianciies, 97, 98.)

L'air : Non, ce n'est point un sacrifice, n'appartient point à l'œuvre italienne ; Gluck l'écrivit pour nous, mais il supprima, je ne sais pourquoi , l'admirable récitatif accompagné : Chi mi parla ? que (lisait Alceste à son entrée aux enfers.

M"^ Levasseur est la même actrice que W^"" Rosalie dont je vous ai déjà parlé. Pourquoi donc cette virtuose avait-elle changé de nom sans quitter le théâtre, ou sans avoir donné sa main à quelque mari plus où moins légitime? Cette explication devient nécessaire. Palissot venait de faire représenter les Courtisanes, comédie. Une des demoiselles qui figuraient au premier rang dans cette pièce avait nom Rosalie, et l'actrice académicienne, scandalisée au dernier point, se crut obligée d'abandonner un prénom si mal porté.

M^^^ Laguerre s'empare du rôle d' Alceste et le dit aussi bien que M''^ Levasseur. Elle a sur celle-ci l'avantage de la beauté : ce qui redouble le dépit de M"^ Arnould. L'opéra de Gluck gagne à ce changement. 17 mai 1776.

— Dans les enfers, les passions s'éteignent, et la voix perd ses inflexions ;, disait Gluck en parlant de l'air dH Alceste ; Caron t'appelle, entends sa voix, dont le début est d'une solennelle monotonie.

M"'' Levasseur, devenue baronne du Saint -Empire avec 30,000 livres de rente, par les soins du comte de Mercy-Argenteau, qui plus tard l'épousa, pouvait se retirer dans une de ses terres : elle reste au théâtre par goût. Ce titre de baronne du Saint-Empire, officiellement expédié, prouve qu'une actrice de

rAcadémic royale de Musique ne pouvait pas même être suspectée d'excommunication.

Par un acte que W Lcmoine, notaire à Paris, reçoit le 14 juillet 1776, une société de musiciens s'engage à payer les frais d'un buste en marbre du cbevalier Gluck. L'exécution en est confiée à l'habile sculpteur Iloudon. Les noms de Berton, Legros, Gélin, Larrivée, Gossec, Leduc, Langlé, Roland, sont à la tète de la souscription. Ce buste, d'une parfaite ressemblance, reproduit la physionomie animée du modèle.

Le célèbre compositeur italien Traetta, se rendant à Londres, assiste à plusieurs représentations à'Alceste. Ce maître applaudit vivement la musique de son illustre rival, et dit les choses les plus flatteuses aux symphonistes sur l'excellente exécution de l'orchestre.

jyjiie d'Urfé, descendante de l'auteur d'Astrée, roman jadis fameux, présente au ministre un mémoire, dont le préambule expose que la demoiselle étant de noble extraction, et (]ue les malheurs de ses parents l'ayant obligée d'entrer à l'Académie, elle supplie son excellence de vouloir bien lui donner un ruban, un collier ou tout autre signe extérieur qui la distingue des autres danseuses. L'histoire ne dit pas que cette demande singulière ait été suivie d'aucune réponse.

Les opéras de Gluck écrasaient toutes les nouveautés du même genre. Les ballets n'avaient pas autant à souffrir d'un voisinage aussi dangereux; Médée et Jason, f Union de l'Amour et des Arts, jouissaient toujours de la faveur du public. Cependant les Romans, ballet remis au théâtre avec un grand luxe de costumes et de décors ne réussit point. M"*^ Allard y fut applaudie ; M"^ Felmée, la plus belle femme de l'Opéra , lit fureur dans le personnage de la Fortune. Le ballet va prendre une face nouvelle, Noverre vient au secours de notre Académie, et fait son entrée à Paris le 14 août 1776. Lepic, son élève, y débute de la manière la plus brillante; la reine desirait qu'il fût engagé, mais la direction recula devant les 30,000 livres que ce danseur recevait à Naples. Noverre en accepte 20,000 en qualité de maître de,s ballets et fait représen-

ter avec succès Apelles et Campaspe, ballet -pantomime en trois actes.

A la dernière répétition de ce ballet, un jeune chirurgien, nommé Pierron, avait pris place aux troisièmes loges, à coté de la femme charmante qu'il venait d'épouser. En voulant parler de loin à quelqu'un, Pierron s'appuya sur le balcon, perdit l'équilibre, tomba dans le parterre, et ne donna plus aucun signe de vie.

Le 14 septembre, Gluck assiste à la trente-huitième représentation d'Alceste, dont le succès toujours croissant a justifié la prévision de ce maître. A cette époque Iphigénie en Aulide, Orphée, avaient déjà produit 334,000 livres, recette jusqu'alors sans exemple à l'Opéra.

Gaétan Vestris disait, en parlant de Lepic : — Je me garderai bien de nier la grâce ; mais il faut trop de planches à ce monsieur ; je les dédaigne, moi. Laissez venir le jarret de mon fds, il ne lui en faudra pas du tout; et s'il retombe, ce sera pour ne pas humilier ses camarades. »

Lepic dansait terre à terre ; il ne s'élevait pas comme G. Vestris, Gardel et Dauberval.

Après le deuxième acte &'Alceste, Gardel fait exécuter un petit ballet gracieux et folâtre où doit briller une de ses élèves. Le public se révolte contre une pareille dissonance, et les danseurs , accueillis avec des huées , sont forcés de se retirer. 7 novembre 1776.

De 1777 à 177».

Legs fait aux demoiselles de l'Opéra. — Un cantique allemand. — Les Caprices de Galaihée, Apelles et Campaspe, ballets-pantomimes. — Gluck et le prince d'Hénin. — Consultation de médecins. — Premières hostilités. — Guerre des gluckistes et des piccinnistes. — Armide, — Le trappiste, fidélité justifiée. — Journaux de spectacles. — La maison des champs de Fréron. — Bureau de législation dramatique. — Première subvention accordée à l'Opéra. — Piccinni , Roland. — La guerre continue. — Arnaud, Marmontel, Suard. — Chanteurs italiens. — Thésée^ de Lulli, — Gluck diplomate. — M"^ Dorival captive et délivrée.

Jean-Baptiste Rey s'était fait connaître en dirigeant les orchestres de Toulouse, Marseille, Montpellier, Bordeaux, Nantes; sa renommée le fit appeler à Paris pour régénérer celui de l'Opéra. Les ouvrages de Gluck prescrivaient une réforme dans le système d'exécution. Rey fut d'abord adjoint à Francœur en 1776, et lui succéda, cinq ans après, dans la place de premier chef d'orchestre, qu'il exerçait de fait sans en avoir encore le titre.

Le bailli du RoUet publie, sans nom d'auteur, une brochure ayant titre : Lettres sur les Drames opéras, dans laquelle il insinue que son livret àUphigénie en Aulide, rapsodie où les plus belles scènes de Racine ont été platement lacérées, doit être désormais le type des œuvres de ce genre. On chansonna ce pa-

rolier maladroit par des couplets qui rappelaient des faits propres à le ridiculiser encore plus.

Le prince de Conti, Louis-François, vainqueur à la bataille de Coni, ayant pris Mons, pendant la campagne de Fontenoy, meurt, et laisse un contrat de rente à presque toutes les demoiselles de l'Opéra. Dans son musée, on trouve 800 tabatières et 4,317 bagues. Ce prince constatait ses conquêtes galantes par cette dépouille. Il fallait que l'objet aimé lui donnât un de ses anneaux, qu'il payait généreusement sans doute ; et sur-le-champ il marquait cette acquisition nouvelle du nom de l'ancienne propriétaire. Un catalogue fait avec soin relatait les richesses de ce baguier curieux, où les dames de la cour, de la ville et des théâtres figuraient sans distinction, suivant le numéro d'ordre désignant les dates de leur début et de leur congé. C'était une édition augmentée du catalogue de don Juan Tenorio. Le prince défunt aimait les femmes et le tabac, il imitait à la fois Sganarelle et son maître.

Son cousin Louis-Joseph de Bourbon-Condé, possédant un revenu qui passait douze miUions, se distinguait en même temps par son ingénieuse avarice, par ses vilenies envers les virtuoses de théâtre. Lorsqu'il les quittait, il avait soin de leur reprendre ceux de ses cadeaux qui n'étaient pas encore dénaturés, et s'empressait de les offrir à sa nouvelle sultane. A cette occasion , il reçut une leçon de M"^ Laguerre , qui lui dit : — Monseigneur, je n'examinerai pas ce qu'on doit penser de votre action ; mais je vous déclare que je ne suis pas faite pour me parer des brillantes dépouilles d'une rivale. » Trouvant un jour le duc de Mazarin chez M"^ Allard, qu'il entretenait, il fit précipiter ce seigneur par la rampe de l'escalier, répondant ainsi au cartel qu'il lui proposait.

M°'^ de Montesson, que le duc d'Orléans avait épousée en secret, fait construire une salle d'opéra dans son hôtel situé rue de Provence, au lieu môme où l'on a bâti la Cité d'Antin. Cette dame y figure avec succès comme auteur, actrice et cantatrice, jusqu'en 1785, époque de la mort du duc.

C'est là que l'on entendit pour la première fois, en France,

un petit air allemand avec refrain en cliœur, un air qui, dix ans plus tard, en 1792, devait faire une explosion foudroyante avec les nouvelles paroles que lui donna Rouget de l'Isle, officier du génie. Les triomphes de Gluck portaient la musique allemande au suprême degré de l'estime et de l'admiration, lorsque Julien aine, violoncelliste de la Comédie-Italienne, présenta cette belle page aux concerts de M^'MeMontesson. La noble assemblée applaudit, accueillit gracieusement un lied qui, n'exprimant que des sentiments affectueux et tendres, n'avait point encore cette énergie, cette fierté parfois brutale dont les mille voix du peuple le dotèrent, un air qui devint la Marseillaise. Voyez Molière imusi- CIEN, tome 11, page 452.

Noverre donne les Caprices de Galathée, ballet anacréontique. M"* Guimard s'y distingue dans le rôle de la bergère capricieuse ; on applaudit aussi Lepic, M"" Allard et Peslin. Ce ballet-pantomime fut exécuté, comme Apelles et Campaspe, par les sujets de la danse; les chanteurs n'y figurèrent point.

Le spectacle commençait alors à cinq heures et demie , il se composait d'un seul opéra. Bien qu'Iphigénie en Aulide n'eût que trois actes, sa durée était encore suffisante au moyen des ballets prolongés à volonté. Mais quand on mit en scène Orphée, l'assemblée était congédiée à sept heures et demie , elle pouvait encore se livrer aux plaisirs de la promenade, et voir briller le soleil dans toute sa splendeur. Le public réclama, se plaignit de la brièveté des jouissances qu'on lui vendait trop cher , et la direction fit suivre Orphée par un ballet de petite dimension. Les Horaces, ballet de Noverre, dont Starzer avait écrit la musique à Vienne, servirent ensuite de cortège à cet opéra de Gluck. Une chanson très originale sur les Horaces et les Curiaces parul à l'occasion de ce ballet. Je ne puis rapporter cette badinerio, veuillez bien accepter en échange quatre vers de M. J. Chénier.

Si le sort a choisi les trois frères romains

Pour combattre en champ clos les trois frères albains,

Sied-il qu'en terminant cette lutte homicide

Du sort d'Albe et de Rome un entrechat décide?

500,000 livres, telle étAit la recette annuelle ordinaire de I. 23

notre Académie avant la venue de Gluck. Les ouvrages de ce maître et la bonne administration des nouveaux directeurs en firent élever le total à 700,000 livres en 1777. Ce théâtre prospérait , la recette couvrait la dépense à peu de chose près quand ces directeurs demandèrent à se retirer. Le prince d'Hénin les avait tous menacés de coups de bâton parce qu'ils se proposaient d'oter à M"^ Arnould la loge dont elle ne se servait presque pas, afin de la donner à M^^' Levasseur, qui chantait journellement. Comme ils ne reçurent point , à cet égard , la satisfaction qu'ils desiraient , ils craignirent de s'exposer à de nouvelles aventures du même genre.

Gluck ne redoutait en aucune manière le courroux du prince des nains f ainsi nommé par le marquis de Bièvre. Il l'insulta brutalement chez M^^' Arnould, en présence de quarante personnes , et l'afl'aire n'eut aucune suite. On faisait une répétition dans l'appartement de cette virtuose, le prince arrive et trouve mauvais de. voir tant de monde chez sa maîtresse, témoigne son dépit, et le fait rejailhr jusque sur la musique et sur le musicien. Gluck, bouillant de colère, reste sur sa chaise et ne fait aucune attention au prince, qui, remarquant l'impertinence, dit : — Il me semble que l'usage en France, lorsque quelqu'un et surtout un homme de considération entre, est qu'on se lève. — L'usage en Allemagne, monsieur, est de ne se lever que pour les gens que l'on estime. » Telle fut la réplique de Gluck. Tandis que le prince balbutie quelque injure^ Gluck, se retournant vers M"* Arnould, ajoute : — Puisque vous n'êtes pas maitresse chez vous , je pars et ne reviens plus. »

Depuis qu'auprès de ta catin, Tu fais un rôle des plus minces , Tu n'es plus le prince des nains, Mais seulement le nain des princes.

Deux ans d'exil furent le prix de ce quatrain fort innocent, improvisé par Champcenets. Le burlesque d'Hénin était capitaine des gardes du comte d'Artois.

— Le prince d'Hénin me fera mourir d'ennui avec ses bouquets, ses madrigaux et ses ccus. C'est une vraie pluie d'amour,

disait Sophie Arnould. — Attendez, répondit le comle de Lauragais, je vais vous délivrer de cet assommant personnage. »

Il assemble quatre médecins de la faculté de Paris.

— C'est une question de la plus haute importance, leur dit-il gravement; il s'agit de savoir si l'on peut mourir d'ennui. »

Après de mûres réflexions , les quatre docteurs se déclarent pour raflirmative. Ils signent leur consultation de la meilleure foi du monde, après l'avoir motivée dans un long préamhule. Distraire le malade, changer son horizon, le délivrer des gens qui l'entouraient, tel est le moyen curatif indiqué. Cette pièce authentique en main, le comte va chez un huissier et la fait notifier au prince d'Hénin, avec commandement de s'abstenir de toute visite chez M"^ Arnould, qu'il obsédait au point de la faire mourir d'ennui. Cette plaisanterie eut un grand retentissement, et se termina par un duel. Les deux rivaux se battirent si bien ou si mal, que le soir même de cette rencontre ils étaient ensemble chez Sophie.

Alain et Rosette ou la Bergère ingénue, pastoi'ale représentée depuis longtemps sur le théâtre de la Foire, dirigé par Nicolet, est mise en scène à l'Académie. Ce misérable pastiche de Boutillier et Pouteau se traîne pendant plusieurs mois à la suite des opéras de Gluck.

Le Cid, Horace, Polyeucte, avaient banni de la Comédie-Française les oeuvres informes de Mairet et de Du Ryer. Iphigénie, Orphée, Alceste, s'emparèrent de la scène de l'Opéra. Les luilistes avaient tenté sans le moindre succès une émeute lorsqu'ils apprirent qu'un nouveau maître allait refaire la musique d\irmide. Le parti de Rameau, que tant d'attaques avaient affaibli, battait en retraite, opposant encore à ses adversaires Dardanus et Castor, que l'on souffrait par un reste de respect pour la vieille idole. Le combat Unissait, non pas faute de combattants, mais faute d'armes et de munitions. Cette paix forcée, ne reposant sur aucun traité, ne pouvait êti'e de longue durée. Le dernier soupir des partisans de Rameau était à peine exhalé , que le compositeur allemand eut à combattre un rival plus redoutable.

3o6 JHÉATRES LYRIQUES DE PARIS.

On avait fait mystère de l'engagement de Piccinni, le bailli du RoUet en avisa Gluck par une lettre du 15 janvier 1777. Ce maître était alors à Vienne, il y terminait sa partition à'Armide. II montra de l'humeur en apprenant que l'on avait donné l'opéra de Roland, arrangé par Marmontel, à son antagoniste : Piccinni devait le faire concurremment avec lui. Gluck tenait un autre Roland qu'il avait commencé déjà sur le livret de Quinault reproduit en entier. L'engagement de Piccinni le fit renoncer à ce travail. Il dit pourtant : — Si le Roland de Piccinni réussit, je le referai. » Gluck écrivit à ce sujet au bailli du RoUet une lettre pleine d'expressions hautaines et dédaigneuses, que celui-ci publia dans l'Année littéraire. On avait préludé par quelques escarmouches, Arnaud disait : — Puisque les deux compositeurs écrivent sur le même sujet, nous aurons un Orlando et un Orlandino. »

La lettre de Gluck fut un manifeste, une déclaration de guerre. En diplomate habile, le maître allemand insinue dans son épître, qu'il serait beaucoup mieux de faire travailler pour notre Opéra les musiciens français, dont il n'avait rien à craindre, au lieu de recourir aux italiens, qu'il redoutait.

Le feu qui couvait sous la cendre s'alluma dès que du RoUet eut publié cette lettre, et produisit le plus violent incendie. Deux partis se formèrent à l'instant : les écrivains s'enrôlèrent sous l'une ou l'autre bannière ; les pamphlets, les brochures inondèrent les foyers, et les journaux furent remplis d'épigrammes, de bons mots et d'injures que les champions des deux camps se décochaient. Heureux temps! où des légions d'amateurs et d'enthousiastes prenaient la salle de l'Opéra pour champ de bataille, et, s'y défiant courageusement, attaquaient un duo, sapaient les fondements d'un chœur, renversaient l'édifice de l'ensemble le plus formidable ! L'histoire nous a transmis les noms de ces braves, qui, tour à tour impétueux ou calmes, lançaient une grêle de traits acérés ou recevaient avec un fiegme stoïque, le feu roulant des épigrammes et des calembours. Suard, Arnaud, Coquéau, du RoUet, coiuniandaient les gluckistes; Marmontel, La Harpe, Ginguené, d'Alembert, marchaient à la tête des piccin-

nistes. J.-J . Rousseau no prit aucune part à cette nouvelle gueno musicale; trop vieux, il s'éloigna du combat. Grand admirateur de Gluck, il avait publié récemment une dissertation apologétique sur la scène des démons dans Orphée. Tout ce qu'il dit de la belle expression, des effets dramatiques et contrastés de cette composition sublime est très-bien. Ce pauvre Jean-Jacques s'enferre en poussant des cris d'enthousiasme au sujet du /a dièse des voix frappant sur le sol bémol de l'orchestre. Musicien trop faible, il dépense toute sa logique, son éloquence en français, en latin, pour exalter un effet, une dissonance qui n'a jamais existé dans l'œuvre de Gluck. Le voilà s'exerçant à son tour sur cette dent d'or, ce prodige, dont il s'est tant moqué dans sa Lettre sur la Musique française, espadonnant contre un fantôme ou des mouUns à vent comme don Quichotte. Le résultat déchirant que produit le non des furies, n'est dû qu'à la dissonance de septième diminuée, et non pas à l'enharmonie chimérique du fa dièse et du sol bémol réunis. La différence du son de ces deux notes n'existe que pour l'œil, et ne peut exister que sur le papier, quoi qu'en dise Rousseau. Peut-être aurait-on pu l'obtenir en opposant les instruments de cuivre aux violons; mais comme l'exécution des parties divergentes est confiée uniquement aux voix, on n'entend que l'unisson : les chanteurs prennent le ton de l'orchestre et le gardent. Rien ne saurait les en éloigner.

J.-J. Rousseau venait d'assister à la première représentation ^'Orphée, on lui demanda ce qu'il pensait de la musique de cet opéra. — J'ai perdu mon Eurydice! répond-il, chantant cette belle phrase avec la plus vive émotion.

Les Lettres de l'Anonyme de Vaugirard contiennent des opinions très justes, des discussions très lines. L'ironie s'y montre avec autant de décence que de malice. C'est un modèle dans le genre polémique; c'est ce que Suard écrivit de mieux. Il avait pris des leçons de Foignet pendant trois mois afin de se donner quelque connaissance de la musique, et ne comprenait pas mieux que Marmontel le langage de cette science. Les piccinnistes dirent que ces Lettres de VAnonyrne, étant e

plus considérable de ses ouvrages, Suard avait tort de les désavouer.

— Avant de mettre en musique un opéra, je ne fais qu'un vœu, celui d'oublier que je suis musicien, » disait Gluck.

La reine lui demande s'il est satisfait de sa partition d'Armide : — Matame, ce sera superbe ! » répond ce maître avec l'aplomb, la solennité de la conviction.

— Je fus hier à la répétition de l'opéra d'irmide, par le chevalier Gluck ; il ne m'a pas fait le même plaisir que celui de Lulli ; cela tient sans doute à mes vieux organes. » U^'^ Du Deffand, Lettres, 21 septembre 1777.

Le public musicien était dans les dispositions les plus belliqueuses lorsque -4 rm^de parut sur la scène, le 23 septembre 1777, et n'obtint qu'un succès douteux. Les lullistes voulaient demander qu'on leur rendît la musique de leur patron, dont ils n'étaient privés que depuis douze ans. Le lendemain, le jardin du Palais-Royal se remplit d'amateurs ; de grands débats s'élevèrent; les lullistes; se faisant remarquer par leur acharnement, donnèrent de l'inquiétude à Gluck, une cabale terrible s'organisait pour la deuxième représentation. Afin de la conjurer, Gluck demanda que l'on jouât sur-le-champ VArmide de Lulli. On n'en fit rien, mais les conjurés surent qu'il en avait fait la proposition. La nouvelle Armide était affichée, Gluck alla supplier la reine, à Versailles, de venir le protéger une seconde fois. Marie- Antoinette eut la bonté de ne pas refuser. Le coup fut paré; la présence de la reine intimida la cabale, arrêta les sifflets. Vous voyez que les grands talents avaient alors besoin de recourir aux grands moyens.

Fort intrigant de sa nature, Gluck était jaloux à l'excès de toute réputation qui pouvait lui porter ombrage, et très intéressé. Notre Académie allait mettre en scène V Olympiade, opéra de Sacchini, traduit en français. Gluck arrive de Vienne, fait suspendre les répétitions de cet ouvrage, et parvient à l'éloigner du théâtre qui l'avait adopté. Le traducteur, Framery, porte alors sa partition à la Comédie-Italienne, elle y paraît avec un grand succès. Les dilettantes trouvent que la mélodie de l'Olympiade

est plus riche, plus noble, plus élégante que celle d'Armide. Gluck et ses partisans, furieux de cette préférence, excitent la jalousie de l'administration de l'Opéra, qui, se prévalant de sou privilège, prétend que la Comédie-Italienne empiète sur les droits de l'Académie en exécutant des pièces dans lesquelles il y a des chœurs et plus de sept chanteurs en scène. On a recours à l'autorité, qui fait arrêter le cours des représentations. de V Olympiade quand elle a triomphé pour la quatrième fois. Tout Paris fut révolté de cette indignité; des manoeuvres aussi basses jetèrent une grande défaveur sur le musicien allemand que la nation française comblait d'honneurs et récompensait très libéralement.

Toujours des accrocs, des barrages, des arguties, des empêchements, des querelles, des embargos, des chicanes, des blocus, des chaînes, des carcans, des inhibitions et défenses, d'ignobles taquineries, des prohibitions stupides, toutes les fois qu'il s'agit de produire un drame lyrique sur notre scène 1 Furibondes, l'autorité suprême , la haute et basse police, la force armée arrivent aussitôt, disant : — Tu dois chanter sur ce carré de planches, et non sur tout autre carré, fût-il plaqué d'ivoire, d'ébène ou de palissandre. » S'il s'agissait de déposer un tas d'ordures méphitiques, je conçois qu'il serait utile et sage de marquer la place où l'on doit le reléguer; l'intervention de la police est ici de rigueur. Mais chez un peuple qui vise à la civilisation, qui désire vivement sortir de la barbarie musicale où ses gouvernants le retiennent, faudrait-il être sans cesse arrêté par des privilèges lorsque l'on veut mettre au jour un œuvre d'art, qui ne saurait en aucune manière porter atteinte aux mœurs, au culte, au repos de l'État? Si notre nation est toujours en arrière d'un demi-siècle sur ses voisins, musiciens libres, c'est qu'on le veut ainsi.

La nation était opprimée, déshéritée des talents que lui promettait son avenir; mais l'ingénieuse combinaison des Ucences et des empêchements faisait arriver des milliers d'écus dans la bourse de quelque vaurien ministériel que l'exécuteur des hautes œuvres oubliait à dessein. Voilà le mot de l'énigme, je me vois

forcé (le le dire afin de justifier l'abrutissement où le despotisme des privilèges nous a retenus.

Gluck témoignait beaucoup d'estime pour la musique de Rameau; Gluck était-il sincère? Pourquoi pas? un rival enterré n'inspire aucune crainte; vanter ce musicien français , c'était se montrer adroit politique, c'était faire de la nationalité sans péril. Gluck parlait donc avec éloge du chœur de Castor et Pollux : Que tout gémisse. Un de ses partisans, qui croyait le flatter, lui dit : — Quelle différence de ce chœur avec celui de votre Iphigénie en Aulide ! celui-ci nous transporte dans un temple, l'autre est de la musique d'église. — Il est ce qu'il doit être, reprit Gluck, l'un n'est qu'une cérémonie religieuse; l'autre est un véritable enterrement : le corps est présent. » Le compositeur qui sent ces nuances a vu dans la musique dramatique ce que nul n'y cherchait avant lui.

Gluck ne jugeait pas Philidor aussi favorablement; il disait, en parlant d' Ernelinde : — C'est une montre richement montée, garnie de pierres précieuses, et dont le mouvement ne vaut rien. » Aussi voulait-il que l'on fît travailler Philidor pour l'Académie, au lieu d'avoir recours à Piccinni.

Gluck recevait pour chacun de ses opéras 12,000 livres, et 4,000 livres de gratification. Chacune de ses partitions était payée 6,000 livres par son éditeur Deslauriers, marchand de papiers de la rue Saint-Honoré, qui jamais ne fut marchand de musique; il se bornait à la pubUcation des opéras de Gluck. Le débit de ces partitions était prodigieux, je le tiens de l'éditeur même ; d'ailleurs les derniers exemplaires tirés attestent que les planches avaient fait un service extraordinaire. On ne réduisait point encore les partitions avec accompagnement de clavecin ; les airs détachés, qui maintenant sont d'un grand produit, étaient abandonnés au premier occupant. Des colporteurs s'en emparaient, les publiaient en très petit format, in-12 ; la mélodie seule figurait sur ces feuilles vendues, au prix de deux sols, dans les corridors du théâtre. Mais aussi tous les amateurs achetaient les grandes partitions. Deux mille exemplaires d'un opéra de Gluck étaient enlevés à l'instiuit de la mise en vente, au prix

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. :mi

de 24 livres : ce qui faisait une rentrée de 48,000 livres d'une heureuse soudaineté. Marquées à 24 livres, ces partitions étaient vendues 24 livres. On n'avait point encore imaginé ces remises qui rendent le prix de la musique ridiculement illusoire, puisque l'on marque aujourd'hui 25 francs une œuvre qui sera payée 12 francs 50 centimes, 10 francs, 6 francs 25 centimes, 5, et même 4 francs, 'suivant la qualité de l'acheteur.

Une jeune Alsacienne, arrivant de Strasbourg, où pendant trois ans elle avait chanté l'opéra, lut appelée à Paris en 1777, par notre Académie. Sa voix était belle, sa taille élégante et noble; blonde, maigre, sa figure, qui ne plaisait pas au premier abord, avait un caractère dramatique , et l'Alsacienne donnait des preuves d'une grande intelligence. Gluck la prit sous sa protection et lui confia le petit rôle de Mélisse dans Armide. La débutante avait nom Saint-Huberti. Lemoyne, musicien français, l'ayant rencontrée à Varsovie lui donna des leçons, et lui conseilla de se rendre à Paris. C'était une acquisition bien précieuse pour l'Opéra ; cependant tout ne fut pas profit en cette affaire. Lemoyne s'appuya du crédit de son élève pour faire jouer ses ouvrages.

Gluck avait annoncé que Armide ferait tourner la tête aux Parisiens, la prédiction ne se vérifia point. Il leur fallut du temps pour comprendre cette belle partition ; à chaque reprise l'affection du public augmenta. Legros et M"® Levasseur chantèrent les rôles de Renaud et d' Armide. Gluck dit à Larrivée, en lui présentant là partie d'Ubalde : — Ce n'est point un rôle que je vous ofïre, il n'y a qu'un vers, qu'un mot ; mais j'ai besoin de vous pour le dire, toute la pièce est dans ce mot. » Larrivée accepta, fut admirable de noblesse, de vigueur et d'éclat, il électrisa l'assemblée. Notre général nous rappelle (1) vint frapper

(1) La répétition de ce vers, dit alors par Ubalde et le chevalier Danois, un ton plus haut, cette reprise d'un effet admirable, incisif, décisif pour le drame, fut ajoutée plus tard et sans l'intervention de Gluck. Maximilien Gardel en donna l'idée et Rey la mit en œuvre en accompagnant cette exclamation sublime avec une fanfare complète. La partition de l'auteur ne montre sur ce point que les violons et les timbales.

un coup décisif. Énergie, dignité, voix puissante et sonore, diction juste et pleine de feu, telles étaient les qualités de Larrivée. Les rôles d'Agamemnon, d'Oreste qu'il créa sous les yeux de Gluck, avec l'aide et les conseils de ce grand tragédien, le placèrent au premier rang de nos académiciens. Gélin représenta fort bien Hidraot, et Lainez, qui venait d'obtenir un succès en remplaçant Legros dans Alceste, mérita de chanter en premier la partie du chevalier Danois. J'ai déjà dit que le petit rôle de Mélisse échut à M"'^ Saint-Huberti. Celui de la Haine était rempli par une basse dans VArmide de Lulli ; c'est Larrivée qui l'avait chanté lors de la dernière reprise de cette pièce en 1764. Gluck voulut qu'un personnage féminin fût représenté par une femme. M"« Durancy n'était pas belle, il s'en faut, mais elle possédait uri charnie secret, puissant, irrésistible, qui faisait tomber à ses pieds les indifférents assez audacieux pour la trouver laide. Fière de cet avantage, elle accepta gaiement le rôle de la Haine.

Voici le détail des emprunts reconnus que Gluck a faits à ses partitions italiennes pour enrichir son Armide française.

L'ouverture &' Armide est celle de Telemacco.

Le superbe duo chanté par Hidraot et sa nièce : Esprits de haine et de rage, est construit avec l'air de Telemacco, Se per entro alla nera foresta, et celui que dit ViteUia, dans la Clemenza di Tito, Getta il nocchier tallora.

L'air avec chœur. Amour sors pour jamais , exécuté par la Haine et sa suite, est l'air avec chœur, DalV orrido soggiorno, chanté, dans Telemacco, par Circé, la magicienne, et sa suite. Le caractère et la couleur sont les mêmes dans ces deux airs.

Le second air avec chœur, Suis l'Amour puisque tu le veuXj dit par la Haine et sa suite , est l'air avec chœur que Pallas et sa suite exécutent dans Paride e Elena, Ici la pensée, la situation dramatique, les paroles mêmes sont à peu près identiques dans l'un et l'autre morceau. Je cite le texte italien qu'il vous sera facile de comparer à celui de Quinault.

Va coir amata in seno Torna al paterno regno,

Dietro al fatal tiio legno Il mio fur or verra.

Godi ciel caro acquiato, SpiegOiTie altero il vanta; Presto cambiato in pianto Il tuo -placer sarù.

Faire redire le chœur, Suis l'A mour puisque tu le veux, après le deuxième et le troisième solo de la Haine, est un trait de génie. Cette répétition, d'un effet poignant et victorieux, lut sans doute inspirée, imposée à Gluck par le désir qu'il avait de reproduire fidèlement un morceau dont il connaissait l'énergique puissance. Quel dépit ce maître ne dut-il pas éprouver en étant forcé de lacérer, dégrader sa mélodie pour substituer l'acerbe rimaille de Quinault, prosateur élégant, aux vers harmonieux du poète italien ?

Amour, I puissant | Amour, | dissi | pe mon | effroi, |

Et prends j pitié j d'un cœur | qui s'a | bandon | ne à toi. (

Ces deux vers excellents ;, qui terminent le troisième acte de la partition à'Armide, sont de Gluck, le tudesque. Parmi les 170 [)aroliers français rimant depuis deux siècles pour notre Académie, vous n'en compteriez pas six qui pourraient fournir un pareil contingent. Il faut que je vous dise comme quoi l'illustre musicien fut forcé de rimer quatre lignes et se montra poète lyrique éminent.

Après une répétition à'Armide, Gluck se rend au bureau de copie afin de signaler je ne sais quelles corrections au chef. — Êtes-vous content M. Lefcbvre (Augustin) ? cette Armide vous plaît-elle? — Admirablement. — Là, tout à fait? — Sans doute, si... — Ah 1 ah ! il y a un si, note dissonante peut-être? — Pas pour tous, mais pour moi qui porte un cœur sensible. — Parlez, que trouvez-vous à critiquer? — Dans la musique, rien; mais je ne voudrais pas que cette brave femme, si cruellement houspillée par la Hîiine, dont les suivants l'abandonnent en lui jetant des imprécations, d'horribles menaces, je ne voudrais pas que Armide sortît sans s'adresser un mot de consolation. — A merveille I parfait ! »

Gluck s'assied, rêve un instant, et, du même trait déplume, écrit les paroles et la musique du fragment qui termine l'acte. Partageant la pitié que Lefebvre éprouve pour cette brave femme, il profite des indications données, et débute parles expressions mêmes du sensible critique.

0 ciel ! quelle horrible menace !

Je frémis, tout mon sang se glace.

Amour, puissant Amour, dissipe mon effroi, Et prends pitié d'un cœur qui s'abandonne à toi.

Le poète colore son quatrain avec un trémolo de second violon, et, deux jours après, le troisième acte d'Armide finit d'une manière plus dramatique. Je tiens ce fait de F. C. Lefebvre, fils du précédent, c'est un souvenir de famille que MM. Leborne et Battu gardent avec soin. Gluck écrivit d'abord en triolets l'accompagnement de l'air : Venez, venez, Haine implacable; le maître s'aperçut qu'il avait donné ce même rhythme au chœur trop voisin. Amour, sors pour jamais, et, pour mettre de la variété dans ses moyens d'expression, Gluck biffa les triolets et leur substitua les syncopes que nous admirons aujourd'hui. Le début vocal de cet air reçut encore d'heureuses variantes. Je possède le feuillet autographe, témoin de ces remords de conscience.

Le musicien qui peut introduire cinq morceaux anciens, d'un effet éprouvé, dans un opéra nouveau jouit d'un privilège immense, dont les musiciens français ont été privés. Boucher les trous d'un édifice musical avec de pareils diamants, c'est ragaillardir fièrement une partition.

Un plafond du château de Saint-Cloud représentait les cinq actes d'Armide. Cette œuvre de Pierre, premier peintre du roi, fut détruite en 1784. Elle disparut lorsque Marie-Antoinette fit changer la distribution du manoir qu'elle venait d'acquérir.

Les piccinnistes attaquaient Gluck dans sa personne et dans ses ouvrages, les gluckistes se bornèrent presque toujours à diriger leurs traits sur les partisans de Piccinni. Je donnerai dans le Musiciana les épigrammes et les chansons que les deux partis se lancèrent mutuellement à cette époque.

ACADÉMIE ROYALK m MUSIQUE. 365

Noverre fait débuter la très jolie iM^^^Gondolié. Protecteur des jeunes talents et voulant que cette danseuse poursuive sa carrière avec plus de rapidité, le comte d'Artois lui donne un brillant équipage.

Anloinetto-Céclle Clavel, connue sous le nom de Saint-Huberti, la plus célèbre actrice que l'on ait vue sur le théâtre de l'Opéra, naquit à Toul, vers 1756. Ses misérables appointements ne lui fournissaient pas de quoi s'habiller d'une manière convenable. La pauvre accadémicienne royale ne possédait qu'une robe noire très mesquine, et c'est avec ce costume lugubre qu'elle assistait aux répétitions. Les demoiselles de l'Opéra sont railleuses, et se permettent volontiers des plaisanteries; la nouvelle actrice ne put échapper à leurs attaques, on lui donna le nom de Madame la Ressource^ veuve qui figure dans le Joueur de Regnard. — Bien! très-bien ! dit Gluck, le mot est juste, cette Madame la Ressource bientôt sera la ressource de l'Opéra. » Les efforts constants de M™^ Saint-Huberti pour développer ses qualités précieuses ne tardèrent pas à justifier la prédiction du maître.

Le Langage des Fleursy tel est le titre d'un opéra que l'on préparait à la cour. — Nous aurons des pensées à Fontainebleau, c'est heureux au mois de novembre, » dit le marquis de Bièvre. — On n'y trouvera point de soucis, » répliqua le marquis Razins de Saint-Marc, auteur du livret. Les facéties de ce genre que l'on dit sur le Langage des Fleurs, engagèrent ce parolier à donner son opérette sous le titre de Fatmé^ ce qui ne l'empêcha de tomber comme les feuilles d'automne.

— 1777. L'Opéra vient de faire une acquisition précieuse, M"* Gavaudan, cantatrice charmante, qu'il ne faudra pas rendre nulle pour les gens de goût, en lui forçant l'organe, en la contraignant d'adopter celle manière de chanter, qui ressemble plutôt à une joule de crieurs publics, qu'à l'expression des sentiments dramatiques.» État actuel de ht Musique du roi. 1778.

Audinot remet en scène la Belle au Bois dormant avec un tel luxe de danses, de costumes, de décorations que le public se porte en foule à ce spectacle. Jalouse de c^ succès, l'Académie

lui fait défendre de donner cette pièce le mardi et le vendredi, jours favoris de l'Opéra.

La Bélinaye de La Rouerie, jeune officier aux gardes françaises, éperduement amoureux de M"" de Beaumesnil, s'introduit chez elle par escalade nocturne. Ses intentions étaient pures, il voulait ainsi la forcer à lui donner sa main. L'actrice de l'Opéra s'y refuse généreusement en lui faisant sentir qu'oij l'obligerait à quitter son régiment, qu'ils seraient malheureux l'un et l'autre, et qu'il pourrait bien la prendre un jour en aversion. Ce discours produisit un effet contraire à celui que M"^ de Beaumesnil en attendait. La Rouerie se montra plus ardent encore; et, rien n'ayant pu vaincre la résolution de la virtuose, l'officier désespéré se fit religieux à la Trappe.

L'aventure en serait plus romanesque et ses héros plus intéressants, si j'en restais là, comme l'ont fait certains chroniqueurs. Dussé-je gâter mon dénouement, je dirai que La Rouerie jeta le froc aux orties et se garda bien d'épouser la séduisante cantatrice. Elle était secrètement la maîtresse de La Bélinaye, oncle septuagénaire du gentil officier. Les refus, la générosité, la grandeur d'ame exprimés avec une éloquence dramatique par M''' de Beaumesnil, seront moins admirés quand on saura qu'elle craignait de perdre cinquante mille francs comptés chaque année par le vieillard amoureux et jaloux. La fortune de La Rouerie dépendait de son oncle; épouser le neveu c'était le ruiner, se ruiner soi-même. L'actrice avait compris, jugé sa position. FiUe d'honneur bien que fille de l'Opéra, M"^ de Beaumesnil tint la foi promise à son galant suranné. Ce trait mérite d'être consigné dans les fastes du théâtre.

Le Journal de Paris, alors à son aurore, rapporta cet événement sans nommer les personnes intéressées, sans le donner en entier, sans désigner même le corps où servait l'officier. Le régiment des gardes françaises s'indigna de cette licence, et fit suspendre la publication de cette feuille pendant le mois de mars 1777. Gentilhomme breton, La Rouerie devint, en 1792, un des chefs des Vendéens révoltés.

Le Prévôt d'Exmes établit en 1770 le premier Journal des

Théâtres que la France ait possédé. Ne trouvant pas de souscripteurs, il s'arrêta dès le premier cahier, et tenta de nouveau l'entreprise en 1775. Plus heureux cette fois, il puhlia quatre numéros et réussit au point de compter cinq abonnés. Lefuel de Méricourt acheta le privilège de Le Prévôt, moyennant une pension viagère de 600 livres en 1776. La puissance des seigneurs qui protégeaient les actrices, la censure inquiète et partiale, des contrariétés méchamment suscitées, interrompaient à chaque instant le cours de ce journal redouté des comédiens. Un commis des fermes, Le Wacher de Chamois, imagina d'acquérir la dépouille de Lefuel. Amoureux d'une fille de Préville, il propose à cet acteur d'épouser la demoiselle, s'il veut lui faire obtenir en dot le privilège du Journal des Théâtres. L'amour-propre de Préville, de sa femme leur fit apprécier l'avantage de cette alhance. Ils adoptèrent de grand cœur ce pfojet, le firent valoir auprès de leurs camarades , l'intrigue agit de tous cotés , et Le Wacher, possesseur du privilège, épousa M"« Préville. Ce ménage ne fut point heureux, l'époux infidèle n'ayant pu se détacher de M"' Durancy, qui, malgré sa laideur, avait le talent de séduire et de conserver ses conquêtes.

M"" Clairon s'étant reconnue dans un portrait que Fréron faisait d'elle, sans la nommer, exigea que l'insolent journahste fût mis au For-1'Évéque. Il était malade et la reine voulut bien le soutenir contre l'actrice. Il fallut négocier beaucoup auprès des gentilshommes de la chambre, M"^ Clairon menaçait de quitter le théâtre si justice éclatante et prompte ne lui était faite. Fréron s'était accoutumé de telle sorte à la prison, qu'il n'aurait pas réclamé si la demande avait été faite par une autre personne. Préférant Vincennes au For-l'Évéque, il obtint d'être conduit à son lieu de prédilection, à sa maison des champs.

Castor et Pollux était annoncé, la reprise du chef-d'œuvre de Rameau n'eut pas lieu. L'Académie ne put obtenir les costumes du théâtre de la cour, sur lesquels elle comptait.

Maximilien Gardel fait représenter avec un grand succès la Chercheuse d'Esprit, ballet, où M'^' Guimard triomphe dans le rôle de Nicette.

La reine étant grosse en 1778, Vermont, son accoucheur, lui conseille d'abaisser l'édifice immense de sa coiffure ; sa majesté portant souvent la main à ses plumes, cet exercice lui faisant soulever le bras , effort d'autant plus dangereux qu'elles étaient plus hautes. Les habitués de l'Opéra se flattent que cette réforme sera d'un heureux exemple pour les dames qui fréquentent ce spectacle.

Le 27 octobre 1777, les auteurs se réunissent et forment un corps constitué pour contrebalancer le pouvoir des comédiens relativement à la lecture, à la réception des pièces, à l'établissement des droits d'auteur d'après un système régulier. Cette assemblée nomme une commission de quatre membres : Saurin, Marmontel, Sedaine et Beaumarchais , elle prend le titre de Bureau de Législation dramatique.

M"^ Arnould perdait ses avantages dans les opéras de Gluck ; les rôles d' Alceste et d'Armide avaient été donnés à sa rivale ; l'intrigue plus que la supériorité du talent élevait M"*' Levasseur au premier emploi. Sophie Arnould quitta définitivement le théâtre. Voici les plaintes qu'un journaliste laisse échapper au sujet de cette retraite :

— Quelle idée peut-on avoir d'un genre de musique où M^'* Arnould,

par exemple, n'est plus la première actrice; où M. Legros perd tous les

agréments de sa belle voix, puisqu'il n'y a ni cadence (trille) à faire, ni

sons prolongés à soutenir; où le récitatif est aussi simple que la parole.

Si M. Gluck prend la peine de noter non-seulement les inflexions de la

voix, mais encore les longues et les brèves, le mouvement et la durée,

n'est -il pas évident que l'actrice n^a plus rien à faire? On a cherché

longtemps la raison pour laquelle M"*' Arnould ne brillait pas dans les

opéras de M. Gluck; c'est justement parce qu'elle est bonne actrice.

C'est parce que » dans la bonne et véritable musique nationale , elle

pouvait abréger ou prolonger à son gré les sons de sa voix, suivant que

sa manière de sentir l'exigeait , ou même suivant qu'elle était plus ou

moins fatiguée. Mais aujourd'hui qu'il s'agit de s'assujétir à la mesure,

comme une simple coryphée, qu'a-t-on besoin de son talent? il devient

superflu ? »

Sophie Arnould avait d'ailleurs perdu le charme ravissant de son organe; le grasseyement qu'il faisait pardonner et que l'ac-

ACADEMIK KiJYALE DE MrSIQUE. .{fiO

trice n'avail pu corriger dovint alors insiipporUible, elle ne plaisait plus au public, on Savait maintes fois huée (juancl elle entrait en scène. Ses méchancetés spirituelles avaient indisposé contre elle ses camarades ; on répondait à ses bons mots par des épigrammcs, des chansons virulentes. L'abbé Galiani disait alors de la voix de Sophie : — C'est le plus bel asthme qu'il soit possible d'entendre. » Une attaque d'un autre genre vint frapper vivement la virtuose détrônée. Elle chantait dans son appartement ayant vue sur le jardin du Palais-Royal (1); c'était pendant la nuit, et beaucoup de promeneurs s'étaient arrêtés pour écouter. Sophie exécutait l'air d'Iphigénie : Adieu, conservez dans votre ame; tout à coup une voix tonnante, un Stentor, caché dans la foule des curieux, fit sonner d'un ton lugubre et solennel cette phrase iX'Alceste •• Caron t'appelle, entends sa voix!

La direction de l'Opéra passe à de Vismes, sous-directeur des termes. Cet entrepreneur et sa compagnie déposent 500,000 livres dans la caisse de la ville de Paris, dont elle paie la rente. La ville y joint en outre 80,000 livres par an afin d'être déchargée de tout : c'est la première subvention que l'Académie royale (le Musique ait recAie.

De Vismes du Valgay, écuyer, nommé directeur à ses frais, risques et périls, entrepreneur général de l'Opéra, possédant, pour douze ans, le privilège de ce spectacle, entre en jouissance le l^"" avril 1778. Que de siècles ne formerait-on pas, en additionnant les phiffres de tous ces privilèges de 30, de 25, de 15, de 12, de 10 ans, dont l'exploitation n'a souvent duré que peu de mois ?

Le chevalier de Saint-Georges, créole, fameux dans l'art de tirer l'épée, musicien, violoniste habile, compositeur même, appuyé par une société de capitalistes, s'était présenté pour obtenir la direction de l'Opéra. M''" Arnould, Guimard, Levasseur, d(^ Beaumesnil, Heinel, Peslin, etc., adressèrent un placet à la reine pour représenter à sa majesté ((ue leur honneur et leurs

(1) M"« Arnould habitait la maison portant aujourd'hui le n° 15 de la rue Neuve-des-Petits-Chanips. C'est dans le boudoir de cette virtuose que la Vénn<< hottentote se montrait en 1810 aux dilettantes.

privilèges ne leur permettaient pas d'être soumises à la direction d'un mulâtre. Saint-Georges avait des chances favorables, des protecteurs, on hésitait, la requête de ces amazones décida la question et le fit éloigner. L'armée d'Aladin remportait une première victoire contre un Timorkan.

De 1687 à 1713, les appointements des premiers sujets sont portés de 1,200 livres à 1,500.

De 1713 à 1776, on les doubla. Des gratifications y furent ajoutées afin d'engager les premiers sujets à ne pas se faire remplacer trop souvent. Ces récompenses étaient de trois espèces :

Première gratification ordinaire, annuelle. Deuxième gratification extraordinaire.

Troisième gratification particulière.

Tel sujet favorisé pouvait ajouter ces trois gratifications à ses appointements et n'en faisait pas mieux son devoir.

En 1713, un premier sujet recevait par an 1,500 liv.

En 1776, il touchait un traitement fixe de 3,000 liv.

Plus la grafification annuelle de 1,000

Plus la gratification extraordinaire de. . 1,000 Plus la gratification particulière de. . . 1,000

Afin d'exciter l'émulation, afin de récompenser le zèle des acteurs, de Vismes imagina de supprimer les deux premières espèces de gratification, et de les remplacer par des feux, sommes plus ou moins fortes, payées aux acteurs, jetons marquant leur présence, chaque fois qu'ils paraîtraient en scène. Le ministre approuva ce nouveau genre de comptabilité, qui permettait de rémunérer chacun selon ses œuvres. Il fut mis en usage en 1778. Le premier sujet, dont le traitement et les gratifications s'étaient élevés, en 1776 , à 6,000 livres, reçut, pour l'exercice de 1778

Son traitement fixe de 3,000 livres \

",500 livres.

90 feux à 50 livres 6,500

Plus la gratification particulière de 1,000 livres, s'il s'était comporté de manière à la mériter. Ce qui faisait alors 8,500 livres.

ACADÉMIK ROYALE DK MLSIUIjE. DU

On préparait le Roland de Piccinni. Les répétitions en étaient suivies avec plus d'empressement que celles des opéras de Gluck. Les deux partis s'y rendaient, l'un [)our découvrir les endroits faibles et les critiquer plus promplement, l'autre afin d'exalter d'avance l'œuvre du maître qu'il atïectionnait. La jeune reine s'était déclarée en laveur de Gluck, et Piccinni, qui, dès son arrivée en France, avait trouvé son rival établi dans l'opinion publique à la ville comme à la cour, était frappé d'une espèce de réprobation; il portait l'étiquette de compositeur protégé par la Du Barry, depuis quatre ans exilée. Les musiciens français ne l'aimaient pas ; la musique allemande leur plaisait, elle avait plus de rapport avec le style national et leur paraissait d'une imitalion plus facile que la musique italienne, dont ils désespéraient de prendre la forme et l'accent.

Marmontel s'était mis en tête de transporter l'école italienne sur nos deux théâtres; il avait déjà travaillé pour Grétry, dont la renommée était à nulle autre pareille dans le genre comique. Marmontel imagina de prendre les meilleurs opéras de Quinault, d'en élaguer les épisodes, les détails superflus ; de les réduire à leurs beautés réelles, de substituer à la prose rimée de Quinault des airs, des duos écrits en vers mesurés, des monologues pour le récitatif obligé, des chœurs en dialogue et d'un effet contrasté, de les ajuster aux formes de la musique italienne. C'est ainsi qu'il arrangea le livret de Roland pour un musicien qui ne savait pas un mot de français. Marmontel se lit son maître de langue; vers pour vers, presque mot pour mot, il fallait expliquer tout à Piccinni. Mais l'accent de la langue et le nombre frappaient si juste cette oreille excellente, que presque jamais, dans sa musique, ni l'un ni l'autre n'était altéré. C'est en travaillant avec Piccinni que Marmontel apprit à faire des vers lyriques ; secret ignoré de tous les poètes français.

Le 27 janvier 1778, première représentai ion de Roland. L'exécution en est très défectueuse. M"*" Levasseur (Angélique) chante faux plus d'une fois; la tournure de Legros ne paraît pas convenable pour le gracieux et séduisant Médor ; Larrivée se montre inférieur à Chassé, dont on avait gardé le souvenir. Larrivée ne

rend pas la scène de fureur comme le faisait son prédécesseur dans l'opéra de LuUi. Malgré ces imperfections, ces défauts d'exécution, le public accueillit Roland avec une faveur marquée. La reine assistait à ce spectacle avec M"'" Elisabeth. Marie-Antoinette n'applaudit point ; c'était pousser trop loin la protection qu'elle accordait à Gluck. Piccinni fut ramené chez lui comme en triomphe; hélas! il en était sorti d'une manière bien triste quelques heures auparavant. Le succès de Roland s'accrut à chaque représentation. Le charme de la mélodie, le nombre et la variété des morceaux, leurs formes élégantes firent une vive impression. Les airs de danse réunirent tous les suffrages ; l'auteur n'en avait jamais fait et n'aimait pas la danse.

Lorsque j'entonnais, devant Grétry, l'air peu digne d'un paladin tel que Roland : Je me reconnais, je respire, ce maître, prompt à saisir la réplique, recommençait la phrase et l'achevait en disant ces paroles :

. Prends ce papillon ,

Ma commère, Sur le cotillon De ma mère.

L'opéra de Roland n'offre qu'une belle scène : le contraste des fureurs du neveu de Charlemagne avec la joie tranquille et naïve des bergers, témoins des amours d'Angélique et de Médor. Tout le reste n'a rien de dramatique. Bien qu'il eût désigné le sujet de cet opéra, malgré son admiration pour Quinaull, Louis XIV dit en le voyant représenter pour la première fois : — Ce Roland n'est qu'un vieux fou, Angélique une grisette, et Médor un faquin. »

M™" Du Deftand voulait conduire Voltaire à l'opéra de Piccinni ; le malin philosophe, alors malade, lui répondit :

De ce Roland que l'on nous vante, Je ne puis, avec vous, aller, ô Du Detîand! Savourer la musique et douce et ravissante. Si Tronchin le permet, (}uinault me le défend.

Kemarquez, s'il vous plaît, (|no Voltaire s'étail inoniré le

ACADEMIE KOYALE DE Ml.SIQLE. 373

champion de OuinaiiK; il prétendait venger ce poète des allaques de Boileau. Voltaire, oubliant (|u'il avait mis Roland à coté de nos belles tragédies, change de gamme et le dénigre à son tour afin d'avoir le plaisir de rimer une antithèse. — Je ne connais rien de plus sublime (|ue le chœur des suivants de Pluton dans Alceste. » Voilà ce qu'avait écrit le même don Quichotte; prêt à faire son thème de plusieurs manières, selon les circonstances, il prodiguait tour à tour l'éloge et l'épigramme à l'auteur d' Alceste, (ïlsis, de Roland et iïArmide.

Roland est un guerrier sans cœur (chœurs], il sera bon quand nous aurons la guerre (M"" Laguerre dans le rôle d'Angélique), il serait excellent si Larrivée était chassé, disaient les gluckistes. Ils logèrent le musicien dans la rue des Feiiis-C hamps, et le poète dans celle des Mauvaises-Paroles. Les piccinnistes, à leur tour, casèrent Gluck dans la rue du Grand-Hurleur, et Grétry dans celle du Champ-jp/ewn". Ces indications furent écrites sur les" affiches mêmes de l'Opéra.

Les piccinnistes additionnèrent les recettes des douze premières représentations de Roland, afin d'en comparer le total à celui des douze premières (ïlphigéuie en Aulide, Roland présentait un total de 61,920 livres 15 sols, excédant celui à'Iphigénie de 87 livres 18 sols. Les gluckistes se hâtèrent de compter par quatorze représentations, au lieu de douze, et l'addition de ces deux recettes fit pencher la balance en faveur d'Iphigénie, dont le produit passa de 1,413 livres celui des quatorze recettes de Roland.

On fit le même rapprochement pour Céphale et Procris de Marmontel et Grétry, remis en scène avec beaucoup de frais et de soins, sans donner des résultats plus satisfaisants que ceux obtenus lors de sa nouveauté. Deux représentations (ï Alceste et deux d'Iphigénie en Aulide avaient produit lli-, 665 livres ; les recettes de Céphale, pour un nombre égal d'exhibitions alternatives, n'étaient arrivées qu'à 3,375 livres. Un gluckiste signant Urluberlu, se permit d'apostropher Marmontel, plus avide encore d'argent que de gloire, en lui disant : — De 14,665 otez 3,357 reste 11,308. Cela vous paraît-il net et clair? J'aime ce

que tout le monde comprend, je me moque des grandes phrases et de la méthaphysique de vos raisonnements sur l'harmonie et la mélodie. »

Ces attaques et beaucoup d'autres que les gluckistes avaient dirigées sur Céphale et Procris, en excitant la colère de Marmontel, fort irascible de sa nature, le déterminèrent à se jeter dans le parti contraire. La haine qu'il professait à l'égard de Gluck fut la première cause de son dévouement envers Piccinni. La Harpe était le galant de M""^ Suard; il fut mis à la porte par un itlari peu satisfait des facéties de sa femme. Suard figurait dans les rangs des gluckistes, La Harpe s'enrôla sous la bannière de Piccinni, pour avoir à combattre son rival en amour. Vous voyez que Marmontel et La Harpe, ces deux champions de la musique italienne, embrassèrent avec ardeur son parti pour des raisons étrangères à l'art, dont ils n'avaient du i^este aucune connaissance.

Tel jadis Tandabate, armé de son poignard , Combattait à l'aveugle et vainquait par hasard.

Sanlecque , le Geste, poème.

Le succès de Roland fut suivi d'une bordée d'épigrammes. Arnaud s'en prit cette fois à l'arrangeur du livret.

Ce Marmontel si long, si lent, si lourd, Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge la peinture en aveugle Et la musique comme un sourd.

Ce pédant à si triste mine.

Et de ridicules bardé.

Dit qu'il a le secret des beaux vers de Hacine; Jamais secret ne fut si bien gardé.

Non sans doute, il n'avait pas le secret des vers de Racine, et tant mieux pour lui, tant mieux et mille fois tant mieux pour le fortuné Piccinni! Si Marmontel avait bâti, fabriqué, fagoté ses strophes à la manière des chœurs cVEsther et d'Athalie, le maître italien n'aurait pu faire cadrer aucune mélodie gi'acieuse sur cette prose rimée, d'une irrégularité désesi)érante, et don! le

ACADEMIE ROYAr.E DE MUSIQUE. 37.)

plaiii-chant de Lulli pouvait seul s'accommoder. Arnaud, rablj(î gluckisle, ne se doutait pas que son trait frappait à faux, et bien mieux ! que son épigramme était le madrigal le plus gentil, le compliment le plus flatteur, dont il put gratifier un poète lyri- * que, un ami. Voilà ce que c'est (jue de combattre à l'aveugle, andabate maladroit!

Turgot avait les oreilles fatiguées de ces querelles dont il se souciait fort peu, ce ministre disait : — Je conçois que l'on aime la musique de Gluck, mais il me paraît dilïicile d'aimer les gluckistes. »

— Je ne salue point un homme qui n'aime pas la musique de Gluck, » s'écriait un enthousiaste de ce maître.

— Il n'y a qu'une vérité dans le monde, et c'est Gluck qui l'a trouvée. » Ce mot, dit par Larrivée, produisit un horrible scandale. Framery se hâta de lancer une page de rimes pitoyables contre l'audacieux acteur. Agamemnon se permettait d'approuver la musique tVIphigénie, quelle inqiertinence ! Admirateur des œuvres de Gluck, Larrivée abjura tout amour-propre d'acteur, et voulut se rendre digne de les chanter en commençant de nouvelles études sous la direction d'un" tel maître : il y réussit.

Les épigrammes, les bons mots, les pamphlets; les épîtres, étaient les armes légères que l'on employait pour ces attaques. Marmontel eut recours au gros canon et composa Polymnie, iliade ou plutôt satire , diatribe immense. La guerre de 1776 forme le sujet de ce poème en onze chants, où le rimeur exalte Piccinni, déchire Gluck, écrase sans pitié, sous le nom de Trigaud, l'abbé gluckiste Arnaud. Je citerai quelques vers de Potymnie pour vous faire connaître jusqu'à quel point l'esprit de parti , le fanatisme de la haine peuvent égarer un homme de talent.

U arriva le jongleur de Bohême :

Sur les débris d'un superbe poème.

Il fit beugler Achille, Agamemnon; 11 fit hurler la reine Clylemnestre; Il fit ronfler l'infatigable orchestre;

Du coin du roi les antiques dormeurs

Se sont émus à ses longues clameurs;

Et le parterre, éveillé d'un long somme,

Dans un grand bruit crut voir l'art d'un grand homme.

— Il va changer et vos lois et vos mœurs ,

Disait Trigaud. Le voilà le Terpandre,

L'Épiménide et l'Orphée allemand.

Qu'à son triomphe on dresse un monument;

Dans l'univers sa gloire va s'épandre.

Marmontel se garda bien de mettre au jour cette longue méchanceté; Suard, bretteur exercé, renommé, l'avait menacé de le perforer s'il prenait cette licence. Polymnie faisait les délices des soupers où les piccinnistes abondaient; le fils de l'auteur Ta publiée en 1820.

La direction de l'Académie ne payait point d'avance les opéras de Piccinni. Au lieu du prix convenu, 12,000 livres, que l'on comptait à Gluck pour chacune de ses partitions, Piccinni touchait un droit fixe de quatre cents francs par représentation. Ce marché valait beaucoup mieux pour le musicien.

Ninette à la cour, ballet pantomime de Maxim ilien Uardol réussit complètement.

Châteaublanc était l'inventeur d'une lanterne à réllecfeur qui portait la lumière à de grandes distances. Un de ces réverbères, placé depuis quelque temps sur la tour des Baleines à l'île de Ré , produisait un si brillant effet que l'on voulut en mettre un plus puissant encore sur la tour de Chassiron dans l'île d'Oléron. (^ette nouvelle épreuve réussit, et donna l'idée de supprimer le lustre de l'Opéra, dont le mécanisme et la lumière incommodent également un grand nombre de spectateurs. De Visines essaya d'éclairer la salle de l'Académie au moyen d'un foyer, d'un pliare placé dans l'ouverture du cintre et fut obligé de renoncer à cette entrepi'ise, qui donnait de bons résultats. Mais les femmes se plaignirent de l'ombi'e désobligeante dans laquelle cette lanterne, ouverte du coté de la scène, les plongeait : elles voulaient éti'c Aues. Plus tard, vers 1826, Locatelli lit de nou- Ncaux essais de ce genre, et le lustre prévalut encore.

ACAUEMIK ROYAi.E DE MLSIOIJE. HT

MoziU't revint à Paris en 1778, y resta pendant huit mois, cl n'écrivit rien pour notre scène; on ne connaît pas l'écueil contre lequel échoua l'espoir capital de ce jeune maître, nonobstiinl l'intervention directe de Noverre, le crédit et l'amitié de Grimm et beaucoup d'autres protections marquantes. Ses lettres ne nous apprennent presque rien à ce sujet. Voici les seuls passages qui s'y rapportent :

— On trouve difficilement un bon livret , les vieux, qui sont encore les meilleurs , ne cadrent plus avec le style moderne, et les nouveaux ne valent rien ; car la poésie, seule chose dont les Français pouvaient encore être fiers, devient tous les jours plus mauvaise, et ici c'est justement la poésie qui doit être bonne, puisqu'ils n'entendent rien à la musique. »

— Il n'y a que deux livrets qui pourraient me convenir. Le premier, en deux actes, est Alexandre et Roxane; mais le poète est encore à la campagne. Le second, en trois actes, est Démophon, traduit de Métastase, entremêlé de chœurs et de ballets, arrangé pour la scène h-ançaise. Jusqu'à présent, je n'ai pu voir ce dernier. »

— Si l'on me fait écrire un opéra, j'aurai beaucoup de désagréments ; mais cela m'inquiète peu ; j'y suis habitué déjà. Mais c'est que celte maudite langue française est si chienne {hunds fôttisch) pour la musique ! c'est vraiment une pitié ! L'allemand serait divin en comparaison. Et les chanteurs, bon Dieu, les chanteurs ! Ils ne méritent pas ce nom, car ils ne chantent point; ils crient, ils hurlent à pleine gorge, du nez et du gosier. »

Gluck avait quitté Paris lorsque Mozart arriva dans cette ville ; il y resta depuis le mois de mars 1778 jusqu'à la fm d'octobre suivant. Ainsi tout ce que certains biographes ont fait dire à Gluck par Mozart, au sujet de la mauvaise fortune à^Alceste, les prédictions du jeune musicien, les larmes versées dans le sein de l'illustre maître, sont des inventions de littérateurs.

— Si j'étais dans un endroit où l'on eût des oreilles et un cœur, quelque connaissance de la musique et un peu de goût , je rirais volontiers des intrigues qui se forment contre moi; mais je me trouve dans un monde uniquement composé d'aniniaux et de brutes , musicalement parlant. Et comment en serait- il autrement? C'est ainsi qu'ils sont tous dans leurs faits, gestes et passions. Il n'y a pas dans l'univers un

endroit comme Paris. Ne croyez pas que j'exagère, quand je parle ainsi de leur musique. — Cependant me voilà ici. Je dois tout supporter, mon père, pour l'amour de vous. Dieu veuille que je revienne d'ici le goût sauf! Je prie Dieu chaque jour de m'accorder la force de rester à Paris , de me permettre de faire honneur à la nation allemande ainsi qu'à moi-même.

— Le baron de Grimm et moi , nous exhalons souvent notre colère contre la musique d'ici , mais entre nous ; car en public il faut crier bravo, bravissimo! en applaudissant à outrance. Ce qui me fâche le plus en iout cela, c'est que messieurs les Français n'ont amélioré leur goût qu'en autant qu'ils peuvent supporter aujourd'hui .la bonne musique; mais de reconnaître que la leur fût mauvaise, Dieu préserve! et le chant! ohimèl Je pardonnerais encore aux chanteuses de ce pays leur brailleries françaises, si elles ne chantaient pas des airs italiens; gâter la bonne musique, voilà qui vraiment est intolérable I »

A cela Mozart le père répondit comme un oracle :

— Il est fâcheux , sans doute , que les Français n'aient pas encore entièrement changé de goût; crois -moi, cela viendra peu à peu; refondre tout un peuple n'est pas une bagatelle. C'est assez qu'à présent les Français soient en état d'écouter le bon ; insensiblement ils apprendront à connaître la différence. »

Plusieurs la connaissent maintenant; mais ni le père ni le lils ne devaient être témoins de la conversion musicale d'une trop minime partie de notre nation. Le public de Paris est toujours ce qu'il était du temps de Mozart.

Le l^*" avril 1778, la reine était venue à l'Opéra, mais avec l'intention de passer à la Comédie-Française incognito pour assister au couronnement de Voltaire. Un billet, qui lui fut remis dans sa loge, la força d'abandonner ce projet. Les actrices de tous les théâtres allèrent présenter leur hommage à l'illustre vieillard. Il s'empressa de les visiter à son tour, et quand il se rendit chez M^"^' Arnould, on admira la conversation légère et spirituelle du philosophe et de la cantatrice. Le duo concertant excita le plus vif intérêt.

Les danseuses Cécile et Michelot se disputent Nivelon. Cécile, bien que plus jolie, ne peut toucher le cœur de ce beau Narcisse. Dans un accès do fureur jalouse, elle égratigne la fi-

gure, arrache les cheveux de son heureuse rivale. Cet esclandii; fait connaître au comte d'Artois les hontes particulières dont M"'" Michelot, qu'il avait couverte de diamants, favorisait le danseur Nivelon, chevalier gentil qui faisait prendre à son altesse le rôle de l'autre chevalier.

Une compagnie de chanteurs italiens, appehîs pai' de Visnies, déhute, sur le théâtre de l'Académie, le 9 juin 1778, par une opéra bu/fa de Paisiello, le Due Contesse^ avec peu de succès. Un hallet de Noverre, les Petits Riens^ sert de cortège aux représentations italiennes, données les jours où l'opéra français gardait le silence.

Caribaldi, Viganoni, ténors; Poggi, Gherardi, Focchetti, basses; ïosoni, baryton; M"®^ Chiavacci, Rosina et Costanza Bnghoni, Farnesi, figuraient dans cette société chantante, assez médiocre, dont la direction musicale était conhée à Piccinni. Très jeune encore, Viganoni devint plus tard un admirable virtuose. Le Finie Gemelle , il Curioso Indiscretto tirent peu de sensation; on accueillit avec enthousiasme la Frascatana de Paisiello; la Buona Figliola de Piccinni , qui venait d'être applaudie par l'Europe entière, obtint une faveur semblable à Paris. Castor et Pollux remis en lumière le 11 octobre 1778, lutte vigoureusement et fournit une suite de belles recettes, dont la première s'élève à 5,908 Uvres.

Afin de se délivrer des poursuites des lullistes, de Vismes lemit en scène le Thésée de LulU, composé depuis cent quatre ans à cette époque. Thésée fut sifflé. Les partisans de Lulli n'avouèrent pas la défaite de leur patron, attendu que l'on avait fait des additions, des changements à son ouvrage, additions (ju'ils eurent soin de signaler par de bruyantes huées. Cette marque d'affection pour Lulli compléta sa déroute, l'opposition se chargeait de vdipender tout le reste. Un lulliste désolé s'enfuit à la campagne, et ne voulut plus entendre d'autre ramage que celui des oiseaux. De sa retraite il adressa les vers suivants aux gluckistes, aux piccinnistes.

Qu'ils me sont doux ces champêtres concerts, Où rossignols , pinsons , merles , fauvettes ,

Sur le théâtre, entre des rameaux verts , Viennent gratis m'offrir leurs chansonnettes ! Quels opéras me seraient aussi chers !

Là n'est point d'art, d'ennui scientifique: Piccinni , Gluck , n'ont point noté les airs : Nature seule en dicta la musique, Et Marmontel n'en a pas fait les vers.

Quinault savait très bien combiner la danse avec les scènes de ses opéras. Le premier acte de Thésée est teiminé par une danse guerrière d'une vive et brillante expression : au troisième acte, celle des furies autour d'Égié, l'île enchantée du quatrième sont les types des scènes terribles, des tal)leaux gracieux du ballet de Psyché que Pierre Garde) fit représenter douze ans après cette reprise de Thésée.

Gluck avait prévu depuis longtemps la défaite des lullistes, en liomme adroit, il travaillait secrètement à se concilier ce parti. Gluck se déchaînait contre les Italiens et ménageait, flattait avec esprit les amateurs de la musique française, afin de les enrôler sous ses drapeaux au moment où leur troupe vaincue et découragée mettrait bas les armes. A la dernière reprise (ÏAi^mide, en 1764, on avait supprimé le quatrième acte de cet opéra ; les fanatiques s'en plaignirent hautement, crièrent au scandale. Ils paraissaient beaucoup plus offensés de l'injure faite à Quinault, leur parolier favori, que des coupures désobligeantes dont la partition de Lulli venait d'être victime. Quinault et Lulli, c'était Oreste et Pylade, deux inséparables, un tout, depuis un siècle identifié dans l'esprit de ces dilettantes. La déroute de Thésée ne leur laissait aucun espoir de maintenir Lulli sur la scène. Y rétablir Quinault dans toute sa splendeur et sa force, consacrer ses chefs-d'œuvre par une nuisique nouvelle , les rajeunir, leur assurer une longue existence était une entreprise aussi louable qu'audacieuse, un coup de partie. Diplomate profond autant que habile musicien, Gluck harangua les lullistes, je puis rapporter son discours, il me semble que j'entends ce maître leur dire : — Reposez-vous sur moi; je vais vous rendre ^?'//ud6', voire Armide chérie, que des barbares avaient privée de son quatrième

acte; cette Armide que Marnioniel, dciiiolisseur d'opéras, réduirait à trois actes si vous lui permettiez d'y toucher. Je vous la rendrai tout entière; rajeuni par mes accords, ce drame sublime va rester à la scène pendant un autre siècle. Je connais votre goût national pour les vers, les mots, les paroles avant tout! Je sais mon Lulli tout aussi bien (jue vos acteurs académiciens, j'imiterai son style, et vous croirez l'entendre encore en applaudissant mon œuvje. »

Les lullistes, mis hors de combat, ne pouvaient pas rester en repos au milieu de la conflagration musicale : ils embrassèrent la cause de Gluck. N'avons-nous pas vu le parti légitimiste s'unir aux républicains, livrer bataille sous une même bannière pour combattre les ministériels? Dissidentes entre elles, ces deux troupes se donnaient la main pour écraser l'ennemi commun.

Étudiez l'une et l'autre Armide , vous reconnaîtrez que ces deux partitions ont un air de famille, des traits de ressemblance étonnants. Gardez-vous bien d'attribuer de fréquentes imitations à l'impuissance de faire mieux. Si le maître allemand suit les traces de Lulli, s'il daigne s'emparer de ses dessins, de ses types, de sa psalmodie même, c'est qu'il a voulu plaire à ses auditeurs. Au lieu de l'accuser de plagiat, applaudissez plutôt à l'homme d'esprit, au madré compère, ayant recours à ces moyens afin de se préparer un nouveau succès. Armide est le quatrième opéra français ou devenu français de Gluck, il est donc le plus jeune relativement aux trois qui Uont précédé, si l'on regarde son acte de naissance ; Armide n'en est pas moins l'opéra de Gluck le plus vieux à l'égard du style. Cette observation est un argument sans réplique. Si le musicien a ridé le front de son Armide, c'est qu'il avait ses raisons pour en agir ainsi.

Deux charmantes danseuses , M'^'' Cécile et Dorival , s'aventurent à chanter les rôles de Colin, de Colette dans le Devin du Village. Le public fait comprendi'e à ces virtuoses qu'il préfère leur danse aux accents peu llatteurs de leurs voix. M"" Cécile refuse lie danser parce qu'on ne lui donne pas un costume aussi galant que celui de M"" Guimard, et la rebelle Cécile est conduite nu For-l'Evêque. Rassurez- vous, trop sensibles lecteurs,

le prince de (Jonti veille sur cette jolie prisonnière, il se hâte (1(î lui rendre la liberté.

M"'' Dorival se permit un jour d'envoyer fort énergiquement l'orgueilleux Gaétan Vestris où vous savez , c'est-à-dire , à la promenade. Le maître de hallets obtient du ministre une lettre de cachet, et la montre à la danseuse en lui proposant un amiable accommodenient ; des concessions de part et d'autre.

Dorival s'en indigne et demande des fers , Du front dont elle aurait condamné ce pervers.

Les verrous du For-l'Evêque sont à peine tirés sur cette virtuose séduisante, que le peuple de ses admirateurs en est averti. La cause de sa disgrâce est connue, on n'ignore pas les conditions proposées et rejetées avec une fierté digne de Pénélope. L'oppresseur doit danser le soir même, la salle est comble. A son entrée en scène, le berger Vestris est accueilli par une tempête de sifflets, un orage furibond de cris, de trépignements, de huées. Il veut se retirer, on l'en empêche, et, d'une voix intelligible, malgré le nombre des orateurs, le parterre lui signifie l'ordre de se rendre à l'instant même , sans quitter son habit de théâtre, sur lequel il va jeter une casaque de voyage, lui signifie l'ordre formel de monter dans un fiacre, qui l'attend à la porte, pour aller quérir la belle et dolente captive. Il la ramènera sur la scène et dansera gracieusement avec elle son tambourin favori. Directeur, régisseurs, inspecteurs, gens du ministère et de la pohce, assemblés à l'instant par ce canon d'alarme, décidèrent que Vestris devait obtempérer à la volonté suprême et nettement formulée du public. Il le fallait I comme a dit plus tard un directeur de saltimbanques.

Les prisonniers dramatiques menaient joyeuse vie au Forl'Évêque, le berger Vestris s'y présente et tombe juste sur le dessert d'un souper charmant que M"*' Dorival terminait avec des amis, des amies. Nouvelle explosion d'un autre genre; le vin de Champagne coule à grands flots, on veut griser Vestris et Ton prêche d'exemple. Le public comptait des pauses avec une patience, un calme stoïques.

Pour les amants heureux attendre c'est jouir.

Le parterre savourait les douceurs de sa victoire. 11 \oit enfin paraître Yestris donnant la main à sa bergère. A leur démarche incertaine, h leurs pas chancelants, on reconnut bientôt les résultats d'un festin largement arrosé. L'orchestre a sonne, les deux concertants en ont saisi la cadence, le tambourin pastoral devient un duo d'égypan , de bacchante , et le public satisfait, triomphant se retire enivré comme les virtuoses qu'il venait d'applaudir.

Activité prodigieuse. — Règlement sur les coiffures. — Complot , révolte, arrestations. — Magnanimité de Gaétan Vestris. — Chevaliers de cinq louis. — La ville reprend l'administration de l'Opéra. — Recettes et dépenses. — Le masque brisé. — Le juif converti. — Triomphes du duc de Chartres. — Le Devin du village n" 2. — Les deux Jphigénie en Tauride. — Écho et Narcisse. — Mirza , ballet; un jeune violoniste. — Facéties. — Attjs, Marmontel introduit les vers à l'Opéra. — M"* Théodore. — Nouvelle direction. — Droits d'auteur. — Emplois et rôles. — Triomphe du comte d'Estaing. — Versée de Philidor. — Le Seigneur bien faisant ,La,ys ^ M"* Saint- Huberti. — Iphigénie en Tauride de Piccinni. — Une Érigone au For-l'Évôque.

L'activité du nouvel entrepreneur fut telle qu'il parvint en peu (le temps h changer d'opéras comme on change de comédies. Les représentations de l'Académie avaient lieu trois fois par semaine en été, quatre fois en hiver ; de Vismes ouvrit son spectacle tous les jours. On réclama contre cette innovation, le conseil d'état décida que l'Académie ayant le droit de commander aux autres théâtres, était parfaitement libre d'en agir ainsi, quand cela lui paraissait avantageux. De Vismes donna même cinq opéras dilTérents par semaine; il chassa de son spectacle l'uniformité qui le rendait languissant, et condamnait les amateurs à voir une pièce pendant cinq, six et même onze mois de suite. La scène de l'Opéra présenta successivement les meilleurs ouvrages qui, depuis 1670 jusqu'en 1778, avaient obtenu la fa-

veur du public. De Visines s'efforça de contenter tous les gouls en faisant cette revue historique, en montrant cette galerie où figuraient tous les genres de musique française. Les ouvrages nouveaux étaient mis en scène et plus fréquemment qu'au temps passé. Les opéras italiens avaient été reçus avec transport en 1752, de Vismes sut varier son répertoire au moyen d'une compagnie qui représenta les meilleurs opéras boulions de Piccinni;, d'Anfossi, de Paisiello. C'était un feu roulant d'airs, de chœurs, de duos italiens ou français. On chantait, on dansait avec une ardeur jusqu'alors inconnue, et qui ne s'est plus renouvelée.

De Vismes fit écrire par Grétry les Trois Ages de la Musique^ pièce relative à la circonstance. Ces trois âges étaient ceux de Lulli, de Rameau, de Gluck. Piccinni se plaignait amèrement de ce qu'on n'avait pas mis un quatrième âge pour lui. Son ami La Harpe s'empressa de le consoler en lui disant : — Quand je songe aux huées, aux sifiQets qui viennent d'accueillir ces Trois Ages de la Musique, je compare l'expression de votre mécontentement à la plainte d'un écolier fâché de n'avoir pas été fouetté comme ses camarades. »

Malgré les éloges que de Vismes recevait et la justice que lui rendaient tous les partis, ses forces ne lui permirent pas de lutter pendant plus d'un an contre des ennemis domestiques , ardents, ingénieux pour lui susciter des contrariétés, ennemis d'autant plus dangereux qu'ils se relayaient afin de ne lui laisser aucun repos. On peut juger des travaux, des peines, des frais dans lesquels une variété si brillante et si prolongée dut l'entraîner ; surtout si l'on considère la quantité, l'éclat, la magnificence des costumes et des décors nouveaux. Il avait fait venir d'Italie les frères Galliari , peintres les plus estimés de leur nation et de leur époque. Le public accourait en foule à ce spectacle lyrique^ devenu tout à coup attrayant au dernier point. L'abondance des recettes ne couvrait pas le chifi're de la dépense. De Vismes était comblé de félicitations, et de Vismes se ruinait; d'ailleurs, ses réformes, sa nouvelle manière d'administrer froissaient des intérêts particuliers et lui formèrent une opposition I. 25

redoutable, qui l'accablait de sarcasmes et de dégoûts. Ses talents et sa fermeté ne purent déraciner les abus d'une administration dès longtemps vicieuse. La reine le protégeait, et pourtant de Vismes ne put résister aux haines, aux cabales intestines, aux tracasseries de tout genre. Il offrit la résiliation de son bailj que l'on accepta plus tard.

Beaumarchais se donna beaucoup de mouvement pour supplanter de Vismes, et ne réussit point. Ce directeur sûr de son autorité, ferme en son lit de justice, rendit un arrêt solennel pour interdire l'entrée de l'amphithéâtre aux femmes qui portaient des coiffures colossales. Cette mesure de police administrative fut prise afin de prévenir une infinité de disputes causées par ces bastions emplumés, édifices mouvants qui masquaient le théâtre à ceux qu'un malheureux destin plaçait derrière ces dames. Ce règlement et les caricatures que l'on publia contre ces ridicules poufs , ces panaches , ne les firent point tomber. M"* Saint-Quentin, très renommée pour les coiffures, se hâta d*en inventer une qu'elle appela coiffure à la de Vismes. Elle n'eut aucun succès même à l'Opéra. Toujours attentive à fournir au peuple une distraction à sa misère, un aliment à sa curiosité, la police fait habiller des hommes, des femmes à la mode, et les coiffe à la monte-au-ciel. Exposés dans un café de la foire Saint-Ovide, place Louis XV, ils y chantent, avec accompagnement d'orchestre , des chansons licencieuses. Cette farce, offerte gratis, attire une foule immense.

L'activité prodigieuse que le directeur mettait dans l'exploitation de son Académie, ses nombreux succès, firent croire qu'il gagnait déjà 200,000 livres. Les chefs des ballets et des chœurs voulurent se rendre indépendants et s'emparer même du pouvoir. Ils employèrent une infinité de moyens pour engager de Vismes à se démettre en leur faveur. On promit de déposer 800,000 livres pour garantir le succès du nouveau système qu'ils se proposaient d'introduire dans le gouvernement de l'Opéra. Les acteurs s'étaient joints à cette ligue ; leurs assemblées, qu'ils nommaient congres, se tenaient chez M''"' Guimard, en son palais de la Chaussée-d'Antin. La révolte était flagrante, et le dieu

delà danse, Auguste Vestris, déclarait hautement qu'il en était le Washinglon.

Les esprits s'aigrissant tous les jours davantage, les tracasseries devenaient plus vives et plus fréquentes. On se voyait forcé de réclamer sans cesse l'appui de l'autorité , laquelle aux prises avec les chefs du complot, était souvent réduite à dissimuler son ressentiment afin de ne pas porter l'esprit de sédition au dernier période. — Le ministre veut que je danse, disait M"* Guimard ; eh bien ! qu'il y prenne garde, je pourrais bien le faire sauter. »

A» Vestris avait répondu fort insolemment à de Vismes, celui-ci s'avisa de lui dire : — Mais, monsieur Vestris, savez-vous bien à qui vous parlez? — A qui je parle? au fermier de mon talent. »

M^'*' Guimard conduisait l'intrigue avec adresse, elle empêchait de prendre un parti violent, disant à ses camarades : — Je vous le recommande ! surtout, point de démissions combinées ; c'est ce qui a perdu le parlement. »

M"" Arnould osa dire au ministre Amelot au sujet des rigueurâ qu'il déployait en cette circonstance : — Vous devez savoir, monseigneur, qu'il est plus facile de composer un parlement qu'un opéra. » Apostrophe mortifiante pour ce ministre, intendant de Bourgogne lors des troubles de la magistrature, destructeur et reconstructeur du parlement de Dijon.

Après huit ans passés de mariage, la reine accouche d'une fifie le 19 décembre 1778. Un Te Deum solennel fut chanté dans toutes les églises poiir l'ouverture du ventre de la reine, c'est ainsi que s'exprimait l'archevêque de Paris en son mandement. On craignait que Marie-Antoinette ne fût stérile, et la naissance de Madame excita des transports de joie. La ville de Paris se proposait de donner de brillant'es fêtes pour cette môme ouverture, le roi, la reine voulurent que les fonds destinés à cette frivole dépense fussent consacrés à doter cent filles pauvres. Leurs majestés ajoutèrent 50,000 livres à la somme que la ville assignait pour cet objet. Une jeune fille nommée Lise se fait inscrire, on lui demande quel est son amoureux. Lise répond qu'elle n'en a point, croyant que la ville fournissait de tout. La ville s'empressa

de lui choisir un mari. Houdon fît le buste en marbre de Lise, c'est un des plus gracieux ouvrages de ce maître.

L'Académie appartenait à cette époque à la ville, et suivit sou exemple en dotant, mariant une jeune fille. Les 1,200 livres de la dot furent déposées entre les mains de M"" Guimard, trésorière élue par les souscripteurs académiciens. On devait servir le banquet nuptial au Wauxhall d'hiver ; tout Paris était en émoi pour assister à cette réunion brillante, à ce bal ravissant. L'autorité ne le permit pas; elle regarda cette bonne action comme une parodie de ce que la ville avait fait, et donna l'ordre de fermer les portes de ce lieu public.

M"' Guimard possédait un palais dont le jardin d'hiver, la salle de spectacles, les galeries et les salons offraient un vaste et délicieux asile à la fête : elle s'y réfugia. Quelques incidents la troublèrent pourtant : l'orchestre de l'Opéra, scandalisé de ce qu'on ne l'avait pas compris dans le nombre des souscripteurs, regarda cet oubli comme injurieux, et refusa son assistance. Il fallut recourir à de vulgaires ménétriers, dont l'inexpérience déchira les oreilles que les symphonistes de l'Académie auraient charmées. Furieuse de ce qu'on avait éludé ses défenses, l'autorité fit remettre et signifier pendant le repas, une lettre de cachet à Vestris, à Dauberval, pour être conduits à l'instant au For-l'Évêque. Cette punition leur fut infligée à cause de leur révolte et de leur refus de danser le mardi précédent à la représentation d'Armide.

Gaétan Vestris était présent à cette exécution brutale et despotique, ses adieux à son fils, bien que touchants, excitèrent l'hilarité de la bande joyeuse. Après avoir embrassé tendrement ce digne successeur, il lui dit : — Allez, Auguste, allez en prison, voilà le plus beau jour de votre vie. Prenez mon carrosse et demandez la chambre de mon ami le roi de Pologne; faites grande et noble chère, je payerai tout. »

Ce mot d'ime emphase si plaisante en rappelle un autre du môme genre. Lorsque le jeune Vestris débuta, son père, vêtu du plus riche et du plus sévère costume de cour, l'épée au coté, le chapeau sous le bras, se présenta sur l'avant-scène avec lui.

Après avoir adressé dignement au parterre une allocution sur la haute importance de son art et les grandes espérances que donnait l'héritier de son nom, il se tourna d'un air imposant vers Auguste, et lui dit : — Allons, mon iils, montrez votre talent au public ; votre père vous regarde. »

La famille Vestris, nombreuse et très unie, arrivait en corps dans la salle de l'Opéra toutes les fois que le virtuose Auguste dansait, et ne s'y montrait jamais aux représentations où ce rejeton chéri ne figurait pas.

Cent nobles chevaliers français se réunirent alors chez M"® Guimard. — Pour servir la patrie? — non; la beauté? — non; — la religion, en allant à rencontre des infidèles? — encore moins. Toutes les divinités du vieux temps étaient déjà trop négligées. Parlons sans figure. Les aimables libertins de la cour, afin de donner plus de piquant à leurs plaisirs, imaginèrent d'offrir aux beautés de Paris en meilleure renonunée, une fête digne de nos mœurs douces et faciles. On ouvrit une souscription où cent amateurs étaient taxés chacun à cinq louis. M"® Guimard voulut bien prêter le temple qu'elle habitait pour célébrer cette fête délicieuse que déjà les rigoristes appelaient une orgie: une orgie!... cependant le comte d'Artois et le duc de Chartres l'honoraient de leur présence! Le spectacle commencerait par une représentation de la Colonie^ où M'^®^ Dervieux et Duthé rempliraient les premiers rôles. L'opéra devait être suivi de quelques proverbes grivois de Collé, d'un jeu d'enfer, d'un bal et d'un grand souper, où figurerait le premier choix de nos brillantes Aspasies.

Tous les préparatifs étaient faits ; on avait dressé quatre tables dans les jardins, et, par un excès de précaution, de décence, une cinquième y fut destinée aux mères, aux tantes, à quelques abbés de leurs amis... c'était placer ingénieusement les plaisirs sous la sauvegarde de la morale. Eh bien ! une cabale ennemie instruisit de tout l'archevêque de Paris ; dès longtemps il s'était attribué le monopole des bonnes mœurs, il provoqua l'interdiction d'une fête qui, scandaleuse selon sa pensée, se termina par un acte piété. Un ordre du roi vint tout arrêter ;

on voulut le faire révoquer, mais on n'était pas d'accord sur les démarches : il y eut, entre ces dames et ces messieurs, des dissentiments, des luttes, des combats et sans doute des lauriers conquis; car, dans une assemblée générale, où les deux sexes parurent s'entendre, il fut convenu que les douze mille francs destinés à la fête seraient envoyés à monseigneur pour lui demander un Te Deum solennel, en actions de grâces d'une victoire remportée par de nouveaux chevaliers de cinq louis.

Afin de témoigner sa gratitude au sujet de la neutralité que les symphonistes avaient observée dans les émeutes de l'Académie, de Vismes leur abandonne le tiers auquel il avait droit sur une représentation d'Iphigénie donnée pour la capitation des acteurs. L'orchestre dédaigne, repousse un cadeau trop mesquin, refuse de jouer, et fait manquer ce spectacle.

La révolte de l'Académie contre son chef, révolte que Vougny, Delaborde fomentaient, que Beaumarchais excitait dans l'espérance d'être directeur, fut terminée par le prévôt des marchands, qui reprit, au mois de mars 1779, l'administration suprême de l'Opéra. La ville de Paris résilia son bail, et fit d'énormes avantages à de Vismes, qui resta directeur gérant pour le compte de la ville. Pour en arriver à ce résultat, elle lui donne j 00,000 livres, lui fait une pension de 9,000 livres pendant chacune des huit années de son bail qui restent à courir; tout cela joint à 150,000 livres de bénéfice présumé sur sa première année lui forme un total plus que satisfaisant. Campan négocia cette affaire; elle réussit par l'intervention de la reine, dont il était valet de chambre.

Il paraît que de Vismes changea de gamme alors. La caisse de ce théâtre éprouva le déficit énorme de 720,000 livres, ce qui n'empêcha pas le gérant de toucher sa pension de 9,000 livres, plus une gratification de 24,000 livres.

Beaumarchais était musicien, les airs que l'on chante dans le Barbier de Séville, le Mariage de Figaro, comédies, sont de sa composition, excepté celui de Malbrou. Voyez, pour l'origine curieuse de cet air, Molière musiciea, tome ii, page 430. Beaumarchais avait senti le génie de Gluck. Il le rencontre un soir

AtiADEMiE UOYALE Dii MUglQUK. 3§1

au foyer et lui parle de la musufue avec des idéea si nettes, que ce maître, dont il n'était pas connu, lui dit : — Vous êtes sans doute monsieur de Deaumarcliais, » Dès ce moment ils iormèrent le projet d'écrire ensemble un opéra. Plusieurs années s'écoulèrent et Gluck partit pour l'Allemagne. Beaumarchais lit le livret de Tarare et s'empressa de l'envoyer à Vienne. Gluck lui répondit qu'il était enchanté de cet ouvrage, mais que l'âge ne lui laissait plus assez de force pour se charger d'une imtreprise aussi grande, et qu'il en conliait l'exécution à Salieri, son disciple favori.

Les appointements et feux des premiers acteurs et danseurs étaient de 7 à 8,000 livres en 1778. Ceux des cinq premières actrices et danseuses étaient de 0,000 livres.

Par le règlement de 1713, Louis XIV avait défendu, sous quel prétexte que ce fût, d'augmenter le personnel et la dépense de l'Académie royale de Musique. Rapprochons les états de situation de ce théâtre en l'une et l'autre année.

1713. Personnes. 1778. Personnes.

Chant 14 l/t,700 liv. 24 80,000 liv.

Chœurs .. 36 13,200 50 32,600

Danse 24 15,800 90 139,300

Orchestre 47 20,150 64 69,482

Autres dépenses. 133,200 586,200

La recette s'élevait de 130 à 140,000 livres, et la dépense de 70 à 80,000 livres, du temps de J.ulli. Sous la direction de Francine, qui lui succéda, la recette a monté de ââO jusqu'à 240,000 livres, et la dépense était de 210 à 218,000 livres.

La duchesse de Bourbon avait à sa suite, lors de son mariage, M"^ de Canillac. Ayant une jolie figure, de l'adresse et l'esprit d'intrigue, cette dame tourna ses batteries vers le duc de Bourbon, parvint à le rendre infidèle, et c'était la première fois qu(^ le duc prenait cette licence. La duchesse instruite» congédia sa rivale, et M'"*" de Canillac, tendant plus haut ses lilets, y prit le comte d'Artois. Ce Irio vint à se rencontrer au bal de l'Opéra, le 3 mars 1778. M"'" de Canillac engagea son nouvel amant à la \enger de

la duchesse. Son altesse royale, cédant à contre-cœur, alla plaisanter sa cousine, qui, se fâchant, répondit par des propos très piquants, et souleva la barbute de monseigneur, afin de connaître l'audacieux qui la traitait avec une insolente familiarité. Cette action en amène une autre, et le comte brise le masque sur la figure de la duchesse.

M™* de Bourbon, sachant à qui elle s'était attaquée, garda le silence; mais la joie que cette altercation inspirait à M"'^ de Canillac lui fit tout révéler. Aussitôt on s'anime à Versailles, le prince de Condé vient de Chantilly demander à Louis XVI une réparation pour sa belle-fille. Paris se range contre le chevalier discourtois, et cette impertinence lui fit d'autant plus de tort qu'il s'en était vanté chez la comtesse Jules de Polignac. On parla d'excuses en laissant entrevoir un duel. Soutenu par l'opinion pubUque, le duc de Bourbon haussa le ton. Le roi voulut intervenir, une entrevue eut lieu, tout le monde en fut mécontent. La reine désolée redoutait une rencontre , pourtant elle devint inévitable. Les princes allèrent au bois de Boulogne, croisèrent le fer, on les sépara sur-le-champ au nom du roi, les témoins déclarèrent que l'honneur était satisfait. Ce fut un véritable duel comme on les met en scène à l'Opéra. Après ce combat innocent, le comte d'Artois, suivi de sa garde, alla faire, avec beaucoup de galanterie, des excuses à M™' la duchesse de Bourbon. Les deux adversaires furent exilés pour huit jours par lettres de cachet. Ainsi finit la comédie.

Le public accueillit admirablement M. et M""' de Bourbon quand il les vit paraître dans leur loge à l'Opéra. Des applaudissements unanimes, des bravos sans fin, y complétèrent la satisfaction de ce prince. Le duc de Chartres n'osa pas s'y montrer. On était indigné qu'il n'eût pris aucune part à l'aventure de sa sœur. Les personnages de cette scène furent caractérisés par les rimes suivantes :

Bourbon se tait et se lamente ; L'époux menace et se présente ; D'Artois se vante et puis mollit ; De Chartres rit et s'aviUL

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. :i93

La salle de l'Opéra, dans ce temps, était le champ clos, le terrain neutre sur lequel le peuple venait se mettre en communication directe avec ses princes, et louer ou blamér leur conduite par l'applaudissement ou le silence. Les silïlets auraient certainement fait leur partie en plus d'une occasion, si les princes et les courtisanes royales n'avaient su les esquiver en s'abstenant de paraître à ce théâtre.

Un très jeune homme, appelé Chéron, est admis à l'Académie pour y chanter les parties de coryphée-basse.

Virtuose de la danse, M"^ Dervieux quitte la scène avec une immense fortune, acquise rapidement. Elle en devait la plus grande part à Peixotto, juif portugais, aussi riche que laid, petit monstre qu'une aventure galante, romanesque, bizarre, avait rendu fameux en 1775. Passant en chaise dans une rue de Bordeaux, il rencontre une sœur grise charmante, en est épris, fait arrêter ses porteurs, leur donne un louis, les met à la poursuite ^de la jeune béguine, et promet d'autres récompenses à ces émissaires s'ils sont assez adroits pour en obtenir un rendez-vous. Mille louis seront offerts à la belle. Les porteurs ont bientôt rejoint la nonnette, l'un d'eux examine son visage, sa taille avec une attention particulière, et dit à son camarade : — Notre affaire est faite ; cette sœur ressemble admirablement à la figurante enrôlée au théâtre le mois dernier, c'est la Vatinelle en personne. Donnons au juif la Vatinelle, et n'allons pas affronter les hasards d'une intrigue trop périlleuse. »

La Vatinelle, en costume de l'ordre et bien endoctrinée, vint toucher les 24,000 livres, et s'acquitta du rôle de sœur Rose avec un talent merveilleux. Les suites cruelles d'un entretien si doux excitèrent l'indignation, la colère du juif crédule et passionné. Furieux, il va faire ses réclamations au couvent, incrimine sœur Rose en face, dit qu'il la reconnaît parfaitement. La supérieure en est révoltée, toute la communauté pousse les hauts cris; scandale affreux, procès, condamnation , dommages-intérêts portés au double de la somme payée à la Vatinelle, argent que le tribunal considéra comme loyalement acquis. Une autre victime de cette erreur souffrait sans se plaindre ; Sara Mendez d'Acosta, femme

de Peixotto, que son mari rendit malheureuse au dernier point après cette aventure. Jeune, belle, innocente, elle fut opprimée par le coupable qui finit par l'abandonner.

Le millionaire Peixotto, bien que marié, voulut épouser j^ue Dervieux; sa femme était un obstacle, et Sara Mendez vint à Paris s'opposer à l'hymen projeté. Le code hébraïque permet le divorce, Peixotto réclame l'exécution de sa loi nationale; un arrêt du parlement, rendu le 9 avril 1778, déclare le mariage valable et devant ressortir tous ses effets civils. L'enragé financier abjure alors sa religion, se fait chrétien et prétend que sa conscience lui défend d'habiter avec une juive. On lui permit de s'en séparer, pour l'acquit de sa conscience, mais non pas d'en épouser une autre.

M'^' Dervieux fit bâtir alors un hôtel superbe dans la rue Chanteraine (de la Victoire), portant aujourd'hui le n° 34-, et l'habita jusqu'en 1792.

Après le combat. d'Ouessant donné le 27 juillet 1778, le duc de Chartres arrive à Paris le 2 août, il se hâte d'annoncei' au roi les succès éclatants que notre marine vient d'obtenir, et la part qu'il a prise à cette victoire. Aucun message ne pouvait contrarier cette assertion . Louis XVI croit son cousin sur parole, et fait chanter le Te Deum. Le vainqueur se montre à l'Opéra le soir même; tout le monde se lève et Papplaudit vivement. L'orchestre, se joignant aux acclamations de l'assistance, exécute une fanfare triomphale. On avait délibéré de lui présenter une couronne, mais on n'osa pas. Le peuple, inondant les entours de la salle, partage bientôt le délire qui se manifestait à Pintérieur. Il fabrique un mannequin représentant Pamiral Keppel et procède aux obsèques du commandant de la Hotte anglaise. On chante une complainte sur sa défaite en présence de leurs altesses sérénissimes ; l'Anglais empaillé, bafoué, trainé, poursuivi par les imprécations de ce populaire est noyé dans la Seine.

Le soir, après la représentation iVOrphée, on exécule au Palais-Royal un chœur de Vertumne et Pomonc, parodié pour l'adapter à la circonstance. Larrivée et M'''' Arnould figuraient k ce concerL La voix de cette virtuose ne répondit point à son

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. 3«o

zèle, M'"' Arnould toucha faux et l'ut sitllée, on présence du prince, dans son palais! La nuit, le duc et la duchesse de Chartres ne purent se refuser à fain; une promenade au milieu de la foule enchantée qui se pressait dans leur jardin. Arrivés sous les fenêtres de M"'' Arnould, l'actrice voulut réparer son honneur par des chants attaqués cette fois avec plus de bonheur.

La poste était bien peu diligente alors ; pas le moindre télégraphe électrique ou non. Le 4 août, huit jours après la bataille donnée à cent heues de Paris, on n'en savait pas davantage. Le récit de son altesse n'ayant pas encore trouvé de contradicteur, il lui fut permis d'aller retriompher à l'Opéra. Larrivée, représentant Ricimer dans Ernelîjide, adressa directement à son altesse une infinité de vers flatteurs, dont le public savait faire l'application. Même enthousiasme au spectacle, mêmes folies dans le jardin. Hélas 1 tant de réjouissances devaient se changer en deuil. La vérité cheminait lentement, enfin elle arriva. Le combat d'Ouessant n'avait produit qu'un résultat au plus incertain, chaque parti s'attribuait la victoire. Le peuple mécontent de ce qu'on avait fait tant de bruit pour si peu de chose, donna sur-le-champ dans l'excès contraire. Déplorant ce qu'il nommait une défaite, prenant du mauvais coté la conduite du duc de Chartres, douteuse comme l'issue du combat, il chanta la palinodie, disant à son altesse :

Vous faites rentrer notre année, L'Angleterre très alarmée

Vous en loîira :

Et vous joindrez à ce sull'rage Les lauriers et le digne hommage

De ropéra.

Quoi 1 vous avez vu la fumée ; Quel prodige ! la Renommée

Le publîra.

Revenez vite, il est bien juste D'offrir votre personne auguste

A rOpéra.

Tel , cherchant la toison fameuse, Jason sur la mer orageuse

Se hasarda :

Il n'en a qu'une, et pour vos peines, Je vous en promets six douzaines

A ropéra.

Ghers badauds , courez à la fête ; Parmi vous criez à tû-tête :

Bravo, brava!

Cette grande action de guerre Est telle qu'il ne s'en voit guère

Qu'à l'Opéra.

Grand prince, poursuis ta carrière, Franchis noblement la barrière

De l'Opéra. Par de si grandes entreprises A jamais tu t'immortalises

A l'Opéra.

Le duc de Chartres rit beaucoup de cette facétie. Ce prind^, au bal de l'Opéra, faisait une espèce de revue des femmes avec le comte de Genlis ; celui-ci lui désigne ime dame dont la figure l'avait frappé; le duc de Chartres la regarde sous le nez et s'écrie : — C'est une beauté passée. — Comme votre renommée, monseigneur, » réplique vivement la promeneuse, en lui montrant la croix à la Chartres, qu'elle portait à son cou. Ces croix étaient sans cœur, et durent leur origine au combat d'Ouessant. Dans une circonstance à peu près semblable, la marquise de Fleury répondit au même prince : — Monseigneur, on peut appeler de votre jugement : on sait que vous ne vous connaissez pas mieux en signalement qu'en signaux. »

Le Devin du Village n" % mis en scène le 22 avril 1779, est sifflé de manière à prouver que le public se souciait fort peu des raisons que Rousseau mettait en avant pour s'approprier la partition de Granet. La nouvelle musique, écrite par Jean-Jacques sur son ancien livret, n'est exécutée qu'une seule fois. On revient au premier Devin du Village, à celui dont Granet avait composé

les airs. Cet acte, joué depuis vingt-six ans, reste encore au répertoire pendant un demi-siècle : total 76 ans.

Larrivée se préparait à quitter le théâtre, il avait obtenu sa retraite et la pension ; mais Gluck, qui sentait la nécessité de conserver un sujet doublement utile en ce qu'il partageait ses idées de réforme, engagea la direction de l'Académie à ne rien épargner pour retenir cet acteur précieux, ne fût-ce que pour le bon exemple. Larrivée comptait déjà vingt-cinq ans de service, il consentit à signer un nouveau contrat.

La guerre musicale était dans toute sa force, lorsque Berton essaya d'apaiser les partis en réconciliant les chefs. Il les réunit dans un grand souper. Après s'être embrassés, Gluck et Piccinni furent placés à table l'un à coté de l'autre. Ils jasèrent d'amitié pendant tout le repas. Au dessert, Gluck, en bon Allemand, légèrement échauffé par le vin, se mit en train de franchise, et dit à son voisin, assez haut pour être entendu par toute la compagnie : — Les Français sont de bonnes gens, mais ils me font rire; ils veulent qu'on leur fasse du chant, et ne savent pas chanter. Mon cher ami, vous êtes un homme célèbre dans l'Europe entière; vous ne pensez qu'à soutenir votre gloire, vous leur faites de belle musique, en êtes-vous plus avancé? Croyezmoi, c'est à gagner de l'argent qu'il faut songer ici, et non à autre chose. »

Piccinni lui répondit qu'il prouvait par son exemple, qu'on pouvait s'occuper en même temps de sa gloire et de sa fortune. Ils se séparèrent comme ils s'étaient accueillis : leurs démonstrations semblaient sincères; mais la guerre, dont ils étaient le sujet, n'en continua pas moins.

Hellé, nouvel opéra de Floquet, est retiré du théâtre après la troisième soirée. De Vismes avait acheté cette partition au prix de 10,000 livres, payables par termes, dont le nombre des représentations marquait les échéances. Floquet ne reçoit que 2,500 livres, le reste de la somme est perdu pour lui, d'après les conditions du contrat. M''" Laguerre accéléra la chute de cet ou\rage, la rendit plus lourde par la manière dont elle en exécuta la partie principale. A ses malheurs scéniques, l'intéres-

santé Hellé joignait celui d'avoir perdu, le jour même, le sieur La Cassaigne, riche apothicaire, dont les hommages, infiniment précieux pour l'actrice, finirent à la mort de ce protecteur. La Cassaigne, que l'on nommait plaisamment le premier commis de la guerre, avait été négligent au point de ne pas faire mention de la nymphe Hellé dans son testament. Cette omission devint funeste au musicien Floquet; la virtuose désappointée effondra la pièce en disant son rôle tout de travers.

Mondonville avait refusé ce livret de Lemonnier. Mis au rebut, égaré, l'opuscule fut acheté d'un inconnu par La BouUaye, maître des requêtes, intendant d'Auch. Ce magistrat, fou de musique et voulant être auteur au moins pour son argent, fit arranger Hellé par un teinturier et la remit à Floquet. Lemonnier reconnut son œuvre, il s'apprêtait à la réclamer par tous les moyens de droit, quand la décision du public mit les parties hors de cour : l'objet du litige avait cessé d'exister.

La lutte n'avait pu s'engager d'abord entre les deux rivaux illustres, Gluck rendit son livret de Roland. De Vismes revint à l'idée de son prédécesseur, et, pour augmenter sa recette au moyen du concours des deux partis, il voulut absolument faire jouter Gluck et Piccinni sur un même sujet. Il fournit un hvret différent à chacun, portant le même titre : Iphigénie en Tauride. Gluck, dans le drame barbare qui fut son partage, trouva des scènes analogues à l'énergie de son style, et les exprima fortement. Le livret remis à Piccinni, tout mal bâti qu'il était, offrait un intérêt plus doux et pouvait recevoir une musique touchante; mais après la vigoureuse impression que l'opéra de Gluck avait faite, les émotions produites par l'œuvre de Piccinni semblèrent faibles et légères.

L' Iphigénie de Gluck est restée au théâtre dont elle s'empara victorieusement le 18 mai 1779. La lutte projetée n'eut pas lieu précisément; Piccinni garda son Iphigénie en Tauride en portefeuille : elle ne fut exécutée que deux ans plus tard. Dubreuil en avait fait le livret. L'ouvrage de Piccinni réussit complètement, et pourtant il ne put se maintenir à la scène. Les disputes des piccinnistes et des gluckistes étaient alors apaisées : on re?i-

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. 39fl

(lait justice à l'un et l'autre rival; mais Ylphifjénie en Tauride de Gluck avait frappé de tels coups, produit une sensation telle, qu'il était bien dilïicile à Piccinni d'établir une autre Jphiyénie à coté de celle-là. D'ailleurs cette conformité de sujets devait nécessairement frapper de mort un des deux opéras mis au concours. Atys venait d'être applaudi, cette belle partition avait préparé les esprits en faveur de Piccinni.

La grande scène entre Oreste et Pylade, où l'on admire l'air suave : Oreste, au nom de la patrie; le rondeau si véhément : Cruel! et tu dis que tu m'aimes? le trio, doivent être remarqués dans l'œuvre de Piccinni. Le chœur des prétresses : Sans murmurer servons les dieux; le récitatif et l'air : 0 barbare Thoas! sont d'un grand caractère. Mais tout Paris avait été séduit, entraîné par la merveille d'expression de Gluck; son Jphigénie en Tauride était consacrée par deux ans de succès, et quels succès ! Comment lutter contre l'air de Thoas : De noirs pressentiments; contre les cliœurs, les danses des Scythes, précédés par le songe sublime d'Iphigénie ? Et ces rôles admirables d'Oreste, de Pylade, ces chœurs religieux, l'air Je t'implore et je tremble, avec son cortège instrumental plein de feu, d'ame et de vigueur !

Cet air sublime avait ligure dans Telemacco; Circé le chantait sur ces paroles : Se estinguere non bastate.

L'air de Sesto, dans la Clemenza di Tito, Se mai senti spirarti sul volto, devint l'air 0 malheureuse Jphigénie f La partie des bassons, d'un effet suave et mélancolique, y fut ajoutée par Gluck en 1770.

Le chœur fmal à' Jphigénie en Tauride est celui qui terminait Paride e Elena, Guillard n'eut qu'à le traduire. La pensée, les images, la mesure des vers sont identiques dans l'un et l'autre chœur.

Vient al mar, tranquiUa è V onda, Une paix douce et profonde,

Fortunato predator; Règne sur le sein de l'onde;

Muove i legni aura seconda, La mer, la terre et les cieux,

JE nocchier vien teco Amor, Tout favorise nos vœux.

Vous voyez que Gluck avait la main heureuse en choisissanl

les morceaux de ses opéras étrangers, dont il voulait enrichir ses partitions françaises. L'expression, la couleur de ces pièces d'emprunt n'en restent pas moins vraies.

J'ai cité des lignes rimées de Guillard, je dois vous faire connaître le style drolatique de Dubreuil, son antagoniste, auteur de VIphigénie en Tauride que l'infortuné Piccinni dut mettre en musique. Dans ce livret original au dernier point, la grande prétresse Iphigénie dit à ses compagnes :

Éloignez ces tristes victimes, Grands dieux! où leur sang va couler.

Pouvez-vous trouver légitimes Ces fureurs de tout immoler?

Un tiers des musiciens de l'orchestre avait tour à tour congé pour les répétitions des nouveaux opéras ; aucun d'eux ne voulut user de ce privilège lorsqu'on étudiait Iphigénie en Tauride de Gluck. La première représentation de ce chef-d'œuvre était annoncée pour le 10 mai, M"* Levasseur fut indisposée, et Gluck, ne voulant pas que le rôle d'Iphigénie changeât d'interprète, retarda cette solennité jusqu'au 18. Un courrier partit pour avertir la reine, qui devait assister au spectacle promis.

Le calme rentre dans mon cœur, dit Oreste, et l'agitation de l'orchestre continue. A la première audition les exécutants hésitaient, semblaient remarquer un contre-sens, Gluck s'écria vivement : — Allez toujours, il ment, il a tué sa mère ! »

Au sortir de la représentation d'Iphigénie en Tauride, uu amateur dit qu'il y trouvait de très beaux morceaux. — Il n'y en a qu'un, lui répondit Arnaud. — Lequel? — L'opéra tout entier. »

On répétait ce bel ouvrage pour la dernière fois , un jeune homme s'était glissé dans le fond d'une loge obscure et déserte. Ce dilettante brûlait d'assister à la première représentation d'un opéra qui l'avait frappé d'admiration , de stupeur. Il prend son parti, se décide bravement à passer la nuit dans la salle, sans boire ni manger, comme un ours en quartier d'hiver. Un inspecteur, faisant su roiuU;, vint débusquer le retardataire et le con-

duisit à Pierre Gardei. Le jeune musicien, ayant nom Méhul, ne chercha point à s'excuser, et dit tout simplement qu'il s'était caché pour s'assurer une place que sa bourse tarie ne lui permettait point d'acheter. Gardei, touché de cet aveu plein de franchise, le pria d'accepter un billet qui fut le premier gage de l'amitié constante de ces deux artistes. Le danseur présenta Méhul à Gluck, le jeune élève en reçut des conseils , des encouragements, et se montra dix ans plus tard son digne émule en écrivant Euphrosine.

Gluck reçut 12,000 livres pour le prix convenu d'Iphigénie en Tauride, plus une gratification de 4,000 livres. Encouragé par cette récompense inattendue, il demanda 20,000 livres pour sa partition d'Écho et Narcisse. Après avoir longtemps bataillé, ce marché se conclut à 10,000 livres. Malgré ce rabais de moitié, la direction s'embarquait dans une méchante affaire.

Quatre mois après son dernier triomphe, Gluck éprouve un rude échec. Écho et Narcisse ne peut se maintenir à la scène malgré le secours des ballets de Noverre. Le livret, froid et mal bâti, s'il en fût jamais, était du baron de Tschudi, ministre du prince de Liège. On remarque dans cette partition un air agité d'un effet entraînant : 0 transport^ ô désordre extrême ! l'hymne à l'Amour, chœur final devenu populaire. Ces deux fragments précieux ont été dans la suite ajoutés à l'opéra d'Orphée. La scène des plaintes de la nymphe est ravissante de mélancohe. A la troisième représentation d'Écho et Narcisse, la recette s'abaisse à 1,500 livres, et, le lendemain , l'abbé Robineau fait jouer à la Comédie-Italienne les Narcisses ou VÉcot mal payé, parodie.

Gluck n'aurait pas dû se chagriner du peu de suecès de son dernier ouvrage : il en fut vivement affecté. Cet illustre musicien résolut de quitter Paris, alla prendre les ordres de la reine, et ne lui dissimula point sa douleur et le projet de ne plus revenir. Afin de le détourner de ce dessein, Marie-Antoinette lui fit donner la place de maître de musique des enfants de France, et ne lui permit de s'éloigner que pour l'arrangement de ses aflaires, avec injonction de revenir au plus tôt se fixer à Paris: Gluck tenait I. 26

déjà les 10,000 livres payées d'avance pour Écho et Narcisse^ on évalue à 12,000 livres les diverses gratifications qu'il reçut de la cour. Il partit pour Vienne, et voulait terminer sa carrière par les Dandides-, mais une attaque de paralysie le fit renoncer à cette entreprise, il confia ce livret à Salieri, son élève. Gluck jouit encore pendant quelques années de sa renommée et de la fortune acquise par ses travaux. Une seconde apoplexie l'enlève à ses amis, à l'art musical, le 25 novembre, à l'â^e de septantecmq ans. Il laisse un héritage de 600,000 livres, qu'il avait gagnées en partie en faisant le commerce des diamants.

Un jeune ténor grave, appelé François Lay, se fait entendre le 10 octobre 1779. Il chante un air de Berton introduit dans la Prooençale^ ballet. Le public admire la belle voix de ce débutant, et l'applaudit beaucoup. Admis à l'Opéra, Lay s'empressa d'ajouter une lettre à son nom afin qu'il fût impossible de le changer en épithète. Avec cette addition Lay devint Lays. Le comédien Molet arrive au même but en faisant le contraire. Mole s'ennoblit en perdant une lettre. Il faut avoir soin d'ajuster son nom avant de l'estamper sur des affiches.

On se battait en Amérique ; nous étions les alliés des insur^ gents commandés par Washington. MiTza, ballet-pantomime de Maximilien Gardel, fut une pièce de circonstance, la scène de ce drame était en Amérique, et les Anglais succombaient dans toutes les batailles livrées en présence de notre pubUc. Succès de fanatisme. Les décors, les costumes de ce ballet coûtèrent 43,000 livres. Cette dépense, pour un ballet-pantomime, ne sera surpassée que soixante-six ans plus tard, lors de la mise en scène de la Jolie fille de Gand.

Un solo de violon brillant et difficile avait été placé dans Mirza; Guénin l'exécutait. Un jour que ce violoniste était malade, on offrit la partie à ses confrères de l'orchestre; tous se l'écusèrent. Il fallait changer le spectacle faute d'un virtuose capable d'accompagner la danse de Mirza, M"^ Guimard. — Soyez sans inquiétude , s'écria Gardel, je connais un enfant qui va nous tirer d'embarras. » En effet, le suppléant qu'il amena se comporta si vaillamment, que le public et l'administration lui

témoignèrent leur gratitude. Engagé sur-le-champ, il tint la partie de premier violon à l'Opéra. Ce virtuose de douze ans était Henri-Montan Berton, fils de l'ancien directeur de l'Académie royale de Musique; Berton, que nous verrons sortir de l'orchestre, pour se placer au rang des compositeurs et des membres de l'Institut.

Plusieurs demoiselles de l'Opéra s'étaient donné des noms de fleurs tels que Rose, Jacinte, Lilas, Amarante, Eglantine. Sophie Arnould, en les voyant rangées en espalier, s'écria : — Quelle plate bande I »

Lorsque les demoiselles Duchateau, Châteauneuf, Beauchateau, Châteauvieux, figuraient ensemble à l'Opéra, Sophie avait dit: — Tous ces châteaux n'ont aucune solidité, ce sont des châteaux ruinés et branlants. »

Amadis de Gaule, de Quinault, remusiqué par Jean-Chrétien Bach, onzième fils de l'illustre Jean-Sébastien, est reçu froidement le 14 décembre 1779. Cet ouvrage, entrepris sur la demande expresse de l'administration, est payé 10,000 livres. La chute d' Amadis fit abandonner Orionej du môme compositeur, que l'on traduisait. Le 7 janvier 1780, Amadis était sur l'affiche et ne fut pas représenté. L'Académie fut obligée de suspendre ses exercices pendant une semaine ; la plus grande partie de ses virtuoses chantants et dansants étaient malades. Une grippe épidémique les avait mis hors de combat. Les chantres des églises n'en furent point exempts, ils ne purent entonner les louanges du Seigneur le jour solennel de l'Epiphanie.

Piccinni donne Atys le 22 février 1780. Le succès de cet opéra n'est décidé qu'à la troisième représentation , le second acte à' Atys fait le plus grand honneur à ce maître. C'était encore un livret de Quinault réduit à trois actes, arrangé, mis en vers par Marmontel. La vogue que ce nouvel ouvrage ne tarda pas d'obtenir donna de l'humeur à Gluck. Il écrivit de Vienne à Chabanon pour se plaindre de la négligence que l'on mettait à produire en scène ses opéras, qui, dans moins de six ans, avaient rapporté 1,600,000 livres à la direction. Elle se hâta de jouer deux fois Armide, Tphlgénie en Aulide pour la cai)i(ation des

404 THEATRES LYRIQUES DE PARiS.

acteurs. Ces quatre soirées donnèrent une recette de 40,420 livres. Lorsqu'un spectacle était assigné pour la capitation des acteurs, on élevait à 24 livres le prix des places au balcon. Ouvertes en ces jours de cérémonie, les barrières ne s'opposaient plus au désir des amateurs qui voulaient se promener dans les coulisses, et se rapprocher des nymphes de ces bois. Cette licence accordée faisait remplir non - seulement les balcons, mais le théâtre de telle sorte que certaines manœuvres de mise en scène devenaient impossibles. Désagrément que rachetait un supplément de 4 à 5,000 francs de recette.

L'Opéra craignait de perdre M"^ Théodore, jeune et jolie danseuse, talent précieux, actrice d'une sagesse reconnue. Elle voulait se retirer du théâtre, elle avait beaucoup d'affection pour Dauberval , très flatté sans doute de cette préférence, mais peu pressé de signer un contrat de mariage que la belle s'obstinait à lui présenter. M'^^ Théodore se faisait remarquer aussi par son instruction , ses connaissances httéraires , une manière de penser ferme et hbre. Avant d'entrer à l'Opéra, cette jeune fille écrivit à J.-J. Rousseau pour lui demander des instructions sur la conduite qu'elle y devait tenir. Le philosophe répondit à la danseuse que, malgré sa bonne volonté de la satisfaire, il ne pouvait lui donner des conseils ; que fort embarrassé pour son propre compte, bien qu'il ne fût pas dans une carrière aussi glissante, il n'était point capable de la diriger dans la route qu'elle avait choisie, et qui cependant était plus périlleuse. M''" Théodore ne quitta point la scène, et devint M°'« Dauberval.

Par un arrêt du conseil du 17 mars 1780, sa majesté retire à la ville de Paris la concession du privilège de l'Opéra, lui laissant à payer les dettes de cette entreprise, qui s'élevaient à plus de 200,000 livres, ainsi que 112,000 livres de pensions viagères. Par une contradiction très singulière, on fait dire au roi, dans le préambule de cet arrêt, qu'il n'est pas juste que les octrois de la ville, payés indistinctement par tous ses habitants, servent à subvenir aux frais des amusements de la classe la plus aisée. Le secrétaire d'état du département de Paris continue d'avoir la haute police de l'Opéra, conjointement avec lui

Neckcr règle les dépenses comme directeur -général des finances. Ancien intendant des Menus- Plaisirs, commissaire de sa majesté, La Ferté représente Amelot, et Bcrton reprend la direction de l'Académie, pour la gouverner avec autorité pleine, entière sous les supérieurs dénommés. Le roi donne 150,000 livres par an à l'Opéra, lui fait l'abandon des costumes et décorations des Menus-Piaisirs, évalués à 1,500,000 livres, à condition que l'Académie jouera douze fois par an à Versailles, à Fontainebleau.

Les chanteurs italiens sont renvoyés. Louis XVI avait dit : — Si j'allais au parterre de l'Opéra, je cabalerais contre eux. Je ne sais rien de plus insipide que des bouffons qui ne savent pas faire rire. »

Le prix du billet de parterre, mis à 2 livres en 1771, est augmenté de 8 sous , on le porte à 48 sous pour l'Opéra. Celui du même billet de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne est élevé dans les mêmes proportions , h 24 sous. Jusqu'en 1730, le prix des places était doublé le jour des premières représentations.

Beaumarchais se fâche tout de bon avec les Comédiens-Français , les intimide et les amène à traiter avec lui pour ses honoraires du Barbier de Séville, représenté depuis cinq ans. Fier de cet avantage, il convoque tous les auteurs, les réunit à souper chez lui, et leur fait connaître dans le plus grand détail ce qu'il vient d'opérer pour l'amélioration de leurs finances. Il leur annonce que le compte réglé pour son Barbier de Séville sera désormais le modèle de tout compte pareil. Le synode littéraire, enchanté, lui vote une statue. Les droits d'auteur sont établis régulièrement le 15 août 1780.

Maximilien Gardel introduit un pas de la composition d'Herni IV dans Ninette à la Cour. Ce roi dansait très bien les tricotets, et marquait, par un trépignement, la valeur exacte des notes qui terminaient cet air populaire et favori, sur lequel on ajusta plus tard la chanson Vive Henri-Quatrel Les tricotets et le pas d'Henri IV furent accueillis admirablement.

Voici comment les rôles étaient partagés à l'Académie royale de Musique. M'^" Levasseur avait les grands rôles de princesses,

tels que Iphigénie en Tauride, Alceste, Armide; M^^^ Laguerre, ceux qui demandaient plus de charme et de douceur : Iphigénie en Aulide, Angélique. Eurydice, Églé, Colette, appartenaient à M"^ de Beaumesnil, en possession de l'emploi des bergères. Sa jolie figure, sa voix légère, mais faible, son inteUigence, sa finesse , l'habitude qu'elle avait du théâtre , la faisaient briller dans une position secondaire. M"^ Duplant tenait les rôles de grande représentation; sa haute stature, son extérieur imposant, la vigueur de son organe , lui marquaient sa place parmi les reines et les déesses. On réservait M^'^ Durancy pour les rôles qui réclamaient une intelligence profonde , une ame énergique et la connaissance de tous les moyens tragiques. Cette virtuose avait fait ses premières armes à la Comédie-Française ; le rôle d'Ernelinde établit sa réputation à l'Opéra.

Oreste, Hercule, Agamemnon , Roland, tous les rôles de rois , de héros appartenant au baryton , étaient dans le domaine de Larrivée. Moreau le doublait : on le chargeait, en outre, des rôles du môme genre et d'un ordre inférieur, comme Thoas, Arcalaûs, Célénus. Durand représentait les grands prêtres. Tout ce qui demandait un chanteur habile, une voix flexible, séduisante, une brillante exécution , appartenait à Legros, première hautecontre. Remplaçant de cet acteur, Lainez tenait en chef tous les jeunes rôles de haute-contre, pour lesquels il fallait une figure agréable, une taille svelle, élégante, et les talents du comédien que Lainez possédait, même à cette époque, au degré le plus éminent. Tirot, gros et court, doublait Lainez.

Ce personnel était complet; il pouvait faire face à tous les calactères dramatiques. M"'^ Saint-Huberti n'était pas encore sortie du rang des coryphées.

Berton ne jouit pas longtemps de sa nouvelle charge. Le dimanche, 7 mai, jour de la première représentation de Castor et Pollux, dont il venait de surveiller la reprise avec autant de soin que d'activité , ce directeur-général de l'Académie , peu satisfait des mouvements que le chef-d'orchestre imprimait à certains morceaux de la partition , descend vivement du théâtre , enlève à Rey le bâton de mesure et conduit l'opéra. La fougue musicale

OU plutôt la colère l'excite, récliaulîe de telle sorte, que le soir même il fut atteint d'une fluxion de poitrine, dont il mourut sept jours après. Ce Berton (Pierrc-Montan), que Gluck affectionnait, et qu'il chargea plus d'une fois de la composition de divers fragments de ses opéras, tels que le dénouement d'Iphigénie en Aulide, les divertissements de Cythère assiégée ^ était le père de Berton (Henri-Montan) membre de l'Institut.

La mort de Berton laissa l'Académie sans directeur, et priva son orchestre d'un chef très habile. Rey tenait le bâton de mesure depuis quatre ans , Berton ne le prenait qu'aux jours de grande solennité. Dauvergne lui succède en qualité de directeur du théâtre, avec l'assistance de Gossec, nommé sous-directeur. Bien plus, un comité de six membres devait sanctionner les décisions du directeur ; tout se réglant à la pluralité des voix, celle du directeur comptant pour deux. Legros, Durand, Vestris, Gardel, Noverre, Dauberval, composent cette assemblée consultative. Chacun d'eux est , en outre , chargé de quelque fonction particulière, relative à la régie de l'Opéra. Legros a l'inspection du luminaire; Durand, celle des machines. Vestris veille à ce que les postes soient bien tenus et bien gardés. Dauberval a le district des costumes ; Gardel , celui des décorations. Noverre, enfin, préside à la rentrée des contributions que les danses des autres spectacles doivent à l'Académie. Tout ce qui tient à la musique regarde le directeur.

Les habitués de l'Opéra les plus passionnés pour la danse ouvrirent une souscription qui fut remplie à l'instant. Elle avait pour objet d'élever cinq petites statues, jolis ornements de boudoir, aux cinq danseuses les plus habiles de ce théâtre. M"® Guimard fut représentée en Terpsichore ; M"^ Heinel, en nymphe ; M"' Théodore, en bergère. M""" Allard etPeslin reçurent la pose et les attributs de bacchantes. Machy fut chargé de l'exécution de ces statuettes, de huit pouces de haut, mouléeaen talc. D'après la description que je donne ici, tel amateur de curiosités qui possède une bergère, une Terpsichore, une nymphe, une bacchante en miniature, peut reconnaître en elles des virtuoses académiciennes.

Paul Jones, envoyé des États-Unis, assiste à quelques représentations de l'Opéra. Le public lui témoigne toute la sympathie qu'il éprouve pour les républicains de l'Amérique du nord.

En 1777, un industriel appelé Teissier, voulant spéculer sur les élèves dansants du magasin de l'Opéra, fit construire un petit théâtre sur le boulevard du Temple. La salle était jolie, et huitante élèves y débutèrent, le 1" septembre 1778, par Jérusalem délivrée^ pantomime à grand spectacle, mise en scène précédemment sur le théâtre des Tuileries par Servandoni. Tout Paris y courut. Le théâtre des Élèves de l'Opéra, fermé trois ans après, devint celui du Petit-Lazzari.

Les promeneurs de Longchamp venaient de saluer d'un houra d'applaudissements le carrosse en porcelaine de la duchesse de Valentinois, lorsqu'un autre véhicule de la même pâte, revêtu de peintures charmantes, représentant les amours de Diane et d'Endymion, paraît à la file. Succès d'enthousiasme; le populaire abandonne le premier équipage pour le second ; il en admire les quatre chevaux Isabelle harnachés de velours bleu foncé, rehaussé d'une élégante et somptueuse broderie en or. M"^ Beaupré, figurante de l'Opéra, trônait dans ce char, le prince de Montbarrey l'en avait gratifiée. Un parolier, témoin de cette scène du plus haut intérêt, s'empressa de rimer le quatrain suivant, qu'il offrit avec respect à la duchesse éclipsée :

Belle Valentinois, laissez sous la remise Ce carrosse fragile, avec raison vanté ; La vertu d'opéra doit, en toute entreprise, L'emporter en fragilité.

Trois bostangis, en grand costume, se présentent chez les D"" Dumoulin, Poulotte et Viriville, ces naïves bachelettes se soumettent aux épreuves les plus singulières dans l'espoir d'être choisies pour le sérail de Constantinople. Les colligeurs d'anecdotes rangent ces odalisques aspirantes parmi les demoiselles de l'Opéra, c'est une erreur, volontaire sans doute, alors elle se change en calomnie. Il est de mon devoir de justifier nos académiciennes d'une accusation de crédulité qui pèse depuis trop

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. i09

longtemps sur elles; je le fais en montrant les registres du Ihéâtn;. Les bostangis facétieux étaient Dugazon, Musson et Volange.

Marmontel arrangeait les opéras de Quinault; d'autres arrangeurs, ayant Guillard à leur tète, exploitent une autre mine, et coupent, mutilent sans goût et sans pitié les plus belles tragédies de Racine et de Corneille pour en fabriquer des livrets d'opéras. Après Iphigénie en Aulide, voici venir Andromaque. Cette fois, ce n'est pas Gluck qui marche en compagnie de Racine. Grétry veut faire chanter les héros de la Grèce; mais le parterre, qui l'avait applaudi si souvent pour ses opéras comiques, rit au nez; de son Oreste furieux, et se permet de siffler outrageusement le massacre de Pyrrhus, que Pitra, maladroit arrangeur, avait fait exécuter sur la scène.

Écho et Narcisse, retouché, rajusté, tombe de nouveau le 8 août 1780. Le charme de la voix de M"'' Laguerre, représentant la nymphe Écho, ne peut sauver cette deuxième disgrâce à l'opéra de Gluck. Après avoir salué le chœur final par un tonnerre d'applaudissements, l'assemblée voulut l'entendre une seconde fois, chose inouïe jusqu'alors à l'Académie royale de Musique. Cette innovation fît gémir les anciens habitués de l'Opéra, qui regardèrent une telle complaisance des acteurs comme funeste, dégradant la majesté de ce théâtre, et les assimilant aux farceurs des spectacles forains. L'hymne à l'Amour d'Écho et Narcisse t est donc le premier morceau de musique répété sur la demande générale de l'auditoire, sans aucun autre motif que la beauté de sa composition ; (le chœur médiocre et vulgaire d' Iphigénie en Aulide n'avait été redit que pour donner un témoignage d'alïection à la reine). C'est donc le premier bis réclamé par le public, accordé par les acteurs académiciens. L'hymne à l'Amour de Gluck méritait bien cet honneur insigne. Établi le 8 août 1780, l'usage du bis s'est perpétué jusqu'à ce jour à l'Opéra. Le public admira vivement ce chœur, et pourtant la troisième exhibition d'Écho et Narcisse ne donna que 600 livres de recette.

Le comte d'Estaing, rentrant h Paris après la conquête de la Grenade, assiste à la quarante-deuxième représentation d'Iphi-

génie en Tauride, dans la loge du duc de Chartres ; une fanfare guerrière éclate avec les applaudissements du public. Ces transports d'enthousiasme redoublent pendant le triomphe de Jason dans le ballet de Médée. Dauberval présente sa couronne au comte d'Estaing, et la laisse tomber aux pieds du vainqueur des Anglais.

Persée, de Quinault, réduit à trois actes par Marmontel, remis en musique parPhilidor, est accueilli froidement le 18 octobre 1780. La foule était accourue à cette représentation ^our y voir le fameux décor incrusté de diamants, ce palais de Vénus, cette église de Sainte-Sophie que le roi venait de céder à son Académie. La décoration vantée et promise depuis si longtemps ne produisit aucun effet, ne brilla point du tout : on ne l'avait pas suffisamment éclairée. Elle avait pourtant assuré le succès de Zémire et Azor, douteux jusqu'au moment oii le dernier changement de scène montra le prince Azor sur son trône et dans son palais de diamants. Cet auxiliaire merveilleux protégea l'opéra comique de Grétry lors de sa première exhibition à Fontainebleau, le 9 novembre 1771.

On remarque des chœurs excellents dans le Persée de PhiUdor. Le récitatif et l'air de Méduse sont admirables et dignes de

Gluck. (Planches, 100.)

Marmontel avait été surnommé le savetier de Quinault par la troupe imbécile et jalouse des paroliers de son temps. — S'il y a de misérables vers dans Persée, Atys, Roland, ce sont ceux de Quinault que j'ai conservés, » disait Marmontel à ses détracteurs stupides, et Marmontel avait cent fois raison. Mais peut-on faire abjurer une erreur à des Français? Peut-on leur faire comprendre que les opéras de Quinault, de ce lyrique par excellence, de ce modèle non égalé, s'il faut en croire les pédants, sont écrits en prose? Remarquez, s'il vous plaît, que les partisans de ce môme Quinault, s'ils veulent célébrer la gloire de leur patron, la justifier en donnant des échantillons de sa poésie éminemment lyrique, citent précisément les stances ajoutées à Roland, Persée, Atys par le correcteur Marmontel. Je signalerais beaucoup d'exemples de cette bévue étrange ; exemples imprimés dans les

journaux, dans des livres d'ailleurs recommandablcs, et que je ne veux point livrer au ridicule.

(Chargée du rôle de Méduse, dans Versée, M"" Durancy, non encore remise des suites d'une couche récente, s'abandonne à de tels emportements qu'elle en meurt à l'âge de trente-quatre ans. Fille de M'"^ Darimatel, virtuose des spectacles de la foire, M"** Durancy triompha par son talent de tragédienne. Persécutée à la Comédie- Française où Lekain la voulait retenir, elle éprouva des contrariétés sans nombre et de toute espèce à l'Opéra : M^'^ Durancy n'était pas belle.

Apollon et Coronis, acte dont Rey, chef d'orchestre, el son frère avaient fait la musique, est fort applaudi. Ce petit ouvrage fut ensuite appelé simplement Coronis.

Une fort jolie transfuge de l'Opéra, M'^' Renard, que le prince de Montbarrey protégeait spécialement, faisait un singulier commerce avec ce ministre. M"*' Renard touchait de fortes sommes des personnes qui desiraient obtenir les grâces du roi par l'entremise du prince, et partageait ses profits avec son noble complice. Un officier-général donne 50,000 livres à la courtière afin d'être favorisé, décoré du cordon rouge. Il est en effet mis en tête de la liste des prétendanîs, mais le roi ne le choisit pas. Furieux, folïicier vient réclamer son trésor ; M"^ Renard refuse de le restituer, disant qu'elle avait rempli les conditions du marché, ne pouvant répondre en aucune manière de la décision de sa majesté. L'officier, vivement offensé dans son argent , alla révéler cette escroquerie au comte de Maurepas ; l'exil de l'entremetteuse fut bientôt suivi par la disgrâce du ministre. Plus tard, la baladine subalterne eût obtenu les appointements de premier sujet, l'officier-général eût été mis à la retraite, et le ministre n'en eût été que plus solide à son poste. Nos voleurs devinrent plus habiles, plus audacieux surtout. Progrès merveilleux en ce point capital de fadministration.

Le Seigneur bienfaisant^ opéra en trois actes, de Rochon de Chabannes, musique de Floquet, ouvrage d'une platitude insigne à tous égards , réussit complètement, le 18 décembre 1780. Lays 5'y montra parfait dans le rôle du bailli, que Durand avait fort

mal dit à la première représentation. Lays elM""^ Saint-Huberti, deux débutants assurèrent le succès de la pièce. Lays comptait alors sa vingt-deuxième année; sa voix était un baryton d'une étendue, d'une sonorité prodigieuses de sol en sol. Il exécuta bientôt la partie d'Ores te dans Iphigénie en Tauride de Gluck d'une manière très brillante. M'^^ Saint-Huberti créa le rôle de Lise dans le Seigneur bienfaisant^ elle mit tant de chaleur et d'expression dans la scène de désespoir, qu'elle donna des inquiétudes pour sa santé. Ses accents furent si pathétiques, d'une vérité si parfaite que l'actrice disparut aux yeux du public séduit par le charme de l'illusion. Succès merveilleux. La virtuose nouvelle s'était depuis peu distinguée dans le Roland de Piccinni, Angélique l'avait mise en évidence.

Le 23 janvier 1781, première représentation à' Iphigénie en Tauride, opéra en trois actes de Dubreuil et Piccinni, dont j'ai déjà parlé. Vous voyez que ce maître avait retardé le plus possible l'exhibition de cet ouvrage. Il avait même fait passer Atys avant cette Iphigénie en Tauride, appelée à lutter contre une rivale formidable. M"^ Laguerre tenait le rôle d'Iphigénie. A la seconde représentation de cet opéra, l'actrice, voulant donner aux discours de la prétresse de Diane toute Ténergie qu'ils réclamaient, s'abreuva plus largement qu'à l'ordinaire. Le vin mousseux était la colophane qu'elle passai.t à son gosier avant d'attaquer chaque scène. Le public s'aperçut que la prétresse n'était plus ferme sur ses jambes, et Sophie Arnould dit à ses voisins de l'amphitliéâtre : — Ce n'est pas Iphigénie en Tauride que nous voyons, c'est Iphigénie en Champagne. » L'ivresse de M"' Laguerre fit de tels progrès d'un acte à l'autre, que la prétresse finit par balbutier et tomba dans les bras de ses compagnes. Le scandale fut grand. M^^'^ Laguerre reçut Tordre de se rendre au For-l'Évèque afin d'y passer quinze jours en expiation du mauvais exemple qu'elle avait donné plus d'une fois aux basses des chœurs, aux trombonistes de l'orchestre, dont les excès en beuverie étaient l'objet de réprimandes (juotidiennes.

La prison de l'actrice n'était pas gardée avëb une sévérité trop cruelle. Billets doux y pouvaient entrer : il était loisible aux ga-

lants de s'y rendre pour consoler à chaque instant du jour la séduisante Érigone. Mais toutes caisses fermées, tous paniers d'osier, étaient prudemment consignés à la porte, et ces mômes galants se voyaient forcés de vider leurs poches en entrant. Le service de l'Opéra ne pouvait être interrompu ; l'oiseau sortait de sa cage pour aller chanter, on l'y ramenait après. Deux jours d'abstinence avaient dissipé les fumées d'une liqueur traîtresse. M"*" Laguerre, à jeun, fut rendue à la scène pour la troisième représentation d\Tphigénie en Tauride. Le public l'applaudit avec des transports d'enthousiasme et d'amour. Quand elle dit ces mots :

0 jour fatal que je voulais en vain Ne pas compter parmi ceux de ma vie !

des applaudissements furibonds éclatèrent.

Tout Paris pour Chimène eut le cœur de Rodrigue.

Les mouchoirs blancs s'agitèrent de toutes parts; et tandis que l'assemblée entière demandait grâce pour son actrice chérie, des princes solUcitaient la même faveur auprès du ministre. M"* Laguerre fut ramenée en triomphe à son hôtel ; un souper magnifique s'y trouva servi comme par enchantement. La virtuose en fit les honneurs avec une grâce charmante, une grâce à rendre Hébé jalouse, à faire crever de dépit Ganymède et tous les échansons des dieux de l'Olympe et de l'Opéra. Sa mésaventure était trop récente pour qu'elle n'en gardât point un douloureux souvenir. Comme don Juan , M"'' Laguerre songeait à s'amender ; aussi la gentille bacchante ordonna-t-elle à ses convives de suivre le régime qu'elle s'était imposé : treize coupes de vin de Champagne, pas davantage , treize coupes en mémoire et reconnaissance des treize jours de captivité dont le zèle de ses admirateurs venait de la sauver.

Les filles de l'Opéra connaissaient la science des nombres; elles savaient à propos en faire l'application. Les testes de M''^ Laguerre , de l'Iphigénie en Champagne, ressemblent parfaitement au deuil arithmétique de la tendre Fifine, déplorant la perte du maréchal de Saxe.

Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution opérée dans la musique par le chevalier Gluck. Tel est le titre d'un volume in-8, publié sans nom d'auteur à Paris, en 1781. C'est une collection fort incomplète des pièces de vers ou de prose relatives à la querelle des gluckistes et des piccinnistes, recueillies par l'abbé Gaspard Michel dit Leblond.

La Fête de Mirza, ballet-pantomime en cinq actes de Maximilien Gardel, est applaudi. Le quatrième acte de ce ballet consistait on une opérette de Guillard, musiquée par ***, ayant pour titre Emilie. 22 février 1781.

De 1781 à 1784.

Le danseur et l'orateur. — Droits d'auteur, règlement de 1781. — Second incendie. — Salle provisoire. — Amelot et Sacchini. — Ouverture de la nouvelle salle. — Adèle de Ponthieu. — Thésée de Gossec ; dernier soupir de LuUi. — Triomphe du marquis de La Fayette. — Le l'é de poitrine. — Paroliers arrangeurs. — Lemoyne , Electre. — L'Embarras des Richesses. — Lettre adressée au prince de Soubise. — Garât. — Manon la vachère. — Sacchini, Renaud. — Mort de M"* Laguerre. — Après-soupers (ie l'Opéra. — Didon^ M'"«= Saint-Huberti.

Les deux Vestris étaient à Londres en congé. Le 22 février 1781 raffiche annonçait une représentation au bénéfice d'Auguste Vestris, ce virtuose y dansait les pas que le public affectionnait le plus. Le célèbre orateur Edmond Burke devait faire ce jour même au parlement lecture de son fameux bill économique (1). Lord Nugent, fou de musique et de danse, proposa de remettre cette lecture; et, pour ne pas donner à ce retard un motif aussi frivole que celui qu'il avait en tête, il représenta que c'était un jour de jeûne pour le royaume. Burke ne fut pas dupe de celte

(1) En faisant passer enfin ce bill de réforme qu'il avait déjà présenté trois fois, et que les fonctionnaires et les salariés avaient trois fois rejeté, Burke, trésorier de la guerre, se dépouilla de 200,000 francs par an sur le revenu de sa place. Pourquoi faut-il que des Edmond Burke n'aient pas tenu la haute administration de nos théâtres dans leurs mains loyales et pures?

excuse, et, pour la faire rejeter, en dévoila l'objet. Sa révélation eut un résultat tout différent de celui qu'il en attendait. Beaucoup de lords, qui n'aimaieni pas moins le talent de Vestris, et qui ne se doutaient pas de la coïncidence de sa représentation avec la séance du parlement, furent charmés d'en être avertis, et se rangèrent sur-le-champ du coté du lord dilettante. La remise proposée par Nugent fut adoptée h la majorité de trente-trois voix.

Ainsi les séances du parlement furent suspendues pour aller voir danser Vestris, et cela pendant la crise la plus importante où le peuple anglais se fût trouvé depuis deux siècles. Cette représentation valut 1,800 guinées au bénéficiaire.

Gaétan Vestris, père d'Auguste, avait dit : — Trois grands hommes signalent notre époque : moi. Voltaire et le roi de Prusse. » Gaétan revint à Paris tout glorieux de se voir revivre dans un rejeton déjà si précieux à l'Europe. P. Gardel lui dit alors : — Depuis que la mort de Voltaire a réduit à deux membres un sublime trio, le compléterez -vous avec un second Vestris? — Corpo di Bacco! moi et sa majesté prussienne sommes tout juste à la hauteur de la belle jambe de mon fils Auguste pour la baiser. — Vous convenez donc qu'il est plus grand homme que vous. — Sans doute, comme lui, je n'ai pas eu le bonheur d'avoir pour maître un Vestris. »

M"" de Beaumesnil quitte l'Académie. M"' Allard fait place à M"*^" Zanutti, Deligny, Zaccharie. Début de M"" Buret cadette dans le Devin du Village. On applaudit sa voix légère dans l'air final de Bertoni, que l'on substitue à celui de Granet. M"' Buret, engagée, reçoit 4,000 livres d'appointements.

Après le triomphe éclatant de son fds Auguste, Gaétan Vestris croit qu'il peut se reposer sur tant de lauriers. Il quitte le théâtre et reparaît ensuite en 1795, 1799, 1800, dans certaines solennités dramatiques, et toujours avec le même succès. Il avait fait son entrée à l'Académie en 1748. Cinquante-deux ans après ce début, je l'ai vu filer, figurer le menuet avec autant de grâce que de noblesse.

La révolution que Gluck opéra dans la musique française frappa de mort tous les ouvrages anciens. Il falkit songer à

former un nouveau répertoire. Afin d'y parvenir d'une manière plus prompte et plus certaine dans ses résultats, on augmentai les encouragements assignés aux autours.

Déjà, par un règlement du 30 mars 1776, il est accordé par le roi soit au parolier, soit au musicien, ayant éci'il un ouvrage remplissant la durée du spectacle :

200 livres pour chacune des vingt premières représentations; 150 livres pour chacune des dix suivantes ; 100 livres pour chacune des autres, jusques et compris la quarantième; et dans le cas oii le nombre des représentations excéderait, sans interruption, celui de quarante, une gratification de 500 livres était la récompense de celte victoire. Les auteurs recevaient chacun, pour une pièce en un acte : 80 livres pour chacune des vingt premières représentations; 60 livres pour chacune des dix suivantes; 50 pour dix autres données sans interruption y compris la ((uarantième. Ce nombre fatal passé, tout appartenait à l'Académie et les auteurs n'avaient plus rien à prétendre. Le roi laissait à l'administration du théâtre la faculté d'interrompre les représentations d'un ouvrage quand elle le jugeait convenable. Ces interruptions, faites avec perfidie, privaient tro}) souvent les auteurs d'une bonne part de leurs droits.

L'édition du livret, qui précédemment appartenait à l'Académie, devint la propriété de l'auteur, pour la première mise au théâtre seulement, à la charge par lui d'en fournir, gratis, 500 exemplaires à l'administration pour ses distributions ordinaires.

Après trois grands ouvrages d'un succès assez prolongé pour les faire remettre en scène, les auteurs jouiront l'un et l'autre d'une pension de 1,000 livres, que l'on augmentera de 500 livres après les deux ouvrages suivants, et de 100 livres après le sixième.

Trois actes séparés seront comptés pour un grand ouvrage. De plus, le roi accorde aux auteurs, pour les trois gr.ands opéras qu'ils donneront, à compter du 1®'" mai 1781, sans (|ue cela puisse avoir d'elîet rétroactif, une rétribution de 60 livres.

4i8 THÉÂTRES LYRIQUES DE PARIS.

toute leur vie durant, à toutes les représentations que Von en donnerait passé la quarantième, et de 20 livres de même pour les ouvrages en un acte.

Les opéras étrangers traduits, étant interdits alors aux théâtres de Paris, M'^^ de La Haye, directrice des spectacles de Strasbourg, invite solennellement ses confrères à faire un sort convenable à Framery pour l'engager à donner des opéras traduits au répertoire des provinces, trop faiblement alimenté par notre capitale. 25 juin 1781.

Du 4 avril 1780 jusqu'à pareil jour de l'année suivante, on a remis en scène six grands opéras, six actes et trois ballets. Les pièces nouvelles sont au nombre de sept, quatre grandes et trois intermèdes en un acte, total vingt-deux ouvrages misel remis en scène, travail prodigieux pour ce théâtre.

Le chevalier Gluck écrit de Vienne le 11 mai 1781 :

— Ne croyez pas les bruits qui courent sur mon prochain retour à Paris; à moins que je n'y sois appelé par des ordres supérieurs, je n'irai point en cette ville , jusqu'à ce que les Français soient d'accord sur le genre de musique qu'il leur faut. Ce peuple volage, après m'avoir accueilli de la manière la plus flatteuse , semble se dégoûter de tous mes opéras, il ne s'y porte plus avec la même foule qu'autrefois; et voilà le Seigneur bienfaisant qui fixe aujourd'hui son attention ; il semble vouloir retourner à ses ponts-neufs : il faut le laisser faire. »

Voilà bien le musicien ! Quand il est en faveur, il veut que l'on proclame qu'il est le seul compositeur de l'un et Tautre hémisphère ; il exige que l'on n'exécute absolument que ses opéras ; il prétend que tous les hommages, tous les éloges, toutes les recettes, tous les riches cadeaux lui soient adressés. Lui, toujours lui, rien que lui! Il ne suffira pas que les journaux l'exaltent, le portent au troisième ciel ; l'encens qu'on lui prodigue va puer à son nez, si la critique n'écrase pas en même temps tous ses adversaires. Tous! l'entendez-vous? car il est seul; toute la musique est en lui.

— Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivière ou qui marchent sur la terre ferme. Il sait convertir en or jusqu'aux roseaux, aux joncs, à l'ortie; il écoute tous

les avis , et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne leur lait de grâces que celles qui lui étaient dues; c'est une faim insatiable d'avoir et de posséder; il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques à Tliarmonie. Il faudrait, s'il en était cru, que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute, une écurie, put perdre le souvenir de la musique d'Orphée, et se contenter de la sienne »

Voilà ce que La Bruyère disait de Lulli. Malheureusement les Lulli de ce genre sont de tous les temps et naviguent encore parmi nous.

Mon père était à Paris, amateur })assionné de musique, il suivait assiduement les représentations de l'Opéra.Le 8 juin 1781, il sort de ce théâtre après l'exécution d'Orphée, et rentre à l'hôtel du baron de Forbin d'Oi)pèdc, chez lequel il logeait, rue Rousselet, près des Invalides. Quand il a conté ce qu'il a vu, quand il a parlé des ravissantes beautés de l'œuvre de Gluck et des jouissances qu'il vient d'éprouver, mon père dit bonsoir à la compagnie, et monte pour se coucher. En ouvrant la porte de sa chambre, il voit une éblouissante clarté; le flambeau qu'il tenait est complètement effacé par l'éclat des rayons lumineux qui venaient du dehors. Il descend avec rapidité, rentre au salon, tout joyeux de la découverte qu'il avait faite, et se hâte d'inviter la famille d'Oppède à monter pour jouir d'un spectacle magnifique, pour admirer une aurore boréale, plus belle encore ({ue celle qui naguère avait émerveillé Paris. Tout le monde accourt, et le baron dit â l'instant : — Ce n'est point une aurore boréale, mais un incendie; le faisceau de lumière vient des enlours du Palais-Royal, c'est l'Opéra qui brûle. » La violence des flammes était si grande et leur clarté si vive, qu'à cette énorme distance on put lire une lettre, dans l'intérieur de l'appartement, à la lueur du volcan.

L'acte de Coronis terminait le spectacle, et mon père s'en était privé d'autant plus volontiers qu'il craignait de rompre le charme de la musique ô! Orphée. A la fin du ballet, fort long dans Coronis, un des chefs de la danse, Dauberval, s'étant aperçu qu'une toile brûlait, eut la présence d'esprit de faire baisser le

rideau, sans attendre que le divertissement fût achevé. Le public trouva le ballet un peu court, et, fort heureusement ! ne fit aucune observation à l'égard de cette fin précipitée. S'il avait réclamé, c'en était fait de l'assemblée entière. Les spectateurs sortirent sans alarme, sans obstacle, sans désordre; ils ignoraient ce qui se passait sur le théâtre.

Cette toile enflammée était une frise. Une bougie d'un chassis de coté venait de l'allumer. On demande à l'instant de l'eau, il n'y en avait pas. On crie de couper les cordes qui tenaient à cette frise ; on ne le fait que d'un coté, du mauvais coté ! La toile, prenant la position perpendiculaire, donne plus d'activité, plus d'aliment à la flamme, qui, s'attachant au rideau du fond, parvient au centre, et se communique à toutes les frises avec une incroyable rapidité. Tout secours devint alors inutile, et les machinistes, les acteurs, témoins de cette scène de désolation, repoussés par la fumée, cherchèrent leur salut dans la fuite. Les flammes coupaient déjà la retraite à tous ceux qui n'étaient pas sur le théâtre.

Dangui, danseur, trois tailleurs et six ouvriers machinistes sont réduits en cendres. Beaupré, frère du danseur que nous avons connu, saute du troisième étage et se tue ; un de ses camarades, prenant le même chemin, se casse la cuisse. Huard, vigoureux danseur, d'une taille élevée, n'ayant que deux étages à franchir, se dirige vers le toit d'une boutique, glisse dans la cour des Fontaines et tombe sur ses pieds, sans se blesser. Son jockey, garçon de quinze ans, était à la fenêtre et n'osait se lancer. Huard lui tend les bras, l'appelle, l'encourage, disant qu'il est prêt à le recevoir, à lui parer le coup. Rien ne put décider ce malheureux, pas même le feu qui bientôt l'atteignit, et le brûla vivant sous les yeux de son maître. M^'"' Guimard deshabillée, n'ayant pas encore sa chemise sur le corps, étoufl'ait, grillait dans sa loge et n'osait en sortir. Un machiniste accourt à son aide, l'enveloppe dans des rideaux et l'emporte à tmvers des tourbillons de flamme et de fumée.

Tous les acteurs, les choristes avaient quitté le poste après hi fin de l'opéra de Gluck. Il ne restait au théâtre que les danseurs,

ACADÉMFI<: ROYALE \)K MUSIQUE. 'rli

l'orchestre et les gens de service. Les synipîionistes s'étaient sauvés; un seul, Châlon, violoniste, restait en arrière de quelques pas; le volet d'une porte battante se ferme devant lui. Châlon fait de vains efïorts pour l'ouvrir, la pj'ession de l'air collait, clouait ce battant à son cadre. Heureusement la porte jointait mal par en bas. Dépouillé de tous ses vêtements, le musicien, couché ventre à terre, s'applatit comme un chat, un lézard, passe au laminoir, et parvient à franchir le barrage en y laissant la peau, les muscles de son dos : plusieurs athlètes machinistes le tiraient de l'autre coté. Il en guérit; mais, de sa vie, Chàlon ne put faire la moindre courbette : raide comme une statue égyptienne, il saluait de la main.

Les flammes envahirent toute la salle ; à des vapeurs épaisses, noires, succède une colonne de feu de trois cents pieds de haut. La charpente de l'édifice ne tomba que vers neuf heures et demie ; en s'afîaissant, elle écrasa dix personnes et vint redoubler encore la violence de l'incendie. Par bonheur il pleuvait, le vent était très faible, et bien que le feu se fût communiqué plusieurs fois au comble des bâtiments de la cour des Fontaines, à ceux du grand escalier du Palais-Royal, les pompiers parvinrent à l'éteindre. C'était un spectacle horrible et curieux de voir la flamme large et pyramidale qui s'élançait de cet immense foyer, successivement nuancée de toutes les couleurs, efl"et de la combustion des toiles peintes, de la dorure des loges, et de l'inflammation de l'huile et de l'esprit-de-vin. Dans les rues adjacentes et même éloignées un peu, ce fut une grêle de brandons, de flammèches, d'étincelles, pendant trois heures. On trouva sous les décombres vingt -un cadavres ; trois capucins avaient péri victimes de leur dévouement. Les cordeliers, les récollets étaient aussi venus sous la conduite de leurs supérieurs. Le duc de Chartres, le prévôt des marchands, le lieutenant de police, onze commissaires, ne quittèrent pas le lieu du sinistre. L'alarme avait été générale; au son du tocsin, un populaire immense vint encombrer les en tours du Palais-Royal, où se portèrent aussi les gardes françaises et les gardes suisses , le guet à pied et le guet à cheval, commandés par le chevalier Dubois ; les pompiers de

Paris, leur chef de Morat rendirent les plus grands services , el furent habilement secondés parles gens de la maison d'Orléans, sous les ordres de Lebrun, inspecteur du Palais-Royal. On parvint à retirer des flammes bien des personnes, au nombre desquelles se trouvaient des danseuses, qui certes auraient péri sans l'intrépidité de leurs sauveurs.

Au moment où le toit de la salle tomba tout à la fois, avec un fracas épouvantable, Augustin Lefebvre, bibliothécaire de l'Académie, était sous le théâtre et vidait les armoires afin de sauver les partitions du répertoire courant. Le parquet de la scène le garantit du coup, mais ce parquet brûlait ; n'importe, Lefebvre ne quitta la place qu'au moment où le dernier manuscrit fut mis en lieu sûr. — Sauvez mon enfant! » disait Rey, le chef d'orchestre, aux garçons occupés à déposer sur le pavé de la rue les partitions tirées des armoires. — Sauvez mon enfant ! >5 Coronis était cet enfant, objet de sa tendre sollicitude. Dès qu'il aperçut le volume chéri, la partition de Coronis, Rey saisit dans ses bras le bijou précieux et s'enfuit, donnant aux flammes la licence de consumer tout le reste.

Le lendemain, le peuple contemplait tristement les ravages de l'incendie, lorsqu'une charrette chargée de costumes échappés au feu, vint à traverser la place du Palais-Royal. Un porte-faix, monté sur cette voiture, s'avisa de se coiffer d'un casque grec à longue crinière rouge, prit une lance en main ; puis, se drapant avec un manteau royal, et debout, le poing sur la hanche, comme un vainqueur faisant son entrée sur un char de triomphe, il attira les regards de la foule, dont la consternation se changea tout à coup en longs éclats de rire.

Sept jours après, le feu brûlait encore dans les dessous; et c'était un objet de terreur pour tout le voisinage : on s'imaginait que la provision de poudre, destinée aux effets de pyrotechnie, était déposée dans ces cavités profondes, devait s'enflammer et faire sauter le quartier. Les bustes de Rameau, de Quinault, placés dans le grand escalier, tombèrent et furent brisés; ceux de Gliick et de Lulli restèrent debout. Cette salle, bâtie sur l'emplacement de l'ancienne, brûlée en 1763, ne servit que pen-

(larit onze ans. C'est toujours apW's le mal que l'on pense au remède : on essaya, sur les bâtiments de la Comédie-rialionne, lu manœuvre d'une pompe que l'on regardait comme infaiHil)l(!.

Les artistes de TOpéra reçurent, comme en 1763, Tordre de ne pas s'éloigner de Paris, et leurs appointements furent payes pendant la vacance.

La Comédie-Française avait abandonné son théâtre qui menaçait ruine; elle occupait la salle des Tuileries en attendant (|ue celle de l'Odéon, bâtie sur le terrain de l'hôtel de Condé, lût terminée. L'Opéra ne put demander au palais des rois l'hospitalité généreusement accordée en 1763. N'ayant point d'asile, de hangar, de toit pour remiser ses divinités et les mettre à l'abri du vent et de la pluie, il était sur le pavé depuis sa dernière catastrophe. Il y resta 66 jours, et débuta le 14 août dans la salle des Menus-Plaisirs par le Devin du village, suivi de Myrtil et Lycoris.

Les concerts exécutés aux Tuileries par nos académiciens, les représentations qu'ils donnèrent dans la salle des Menus-Plaisirs, beaucoup trop étroite, ne convenaient pas plus à l'administration qu'au public. Des actes d'opéra, des ballets en miniature, y furent essayés ; c'est là que parut l'Inconnue persécutée^ traduite de l'italien de Goldoni, musique d'Anfossi. L'exiguïté de la salle servit de prétexte pour augmenter le prix des places : celui du billet de parterre fut mis à 3 livres au lieu de hS sous.

Le programme d'un de ces concerts annonçait un air italien de Gluck. Au moment oii l'orchestre en attaquait le prélude, tous les piccinnistes désertèrent la salle. Les partisans de Gluck, ayant le champ libre, applaudirent avec fureur l'air italien, le tirent répéter, et coururent au foyer jouir de leur triomphe. Il fut de courte durée, et s'évanouit au bruit des éclats de rire de leurs adversaires : l'air était de Jomelli. Le rédacteur del'afliche avait substitué le nom de Gluck à celui du maître italien, afin d'amener ce débat dont l'influence présentait quelque avantage pour la recette,

— Il ne peut y avoir de trop grand théâtre pour Iphigénie en Aulide, ni de trop petit pour Echo et Narcisse. » Ce mot de

Gluck clait resté dans la mémoire des administrateurs de l'Opéra, cfui se hâtèrent de produire Écho et Narcisse dans la salle des Menus-Plaisirs. Cet ouvrage obtint finalement un succès brillant et décidé. L'hymne à l'Amour fut redit à la dem ande générale d'un public électrisé.

— L'Opéra brûle ! — Ma foi, tant mieux; il y a si longtemps qu'il était là ! » dit un Parisien ami du changement.

Les architectes s'évertuent à donner des plans d'un théâtre monumental et digne en tout delà ville de Paris. Huet publie le plan d'une salle à construire sur le terrain de l'hôtel de Longueville; il y joint une place Louis XVI devant la cour du Louvre, une fontaine derrière la salle, qui serait flanquée par la rue Gluck et la rue Piccinni. Un autre architecte propose de mettre l'Opéra dans la cour des Princes dépendante des Tuileries.

L'abbé de Lubersac présenta, comme beaucoup d'autres, un projet de salle pour l'Opéra. Ce naïf ecclésiastique vit la possibilité de faire entrer dans son plan celui d'une chapelle royale, destinée aux assemblées du clergé qui se réunit obscurément dans une salle du couvent des Augustins. Ce lieu représenterait, dit Tabbé, le premier corps de la France, comme l'Hotel-de-Ville en représente le dernier et l'Arsenal le second.

On se souvenait qu'il avait fallu sept ans pour construire la salle qui venait d'être brûlée. Priver la capitale de son spectacle favori pendant l'hiver, était un grave inconvénient à plus d'un égard. La reine surtout desirait vivement que les exercices de son Académie de Musique ne fussent pas interrompus trop longtemps. On décida qu'une salle provisoire serait bâtie sur le boulevard, à droite de la porte Saint-Martin. L'architecte Lenoir s'engage à construire, sur ce terrain, une salle à quatre rangs de loges, avec les dimensions prescrites qui permettaient d'y faire manœuvrer les décors du magasin, et de la livrer, en 65 jours, terminée de sorte que l'on pût y donner la première représentation le 30 octobre suivant. — Je vous donne jusqu'au 31, dit Marie-Antoinette à Lenoir, et si la clé de ma loge m'est remise ce joui--là, je vous promets le cordon de Saint-Michel en échange. »

ACADÉMIK HOYALK DK MUSIQUE. m

Plusieurs (Usent que cette salle fut construite en 65 jours, d'autres en 75; les travaux ayant été commencés le 2 août, durèrent jusqu'au 27 octobre, ce qui fait 86 jours bien comptés.

On travaillait jour et nuit, les ouvriers se relevaient tour :i tour, et leur nombre était aussi considérable que l'ensemble des travaux pouvait le permettre. Voir manœuvrer ce peuple de constructeurs à la lueur resplendissante de mille llambeaux, était un spectacle digne de la curiosité du public qui s'y portait en foule. Une îiutre Babel s'élevait comme par enchantement.

Après l'incendie de 1763, les tailleurs et les couturières avaient inventé la couleur tison; la nuance opéra-brulé fut mise à I;i mode en 1781. N'avons-nous pas vu les robes, les manteaux à la Robin-des-Bois, à la Dame blanche? Ces couleurs du moins ne rappelaient point une catastropbe.

En 1781, la reine perdit ses cheveux à la suite d'une couche. Cette princesse imagina de porter une coiffure basse que l'on appela coiffure à l'enfant. Toutes les dames de la cour répondirent à l'invitation ; et la hauteur extravagante des poufs emi)anachés qui;, depuis neuf ans, désolait ceux qui fréquentaient les spectacles, réduite à Versailles, le fut bientôt dans la France entière. Ces coiffures avaient résisté bravement aux règlements de police, aux attaques de la chanson, de la caricature, elles tombèrent sans effort avec les cheveux d'une reine jeune et belle. Plus tard , en 1784, les femmes portaient des chapeaux à la caisse d'escompte^ chapeaux sans fond, comme cette caisse.

Iphigénie en Tauride de Gluck est exécutée à ïrianon ; ce spectacle fait partie d'une des fêtes données à l'empereur Joseijh II. Sacchini assistait à cette soirée. Gluck avait été mis hors de combat par sa première apoplexie; Sacchini vint à Paris avec l'espoir d'y remplacer le compositeur allemand. La Colonie eî VOlympiade, opéras traduits en français, avaient obtenu déjà de brillants succès à la Comédie-Italienne et fait connaître Sacchini de la manière la plus avantageuse. A son arrivée à Versailles, ce maître témoigna le désir d'assister aux fêtes deTrianon et surtout à la représentation ^'Iphigénie en Tauride. Il y fut introduit avec distinction ; la reine et l'empereur voulurent l'avoir

auprès d'eux ; ils le questionnèrent pour connaître son avis sur Tœuvre de Gluck. — Avez-vous jamais vu d'opéras français ? » lui demanda Joseph. — Non, sire. — Eh bien ! vous allez en voir un. »

Ce dialogue n'avait rien de spirituel ni de malin. Les ennemis de Gluck en conclurent que l'empereur faisait bien peu de cas de la musique de ce maître puisqu'il l'assimilait h la nôtre. D'autres, plus judicieux, ne donnèrent pas une interprétation forcée à ce propos, et le prirent tout naturellement.

Marie-Antoinette résolut de fixer en France l'auteur de la Colonie, et chargea le ministre Amelot de lui faire des propositions à ce sujet. Pour le déterminer plus facilement, Amelot l'attaqua du coté de la gloire, lui déclarant que la sienne, dont il prenait tant de soin, ne serait pas complète s'il n'obtenait le suffrage des Parisiens. Piqué de cet exorde burlesque, l'Italien lui repartit qu'il croyait être suffisamment connu, même dans notre capitale. On se rapprocha cependant, Sacchini fit ses propositions, et le secrétaire d'État en'rendit compte à la reine. 30,000 livres furent accordées à Sacchini pour la composition de trois opéras.

Vous voyez que la manie de s'ériger en arbitre suprême du goût en musique, en consécrateur infaillible, indispensable des réputations, existait déjà chez le Parisien , véritable Chinois do la musique , arrivant un siècle après la bataille ; le secours de Pise, bien que tardif, allait beaucoup plus vite. Pour apprécier, juger les compositeurs en dernier ressort, il faudrait se connaître en musique , ou bien avoir le sentiment de cet art. A défaut de ce sentiment, être au moins doué d'un instinct qui permît de distinguer, non pas le bon du mauvais, ne soyons pas trop exigeant, mais le sublime de l'exécrable. Une expérience de deux siècles affirme, prouve, démontre qu'en tous les temps le public de Paris a complètement été privé de la moindre de ces facultés. Il avait prodigué ses applaudissements à Cambert, à LuUi comme à Destouches ; à Rameau comme à Royer. Il couvrit des mêmes lauriers Iphigénie en Tauride la grande! Atys, de Piccinni, et le Seigneur bienfaisant, une galette! juste au moment où deux illustres venaient de tenter la civilisation de

ACADKMIK ROYALK I)K MUSIQUE. 427

son inlelligence. 11 fit éclater les transports furibonds de son entiiousiasrne pour Œdipe à Colone et les Prétendus, une croûte! Ne l'avons nous pas vu fêter avec plus d'entraînement et surtout plus de constance le Rossignol , une ordure ! qu'il n'avait fait un diamant, le Comte Ory? Et cette pauvreté que l'on nommait le Devin du Village , opérette que nulle autre nation n'eût acceptée dans aucun temps, restant au répertoire d'un théâtre qui se dit le premier de l'univers, y figurant avec un succès honteux , déplorable , de 1753 jusqu'en 1829 , pendant 76 ans ; la psalmodie de Lulli ne cessant d'être applaudie à ce même théâtre qu'après 110 ans de fortune, sont-elles des preuves accablantes de la barbarie de ce public parisien, de la stupidité des journalistes qui devaient signaler , condamner ses bévues au lieu de les approuver en les imitant?

Après tant de méfaits , soyez étonné que ces connaisseurs si lins, si délicats aient reçu froidement Guillaume Tell, le chefd'œuvre de Rossini , qu'ils n'aient accepté Robin-des-Bois , le chef-d'œuvre deWeber, qu'à la faveur d'une valse, d'un chœur, et qu'ils aient fini par s'accoutumer à l'harmonique galimatias du Prophète, soutenu par un soleil et des patineurs? Il est plaisant que Paris, avec sa ridicule prétention d'imposer au monde entier ses arrêts en fait de spectacles, soit aujourd'hui la seule ville du globe où le public ne juge rien du tout. Une bande ignoble de claqueurs proclame constamment des succès dans la cité modèle, et presque tous les journalistes se règlent sur la décision des claqueurs.

Jenny Lind osa décliner la juridiction de Paris et dédaigner son approbation. Oh! che haldanza! Aussi la voix superbe et le prodigieux talent de la virtuose sans rivale ne furent-ils admirés, prônés, vivement exaltés que dans le reste de l'univers. Réduite, pendant son exil volontaire, à ne joindre aux palmes, aux couronnes d'or et de fleurs que cinq ou six millions de francs, Jenny, l'infortunée, dut se résignei*. On voit bien que la trompette parisienne avait compté des pauses, gardé le tacet, punition à nulle autre seconde, et bien méritée 1

La reine était accouchée le 22 octobre 1781 . Des transports de

joie éclatent à la naissance du dauphin , des fêtes magnifiques signalent cet événement, et l'Académie fait l'ouverture de sa nouvelle salle par Adèle de Ponthieu, livret de Razins de Saint- Marc, remis en musique par Piccinni. Cette première représentalion est donnée gratis le 27 octobre. On doutait de la solidité de la salle improvisée; elle fut éprouvée de manière à rassurer les plus timides. Faciemus experimentum in anima mli. Dix mille curieux se ruèrent dans cet édifice dès neuf heures du matin ; on en compta jusqu'à vingt dans une seule loge. Chargé de ce poids immense le bâtiment tassa de deux pouces à droite et de quinze lignes à gauche.

Après le spectacle on fit une distribution de pain et de vin sur le théâtre. Les poissardes et les charbonniers, aux sons de l'orchestre, exécutèrent leur ballet accoutumé, chantèrent des refrains drolatiques et peu conformes à l'étiquette de la noble Académie. Comme les balcons leur étaient réservés, les charbonniers et les poissardes arrivèrent, selon leur usage, à l'heure précise du spectacle.' Ils vinrent dans une fde de charrettes qui se rangèrent sur le boulevard. En descendant de leurs équipages, ces maîtres disaient à leurs cochers : — A cinq heures. »

— Ce soir ils ne sont pas payés, je m'en aperçois bien. Les voyez-vous jouer tous à la fois pour avoir plus tôt fini? » Telle était l'observation d'une poissarde pendant que les symphonistes exécutaient l'ouverture.

La recette du 30 octobre s'élève à 4,636 livres 14 sous ; on n'avait atteint ce chiffre que trois fois dans la salle brûlée. Celle que Lenoir venait de bâtir provisoirement coûta 400,000 livres aux actionnaires souscripteurs. L'architecte n'en répondait que pour trente ans, elle sert encore. Marie-Antoinette reçut la clé de sa loge le 26 octobre, et fit joindre à la décoration, promise à l'architecte, le brevet d'une pension de six mille livres.

Des coqs gaulois, des aigles dorées, tenant des faisceaux de piques, de drapeaux, de lances et d'écharpes, ornaient en dedans le faîte de la salle. Singulière décoration pour un théâtre royal I ces emblèmes étranges et prophétiques semblaient annoncer que bientôt il prendrait un titre républicain, pour le changer plus

ACADÉiMIE ROYAI.E DE MUSIQUE. 429

tard en celui A'Acadérnie Impériale. Un lubleau représentant Apollon et les Muses, est substitué, dans la nouvelle salle, à la toile d'avant-scène sur laquelle on n'avait peint jusipi'alors que les plis largement ajustés d'un rideau.

Adèle de Ponthieu, de Razins de Saint-Marc, jouée d'abord en trois actes, mise en cinq actes pour Piccinni, fut réduite à trois actes, afin d'abréger l'ennui qu'elle faisait éprouver au public. Après quelques représentations, le malencontreux opc'ra fut réduit à rien. Un dilettante, curieux de voir la nouvelle salle et qui redoutait Adèle de Ponthieu, vint prendre un billet. Un le lui donne en le prévenant que les deux premiers actes sont joués. — Tant mieux, répond-il, tant mieux! c'est toujours autant de gagné. »

Colinette à la Cour, imitée deNinette à la Cour, laquelle était une copie de Bertoldo in Çorte, opéra italien, réussit le 15 janvier 1782. C'est le premier succès de Grétry sur le théâtre de l'Académie. Ce compositeur avait eu le bon esprit d'abandonner la tragédie pour l'opéra comique.

Morel arrange le Thésée de Quinault, Gossec le remet on musique. Par déférence pour Lulli, son prédécesseur, il conserve l'ancien air d'Egée, Faites grâce à mon âge. (Planches, fis.) Ce morceau, très-bien dit par Larrivée, qui dès longtemps en connaissait la tradition, est admiré généralement, il obtient une préférence marquée sur tout le reste. Après cent dix ans de possession du théâtre académique, la musique de Lulli pousse enfin, exhale son dernier soupir, et ce n'est pas sans honneur. M'"^ Saint-Huberti remporte une palme de plus en représentant Églé, princesse d'Athènes. On dit que les paroles de Ouinault avaient été fort légèrement traitées par Morel, et très lourdement par Gossec.

Noverre passe en Angleterre; son ballet à'Armide fait fureur à Londres. Maximilien Gardel succède à Noverre et devient maître de ballets de notre Académie.

Encore un triomphateur à l'Opéra : le marquis de La Fayette y paraît le 8 février 1782, à son premier retour d'Améri([ue; il est fort applaudi. M"'' Dorlé, qui figurait dans Tphigénie en Au-

lide, présente une couronne de laurier au frère d'armes de Washington, à l'instant où le chœur dit :

Achille est couronné des mains de la victoire.

Par un édit, enregistré le 28 juin en la chambre des comptes, le roi réduit et fixe irrévocablement à 259,600 livres la ;dépense de sa musique, de ses concerts et ballets qui s'élevait à 499,848 livres 7 sous 6 deniers, non comprises les pensions des vétérans, qui ne pourront en aucun cas excéder la somme de 50,000 livres. Sa majesté défend que cette partie de sa maison soit augmentée pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit.

Pierre Gardel, après un voyage fait à Londres, rentre le 15 août à l'Opéra dans un petit ballet de sa façon. Le public l'applaudit, admire ses progrès et le place au rang de nos premiers danseurs.

Une voix de haute-contre prodigieuse fait retentir les échos de l'Opéra ; Delboy paraît sur ce théâtre en 1782 et réussit. On lui pardonne d'abord l'accent méridional ; son organe avait tant d'éclat et de charme ! Une lettre de cachet avait forcé Delboy de quitter la cathédrale de Toulouse pour venir débuter à Paris. L'Académie offrait douze cents livres au chantre de paroisse, avec promesse d'augmenter la somme en raison des progrès qu'il ferait dans sa nouvelle carrière. Le Gascon s'écria : — Sandis! on va don les aumenté saqué zour ces bienhurux cinquante louis d'or : zé mé connais. »

Le prince de Poix avait entendu, protégeait Delboy, qu'il avait fait appeler à la capitale. Il dit chez la reine : — La voix de ce Toulousain est sonore au point que s'il chantait sur la butte Montmartre, on l'entendrait de Saint-Denis. — Propos des bords de la Garonne 1 répliqua le comte d'Artois, je soutiens que cette voix gasconne va s'arrêter en chemin, et je parie deux c^nts louis. » Le prince de Poix accepte le déli. Par un temps calme, à deux heures du matin, les adversaires et les juges du camp vont se poster sur l'église abbatiale de Saint-Denis, d'autres témoins accompagnent Delboy vers le point le plus élevé de Montmartre. Le Gascon pousse un ré suraigu, si vigoureux, si stri-

denl, qu'il siffle comme un boulet de canon sur la tôte des parieurs, pour aller s'éteindre au delà du but. Ne me demandez pas si c'était un ré de poitrine. Cette première note lancée, il fila des sons h partir du sol aigu, montant diatoniquement jusqu'au même ré qu'il tenait largement depuis trente secondes, quand une fusée, brillant à l'horizon, semant des étoiles sur son passage, vint annoncer le triomphe de l'énergique ténor. D'autres essais du même genre eurent lieu bientôt après. Delboy, Lays et Chéron, exécutant le trio de Gossec, 0 salutaris hostia, sur la tour méridionale de Notre-Dame de Paris, furent entendus très distinctement de Montrouge.

Malgré la beauté de son organe, Delboy ne put se maintenir dans le premier emploi. Il gasconnait d'une manière exagérée; cet accent, qu'il s'efforça vainement de corriger, le fit reléguer enfin parmi les choristes, après avoir essayé des coryphées. Sa voix dominait le chœur, on l'admirait dans les ensembles. Coryphée, il avait trop souvent égayé le public. Aux 2,000 livres qu'il recevait de l'Opéra, Delboy joignait, chaque année, 4,000 livres pour aller chanter derrière un rideau lorsque les comédiens de bois gesticulaient sur le théâtre Beaujolais. Ses trois filles : Sophie, Antoinette et Marie, ayant des voix admirables, ont tenu l'emploi de coryphée avec distinction à l'Académie. MariC;, la plus jeune, y figurait encore naguère sous le nom de M*"^ Bouvenne.

Jéliotte meurt en son château de Navailles, à Estes, près d'Oloron, Basses-Pyrénées, en 1782. La chambre qu'il habitait en ce noble manoir, est telle qu'elle était en 1782. On y voit les deux portraits de ce virtuose, peints par Tocqué, dont un est gra\é par Cathelin. Sans être un seigneur, Jéliotte possédait une aisance qui lui permettait d'entretenir un carrosse et des serviteurs.

Chenard débute avec succès dans le rôle d'Oreste cle Vlphifiénic en Tauride de Gluck le 30 avril 1782, et prend ensuite un engagement de première basse à la Comédie-Italienne.

La reine aimait beaucoup les bals masqués, et comme la salle de la ])orte Saint-Martin, placée mr le boulevard^ cause alors de

réprobation qui fit prendre à la salle de la Comédie-Italienne la position ridicule que nous lui voyons aujourd'hui, comme le théâtre de la porte Saint-Martin ne plaisait pas du tout à Marie- Antoinette, elle voulut ramener l'Académie aux Tuileries , afin d'y retrouver un plaisir dont elle se privait depuis l'ouverture de la nouvelle salle. Le comte d'Angivillier, intendant des bâtiments de la couronne, s'opposa vivement à ce projet. Un troisième incendie de l'Opéra pouvait consumer ce palais. Pour décider la reine à vaincre sa répugnance, un bal public extraordinaire fut donné le 2 juin en faveur du grand duc et de la grande duchesse de Russie, à qui l'on faisait passer en revue les curiosités de Paris. Excepté le roi, toute la cour et les ministres assistèrent à ce bal solennel.

Castor et Pollux est remis en scène, et l'on s'aperçoit qu'à chacune de ses nombreuses reprises le chef-d'œuvre de Rameau perd son crédit.

Vestris fait connaître aux Parisiens le menuet qu'il vient de composer à Londres pour la duchesse de Dévonshire. Le jeune et bel écuyer Asthley danse avec une grâce parfaite ce menuet sur un cheval courant au galop. Cette nouveauté cliarme le pubUc au point que le cavalier danseur, après un mois d'exercices, emporte un bénéfice de 24,000 livres. Si nous ajoutons à cette somme la valeur des cadeaux qu'il reçut des comtesses et marquises dont le zèle ardent pour l'équitation se manifesta, ce ne sera point assez de doubler ce total.

M"'' Théodore, jolie danseuse que l'Angleterre iiuus avait empruntée, est mise à la Force à son retour de Londres, et ne sort de cette prison que pour aller en exil à trente lieues de Paris. Quelques plaisanteries sur la direction de l'Opéra, joyeusetés insérées dans des lettres écrites à ses amies, étaient la seule cause de ces rigueurs despotiques. Cet exil fut de dix-huit jours.

C'était un parti pris , et nos fabricants de livrets s'applaudissaient d'avoir accoutumé le public àse contenter de vieilles pièces que l'on transmutait en opéras. Les uns rajustaient Quinault, Pellegrin, La Rnière, les autres arrangeaient Corneille, Racine,

Voltaire, Crébillon. Cette pitoyable industrie faisait que l'on retrouvait sans cesse à l'Académie royale de Musique les mêmes pièces que l'on représentait à la Comédie-Française, et l'Opéra perdait ainsi tout intérêt de curiosité dramatique.

Lemoyne débute par Electre le 8 juillet 1782. Guillard en avait ajusté le livret; ce sujet éminemment tragique était au-dessus des forces de ce musicien. Lemoyne arrivait de Pologne, il s'annonça comme élève de Gluck, et, dans son Electre, imita le style de ce maître. Une scène de récitatif, deux chœurs pleins d'énergie furent applaudis. Le défaut de mélodie fit tomber cet opéra. Gluck garda le silence tant que le sort (ÏÉlectre n'était pas décidé. Il renia pour disciple son auteur dès qu'il le vit fustigé par les critiques. Lemoyne se vengea de ce dédain en étudiant la manière de Sacchini. C'est dans ce nouveau système qu'il écrivit sa partition de Phèdre. Plus tard il adopta le style français en composant les Prétendus. Lemoyne était le Meyerbeer de son époque; comme il n'avait pas de style qui lui lut propre, il empruntait celui du Weber ou du Rossini de ce temps.

Après Castor et Pollvx, on remet en scène Aline, reine de Golconde, et l'on s'aperçoit alors que le théâtre n'a point assez de profondeur pour le déploiement des décorations. La salle es( prolongée en arrière par un auvent ridicule, pris sur la rue de Bondy. Cette nouvelle construction coûte 166,000 livres.

Le 6 août, reprise solennelle de Boland. M'"^ Saint-Huberti s'empare du rôle d'Angélique, Lainez et Moreau représenteni Médor et Roland. M'^*' Gavaudan, cadette, quitte le modeste emploi de coryphée; elle chante à son tour la partie d'Angélique, le 22 octobre suivant, et réussit à merveille. Galley, M"^ Dupré, élèves de Noverre, se distinguent dans les ballets de Roland, refaits en entier par Maximilien Gardel. Les costumes, les décors de cet opéra furent renouvelés à cette reprise.

Les fragments reprennent faveur. On réunit trois actes dont chacun forme une pièce entière : le Feu {la Vestale], acte pris aux Éléments de Roy; Ariane dans l'Ile de Naxos, Apollon et Daphné. Edelmann compose la musique des deux premiers, et Mayer, celle du troisième que l'on trouve pitoyable. Daphné, I. 28

changée en laurier, faisait sa partie dans un trio concertant avec Apollon et Pénée; elle chantait au travers de l'écorce de l'arbre. Ce trio réjouit beaucoup l'assemblée. Un seul de ces actes échappe au naufrage : Ariane, grâce- à M"^ Saint-Huberti, Cette virtuose y parut dans toute la splendeur de son talent, et ne connut plus de rivales.

L'Embarras des Richesses de Lourdet de Santerre, que les acteurs nommaient à bon droit Lourdet sans tête, musique de Grétry, tombe tout à plat. Un parolier peut écrire d'énormes balourdises, c'est son métier; mais conçoit-on que le musicien, les chanteurs aient toléré pendant les répétitions celles que le public releva dans les trois actes de Lourdet? Athènes est la ville où se passe l'action, du temps de Périclès, et l'auteur fait parler du dimanche, du carême à ses personnages; il leur fait acheter un jardin au prix de deux cents louis; il fait danser les quatre parties du monde, personnifiées et bien caractérisées par leurs attributs, sans se douter que l'Amérique n'était pas découverte encore. On avait déboursé 30,000 livres pour cette rapsodie ; Lourdet pensa tout rajuster en exigeant que sa pièce fût jouée avec des costumes français. La direction fit cette nouvelle dépense; mais alors Plutus, le dieu des richesses et son cortège, arrivant à Paris dans un nuage, et figurant au milieu des dames en pouf, en paniers, des seigneurs en bas de soie, en talons rouges, excitèrent les transports d'une hilarité plus bruyante et plus générale. M"™' Saint-Huberti, la grande tragédienne, y représente à merveille Rosette, personnage comique.

Embarras d'intérêt.

Embarras dans les rôles , Embarras de ballet , Embarras des paroles.

Des embarras , de sorte Que tout est embarras; Mais venez à la porte.

Vous n'en trouverez pas.

Rochon de (]habannes ajoute un acte an Seigneur bienfaisant, ce placage commence la pièce, qu'il devait nlona:er afin ({u'elle

suffît au spectacle. En attendant de distribuer ses bienfaits, le seigneur s'amuse à faire parader son régiment, com[)Osé d'enfants du dépôt des gardes françaises, manœuvrant Irès-hien sous le commandement de M"^ Audinot. Après l'infanterie, on voit les artilleurs défder avec leurs canons; le parterre alors s'écrie : — Ne craignez rien I l'auteur n'a pas inventé la poudre. » Cet acte fut supprimé.

■ Le prince de Soubise donnait 6,000 livres par mois à M"* Guimard, et distribuait le double de cette somme en gratifications annuelles aux figurantes de l'Opéra. Lors de la banqueroute do son gendre, il cessa de venir à ce théâtre et ses petits soupers galants furent interrompus. Trois mille créanciers du prince de Guéméné devaient se partiiger une perte de quarante millions; l'Académie prit part h la consternation que produisit cet événement, et les virtuoses de la danse réunies chez leur souveraine rédigèrent la lettre suivante qui lui fut adressée :

Monseigneur,

Accoutumées à vous posséder parmi nous les jours de représentation du théâtre lyrique, nous avons observé avec le regret le plus amer que vous vous étiez sevré, non seulement des plaisirs du spectacle, mais encore qu'aucune de nous n'avait été appelée à ces petits soupers fréquents où nous avions tour à tour le bonheur de vous plaire et de vous amuser. La renommée ne nous a que trop instruites de la cause de votre réclusion et de votre juste douleur. Jusqu'à présent nous avons craint de vous importuner, faisant céder au respect la sensibilité. Nous n'oserions même encore rompre le silence, sans le motif pressant auquel ne peut résister notre délicatesse.

Nous nous étions flattées , Monseigneur, que la banqueroute, il faut bien se servir d'un terme dont les foyers, les cercles, les gazettes, la France, l'Europe entière retentissent, que la banqueroute du prince de Guéméné ne serait pas aussi considérable, énorme qu'on l'annonçait , et surtout que les sages précautions prises par le roi pour assurer aux réclamants les gages de leurs créances , pour éviter les frais et les déprédations, plus funestes que la faillite même, ne frustreraient pas l'attente générale. Mais le désordre est monté sans doute à tel point, qu'il ne reste aucun espoir. [Noua en jugeons par les sacriiices géué-

reux auxquels, à votre exemple, se résignent les principaux chefs de votre illustre maison. Nous nous croirions coupables d'ingratitude, ^lonseigneur, si nous ne vous imitions en secondant votre humanité, si nous ne vous reportions les pensions que votre munificence nous a prodiguées. Appliquez ces revenus , Monseigneur, au soulagement de tant de militaires infirmes, de tant de pauvres gens de lettres, de tant de domestiques malheureux, que M. le prince de Guéméné entraîne dans Tabîme avec lui.

Quant à nous, d'autres ressources nous restent : nous n'aurons rien perdu, Monseigneur, si vous nous conservez votre estime. iNous aurons même gagné si, en refusant aujourd'hui vos bienfaits, nous forçons nos détracteurs à convenir que nous n'en étions pas indignes.

Nous sommes, avec un profond respect, Monseigneur,

De votre altesse sérénissime, Les très humbles et dévouées servantes,

Guimard, Heinel, Peslin, Dorival, Victoire, Coulon, Angéline, Dorlé, Gervais, Zanutti, Forbin, Iphigénie, de Saint- Georges, Delisle, de Sainte-Opportune, Poulette, Bigottini, Dufroissy, Lily, Dupré, Vanloo, Mezière, Droma, Rose, Colomb, Saint- Julien, Desmarques, Têtard, De la Malmaison , Chouchou, de Rumilly, d'Urfé, etc.

Faite et signée à la loge de M"* Guimard , le 6 décembre 1782.

— Il n'y a qu'un roi ou bien un Rohan qui puisse faire une banqueroute pareille. — Espérons que ce sera le dernier acte de souveraineté de cette maison, » dit la maréchale de Luxembourg.

Auguste Vestris dépensait et devait beaucoup; son père fit honneur aux engagements du jeune danseur, le menaça de la prison s'il ne changeait pas de conduite, et termina son discours par ces mots : — Sachez, monsieur, que je ne veux pas de Guéméné dans ma famille. »

Garât avait chanté dans quelques salons de Paris; sa voix charmante, son talent tout d'instinct, avaient excité des transports unanimes. La reine voulut l'entendre, et le 12 janvier 1783, un carrosse à six chevaux vint le prendre chez lui, d'après fin-

vitation déjà reçue. On relaye à Sèvres, il arrive à Versailles, et descend chez M"" de Polignac. Il y trouve dans l'antichambre toute la musique du roi prête à recevoir les ordres de sa majesté. La reine, le comte d'Artois, une foule de seigneurs et de dames l'attendaient. Le virtuose gascon accompagna d'abord la reine et son frère l'empereur, exécutant un duo. Il chanta seul ensuite, et quand il eut ravi cette brillante assemblée par l'expression, la vivacité, la fougue brûlante de son exécution, Marie-Antoinellelui demanda quelques facéties musicales. Garât contrefit admirablement les différentes voix de l'Opéra, celle de Legros surtout, dont il imitait le style; ce nouveau succès valut au moins le premier. Le chanteur enthousiasmé, tremblant peut-être du rôle qu'il jouait, de la bouffonnerie à laquelle il venait de se livrer, s'écria d'une manière très naïve : — Ah ! si mon père me voyait ici, qu'est-ce qu'il dirait ? — Monsieur, on fera de sorte qu'il n'ait pas lieu de s'en repentir, » répliqua le maréchal de Duras. M. de Vaudreuil, dans son invitation, avait poussé la délicatesse au point de lui mander que la reine l'autorisait à choisir le jour et l'heure qui lui conviendraient. Le comte d'Artois attacha le jeune musicien à sa personne en qualité de secrétaire. Le père de Garât, célèbre avocat au parlement de Bordeaux, s'opposait de tout son pouvoir à ce que son fils suivît la carrière musicale. Son oncle, le sénateur sous l'empire, vint encore l'arrêter au moment de ses triomphes les plus brillants.

Deux Garât sont connus; l'un écrit, l'autre ciianle. Admirez, j'y consens, leurs talents que l'on vante; Mais ne préférez pas , si vous formez un vœu , La cervelle de l'oncle au gosier du neveu.

UlVAROL.

Electre, tragédie de Sophocle, traduite par Rochefort, mise en scène avec des choeurs sur le théâtre de la cour, fait bâiller pendant quatre heures le noble auditoire. 26 janvier 1783.

Après avoir eu la petite vérole, maladie très dangereuse alors, M"^ Guimard rentre par la Chercheuse d'Esprit. Le mal n'avait laissé que des traces légères sur sa figure. On l'en félicitait au foyer, lorsqu'un gentilhomme, qui sans doute avait à se plaindre

d'elle, dit toul haut : — Parbleu ce visage-là ne pouvait être marqué de petite vérole : on ne laboure pas sur le roc. »

Dans Apollon et Daphné, cette virtuose voltige avec tant de légèreté qu'un amateur, fort instruit appai'emment, dit : — Vraiment elle ne vieillit nulle part ! » Un autre, moins galant s'écrie : — Ce sont deux chiens qui se disputent un os. » M"® Guimard ligurait entre Vestris et Gardel.

La cuisinière du docteur Mittié, médecin à Champigny, chantait à plein tuyau quand elle épluchait ses herbes ou filait sa (juenouille. Son maître lui fit des compliments sur la beauté, l'agilité de sa voix. La Flipotte lui répondit que cet organe dont il admirait la sonorité précieuse n'était rien en comparaison de la voix légère et brillante de Manon, sa sœur cadette, qui gardait les vaches. Mittié reconnut la supériorité de la jeune vachère et parla de ces deux cantatrici mllane à son ami Gossec. Ce musicien jugea que Manon pouvait devenir un sujet excellent pour l'Académie, et lui fit donner des maîtres de chant et d'action dramatique.

Sacchini débute pai* Renaud, le 25 février 1783, et n'obtient qu'un succès médiocre. C'était la vieille pièce de fabbé Pellegrin que Framery rajusta pour la combiner avec une Armida représentée, en 1772, à Milan. Sacchini composa de nouveaux airs, ajouta des scènes aux fragments traduits par Framery. On était si peu satisfait de cette première épreuve, qu'il fut mis en question de compter 10,000 livres au musicien, et de résilier le contrat fait avec lui. Chargée du rôle d'Armide, M^^'' Levasseur ne s'en acquitta point mal comme actrice, mais sa voix aigre déplaisait au public. M"'^ Saint -Huberti prit cette partie à la cinquième représentation, et l'opéra de Sacchini fut sauvé. M"'' Maillard, que fAcadémie venait d'enlever au théâtre des Petits -Comédiens -du- Bois -de -Boulogne, se fit connaître en jouant le rôle d'Antiope dans Renaud. Lebœuf avait rimé cette pièce, qui, disait-on, appartenait à la littérature bovine.

M"^ Laguerre mourut à fâge de vingt-huit ans ; et de quoi mourut-elle? d'amour peut-être? non. Elle était bonne, douce et très compatissante ; mais elle savait se tenir en garde contre

ACADÉMIE KOYALh: DK MUSIQUK. 4:jî)

les senlinieiils qui brûlent à petit feu d'abord, et linisî^ent paidévorer, consumer un cœur trop tendre, trop miï dans ses allections. Le vin de Champagne auiait-il causé sa ruine? eh non ! Ce gentil breuvage n'a jamais tué personne. Un m;d, épidémi(|ue alors chez les demoiselles de l'Opéra, mal qui mit en séi)ulture la jolie, l'opulente Cléophile; mal (pic Laincz, le lénoi-, appelait anti-social, et qui rendait les femmes sauvages, misanthropes, vint la fra[)per dans toute la force de son âge et de son talent. La séduisante Laguerre perdit les roses de son teint, la fraîcheur juvénile de sa voix, les formes gracieuses de sa taille, le feu scintillant de son regard. Une mélancolie affreuse s'empare de son ame; adieu talents, beauté, jours de plaisir et de brillante folie! Elle expire, l'infortunée I et de tous ses trésors, fruit d'une prudente économie, il ne reste que trois petits millions, abandonnés à des cousins, des cousines, qui pleurent sur sa lombe.

Le bel état que celui d'académicienne en 1780 ! l'Académie se montrait cependant bien peu libérale pour ses premiers sujets. Mille écus d'appointements, c'est une misère, dira-t-on, mais avec de l'ordre et de l'économie... oui, de l'économie, ce que je viens de dire ne me fera pas rayer ce mot. M"* Laguerre était partie de bien bas, du pavé de Paris, pour s'élever jusqu'aux trônes de l'Opéra. Comme plusieurs de ses rivales, c'est à l'obscure lueur des réverbères qu'elle fit ses premières armes. C'est au coin d'une borne qu'elle essaya d'abord les séductions de sa voix mélodieuse et persuasive. Elle savait le prix de l'argent, et le savait si bien, qu'elle avait horreur d'en donner. Jamais elle ne délia sa bourse pour payer le cocher de fiacre chargé de voiturer sa gentille personne. Farinelli, qui depuis gouverna les Espagnes, acquittait les mémoires de son tailleur avec une cavatine; M"^ Laguerre ne connaissait point encore cette monnaie, et pourtant ses cochers, exerçant pour elle en vrais dilettantes, en amateurs désintéressés, étaient enchantes, ravis, et ne réclamaient pas même le pour-boire.

Didon brûla sur son bûcher tout ce qui lui restait du pieux Énée; les armes, les habits du Troyen fugitif, son portrait, ses pantoulles, son diadème nocturne furent consumés par les flam-

ilO THEATRES LYRIQUES DE PARIS.

mes. La reine de Cai'thage détruisit ces témoins quoique muets. Elle anéantit jusqu'aux moindres objets qui pouvaient rappeler un léger souvenir de sa passion funeste. M^^^ Laguerre imitait Didon, et pourtant elle ne brûlait rien. Meubles, bijoux, dentelles, robes et mantelets, perles et diamants, voitures, chevaux, chiens, perroquets et leurs cages, singes, matous, bas, chemises, corsets, chaussures de toute espèce, vins en cercles, vins en bouteilles, bois et charbon, batterie de cuisine, tapis et rideaux, vaisselle d'or et d'argent, porcelaine et fayence, pendules et candélabres, depuis la somptueuse villa jusqu'à la chaise-àporteurs, depuis les tableaux de Rubens, de Boucher jusqu'au tourne-broche donnés par un amant congédié la veille, tout absolument tout était aliéné, cédé, transporté le lendemain : vente pour cause de départ. L'adroite princesse faisait table rase, maison nette à l'instant, et réalisait la valeur intrinsèque d'uu amour qui venait d'exhaler son dernier cadeau. Plus d'amant , plus de souvenirs; un principal nouveau produira de nouveaux accessoires. Cette manière de procéder laissait le champ libre au candidat , le sauvait de tout embarras dans le choix de ses libéralités ; il n'avait qu'à fournir un assortiment complet.

Haudry de Soucy, fermier-général, aspirait à l'amitié de M"' Laguerre. — La trahison m'est en horreur, lui dit-elle, j'ai ruiné le duc de Bouillon ; si je mets la main sur votre immense fortune, soyez certain qu'elle s'évanouit en deux ans, ni plus ni moins; en tout il faut le temps convenable, et j'ai le coup d'œil juste. C'est parler avec franchise, vous plaît-il de tenter l'aventure? » Le traité, conclu sur-le-champ, fut exécuté de telle sorte que le linancier déclara sa banqueroute le jour où la nymphe bocagère le mettait à la porte comme un serviteur inutile. Le terme était échu , le second anniversaire venait de sonner.

Péronne sauvée, opéra en quatre actes, de Sauvigny, musique par Dezède, tombe tout à plat. Deux chœurs son remarqués dans cette œuvre languissante et froide. — C'est un opéra de laitues, dit-on, il ne faut en conserver que les cœurs. «

En juillet 1783, l'Académie voulut mettre à profit les jours de la semaine où ses acteurs se reposaient. Elle imagina de donner

ACADÉMIE IlOYALE DE MUSIQUE. U\

des Après-soupers, fêtes composées de sérénades exécutées dans la salle, et d'un bal où l'on pouvait aller masqué. Une pauvio musique, point de voix, une atmosphère brûlante, empestée, au lieu de l'air frais et pur que semblait annoncer le mot sérénade, voilà ce que le public trouva, ce qu'il ne fut plus tenté d'aller chercher à l'Opéra. Le prix de ce divertissement n'était que de trois livres.

La Rosière, ballet de Maximilien Gardel, réussit complètement; Vestris et M"^ Guimard y font des prodiges.

Alexandre aux Indes, livret de Morel, musique par Méreaux, est remarquable seulement pour les évolutions que cent cin- (juante soldats du régiment de Biron exécutent sur la scène. Après avoir signalé disertemenl la trivialité des paroles et l(;s plagiats du musicien, un critique dit que la pièce était (yinde et la musique en Macédoine. Le Morel aurait pu cependant être moins stupide qu'à l'ordinaire, il avait traduit à peu près VAlessandro neW Indie de Métastase.

Le comité directeur de l'Académie a\ait reçu du ministre l'ordre verbal de ne rien faire sans l'approbation de Morel. Cet enfileur de mots, indigne du titre de parolier, devint ainsi le véritable directeur du théâtre, et sut l'exploiter à son profit. Suard obtint, par les intrigues de La Ferté, l'emploi de censeur des livrets; il aida le directeur en ses tripotages lyriques : c'était son blanchisseur. Le comité désignait ainsi l'académicien français que Morel tenait à son service, aux appoinlements de 2,400 livres, payées par la caisse du théâtre. La Ferté reçut une autre qualification dans la galerie de Fontainebleau, devant toute la cour : Sedaine l'appela voleur.

Les bals masqués de l'Opéra sont transférés aux Tuileries, d'après le vœu de la reine. Le duc de Chartres, soutenu par le baron de Breteuil, profite de la circonstance pour essayer de ramener l'Académie royale de Musique dans son palais. Il espère que ce voisinage lui donnera des locataires pour ses galeries nouvellement bâties et non encore sufiisammenl habitées. La cour mit de secrets obstacles au desii" de ce prince dont les démarches restèrent sans effet.

« Londres, ce vendredi 10 avril 1783.

)) J'apprends qu'il y aura des changements dans ladminislration de ropéra. Legros se retire et la ville reprend la dii-ection. Si cela est ainsi, j'en suis bien aise, attendu que le nouveau prévôt des marchands est un des plus zélés admirateurs d'Ernelinde, aimant beaucoup la musique et surtout la mienne.... Je voudrais que mon fils allât de ma part chez I\I. La Salle, secrétaire de TAcadémie royale, rue Saint-Nicaise, pour lui dire : Que j'espère que mon Premier Navigateur sera toujours mis cet été malgré les changements dans l'administration, et que je le l)rie en mon particulier de ne pas oublier de représenter, soit au ministre, soit à la ville, qu'on a pris des espèces d^engagements avec moi, et que je suis ruiné si on me recule.

A.-D. Philidor. »

Le Premier Navigateur, opéra de Philidor, fut non seulement reculé, mais on Tanéantit en faisant représenter, le 16 juillet 1785, le ballet que Maximilien Gardel composa sur le même sujet, et donna sous le même titre.

Piccinni triomphe le 1" décembre 1783; Didon avait déjà fait fureur à la cour, elle est accueillie avec enthousiasme à Paris. M™^ Saint-Huberti joue et chante à ravir le rôle de Didon, si passionné, si tendre, et se place au rang suprême qu'elle a tenu trop peu de temps à l'Opéra. Cette cantatrice était allée faire une tournée en Provence, on la reçut avec transport. Le congé de la virtuose favorite de Piccinni, son absence, n'avaient pas interrompu les répétitions de Didon, que Ton étudiait lors de son départ; une autre actrice y figurait et chantait la partie à sa place. A son retour à Paris, M*"* Saint-Huberti écrivit la lettre suivante à Louis Grégoire, à Aix. Je la copie sur l'autographe, portant la date du 18 novembre 1783 :

— Enchantée de votre souvenir ; vous ne pouvez me flatter davantage qu'en me faisant accroire que Ton peut désirer de me revoir à Aix et à Marseille. Jugez combien je suis sensible au succès que j'ai obtenu dans votre pays, puisque je me propose d'y retourner.

» La chaleur de votre aimable pays m'a gratifiée d'un rhume si violent, que je m'en ressens encore. Mais il m'a fallu aller à Fontainebleau jouer Didon , qui a eu un succès fou. Le roi a bien voulu penser lui-

ACADKMIK ROYALK m MIISIQl^E. 443

même à augmenter ma pension d'après la salislaclion qu'il a témoignée en me voyant jouer le rôle.

» On donne aujourd'hui le Cid de Sacchini ; c'est une musique enchanteresse. Vous qui la cultivez et qui l'aimez, vous allez achever de devenir lou (de la musique s'entend), j'y joue ce soir.

» Le rôle de Didon étant fait pour moi, pour mes moyens, et étant le seul rôle très intéressant dans cette pièce, il sera impossible de la donner sans l'avoir vue représenter (1). Cela a Tair de l'amour-propre; mais je vais vous exphquer ce qui en est. Le rôle de Didon est lotit jev; le récitatif en est si bien fait, qu'il est impossible de le chanter.

» Un monde infini avait entendu les répétitions générales de Didon, et avait jugé que c'était un des plus mauvais ouvrages de Piccinni. Cet homme se consolait en disant : — Laissez arriver ma Didon. » A la première répétition que j'en ai faite, on dit : — Ah ! ah ! mais il a refait la majeure partie de son opéra, » (et il n'y avait que quatre jours d'intervalle). Piccinni entendit cela et dit : — Non, messieurs, je n'ai rien changé au rôle, mais on jouait Didon sans Didon. Enfin, c'est la seule pièce jusqu'à présent, à Fontainebleau, qui ait fait plaisir au roi. Il Ta fait jouer trois fois, lui qui avait l'opéra en horreur.

)) Je répondrais presque que Chiméne fera aussi grand plaisir. Le poème n'est pas aussi intéressant , vu que la chevalerie française n'est plus à grand degré d'enthousiasme ; mais la musique est délicieuse en général.

» J'écris cette lettre pour vous ; j'espère qu'on n'en saura que ce que votre prudence vous dictera. Vous savez qu'il ne m'est pas permis de juger, ou plutôt que je ne me le permets que très rarement.

» A propos, vous avez un frère qui peint comme un ange; rappelezmoi à son souvenir, vous obligerez

Votre très humble servante.

De Saixt-Huberti. »

— Le talent de cette sublime actrice, dit Ginguené, prenait sa source dans son extrême sensibilité. On peut mieux chanter un air, mais on ne saurait donner aux airs, au récitatif un accent plus vrai, plus passionné ; on ne peut avoir une action plus dramatique, un silence plus

(1) De l'exécuter en province sans l'avoir vue représenter à Paris.

éloquent. On se rappelle encore son terrible jeu muet , son immobilité tragique, et l'effrayante expression de son visage, pendant la longue ritournelle du chœur des prêtres , dans Bidon , vers la fin du troisième acte, et pendant la durée de ce chœur même. Elle ne fit aux représentations que se replacer dans la position où elle s'était trouvée naturellement à la première répétition générale. Quelqu'un lui parlait de cette impression qu'elle paraissait éprouver, et qu'elle avait communiquée à tous les spectateurs. — Je l'ai réellement éprouvée, répondit- elle; dès la dixième mesure je me suis sentie morte. »

— Il est impossible, dit Grimm, de réunir à un plus haut degré la sensibilité la plus exquise, un goût de chant plus soigné, une attention à la scène plus profonde et plus réfléchie, un abandon plus noble et plus vrai , un jeu plus attachant et plus digne du superbe rôle de Didon. C'est la voix de Todi , c'est le jeu de Clairon ; c'est un modèle qu'on n'a point eu sur le théâtre, et qui longtemps en servira. »

Grimm a toujours raison ; en effet, aucune actrice de l'Opéra ne s'est élevée encore à ce degré de perfection.

C'est à M"^ Saint-Huberti que l'Académie doit, en partie, la réforme des habillements ridicules en usage à ce théâtre depuis son origine, et malgré l'exemple donné par M"" Salle ; M"^ Clairon avait fait d'inutiles efforts pour l'établir à la Comédie-Française. Nulle actrice ne se montra plus zélée pour la sévérité du costume que M'"^ Saint-Huberti ; elle sacrifiait à l'amour de la vérité jusqu'aux avantages de la coquetterie. Son costume de Didon fut fait d'après un dessin envoyé de Rome. C'est sous cet habit qu'elle est représentée dans les Costumes et Annales des grands théâtres de Paris, recueil publié par Le Wacher de Chamois. Elle y fait une singulière disparate avec les grotesques accoutrements de la plupart des acteurs de cette époque.

Le livret de Marmonlel, calqué sur la Didone de Métastase, avait les formes italiennes , et Piccinni, travaillant pour sa cantatrice favorite, se livra sans contrainte aux inspirations de son génie. Il écrivit pour M™^ Saint-Huberti un rôle de prima donna complet dans toutes ses parties. On y remarque cinq airs principaux d'un grand mérite : Vaines frayeurs, sombres présages; Ni l'amante, ni la reine; Ah! que je fus bien inspirée! morceau d'un seul mouvement lent, dont l'exécution faisait

apprécier la solidité du talent de la cantatrice. Ah! prends pitié de ma faiblesse! est un air plein de charme et de mélancolie; Hélas! pour nous il s'expose, un agitato d'un beau caractère. Je crois que l'effet en aurait été meilleur si le musicien avait donné plus de suite à son mouvement d'orchestre, au rhythme qu'il attaque d'abord avec tant de franchise. Le trio, pour un ténor et deux sopranes, est bien coupé, l'ensemble en est dramatique. Dieu de l'oubli, dieu du repos, chœur des prêtres de Pluton, est d'une couleur sombre et sévère; il a pourtant beaucoup de charme et de douceur. La forme et les motifs de ce morceau rappellent trop le songe (ÏAtys. Piccinni a dépensé tout son génie pour le rôle de Didon, et n'a presque rien gardé pour Enée, pour larbe. Le duo que chantent ces deux rivaux, bien qu'il produisît de l'effet ii la scène, m'a toujours semblé misérable.

Si j'avais été journaUste alors, j'aurais été gluckiste; mais je conçois fort bien ([ue les belles mélodies de Piccinni , ses airs aux contours élégants, à l'expression touchante et noble, dussent avoir de chauds partisans, des admirateurs fanatiques. Ln guerre était finie, la retraite de Gluck avait fait signer la paix, lorsque Piccinni remporta sa plus belle victoire. Il restait maître du champ de bataille; mais non, Sacchini s'apprêtait à le lui disputer.

Pendant la douzième représentation de Didon, une couronne tombe aux pieds de M""^ Saint-Huberti; le public se lève en masse et demande que cette couronne soit posée sur la tête de la virtuose sublime. Honneur jusqu'alors sans exemple, en France, à l'égard d'un acteui*, et dont on a tant abusé dans ces derniers temps, te janvier i78/i.

De 1784 à 1786.

La Belle Isabeau. — La Caravane du Caire. — Prix d'encouragement offerts aux paroliers. — Cliimene, — M"*' de Beaumesnil. — Triomphe du bailli de Suffren. — Salieri, tes Danaïdes. — Malice d'une pendule. — Vestris en prison. — Le Conservatoire de Musique, de 1633 à 1855. — M"* Dozon. — Dardanus. — Panurge. — Les spectateurs sont chassés du théâtre. — Prix décernés. — M"»* Saint - Huberti fêtée à Marseille. — Poésie d'un officier d'artillerie. — Ordonnance du roi du 17 octobre 1785, importance de son objet. — Pénélope. — M"^* Saint-Aubin et la gloire.

Isabeau, mulâtresse de Saint-Domingue, immensément riche, arrivant du Cap, étale à Paris un luxe prodigieux. Tout le monde croit qu'elle va dissiper les trésors conquis par ses beaux yeux sur les Américains, les Anglais, les Hollandais, les Mexicains. D'une taille élevée et bien prise, ayant les formes les plus séduisantes, souple et gracieuse en sa démarche, Isabeau déplaisail aux femmes par sa figure ; les hommes en raffolaient. A la galerie de Versailles, aux jardins publics, à l'Opéra, de nombreux admirateurs la suivaient. La reine se la fit présenter, et dit , en la voyant : — Ah ! que c'est laid. » M™' Du Barry lui donna rendez-vous à son délicieux pavillon de Louveciennes , et les deux virtuoses expertes en l'art d'aimer y traitèrent pendant une journée de hautes questions philosophiques. On ne parlait dans la société des gens titrés que de la Bdle Isabeau. C'est ainsi que les nobles dames l'appelèi'ent d'nbonl par dérision. Ce nom lui

rosta; les hommes Tadoptèrent avec empressement, de bonne foi, sans aucune antiphrase. La Belle Isabeau l(inail sa cour en son hôtel, et souvent à l'Académie. La salle était comble quand elle devait s'y montrer. L'administration de ce théâtre , désirant exploiter ce moyen de succès , la pria d'accepter une superbe loge. Isabeau se montra sensible à cette politesse, et, tout en refusant le cadeau, vint plus assiduement à l'Opéra.

Un soir que le comte d'Artois assistait à ce spectacle, Tsabeau dit, en le montrant : — Je donnerais deux mille louis pour avoir le bonheur de lui plaire. » Ce propos flatteur et galant arriva bientôt à l'oreille du prince , qui , le lendemain , invita l'Américaine à déjeuner en sa villa de Bagatelle. L'histoire ne dit pas si le comte, aussi bien avisé que l'empereur Vespasien (1), se fit compter les quarante-huit mille livres, mais elle alïïrme que Nivelon, déjà cité pour une espièglerie semblable, fut encore son rival heureux. L'adroite Isabeau voulait enregistrer ces deux amants l'un à cote do l'autre sur l'immense catalogue de ses onquétes ; elle y parvint et s'empressa d'en tirer vanité. Le parallèle du danseur et du prince, que la malignité française mil au jour à grand renfort d'épigrammes et de quolibets , l'éloge poétique des talents de la mulâtresse, firent élever ses actions à tel point, qu'elle rattrapa les sommes énormes follement dépensées, et ne quitta Paris qu'après avoir triplé son ancien capital. Après avoir dévoré le fonds de deux riches habitations, elle ruina trois grands seigneurs , quatre fermiers-généraux et six maîtres des requêtes. Chargée de ces opulentes dépouilles, la généreuse et sensible créole fit de vains elïorts pour assui'er 1ji fortune de Nivelon, tant il était prodigue I

J'ai parlé des aventures galantes et facétieuses de Nivelon, et n'ai rien dit encore de l'habileté de ce danseur. Nivelon brillai I

(1) Attaqué par une virtuose qui se mourait d'amour pour lui, Vespasien se rendit aux vœux de la belle moyennant quatre cent mille sesterces (25,000 francs) qu'elle lui compta. Le lendemain, son caissier vint lui demander sous; quelle rubrique il placerait cette somme sur son livre, l'emperenr lui rt^pondît î — Pour un amour inspire^ par Vespasien , Vespasiano adamnio. »

SXJÉTONK.

si bien au second rang, qu'il n'eut jamais l'ambition d'arriver au premier. Il remplaçait tous ses camarades avec une étosinante facilité; mais ce fut cette facilité même, d'ailleurs estimable et précieuse au théâtre , qui l'empêcha d'arriver au rang suprême qu'il pouvait atteindre. Cette facilité de talent et de caractère est presque toujours accompagnée d'une insouciance qui s'oppose aux études nécessaires pour s'approcher de la perfection. Nul art au monde n'exige un travail plus opiniâtre, un exercice plus constant que la danse. Vous voyez d'ailleurs que les jolies femmes de l'un et l'autre hémisphère se disputaient, s'arrachaient le gentil ballérin , et lui donnaient de longues et fréquentes distractions.

— Prenez Bathylle, Délie : où trouverez- vous, je ne dis pas dans Tordre des chevaliers , que vous dédaignez , mais même parmi les farceurs , un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui passe mieux la capriole? Youdriez-vous le sauteur Cobus , qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en Pair avant de tomber à terre? Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites- vous, la presse y est trop grande, il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée. »

Ce que La Bruyère dit de Pécourt, académicien en 1675 , désigné sous le nom de Bathylle , se rapporte aux ballérins qui lui succéderont.

Le maréchal de Choiseul, rencontrant ce fameux Pécourt chez Ninon, leur maîtresse commune, et voyant ce danseur velu d'un habit taillé dans le goût des uniformes de ce temps, lui dit en raillant : — Ah ! ah! depuis quand militaire, M. Pécourt? dans quel corps servez -vous donc? — Maréchal, j'ai le commandement d'un corps où vous servez depuis longtemps, » réplique le ballérin malicieux.

Dancourt s'était moqué de Pécourt dans l'Opéra du Village, comédie, en y représentant ce compositeur de ballets sous le nom de Galoche.

Pécourt, faisant sa partie dans la chaconne de Thésée, orna son cou d'un ruban qui l'entourait et dont les bouts, liés négligemment, pendaient sur sa poitrine. Tous les rafinés de la coui et de la ville, imitant le danseur favori, s'empressèrent de porter

le ruban qui fut appelé chaconne. La mode s'en établit et dura plus d'un siècle. Nous voyons cette chaconne au cou d'une infinité de graves personnages dont les peintres du temps de Louis XIV et de Louis XV nous ont donné les portraits.

Les peintres, les poètes, les musiciens, les chanteurs surtout, sont aussi fêtés , recherchés par les femmes. Si je les croyais assez fats pour se prévaloir de cette bonne fortune, je leur dirais, afin d'abaisser leur orgueil, je leur dirais que des artistes moins éminents, bien que plus haut placés, les battent en ruine, à plate couture à cet égard. Ces rivaux toujours préférés, ces conquérants, ces triomphateurs, sont .... lesécuyers deFranconi. Tous les seigneurs de la cour, les princes , la fleur des galants n'avaient-ils pas été vaincus, effacés, culbutés par le cavalcadour Asthley?

En 1784, la somme totale des pensions supportées par l'Académie s'élève à 130,150 livres, que cent soixante parties prenantes se partagent.

Grétry faisait fortune à la Comédie-Italienne et ne pouvait s'acclimater à l'Académie. Andromaque, sa tragédie, fut trouvée bouffonne; Céphale et Procris était depuis longtemps abandonné; V Embarras des Richesses venait de tomber deux fois; Colinette à la Cour avait seule obtenu quelque succès , lorsque ce musicien donna la Caraxiane du Caire le 15 janvier 1784. La Caravane , qui , pendant un demi-siècle , a fait promener ses chameaux et ses odalisques sur les planches de toutes nos salles d'opéra; la Caravane, qui montrait aux amateurs des beautés piquantes, agaçantes^ séduisantes, languissantes, des Anglaises, des Hollandaises, des Françaises; quel bonheur pour le parolier Morel d'avoir à colloquer des rimes aussi riches au bout de ses lignes grotesques I si la pièce était pitoyable comme toutes celles du môme fabricant, le cadre en avait un certain air de nouveauté; un spectacle varié s'y déployait sans effort, et la scène du bazar fut le véhicule dans lequel on emballait tous les débutants de la danse. Mélodieuse et brillante, la musique se fit remarquer par la vérité de son expression.

Morel convient que le sujet de la Caravane est indécent , el I. 29

que mettre sur la scène les mœurs de l'Asie et Tintérieur d'un harem, c'est s'exposer aux reproches des gens d'un goût austère et délicat. Nos paroliers sont aujourd'hui plus hardis, et ne cherchent point à se justifier dans des préfaces. La Caravane est pourtant la meilleure pièce que Morel ait donnée sous son nom. La raison, c'est qu'il ne l'avait pas faite; ce livret est du comte de Provence, qui nous a gouvernés sous le nom de Louis XVIII. Aussi les critiques un peu malins étaient-ils bannis de l'Opéra par mesure de haute police.

Floquet fait mettre à l'étude une Alceste de sa façon , que l'on abandonne après la première répétition. Détrôner Gluck était chose impossible pour un aussi faible antagoniste.

Le roi, qui, jusqu'alors, n'aimait que la gaieté de l'opéra comique ou du vaudeville, prit goût à l'opéra sérieux. C'est à M""" Saint-Huberti que l'on dut cette conversion, 2,000 livres de pension données à la virtuose, en furent la conséquence. Louis XVI, écoutant avec intérêt les œuvres des faiseurs de l'époque, trouva que les paroles en étaient détestables. Au moyen de prix, il voulut encourager les écrivains distingués, les hommes de talent, et les porter à la composition de ce que l'on nommait alors des poèmes d'opéras. L'arrêt du conseil du 3 janvier 1784 établit trois prix : le premier de 1,500 livres, pour la tragédie lyrique ; le deuxième de 500 Uvres, pour une œuvre du même genre obtenant le second rang; le troisième de 600 livres, pour le meilleur opéra-ballet, pastorale ou comédie lyrique.

Le môme arrêt constitue l'École royale de Chant et de Déclamation, que l'on établit à l'hôtel des Menus-Plaisirs, et fixe à sept le nombre des premiers sujets du chant de l'Académie : deux premières basses, deux premiers ténors, et trois premières actrices. Les sujets pour les remplacements étaient du même nombre et dans les mêmes genres. Les doubles se réduisaient à Irois, un ténor et deux actrices. En tout, dix-sept sujets. Le personnel de la danse était composé du maître de ballets, d'un aide, de trois premiers danseurs, de trois premières danseuses, de trois remplacements en danseurs et danseuses, et de six doubles, trois hommes et trois femmes. En tout dix-sepl sujets.

Les appointements des premiers acteurs, des premières actrices, étaient \[\és,pour toujours! à 9,000 livres, ceux des remplacements à 7,000, et ceux des doubles à 3,000. On supprimait les leux. Entend néanmoins sa majesté que ceux des sujets ayant droit au partage des bénéfices qui pourraient résulter des recettes plus avantageuses, dues en partie à leur zèle, à leurs travaux, ainsi qu'à leur économie dans les dépenses, continueront d'en jouir à l'avenir, de même que ceux qui seraient admis par la suite au même partage, suivant l'état dressé chaque année.

En 1782, Lainez avait chanté 141 l'ois ; en 1784, il ne chante que 60 fois.

En 1782, M"'« Saint-Huberti chante 110 fois, et 57 en 1784-; effet de la suppression des feux.

Des Granges, capitaine de cuirassiers, gentilhomme ordinaire du comte d'Artois, est arrêté le 10 janvier à l'Opéra. Ce jeune et bel officier disparait; on le dit enfermé dans une prison d'État alin de le priver des bontés dont une comtesse daignait l'honorer.

Chimène, opéra en trois actes, de Sacchini, applaudi pendant le mois de décembre à Fontainebleau, n'est représenté que le 9 février suivant à Paris. Guillard avait taillé ce livret dans la tragédie de Corneille. Ce fut un triomphe pour Sacchini, pour M""^ Saint-Huberti ; cette virtuose soutint la haute réputation qu'elle s'était faite dans Bidon. Un duo dont la coupe a servi de modèle ensuite, plusieurs airs d'une mélodie gracieuse, un chœur très animé, quelques traits assez vigoureux d'expression, une espèce de finale, méritent d'être remarqués dans cet ouvrage , extrait de il Gran Cid , opéra italien écrit à Londres en 1773 par Sacchini. Vous voyez que les pastiches abondaient alors à notre Académie.

Nos acteurs de vaudeville ont chanté longtemps un air de ballet de Chimène. Duchaume était plaisant quand il disait : Mettons ma perruque nouvelle.

Pendant l'hiver long et rigoureux de 1784, la Comédie-Italienne a l'heureuse pensée de donner une représentation au pro-

fit des pauvres. Cet acte de bienfaisance, jusqu'alors sans exemple, est imité par toutes les entreprises dramatiques de Paris. L'Opéra joue Castor et Pollux, qui produit 11,567 livres 10 sous à la caisse des indigents, le 2 mars 1784. La garde militaire veut faire gratis le service de la soirée. Le total des recettes des différents spectacles s'élève pour cette représentation à 36,691 livres 9 sous 6 deniers.

Tibulle et Délie, acte musique par M"^ de Beaumesnil, est fort applaudi. Auteur de la musique des Fêtes grecques et romaines, M^'* de Beaumesnil fit exécuter ensuite les Israélites poursuivis par Pharaon, oratoire qui parut avec un certain éclat au concert spirituel.

La salle de la Porte-Saint-Martin appartenait à la compagnie qui l'avait fait bâtir; le roi l'achète au prix de 600,000 livres. Elle doit servir aux répétitions des ballets ; le dépôt des machines et des décorations y sera formé, quand on aura construit une salle brillante et monumentale.

Les quatre représentations données pour la capitation des acteurs produisent ensemble 38,930 livres.

Le 26 avril 1784, la salle était comble, on attendait la première représentation des Danaïdes , opéra en cinq actes , de Salieri. La reine était dans sa loge ; le bailli de Sulîren paraissait en pubUc pour la première fois depuis son retour de l'Inde , on l'apei'çut au balcon, et des applaudissements universels éclatèrent. L'orchestre salua l'amiral par une fanfare; le public applaudissant de nouveau , demanda que la fanfare fût recommencée.

Le nom de Gluck, proclamé devant le public qui venait de fêter vivement les Danaïdes, figura seul sur l'affiche. Ce ne fut qu'après la douzième représentation, et quand le succès eut acquis tout ce qu'on pouvait espérer de brillant et de solide, que le grand maître déclara que cet œuvre appartenait entièrement à son élève SaUeri. La musique des Danaïdes est d'un beau caractère, d'un style ferme et vigoureux, quelquefois mélodieuse et toujours expressive. Plusieurs morceaux tels que les chœurs : Descends dans le sein d'Amphitrite, Gloire, évan, évoél sonl

ACADÉMIE ROYALK DP: MUSIQUE. 453

dignes de Gluck et si bien écrits dans sa manière, qu'on pouvait les attribuer à ce maître. L'air d'Hypermnestre, Par les larmes dont votre fdley celui de Danaûs, Jouissez d'un destin pr ospère, sont d'un effet puissant et dramatique. La pièce fabriquée par l'honnête baron de Tschudi, lors défunt, était une imitation de Vipernestra de Calsabigi. Imitation pitoyable et barbare, paroles dépourvues de sens, de rhythme, de mesure ; prose infâme qui dégrade la musique et détruit l'effet du chœur : Gloire, évan, évoé! ce chœur plein de verve et de feu produirait un résultat foudroyant, si les voix récitaient des vers adaptés au rhythme de la mélodie (pianches, loi, io«.)

Salieri reçut de l'Académie 10,000 livres pour son opéra, 3,000 pour ses frais de voyage, vendit le manuscrit de sa partition 1,200 livres à Sieber, son éditeur, et la reine lui fit un riche présent.

Un boyard , faisant ses adieux à M"* Bonnefoi de Sainte-Opportune, figurante, la prie de lui désigner un objet de son goût qu'il puisse lui donner comme un souvenir d'amitié. La nymphe lui parle d'une pendule organisée , chef-d'œuvre de ciselure et de mécanique, avec ses candélabres assortissants. On se rend à la foire Saint-Germain , le possesseur de ces meubles précieux veut les échanger contre 12,000 livres , somme si bien arrondie qu'il ne saurait en altérer les contours. — Prenez ou laissez. » Tel est le dernier mot du vendeur. Le Tatare s'éloigne en lui disant que 11,000 livres seront déposées à son hôtel pour cet objet, qu'il peut se les faire compter le soir même, en remplissant les conditions du marché. — Laissez ou prenez , c'est aussi mon dernier mot. »

Inquiète sur le résultat d'une affaire qu'il importait d'expédier d'urgence, le monsieur devant partir le lendemain, l'adroite ballerine revient furtivement chez le marchand, et, désespérant d'obtenir de meilleures conditions , lui remet les cent pistoles qui manquaient à la somme promise. 1,000 livres et 11,000, font 12,000 livres dans tous les pays du monde. Le traité de la sorte conclu, la pendule est portée chez le galant. Il était, le soir même, au balcon, sur le théâtre, et pendant que la gentille

Sainte-Opportune prenait des temps de repos en attendant les répliques de l'orchestre, quelques paroles étaient échangées entre les deux amants qu'un sort infiniment rigoureux allait séparer.

— Se décidera-t-il ? — Je l'e^spèrc;, répondait la figurante. Un pressentiment secret me l'annonce. — C'est bien douteux. — J'en suis certaine ; je connais les allures de ces gens-là. — Au reste, nous remplacerions.... — Pas nécessaire, croyez-moi, la pendule est à nous. — Je ne l'ai pas trouvée à l'hôtel. — Elle y sera venue depuis lors. — A demain. — A midi. — Nous déjeunons ensemble. — Sans adieu. »

Tous ces menus propos étaient entremêlés de préludes et ritournelles, de jetés-battus, pas de bourrée et de rigaudon.

Le Scandinave, en son logis rentré, voit la pendule et son groupe ciselé, se mire dans le socle d'or, et se plaît à suivre les poses capricieuses des bacchantes qui tiennent en mains les candélabres. Sa cheminée est resplendissante, vingt bougies sont allumées pour en doubler l'éclat. Afin d'admirer toutes ces belles choses d'une manière plus complète et plus réfléchie, il demande ses pantoufles, sa robe de chambre, et s'étend, les pieds sur les chenets, dans un immense fauteuil. Il était plongé dans ses rêveries , quand le marteau frappa les douze coups de minuit.

— Quel son harmonieux ! quel timbre flatteur, argentin I » se dit-il en confidence. L'heure sonnée, un jeu d'orgue excellent fait entendre l'air nouveau, l'air à la mode, l'air que tout le monde chantait depuis trois mois : Adieu Marton, adieu Lisette. — Cette pendule est magique, je ne connaissais pas son talent, son esprit. Comme elle chante ! Adieu Rosette, adieu tout le peuple soubrette. L'a propos est fort original. C'est qu'elle y met de l'intention, de la malice, et pourrait inspirer de singulières idées. Pourquoi pas? Énée obéit à la voix solennelle du Destin.... Yvan ! un emballeur et des chevaux.

— Ils sont commandés pour trois heures après midi.

— Des chevaux, à l'instant.

— Et la pendule?

— Un emballeur adroit.

ACADKMIE ROYALE DE MUSIQUE, loS

— Comment! la reine de France lait son devoir, elle te prie de danser devant le roi de Suède , et tu ne fais pas le tien I Je t'ôterai mon nom. Je ne veux pas (jue tu brouilles la maison de Vestris avec celle de Bourbon : elles ont toujours ét(^. d'un très bon accord. » Telle est la remontrance paternelle que Gaétiin adressait à son fils, quand ce cher Auguste se lit mettre à la Force pour avoir refusé de danser devant sa majesté suédoise, qui partait le lendemain, et ne l'avait pas vu pendant son séjour à Paris. Auguste devait rester six mois en prison , et n'y recevoir que ses parents. Il avait une pension de 6,000 livres sur le trésor royal , elle cessa d'être payée. — Six mois de prison ! cette belle jambe va se geler, « s'écriait Gaétan. Le désir de revoir danser le virtuose favori mit bientôt un terme à ces rigueurs.

Le 17 août, Auguste reparaît dans Atys, on a soin de ne le produire que dans le ballet linal de cet opéra. Des sifflets aigus l'accueillent à son entrée en scène, des applaudissements frénétiques viennent le consoler. Gaétan avait acheté pour six cents francs de billets. On crie : A genoux! Gaétan superbement vêtu se présente alors et dit au public : — Vous voulez que mon fils se prosterne à genoux ; je ne dis pas qu'il n'ait encouru votre disgrâce; mais veuillez considérer que le danseur tant de fois applaudi par vous n'a pas étudié la pose que vous exigez de lui; croyez qu'il la prendrait gauchement, et détruirait un de vos plaisirs en se déshonorant à vos yeux. — Mais au moins qu'il parle, qu'il se justifie, dit un orateur du parterre. — Il va parler, il va se justifier pleinement , » réplique l'astucieux Italien ; et , se tournant vers son fils, il ajoute : — Auguste, dansez. »

Auguste dansa; tous l'applaudirent alors.

Une septième place d'administrateur de la loterie royale de France est créée pour en doter Morel, factotum de l'Opéra. C'est ainsi qu'il convient d'engraisser les chapons , les imbéciles ambitieux, les animaux rapaces que Ton veut favoriser à toute force. Malheureusement cet emploi n'était qu'une sinécure , il n'empêcha nullement ce barbouilleur de verser avec une abondance déplorable ses stupides livrets sur notre grande scène lyri-

que, devenue sa propriété. Il fallait que les appointements attachés à cette sinécure fussent bien considérables , puisque le Morel était chargé de payer 6,000 livres de pension au ténor Garât; 6,000 à la basse Azevédo; 6,000 au claveciniste Louet, accompagnateur de ces deux virtuoses dilettantes quand ils chantaient aux concerts de la reine, lo juillet i78^.

De Galonné à la loterie Place Az'védo, Morel , Garât ; A-t-on jamais vu dans la vie Terne plus sec que celui-là?

Az'védo va mettre en musique L'éloge de son bienfaiteur ; Morel , en style prosaïque, Gélébrera le contrôleur.

Garât doit , par reconnaissance.

D'un ton de faucet le chanter....

Quelque jour un maître de danse Pourra bien le faire sauter.

L'épigramme était prophétique.

J'étais à l'Ermitage chez Grétry lorsque Garât , Azevédo vinrent le visiter. Ils y chantèrent à ravir le duo bouffe de la Fausse Magie; le maître les accompagnant. An VIII de la répubhque, n° 1.

Diane etEndymion, opéra en trois actes, de Piccinni, plaît médiocrement. On applaudit cependant la scène que termine le bel air de Diane : Cesse d'agiter mon ame. s septembre.

— Quand M. de Créqui fut à Rome, en 1633, de Nyert (de Niel), suivant de cet ambassadeur, prit ce que les Italiens avaient de bon dans leur manière de chanter, et, le mêlant avec ce que notre manière avait aussi de bon , il fit cette nouvelle méthode que Lambert pratique aujourd'hui (1658), et à laquelle peut-être a-t-il ajouté quelque chose. Avant eux on ne savait ce que c'était que de prononcer les paroles. »

De Niel réglait son exécution sur le goût français, que les exemples donnés par les virtuoses de l'Italie avaient pu modifier et non pas changer. Témoin cet autre passage de Tallemant des Réaux :

— M"" Sandrier, revenant de Savoie à Paris, se mit à chanter des airs italiens; elle avait appris à Turin. Elle fit bien du bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent môme qu'elle chante mal, car c'est tout à fait à la manière d'Italie. »

Vous voyez que nos anciens n'étaient pas du tout disposés à se décrasser, à se civiliser musicalement. Le plan de mon discours m'oblige à reproduire ici des lignes que vous avez déjà lues à la page 39 de ce volume. Le da capo n'est point inutile.

Atto, Leonora Baroni, dont La Fontaine parle en son ÉpUre à M. de Niel, étaient attachés à la musique de la chambre du roi. Leur style déjà fleuri, puisqu'ils exécutaient des passages, aurait pu servir de modèle à nos acteurs d'opéra. Cavalli s'était occupé longtemps de perfectionner l'art du chant. S'il n'est pas l'inventeur des vocalises , des roulades et de certains agréments employés alors, dont l'usage s'est propagé jusqu'à ce jour, il est du moins le premier qui nous en ait laissé de nombreux exemples dans ses opéras italiens , exécutés à Paris en 1660. Le ténor Atto, Leonora, de Niel lui-même, avaient sans doute profité des innovations que cet habile maître nous apporta.

M"« de Sercamanan cadette, qui chanta le premier rôle dans la Pastorale en Musique, de Perrin et Cambert, en 1659, exécutait galamment des roulades le mercredi-saint, 22 avril 1656, dans l'église des Feuillants , ainsi que nous l'attestent ces versicules de Loret :

Et l'aimable Sercamanan , Qui pourrait chanter tout un an , Sans ennuyer nulles oreilles Par ses roulements et merveilles, Fit , ce jour, avouer à tous Que son chant parfaitement doux Approchant de celui d'un ange, Mérite honneur, gloire et louange.

Les roulements que nous appelons aujourd'hui roulades, les passages improvisés par les chanteurs, ou notés par l'auteur de la musique, étaient d'un usage à tel point général du temps de La Fontaine, que ce poète en parle même dans ses fables.

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir :

C'était merveille de le voir.

Merveille de l'ouïr; il faisait des passages.... Fable II du livre III.

Vous voyez que tout le monde vocalisait alors , même les savetiers !

Parmi les maîtres à chanter de cette époque, on remarquait De Niel , Moulinié, Guesdron , Bailli , Antoine, Jean et Claude Boësset, Lambert, Louis de Mollier, dit Molière, Richard, Du Buisson , Le Camus , Brunet , Noblet , Bacilly ; parmi les dilettantes, le comte et le chevalier de Fiesque; M. de Mortemart, père de M*"^ de Montespan , ayant pour élève M"^ de Sacy, qui chantait à ravir; M"^^ de Castellane (Marcelle), La Barre, Angélique Paulet, Vincent, de Saint-Géran, Coinet, Hilaire Le Puis, de Lange, de Lavalette, de Varenne , dite la petite Varenney de Sercamanan, Sandrier, Ullot, ces deux dernières brillaient dans le chant italien ; M"" de Monglas , de La Ferté, Aubry, d'Espinay, de Sévigné, de Brosses, Hédoin. Le chevalier d'Enhaut , Hédoin , Le Pailleur, le prieur Bertaut, chantaient agréablement.

Maîtrisés des églises , ayant fourni des acteurs chantants à l'Académie royale de Musique en 1671, lorsque Perrin et Cambert fondèrent ce théâtre.

École de Chant et de Déclamation établie à l'Opéra, tenue

par Lulli. Septembre 1672.

École de Chant et de Déclamation supplémentaire, et pourtant la meilleure, tenue par M^'® Marthe Le Rochois , première actrice et cantatrice de l'Académie royale de Musique, en la demeure de cette illustre virtuose, rue Saint- Honoré. La maison bâtie sur la place de celle que M"^ Le Rochois habitait, porte aujourd'hui le n° 212. De 1698, époque où cette cantatrice éminemment dramatique se retira du théâtre, à 1726, deux ans avant sa mort, acteurs donnés à l'Opéra par M"* Le Rochois : Duménil, haute-contre excellente ; M^'^^ Desmâtins, ainée et cadette, Louison et Fanchon Moreau , sopranes , M"® Maupin , contralto distingué, M"«' Journet , Antier, sopranes de première classe.

ACADÉMIK KOYALK DE MIISIQUE. 459

Kmpruntons une i)age aux Lettres historiques et critiques sur t' Italie, écrites en 1738 par le président de Brosses, musicien exercé, connaisseur, homme de goût, sur l'opinion duquel je puis me fier.

— Il faut s'accoutumer aux voix artilicielles des sopranistes pour les goûter. Le timbre en est aussi clair et perçant que celui des enfants de chœur, et la sonorité beaucoup plus forte. Ces voix ont presque toujours quelque chose de sec, d'aigre, éloigné de la douceur juvénile et moelleuse de l'organe féminin; mais elles sont brillantes, légères, pleines d'éclat, très fortes et très étendues. Les voix des femmes italiennes sont aussi d'un genre pareil, légères et flexibles au dernier point; en un mot, du même caractère que leur musique. Les voix de ce pays sont agréables, agiles, séduisantes au possible, je le répète; mais, à les mettre à l'alambic, on ne tirerait pas de toutes ensemble réunies, une voix comparable, approchante de celle de M"* Le Maure. Quoique zélé partisan de la musique italienne, je demeure d'accord avec vous que ce genre de voix si ronde, si pleine, si moelleuse, si bien sonnante, est préférable à tout autre....

» Pour le goût du chant, personne en France ne peut mieux vous en donner l'idée que la charmante Vanloo, que vous avez ouïe à Paris. Sa voix est petite, il y en a de plus belles ici, mais aucune virtuose ne la surpasse dans l'art de la conduire, dans la délicatesse et le goût exquis du chant. »

Si je vous ai donné quelques détails sur les voix italiennes qui brillaient en 1738, c'est afin de vous faire mesurer en quelque sorte la supériorité de l'organe merveilleux de M"^ Le Maure; c'est afin de poser sur une base plus large l'appréciation que de Brosses fait de M"'" Carie Vanloo. Cette cantatrice du plus grand talent, femme du meilleur des peintres de ce nom , M"»^ Vanloo, sœur du fameux violoniste Somis, que nulle virtuose d'Italie ne surpassait dans l'art de chanter, est une des ancêtres de notre Conservatoire de Musique. Elle continua l'œuvre de Marthe Le Rochois , en donnant des leçons à M"" de Fel et Petitpas, actrices de notre grande scène lyrique. Les procédés de la vocalisation , peu connus en France, furent révélés à nos cantatrices par M™" Vanloo. Pour la première fois , on entendit à l'Opéra des airs ornés de traits agiles et brillants, et l'emploi de cantatrice

légère fut créé pour M"^ Petitpas , en 1725. M"' de Fel se signalait dans Tun et l'autre genre, ainsi que l'a fait plus tard l'admirable M™" Scio.

Les femmes professeurs se distinguèrent beaucoup plus que les hommes, et rendirent de plus grands services à l'art français, pendant la première moitié du xviii^ siècle. Voyez les Mémoires du marquis d'Argenson : en musique , il raisonne comme une huître, mais il cite des faits , et parle des conseils précieux que M"»^ Vanloo se plut à donner à M"** de Fel, son élève favorite.

Maîtres des écoles enseignant la musique aux élèves du théâtre, à l'hôtel de l'Académie royale de Musique, dit le Magasin, rue Saint-Nicaise :

Dunfils, 1714;

De la Coste, Bluquet et Deshayes, 1719;

Dubreuil, 1737;

Deux professeurs de solfège, un inspecteur des études, 1750;

Un professeur de chant, deux de solfège, un claveciniste accompagnateur, un inspecteur des études, 1757;

Les mômes, plus un professeur de déclamation, 1775.

On appelait filles du magasin, les demoiselles du chant et de la danse, qui, n'ayant pas achevé leurs études, figuraient sur la scène avant d'être engagées. Une fille, une femme, inscrite au magasin n'appartenait plus à sa famille. L'autorité du père, de la mère, de l'époux s'arrêtait à la porte de ce lieu d'immunité, dont elle pouvait, du reste, sortir afin d'y rentrer, sans avoir rien à craindre pour sa liberté plénière. Les moyens, le talent, même l'espoir d'en acquérir un jour n'étaient pas nécessaires pour motiver ces inscriptions odieusement arbitraires.

L'Opéra ne devait, le plus souvent, qu'au hasard la découverte des sujets précieux qui pouvaient figurer avec avantage dans les premiers rôles du chant. C'était un cuisinier, un perruquier, un jardinier, une servante de cabaret, une vachère, dont il fallait polir sur-le-champ, à la hâte, la voix puissante et d'un timbre flatteur. Bien ou mal dégrossi, le débutant n'en était pas moins lancé d'urgence sur la scène, et terminait son éducation

dramatique devant le public. Si le virtuose ébauché devenait acteur, ce n'était qu'après cinq ou six ans d'exercice. L'emploi de premier ténor, on disait alors haute-contre, resté vacant pendant neuf ans, de 1755* à 1764, avait mis en péril notre Académie. Gossec, homme de talent, de prévoyance, musicien qui devançait beaucoup son époque, et rendit à l'art des services éminents, Gossec fit un exposé de tous ces inconvénients au baron de Breteuil, et décida ce ministre à créer, 1'

École royale de Chant et de Déclamation, que l'on établit clans riiotel des Menus-Plaisirs du Roi, par l'arrêt du conseil d'État du 3 janvier 1784.

Gossec dirigea cette école, où Piccinni, l'auteur de Didon, Rigel, Rodolphe, Langlé, Guichard, Méon, de la Suze, Saint- Amant, Gobert, Guénin, Nocliez, Vion, professaient le chant et la musique instrumentale; Mole, Pillot, la diction théâtrale; Dcshayes, la danse; Donadieu, l'escrime; Gossec y donnait des leçons d'harmonie et de contiepoint. Manon, la vachère, fut la première admise à l'École royale, y continua ses études entreprises depuis neuf mois, et parut bientôt sur la scène avec un succès éclatant. L'École royale devint plus tard le Conservatoire ; ce monument de notre glou'e musicale doit peut-être son origine aux fredons qu'une bergère se permit d'improviser, en gardant ses vaches, près de la mare de l'Orme, si connue des chasseurs de canai'ds.

Les classes de déclamation ne furent instituées, ouvertes, à l'École royale qu'en 1786.

Le premier tragédien sorti de cette école est ïalma, qui débute au Théâtre-Français en 1787. La Comédie-Française avait changé son titre, le 9 avril 1782, en prenant possession de sa nouvelle salle, qui, plus tard, fut appelée Odéon.

Le premier exercice public des élèves du chant a lieu par une représentation de Roland de Piccinni, donnée le 4 avril 1786, sur le théâtre des Menus-Plaisirs. Dessaules, basse; Lefèvre, ténor; M"^^ Mulot et Delilette y remplissent les rôles de Roland, Médor, Angélique, Thémire, et sont fort applaudis.

Vacance de sept ans, de 1790 à 1797.

Institut national de Musique établi par la loi du 16 thermidor an III (4 août 1795), rendue par la Convention nationale sur le rapport de Marie-Joseph Chénier, l'un de ses membres. Les classes ne sont ouvertes aux élèves que le 8 brumaire an V (30 octobre 1796).

L'Institut national des Sciences et Arts, établi le 25 octobre 1795, s'empara du nom donné d'abord à notre collège des musiciens, qui fut alors appelé

Conservatoire de Musique.

Sarrette (Bernard) de Bordeaux, capitaine à l'état-major de la garde nationale de Paris, réunit, après le 14 juillet 1789, quarante-cinq musiciens provenant du dépôt des gardes françaises , pour en former l'élite de la musique de la garde nationale parisienne. Au mois de mai 1790, la municipalité de Paris prit à sa solde ce corps de symphonistes militaires, qui fut porté bientôt îi septante musiciens, et dans lequel entrèrent des artistes distingués, à la sollicitation de Sarrette. Les embarras financiers de la commune ayant fait supprimer la garde nationale soldée au mois de janvier 1792, Sarrette retint près de lui tous les artistes, et fut assez heureux pour obtenir, au mois de juin suivant, de la municipalité , l'établissement d'une école de musique gratuite, où chacun d'eux fut employé. De cette école sortirent tous les orchestres militaires destinés aux quatorze armées de la république. De tels services rendus fixèrent l'attention du gouvernement sur fécole qui venait de produire ces immenses et prompts résultats ; et par les démarches actives , les soins multipliés du fondateur de cette école, elle fut convertie d'abord en Institut national de Musique, puis définitivement organisée en Conservatoire.

Ayant atteint son but, Sarrette s'apprêtait à joindre le 103*^ régiment do ligne, où il avait été nommé capitaine. Une administration composée de cinq inspecteurs et de quatre professeurs dirigeait alors le Conservatoire; mais privée d'impulsion, d'énergie, et divisée sur les bases de l'enseignement, elle éprouva d'assez grands embarras dès son entrée en fonctions. Un ordre du Directoire rappela Sarrette en l'an IV, et lui donna le titre de

commissaire du gouvernement chargé de l'organisation de la nouvelle école, qui lut changé, l'année suivante, en celui de directeur. Sarrette avait triomphé de tous les obstacles et conduit le Conservatoire de Musique au plus haut degré de prospérité, quand les revers de la France ayant amené la restauration, en 181 i, des intrigues de cour le firent destituer. L'estime qu'il avait conquise par dix-neuf années d'une administration probe autant qu'éclairée le suivit dans sa retraite.

En 1815, le Conservatoire est fermé.

Ouvert en 1816, on le réorganise en lui rendant son ancien titre d'École royale de Chant et de Déclamation. Tous les souvenirs de la république devaient être effacés. Perne, mon maître de composition, dirigea cet établissement jusqu'en 1822. Ayant demandé sa retraite au mois de janvier de cette année, le ministre de la Maison du roi, Lauriston, me nomma directeur de l'Ecole royale. Des raisons, que je vous ferai connaître m'empêchèrent d'accepter ce poste infiniment honorable. M. de Lauriston exigeant que je lui désignasse mon successeur, j'indiquai les six musiciens membres de l'Institut, nommant d'abord Cherubini, leur chef et doyen, que le ministre choisit.

La révolution de 1830 restitue son titre au Conservatoire.

Premiers acteurs lyriques donnés à l'Opéra par le Conservatoire : M^^' Chevalier, qui devient M"^ Branchu, 1798; Roland, 1802; Louis Nourrit, 1803; Éloy, 180i, ténors; Louis Dérivis, basse, 1803; Despéramons, baryton, 180i; M''* Hymm, qui devient M°'' Albert, cantatrice légère, 1805.

Quatre figures allégoriques, f Opéra, l' Opéra-Comique, la Tragédie et la Comédie, décorent la façade du Conservatoire de Musique, reconstruite en 18i5. Le nombre impair des Muses contrarie toujours les architectes ; ils savent se tirer d'embarras au moyen de certaines compensations, et retrouver l'exacte symétrie qu'ils cherchent, sans nous faire perdre rien de ce qui nous est dû. Huit Muses seulement figurent sur le faîte de l'Opéra, nous en compterons dix sous le vestibule du Conservatoire. 10 et 8 font tout aussi bien 18 que 9 et 9. De quoi se plaindrait-on?

— Le Conservatoire de Musique formant des compositeurs au mo-

ment où la liberté donnait dix-sept théâtres lyriques à Paris, porta Tart musical à son apogée en France. Cette glorieuse époque se reproduirat-elle un jour? le Conservatoire nous reste, la liberté nous est solennellement promise il est vrai, mais les voleurs administratifs sont intéressés à nous en priver, et les voleurs sont si nombreux, si puissauts, et surtout si cauteleux I XXX. La Réforme, mars 1848.

Nos orchestres militaires étaient fort mauvais en 1750 ; aussi pendant la guerre avec le roi de Prusse, les paysans de Bohème, d'Autriche et de Bavière, tous musiciens ou sensibles à la musique, ne pouvant croire que des troupes réglées eussent des symphonistes maladroits, une harmonie discordante à ce point, regardèrent tous nos vieux régiments comme des recrues assemblées à la hâte et les méprisèrent. On ne saurait calculer à combien de braves soldats ces instruments faux et ces musiciens ignorants coûtèrent la vie. Dans l'appareil de la guerre, rien de ce qui frappe les sens ne saurait être négligé sans péril.

— Si le roi de Prusse a dû quelques uns de ses succès à la célérité de ses marches, il en doit aussi plusieurs à sa musique brillante et guerrière, » dit Raynal.

La musique des gardes françaises, organisée en 1780, donne à ce régiment une distinction qui le fait chérir. Ces mêmes soldats indisciplinés et dont on avait à redouter les désordres, deviennent des citoyens honnêtes, utiles, ils sont fiers de leur musique et veulent s'en montrer dignes. Aux beaux jours del'été, cet orchestre militaire se fait entendre, applaudir sur les boulevards ; quinze ans plus tard, cette réunion d'artistes fondera notre Conservatoire de Musique.

Le Gymnase musical a formé beaucoup de symphonistes militaires , et leur a donné des chefs possédant la science de l'harmonie, point essentiel! Il ne suffit i)as de bien jouer, il faut encore jouer de bonne musique, ajustée avec artifice aux moyens d'exécution que fournit un orchestre de régiment. C'est une chose admirable que le défilé d'une troupe marchant aux sons d'une musique guerrière et bien sonnante.

Misenum eolidem, quo non prœstantior alter, JEre ciere viras martemqiie accendere cantu.

acadi:mie royale de musique. ifio

l.a civilisation musicale est entrée dans nos théâtres, elle ligure en tcte de nos régiments, ce n'est pas tout; il faudrait qu'on lui permît enfin de pénétrer le sanctuaire impénétrable, dont quelques prêtres hérésiarques en musique, stupides blasphémateurs , se sont réservé l'enceinte pour y verser, débiter et vendre par torrents de mélodiques infamies, des accords dignes de Satan. Manibus date stercora p/ems. Supplions humblement, à deux genoux , ventre à terre, nos seigneurs les archevêques, évoques, de vouloir bien mettre un terme à ce scandale, de vouloir imposer silence à tant d'hérésies effroyables pour une oreille orthodoxe, et capables non seulement de déshonorer la nation française, mais de la faire ranger parmi les idolâtres de la mer du Sud.

Directeur infiniment digne de la nouvelle institution de musique religieuse, M. Niedermeyer, venez au secours de l'Église '''plorée, miserere nohis, joignez vos prières à nos vœux !

Après quinze mois de travaux assidus, les professeurs de l'École royale de Chant et de Déclamation déclarent que Manon la vachère est assez habile pour débuter à l'Académie. Elle y paraît avec un grand succès, le 17 septembre 1784, dans le rôle (le Chiioène. On lui donne, je ne sais pourquoi, le nom de M"^ Dozon; celui de Cameroy, qu'elle tenait de son père, me semble préférable. La paysanne Cîuitairice ne devait pas craindre de le conserver au théâtre. Anne Cameroy, que j'appellerai M"'' Dozon, puisque ses maîtres le voulurent ainsi, profita, dès son entrée à l'Opéra, d'une cabale dirigée contre M"'" Saint- Huberti. Le talent et la renommée de cette grande actrice étaient alors dans tout leur éclat; ses ennemis crurent trouver dans les débuts de M"' Dozon le moyen d'établir une rivalité dangereuse. Un parti se forma pour la cantatrice nouvelle, et pendant quelque temps on vit la laveur du public se partager entre les deux virtuoses. Cette lutte animée balança le succès que Bichard-Cœurde-Lion obtenait à la Comédie-Italienne. M"" Dozon prit ensuite le second rang, place très belle encore puisque la débulaule n'avait au-dessus d'elle que M"'^ Saint-Huberti. M"' Dozon est le premier sujet sorti de l'École royale, établie I. 30

depuis six mois par le baron de Breteuil ; Talma fut le second, et ne débuta sUr la scène française que trois ans plus tard, en novembre 1787.

Le ministre, baron de Breteuil, voulant que l'Opéra ne fût plus à charge au roi, qui, tous les ans, accordait à ce théâtre une subvention plus ou moins forte, imagina d'augmenter le tribut que les autres spectacles payaient annuellement à l'Académie royale de Musique. La Comédie -Italienne dut lui compter 40,000 livres au lieu de 30,000. Les directeurs des Variétés- Amxusantes et de l'Ambigu-Comique, n'ayant pas voulu se soumettre au nouvel impôt, furent dépossédés, et l'on réunit ces deux spectacles dans les mains de deux entrepreneurs offrant ensemble un total de 65,000 livres. Les autres théâtres de Paris et même ceux des provinces furent taxés en proportion. 22 septembre 1784.

Le Déserteur, ballet en trois actes, calqué sur l'opéra comique de ce nom„ par Maximilien Gardel, réussit le 10 octobre 1784.

Moline traduit en français il Bar bière di Simglia, que Paisiello avait mis en musique à Saint-Pétersbourg ; la Comédie- Française s'oppose à ce que cet ouvrage soit représenté sur le théâtre de l'Académie. Plus tard, une autre version du même opéra fut mise en scène à la Comédie-Italienne par Framery.

Gluck avait refait la partition à'Armide après LuUi; Sacchini refit celle de Dardanus après Rameau. Ce nouveau Dardanus obtint peu de succès d'abord, et ce n'est pas sans raison. Sacchini avait refusé de mettre en musique un livret de Morel. Ce faiseur privilégié le menaça de priver Dardanus des accessoires (le mise en scène indispensables pour cet ouvrage, et tint parole. Dardanus fut rayé du répertoire après six représentations. Sacchini renonce à travailler pour l'Opéra tant que Morel exercera son despotisme sur ce théâtre. L'autocrate exploitait l'Académie il son profit; il avait toujours une pièce en répétition, et dirigeait tous les frais extraordinaires, tout le luxe des habits, du décor, des ballets sur les drames de sa fabrique. Témoin Panurge dans l'Ile des Lanternes, musique de Grétry, qui ne dut sa réussite

qu'aux, danses, au spectacle, à la mise en scène. Ea [)ièce, en trois actes, était du comte de Provence et de Morel. Fieau-frère de Papillon de La Ferté, ce Morel jouissait de l'immense crédit que lui donnait son alliance avec l'intendant des Menus-Plaisirs. Collaborateur d'une altesse royale, il ne faut pas s'étonner si le Morel profita sans pitié comme sans vergogne du droit d'infecter l'Opéra de ses turpitudes dramatiques. Rien de si plat que le livret de Panurge, boulïon sans être gai, ridicule sans exciter le l'ire, et pourtant le spirituel et malin Rabelais en avait fourni le sujet et les principales scènes. Le frère du roi s'était mêlé de cette affaire sans la rendre meilleure. La musique de Grétry était aussi faible que la pièce ; l'ouverture de Panurge renferme pourtant de belles mélodies, mais elles sont traitées sans goût et sans talent. Un harmoniste pourrait faire une excellente symphonie dramatique avec ces matériaux précieux. Grétry, voyant que rhabileté des danseurs avait mis à flot son nouvel ouvrage, voyant qu'un pas de quatre était salué par des applaudissements furibonds, imagina de faire composer un grand finale de danse, que Gardel ajusta sur l'ouverture répétée pour terminer l'opéra. Le public enchanté de revoir tous ses virtuoses réunis dans un ensemble général, suivit alors avec plus d'empressement les représentations de Panurge : à compter de la troisième, le succès fut déclaré.

Lays s'acquitta fort bien du rôle de Panurge; M'"« Saint- Huberti fut charmante dans celui de Climène.

On fit des épigrammes , des chansons , des caricatures sur Panurge; on le représentait lancé par ime fenêtre; deux danseurs, Gardel et Vestris , le soutenaient avec des balais.

La scène étant éclairée par une infinité de lanternes, — Pourquoi sont- elles en papier? dit un amateur. ~ Parce que Morel ne sait pas faire les verres. »

Voici le dernier couplet d'une chanson fort méchante, où riiisfoire du Morel est contée dans tous ses détails :

Pourtant votre gloire va bien ; Et vos talents ont, j'en convien, Créé des proverbes modernes :

Vous avez changé le dicton ; Cela brille aujourd'hui , dit-on , Comme un Morel dans les lanternes.

Après leur traversée périlleuse sur le Pas de Calais ou détroit de la Manche, les aréonautes Blanchard et Jefferies se montrèrent à l'Opéra. On les applaudit plus encore que La Fayette. Le mot de Chamfort , — Rien ne réussit comme un succès , » put s'appliquer à Blanchard. Le comte de Provence était l'auteur du livret de Panurge, dont Morel , comme prête-nom , recevait le double produit en argent comme en épigrammes. On trouva plaisant de réunir, d'associer dans un madrigal drolatique le prince du sang et le voyageur en ballon.

Voyez à quoi tient le succès!

Un rien peut élever comme un rien peut abattre : Blanchard était perdu sans le Pas de Calais ,

Et Morel sans le pas de quatre.

Ce pas était admirablement dansé parVestris, Gardel, M""" Langlois et Saulnier.

Depuis douze ans les spectateurs n'étaient plus admis sur la scène, aux balcons. On leur permettait encore de s'y placer, moyennant 24 livres , les jours où l'on donnait des représentations extraordinaires pour la capitation des acteurs. Le 13 mars 1785, à l'une de ces solennités , l'affiche annonçait Iphigénie en Tauride et Panurge, sept actes qui firent durer le spectacle jusqu'à dix heures un quart ! chose monstrueuse alors. La recette passa 16,500 livres, c'était plus surprenant encore, et sans exemple jusqu'à cette époque. Le nombre des amateurs entassés au bord du théâtre était si grand qu'ils masquaient tout à fait la scène. Les acteurs auraient été contraints de manœuvrer derrière cette foule importune, si le parterre ne l'avait chassée à force de clameurs et d'attaques. Elle se réfugia derrière les coulisses. Depuis cette violente escarmouche, les petits-maîtres osèrent encore se montrer sur la scène ; le parterre leur jeta des pommes, des oranges à là tête, et les bannit pour toujours de ce poste.

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. W.i

— La reine est venue avant-hier en grand cortège, avec toute la pompe royale. Elle a pris ses carrosses à la porte de la Conférence pour s'arrêter à Notre-Dame, à Sainte -Ceneviève. Elle a d'abord remercié Dieu de la naissance du duc de Normandie ; et , par une dévotion particulière à la patronne de Paris , s'est réunie aux prières publiques pour demander à Dieu la fin de la sécheresse. L'après-midi sa majesté s'est rendue cà l'Opéra voir Panurge avec IM'"^ Elisabeth. Le malin, le temps était à l'orage et le soir il s'est éclairci. Le peuple en a fait la remarque, disant que sainte Geneviève, touchée des prières de sa majesté, se disposait à faire cesser la calamité de la sécheresse; mais que tout le fruit de cette bonne œuvre avait été perdu par le mélange d'un divertissement profane avec l'accomplissement d'un devoir religieux. Aussi n'a-t-on pas crié Vive le roi, vive la reine, durant tout le cours de la marche de sa majesté; ce qui l'a sensiblement aflligée. On l'a fort applaudie à l'Opéra. Elle s'est empressée de répondre à ces acclamations par des révérences plus multipliées et plus gracieuses encore que de coutume. 26 mai 1785. »

Dauvergne reprend la direction de l'Académie en avril 1785, et l'on crée, pour Francœur, la place de sous-directeur. La Suze, chef du chant; Rey, chef d'orchestre; Gardel, maître de ballets, conservent leurs emplois. Paris, Boquet, Ménageot, sont chargés de dessiner les costumes et les décorations.

jy[iies Dupiant et Levasseur se retirent du théâtre.

Afin de subvenir aux frais de construction d'une salle d'Opéra plus digne de ce spectacle, on imagina d'augmenter de 60,000 livres la finance des notaires conseillers du roi garde-notes. Un maître-clerc se permit l'innocente plaisanterie que je vais rapporter.

Vingt mille écus c'est la cote

Que chaque notaire paîra, Et, ce payant pour l'Opéra, Sera confirmé garde-note.

Cet impôt supplémentaire ne fut point établi, parce que l'on abandonna le projet de bâtir une salle au Carrousel , sur l'em- ])laccment de l'hôtel de Brionne.

Le Premier Navigateur oio le Pouvoir de l'Amour, balletpantomime en trois actes, de Maximilien Gardel, réussit à mer-

veille le 26 juillet 1785. Vestris et M"^ Guimard brillent clans cet ouvrage.

Dauberval et sa femme avaient quitté l'Opéra; ce danseur gracieux et comique était maître de ballets à Bordeaux, il y produisait des compositions que Maximilien Gardel imitait trop souvent. Le Mercure de France du 27 août 1785 produit une lettre de M"*'' Dauberval , qui réclame d'une manière spirituelle et piquante contre les emprunts faits aux œuvres chorégraphiques de son mari. Jaloux des succès que Dauberval obtenait en province, Gardel enlevait à son rival les meilleurs danseurs du théâtre de Bordeaux. Le privilège de l'Académie lui permettait cette licence. Goyon, Hus, furent appelés à Paris en vertu de ce pouvoir despotique.

Un logogriphe sur le nom de M^'*' Théodore, devenue M"* Dauberval, fut adressé par un Bordelais à cette aimable ballerine. En voici les deux derniers vers :

Et quoique dans huit pieds mon nom soit renfermé, Ce n'est qu'avec deux que j'enchante.

L'intendant des Menus-Plaisirs , Papillon de La Ferté, vieux, dévot, libertin et frappé d'imbécillité dès ses plus jeunes ans, se prend de belle passion pour M"^ Maillard, et force l'Académie à lui confier le rôle de Didon. M"^ Maillard est sifllée outrageusement. M"'^ Saint-Huberti refuse de reprendre ce rôle, et ne cède qu'aux pressantes sollicitations du ministre.

La Toison dû Or, de Ghabanon; Œdipe à Colone, de Guillard; Cor a, de Valadier, sont les trois livrets d'opéras jugés dignes des prix institués par le roi pour l'encouragement des paroliers. Ces trois prix devaient être donnés pour une tragédie lyrique , un opéra ballet, une pastorale; ils étaient do 1,500, 500, et 600 livres. On ne présenta que des tragédies, au nombre de 58 au concours, et le jury d'examen déclara que les prix seraient chacun de 1,000 livres, et qu'on les décernerait sans donner à l'un de ces ouvrages une piéférencc absolue , leur mérite et leur genre étant trop diiïércnls pour permettre d'en faire une comparaison exacte et rigoureuse.

ACADhiMJb: HOYALE DE MUSlnUK. 471

M""* Saint-lluborli l'etounic à Marseille où les PioMMinuiv raviiieiit si bien accueillie. Ils ledoublent de soins et de galan- Icrie envers l'actrice favorite, et lui donniîut une fête digne de toutes les reines régnantes à cette épor(ue.

« Marseille, le 15 aoul 1785.

» Ceux qui vous ont rendu compte des honneurs prodigués à M"*^ de Saint-Huberti n'ont rien exagéré : nous approchons des folies des Anglais pour leurs acteurs. M""" de Saint-Huberti a donné vingt-trois représentations en notre ville, toutes ont été courues avec une fureur extrême. Les vers, les couronnes lui pleuvaient de toutes parts. Elle a remporté de celles-ci sur Pimpériale de sa voiture plus de cent , parmi lesquelles plusieurs sont d'un très grand prix. On lui a donné des fêtes sans fin ; mais celle sur l'eau était digne d'une souveraine, et mérite d'être détaillée.

» Vêtue à la grecque (1) ce jour-là, M'"^ de Saint-Huberti est arrivée par mer sur une très belle gondole, portant le pavillon de Marseille, armée de huit rameurs et marchant à la voile. Près du lieu du rendezvous, elle s'est trouvée accostée par deux cents chaloupes, flotille chargée de monde accouru pour voir la fête et plus encore celle que l'on fêtait. Elle a pris terre au bruit d'une salve de boîtes et des acclamations du peuple. Un moment après elle a remis en mer afin de jouir du spectacle d'une joute. Le vainqueur est venu lui apporter la couronne et l'a de nouveau reçue de ses mains avec le prix de son triomphe. On a voulu donner à la virtuose le divertissement d'une pêclie dans un immense filet, qu'on n'a jamais pu tirer à cause de l'allluence incroyable du populaire.

» A la sortie de la gondole, une seconde salve d'artillerie a tonné ; le peuple est venu danser au son des galoubets, des tambourins autour de la reine de la fête, qui, se reposant à la turque sur un divan , recevait les hommages de toute l'assistance. On l'a conduite après à travers une haie de pavillons illuminés dans une maison de plaisance voisine. Elle est entrée sous une tente, où s'élevait un petit théâtre rustique. On y joua un intermède allégorique, écrit en l'honneur de cette divinité d'Opéra, par un poète provençal, pièce très bien versifiée et remplie,

(1) Superbe et moderne costume que les dames grecques , établies à Marseille, avaient offert h la cantatrice.

malgré la trivialité du sujet , de traits piquants et de pensées ingénieuses.

» Pendant le bal qui suivit , M""* de Saint-Huberti fut placée sur une estrade entre Melpomène et Polyranie, deux muses de l'intermède. Ensuite illumination au dedans , au dehors : enfin un splendide souper de soixante couverts , dressé dans une salle ouverte de tous cotés ou plutôt fermée uniquement, selon l'usage du pays, par une grille en bois, à travers laquelle toute la réunion s'empressait d'admirer l'héroïne. Sur la fin du repas on a chanté, la galerie a fait chorus : vous pensez que M""* de Saint-Huberti n'a pas été oubliée dans ces couplets. Elle a répondu par quelques refrains en langue provençale. On a porté la santé de la virtuose ; les vivat répétés , prolongés , une salve générale de l'artillerie, ont terminé la fête. »

Un jeune officier d'artillerie assistait avec la plus grande ferveur aux représentations que M™^ Saint-Huberti donnait à Strasbourg en 1787. L'enthousiasme inspira les vers suivants au guerrier séduit par le chant et l'action de la virtuose sans livale :

Romains qui vous vantez d'une illustre origine, Voyez d'où dépendait votre empire naissant : Didon n'eut pas de charme assez puissant Pour arrêter la fuite où son amant s'obstine ; Mais si l'autre Didon , ornement de ces lieux ,

Eût été reine de Carthage, Il eût , pour la servir, abandonné ses dieux , Et votre beau pays serait encor sauvage.

Vous relirez cette octave quand je vous aurai dit qu'elle est du chevalier Napoléon de Buonaparte.

L'honneur de la critique m'oblige à vous faire connaître le compliment que Le Franc de Pompignan, auteur de Didon, tragédie en cinq actes, représentée en 1734, adressa galamment à M''^ Dufresne, sa Didon.

Reine crédule, infortunée amante, Virgile en vain, des plus vives couleurs, Nous peint ta beauté séduisante :

Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante Oui sous ton nom fait verser tant de pleurs V

Malgré l'inconstance lalale Attachée aux aux amours de ton héros pieux ,

Énée aurait laissé ses dieux, Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.

M'"*' Saint-lluberti n'avait pas été libéralement dotée à l'égard des avantages physiques : elle n'était pas belle; d'une taille assez élevée, blonde et maigre, elle avait des traits expressifs , mais faiblement prononcés ; je dois excepter sa bouche, d'une grandeur remarquable. M"" Saint-Huberti s'efl'orça d'introduire à notre Académie la bonne école de chant pratiquée en Italie, en Allemagne ; c'est la première actrice de ce théâtre à qui je puisse donner le titre de cantatrice. Il fallait bien qu'elle eût un talent réel et solide, une voix cultivée, pleine de charme et d'expression, puisque Piccinni l'alïectionnait, et qu'il écrivit pour elle : Ah! que je fus bien inspirée! air lent, d'un seul mouvement et d'un diapason très étendu. La cantatrice peut seule intéresser en exécutant un morceau de ce genre; ses inspirations dramatiques ne lui seraient d'aucun secours en pareille circonstance. D'ailleui's, M"'" Saint-Huberti avait chanté plusieurs fois, avec un grand succès, des duos italiens avec M'"' Mara, avec M™" ïodi, les Sontag, les Bosio de ce temps.

A son retour de Marseille, M™^ Saint-Huberti fit sa rentrée à l'Académie par le rôle de Didon; à la fin du spectacle, elle fut de nouveau couronnée sur la scène. Un jour qu'elle assistait à la première représentation du Faux Lord, de Piccinni, à la Comédie- Italienne, le part(3rre et les loges l'applaudirent spontanément, connue s'ils eussent vu paraître la reine de France. Tout le monde cria : — Vive Didon I vive la reine de Carthage ! »

Par son ordonnance du 17 octobre 1785, le roi prend la peine de régler lui-môme les droits des personnes qui venaient occuper les loges de l'Opéra, leur accordant l'entière faculté de lever ou baisser les petites glaces des portes de ces loges, de tirer le rideau sur ces glaces, de se placer de la manière qui leur serait la plus commode, quand même ces manœuvres devraient gêner ou contrarier les curieux errants dans les corridors^ et prompts à mettre le nez aux lucarnes. Cette ordonnance signée Louis, et, plus bas.

le baron de Breteuil, se bornait à ce seul point de discipline théâtrale.

Tous les auteurs s'empressaient d'écrire des rôles pour M*"" Saint-Huberti, des rôles qui dominaient le drame dont le talent de la virtuose devait assurer le succès. Marmontel et Piccinni, qui s'étaient signalés en composant Didon, ne réussirent point en lui donnant Pénélope. Cet opéra fut accueilli froidement; la pièce était languissante, la musique faible et décolorée, si l'on excepte l'introduction et le trio.

M"* Le Maure, dont la carrière avait été si brillante à l'Académie, s'en était retirée depuis quarante-deux ans ; elle cesse de vivre à l'âge de huitante-un ans passés. Le fameux de Chassé mourut l'année suivante.

Afin de se rapprocher des amateurs qui ne voulaient point aller jusqu'à la porte Saint-Martin chercher le bal masqué, l'Académie amène ses bals au Panthéon, salle bâtie près du Palais- Royal. La recette n'est pas meilleure en ce camp volant; après le cinquième bal, on revient à la porte Saint-Martin. Le théâtre du Vaudeville fut construit plus tard dans la rue de Chartres, sur l'emplacement de ce Panthéon.

M'^'" Saint-Huberti, donnant des représentations à Lyon, fut très satisfaite de Saint-Aubin, jeune haute-contre, tenant le premier rang au théâtre de cette ville. Didon se prit de belle passion lX)ur cet Enée de province. Didon avait aimé sous le ciel azuré de la Méditerranée, elle retournait à Paris où des chevaliers fidèles et pleins d'ardeur l'attendaient, le cœur de cette reine pouvait-il rester oisif à Lyon ? Saint-Aubin avait épousé depuis peu de temps Jeanne-Charlotte Schrœder, très jolie femme, touchant à sa vingt-unième année, et cette légitime rivale inquiétait la Didon pèlerine. L'éloigner était impossible; il valait bien mieux enlever le mari. Saint-Aubin représentait si sou^ ent Énée, il devait imiter aisément ce héros dans son humeur vagabonde. A peine arrivée à Paris, M"'" Saint-Huberti se hâte d'obtenir un ordre de début pour son ténor favori. Saint-Aubin paraît avec succès à l'Académie, et chante avec la reine de cet empire les duos accoutumés. Femme d'esprit, soubrette alerte et malicieuse,

menant en scène une intrigue d'amour de manière à tromper les tuteurs les plus déliants, connaissant toutes les ruses des galants d'opéra comique, M™' Saint-Aubin ne se doutait pas de la diplomatie mystérieuse et sentimentale ciue cet ordre de début pouvait renfermer. Dans sa candeur simple et naïve, elle applaudissait aux succès, à l'avancement d'un époux bien aimé.

Lorsque Énée eut cbanté des séries de duos assez longues pour être admis à compter des pauses, il vint à penser à sa femme, qui valait cent fois mieux que toutes les reines de Cartilage, de Mycènes, et manifesta le désir de retourner à Lyon. 11 faut se contenter de la moitié lorsqu'on est menacé de perdre tout. La fée étend sa baguette vers les bords de la Saône, et M""' Saint-Aubin, munie de son ordre de début et de ses deux marmots, arrive à Paris.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On voit de pareils dévoûments.

M'"'' Saint-Aubin fait son entrée à l'Académie, le 26 janvier 178G, par le rôle principal de Colinette à la Cour, et le joue trois fois de suite avec un succès merveilleux. Après cette brillante épreuve, on lui propose de représenter l'Amoui'dans Orphée; elle accepte. Il n'était bruit dans le monde musical et galant (|ue de la bergère Colinette, venue de Lyon pour embellir, animer les bocages de rOpéra. La jolie petite mère de deux enfants, revêtant la tunique et jetant le carquois de TAiiiour sur son épaule, était Fobjet de la curiosité du public. Une répétition de l'œuvre de Gluck est ordonnée; M"'" Saint- Aubin se place vers le fond, à gaucbe, pour faire son entrée. Francœur lui dit, en montrant les frises, firmament de l'Opéra : — Madame, c'est par là que l'Amour doit descendre, vous plaît-il de venir essayer la gloire ? — Là haut ? cette cage à poulets ? moi I monter au ciel et voir

Là bas, là bas, là bas, là bas, La terre s'enfuir sous mes pas.

Je frémis seulement d'y penser, votre cage me fait venir la cliair de poule. Je viens de Lyon, et puis vous assurer qu'en province l'Amour arrive en scène à pied, se promène l'arc à la main, au

lieu d'enfourcher un nuage^ et ne s'en trouve pas plus mal. — Il faut pourtant faire la répétition de ce voyage aérien.

— Point de voyage qui me tente.

Oh I je sais mon Zémire et Azor. — Vous ne pouvez borner votre répertoire à CoUnette ; nous avons promis Orphée pour ce soir. — Vous changerez l'affiche ou vous prendrez un autre Amour, vous en avez tant dans votre magasin ; aucun rôle n'est plus facile à remplir en cette Académie. — Si vous ne le jouez pas, on ne vous en donnera point d'autre. — A la bonne heure, j'y consens.

Adieu vous dis , et suis votre servante Très humble et très obéissante. »

C'est ainsi que M'"^ Saint-Aubin termina sa carrière académique ; elle avait la gloire en horreur. Son talent drcmiatique, son jeu de scène plein d'esprit et d'animation avaient été remarqués au point qu'un ordre de début pour la Comédie-Française lui fut signifié peu de jours après. Un de ses amis, Louis l'architecte, dit à M"" Saint-Aubin que sa place était marquée à la Comédie-Italienne, où son double talent devait se montrer avec tous ses avantages. Les gentilshommes de la chambre donnèrent une direction plus convenable à la jeune virtuose, qui, le 29 juin suivant, triompha dans la Colonie et l'Épreure villageoise. Les rôles de Marine, de Denise lui valurent plus d'applaudissements en un soir que tous les Amours en gloire de l'Opéra ne pouvaient en promettre à dix actrices pendant leur vie entière.

Toujours leste, vive, spirituelle, M''^'^ Saint-Aubin m'a conté hier, 15 juin 1847, ce que j'écris aujourd'hui. En 1772, à l'âge de huit ans, elle s'était fait applaudir par Louis XV, dans une représentation d'Acajou, comédie- vaudeville de Favart, donnée sur le théâtre de la cour, à Versailles. Nous retrouverons M"'^ Saint-Aubin sur la scène témoin de son illustration; le rôle de cette virtuose sera d'un plus brillant éclat dans V Histoire de l'Opéra- Comiq ue.

Piccinni refait inutilement la musique d'Adèle de Ponthieu. La direction de l'Opéra refuse de représenter cet ouvrage, malgré l'engagement formel pris avec son auteur à cet égard.

De 1786 à 1788.

Le directeur de l'Académie royale de Musique prêteur sur gages. — Voleurs à l'Opéra. — L'hôtel en loterie. — OEilîpe à Colone. — Mort de Sacchini. — Vogel, la Toison d'Or. — Phèdre ^ un inspecteur de police. — Singulière*^ affiches. — Le public est admis aux répétitions en payant. — Succès d'OBrfe'/)^ à Colone. — Chéron , Lainez , M"* Dozon. — Premier grand rôle de basse écrit dans un opéra français. — Beaumarchais , Tarare. — L'abbé Calpigi. — Recettes et dépenses. — Despotisme de la royale Académie. — Redevances drolatiques. — Correspondance d'un homme d'État. — Chignon pour la reine de Carthage. — Un coiffeur obtient la licence d'ouvrir un théâtre lyrique italien.

Un jeune musicien, tout à fait inconnu, se présente à Dauvergne, directeur de l'Académie, et lui remet la partition d'un opéra. Dauvergne promet de l'examiner. Huit jours après, le débutant vient de nouveau tirer sa révérence èi l'entrepreneur, et lui demande s'il a pu lire ce manuscrit. — Pas encore, mais je vais m'en occuper. — C'est que... je voudrais emporter ma partition. — Et pourquoi? C'est moi seul qui peux la mettre en scène. — J'ai besoin d'argent, et quelqu'un m'a promis de m'en prêter sur ce gage. — Quelle somme vous faudrait-il ? — Ob ! ob I — Parlez ! — Une somme considérable, énorme! vingt-cinq louis d'or ! — Voyons si votre banquier ne s'aventure pas trop. »

Dauvergne ouvre la partition, il en avait à peine lu rapidement trente lignes, ce qui veut dire trente pages, qu'il signe un

bon de cinquante louis, payable à vue par le caissier de l'Académie, remet ce mandat au musicien stupéfait, en lui disant : — M. Vogel, l'ouverture seule de votre opéra me répond de cette légère avance : on représentera Démophon. »

Ajouter que ces douze cents livres furent consommées en liquides pompés au cabaret en huit jours par Vogel, que Desriaux, son parolier, et Michel Yost, clarinettiste de l'Opéra, voulurent bien aider puissamment, serait peut-être indiscret; aussi n'entrerai-je dans aucun détail sui' l'emploi de la somme avancée. Ce clarinettiste est le même que ses éditeurs appelaient le célèbre Michel, quoiqu'il n'eût jamais rien fait pour justifier cette plaisanterie. Buveur célèbre, d'accord; ayant droit au prix que Bacchus décerne à ses fidèles, j'en conviens. Le mari d'une de mes tantes ne reçut- il pas des insignes de chevalerie pour de semblables prouesses? il poussait vivement à la consommation , et les rats de cave pleins de zèle sollicitèrent, obtinrent pour lui cette récompense due à des talents précieux au dernier point.

Larrivée quitte le théâtre après trente-un ans de service. Chéron accepte, sous bénéfice d'inventaire l'héritage de cet acteur ; cédant à Lays tous les rôles de baryton écrits pour Larrivée , il garde ceux qui ne sont pas trop au-dessus du diapason de la basse. Chéron crée l'emploi de première basse à l'Académie , et lui donne toute l'importance qu'il a conservée jusqu'à présent. Les parties d'Œdipe, d'Atar, d'Isménor, de Danaùs, d'Arvire, disposées pour la voix grave et puissante de Chéron, sont de véritables rôles de basse. Avril 1786.

Quinze opéras et trois ballets avaient été mis en scène pendant Tannée 1785, effort prodigieux pour notre Académie. L'année suivante, elle montre encore plus d'activité dans ses travaux, et représente dix-sept opéras et trois ballets, plus quatre ouvrages nouveaux qui ne éont exécutés que sur les théâtres de la cour.

La ville se plaisait à casser les jugements de la cour, et celleci prenait ses revanches. Pénélope, dont les répétitions avaient enchanté les Parisiens, ne réussit point à Fontainebleau. Dardanusy au contraire , qu'ils avaient condamné, jouit de toute la faveur de la noble assemblée. Sacchini, dans l'excès de son con-

tentement , s'écria : — J'ai fait cet opéra pour la coui-, son approbation me siifllt, je me moque de celle de la ville. » Ce maître avait instruit la reine des sourdes menées du Morel à l'égard de Dardanusj et Marie-Antoinette s'était fait un plaisir de venger son protégé. Cet opéra, d'a])orden quatre actes, venait d'être réduit à trois.

M"" de Sainte-James brillait alors au second rang à l'Opéra; cette virtuose a fait plus tard les délices de la province. Elle triomphait dans les deux genres; sa voix énergique et suave dans les rôles de Glytemnestre, d'Ariane, d'Armide, de Didon surtout , avait l'agilité, le brio qu'exigeaient les grands airs de la Fausse Magie et des Prétendus. Prima donna voyageuse, en 1802, j'ai pu l'entendre et l'applaudir à-n-Avignon.

M"^ Dutlié, maîtresse du comte d'Artois, vient à la promenade de Longchamp dans un carrosse h six chevaux avec l'appareil d'une princesse. Accueillie par un houra général d'indignation, elle ne peut se mettre à la file, le somptueux équipage est forcé de rétrograder et de rentrer sous la remise. J'ai déjà parlé de cette courtisane à cause de la célébrité qu'elle avait en ce temps ; mais je n'en détruis pas moins l'assertion des faiseurs de mémoires et de compilations , qui rangent cette virtuose galante parmi les actrices de l'Opéra. M"" Duthé n'a jamais figuré même sur les registres de ce théâtre. Le mobilier de cette beauté peu sévère était en parfaite harmonie avec la magnificence de sa toilette et de ses équipages. Tous ses ustensiles de ménage, vases, baignoires, batterie de cuisine étaient en argent.

Le comte d'Artois, bibliophile , s'était fait une précieuse collection de livres illustrés par d'habiles mains ; livres que le roi Charles X a fait brûler. Tant les rois très chrétiens montrent de zèle quand il s'agit des mœurs. Ce goût pour les arts du dessin, pour le type qu'il admirait, fit désirer à ce môme comte d'avoir le portrait de la belle blonde au corps si gent. Comme les peintres de l'époque n'ajustaient pas les draperies à son gré, son altesse voulut que le modèle posât dans le simple appareil choisi par l'infiniment jolie brune Scarron quand elle offrit son image naïve à fheureux Villarceaux. Le croirez -vous? furieuse, in-

(lignée de ce qu'on osait lui faire une semblable proposition, M"^ Duthé refusa; mais elle était bonne fille, et les pauvres avaient une grande part à ses largesses. 25,000 écus mis entre les mains de cette dame de charité pour leur être distribués, ce qu'elle fit religieusement, la décidèrent à laisser prendre une copie de ses charmes; à condition que la peinture serait faite par une femme. On s'adresse à M"'^ Lebrun qui refuse à son tour, elle ne veut pas ainsi prostituer son talent, et laisser un monument peu ilatteur de sa complaisance. Nouvel embarras dont le marquis de Vaudreuil sut tirer son altesse. Amant chéri de M'*'^ Lebrun, il lui dit : — Préparez votre palette ou bien serviteur de tout mon cœur, adieu pour la vie. » La virtuose tenait trop aux services de ce galant pour ne pas se rendre à l'invitation du prince. Elle ne voulut pas chanter le refrain de Colette : J'ai perdu tout mon bonheur .

Le musée d'Avignon a reçu du gouvernement une image charmante et complète de M^'^ Alice Ozi, mise en scène de la mémo manière. Il est bon de prendre et gardei- une empreinte des objets précieux que le temps peut détériorer.

Vous souvient-il d'un pavillon, espèce de tourelle, rueBas?edu-Rempart, n^ 68? Ce n'était pas la tour de Nesle, aucun dos nombreux dilettantes qui fréquentaient ce colombier n'y fut jamais précipité dans la rivière. M"<^ Duthé se plaisait en ce boudoir circulaire, dont le balcon spacieux lui permettait de voir trotter et galoper le régiment de ses adorateurs défilant sur le boulevard. Les promeneurs aimaient à saluer d'un gracieux regard la vestale assise dans son atrium, Thémis au repos après avoir tenu son lit de justice; la dame de beauté s'y montrait à ses vassaux en grande toilette, en négligé fripon et n'était pas moins applaudie.

M"^ Candeille exécute, au Concert spirituel, une symphonie concertante de sa composition pour piano, clarinette, cor et basson. Pianiste, harpiste et très belle personne, elle enchante les yeux et les oreilles. M"® Candeille, auteur dramatique, figurait avec honneur parmi les actrices de la Comédie-Française, après avoir fait ses premiers essais à l'Opéra.

La grande salle du château de Versailles était beaucoup trop vaste pour les représentations ordinaires, on la réserva pour les solennités. L'ancienne était trop incommode et d'un aspect dés-^ agréable, une troisième salle fut bâtie. On l'ouvrit par la première représentation iV Œdipe à Colone de Sacchini, qui réussit complètement, le 4 janvier 1786.

Le 3 février suivant, bien que ce fût un vendredi, Moreau doublait Chéron dans le rôle d'Isménor de Dardanus. Le public témoigna son mécontentement de telle sorte que Moreau s'avança vers la rampe, et, le cœur gros de soupirs, avec une voix sourde, entrecoupée de sanglots, dit au parterre: — Ingrats I... ingrats!... ingrats! j'irai en prison; mais vous m'arrachez ce reproche. » Le plus grand silence régnait dans la salle pendant cette allocution : au mot de prison, la duchesse de Bourbon s'écria de sa loge : — Non, vous n'y irez pas. » Le pubhc applaudit sur-lechamp, avec fureur, l'acteur qu'il repoussait à coups de sifflets. Cependant pour l'exemple et la bonne règle, Moreau fut conduit à la Force. Il en sortit le lendemain et reçut une gratification pour le dédommager de ce léger châtiment.

Le succès merveilleux du Mariage de Figaro avait fait accroître les recettes de la Comédie-Française au point que la part de chaque sociétaire s'élevait à 30,000 livres par an. Les premiers acteurs de l'Opéra, dont les appointements étaient fixés à 9,000 livres, firent alors des léclamations et voulurent obtenir le double de cette somme. Rousseau, Lays, Chéron, se liguèrent, menaçant l'administration d'aller chercher fortune ailleurs, s'ils n'étaient pas traités avec plus de libéralité. La comparaison de leurs revenus avec ceux des comédiens français les désolait, les humiliait; ils trouvaient très inconvenant que les acteurs du premier théâtre de France, du théâtre souverain qui tenait tous les autres sous sa loi, n'eussent pas h beaucoup près un sort aussi brillant que celui de leurs confrères de la Comédie-Française, et même de la Comédie-Italienne. Celte réclamation fut très mal accueillie par le baron de Breteuil. Il leur déclara que tous, les théâtres du royaume leur seraient fermés , et que s'ils passaient à l'étranger, on supprimerait à l'instant leurs pensions.

Jm THÉÂTRES LYRIQUES DE PARIS.

Ces artistes voulaient se régir eux-mêmes comme les sociétaires de la Comédie-Française afin d'en arriver aux résultats obtenus par ces confrères si bien traités par la fortune. Ces artistes avaient d'ailleurs des vues très libérales ; ils desiraient éloigner de l'Opéra les escrocs, les voleurs qui dilapidaient les fonds destinés à son entretien, et puisaient à pleines mains dans les caisses de l'Académie et des Menus-Plaisirs. Aussi furent-ils sévèrement traités par le ministère, toujours intéressé, toujours ardent à protéger les vols bien organisés. Lisez la note ci-jointe, et jugez.

— Le calcul de la recette et de la dépense de l'Opéra, pour l'anûée 1785, prouve que les frais ont été excessifs. D'abord le total de la recette ordinaire allait à 1,200,000 livres environ ; en outre le bénéfice des loges s'est accru de 72,000 livres, qui, jointes à l'augmentation demandée aux petits spectacles, forme un revenant bon de 2,000,000 de livres à peu près : la dépense des Menus , qui ont fourni presque tous les habillements et décorations, est un objet de 1,500,000 livres de plus. Qui le croirait? Parce qu'au moyen de ce revirement, le roi a été dispensé de débourser les ZiO,000 livres consacrées à ce service, on a fait entendre à sa majesté que tout allait à merveille, que ce spectacle était régi supérieurement , et elle en a fait des compliments au sieur de La Ferté. »

Le premier exercice public des élèves de l'École de Chant et de Déclamation a lieu par une représentation de Roland, donnée le 4 avril 1786, sur le théâtre des Menus-Plaisirs. Dessaules, Lefèvre, M"*' Mulot, Delilette y remplissent les rôles de Roland, Médor, Angélique, Thémire, et sont fort applaudis.

Quand on voit défiler ses ans et ses appas ,

Il faut faire une fin , clore ses aventures ,

Et, pour dernier succès, prendre bien ses mesures.

M"*' Guimard voyait défiler autre chose encore, ses trésors , dont la source, moins abondante chaque année, pouvait bientôt être réduite à rien, et ses dettes s'élevaient à 4-50,000 livres. Elle avait toujours de puissants protecteurs, qui cette fois bornèrent leur crédit à lui faire obtenir la permission de mettre en loterie son palais somptueux. L'architecte Ledoux l'avait construit et

l'estima seulement à 408,000 livres, l'immense jardin et les meubles compris. Par une générosité, que je ne saurais vous expliquer puisque je ne la comprends pas, M"* Guimard ne porta qu'à 300,000 livres le prix de cet immeuble, qui vaut aujourd'hui plus de 2,500,000 francs. 2,500 billets, de 120 livres chacun, furent enlevés par les amateurs ; ce nombre doublé n'aurait pas satisfait leurs désirs, tant il y avait presse. Le 22 mai, le tirage de la loterie a lieu solennellement à l'hôtel des Menus- Plaisirs, et la comtesse Du Lau, qui n'avait pris qu'un seul billet, gagne le palais et son riche ameublement. C'est sur le théâtre de M^'® Guimard que Nina ou la Folle par amour, drame lyrique de Marsollier et Dalayrac, fut représenté pour la première fois par M""^ Dugazon et ses camarades. On n'offrit cette pièce au public de la Comédie-Italienne que le 15 mai 1786, après cette épreuvp. Mettre une folle sur la scène paraissait alors audacieux au dernier point, les auteurs reculaient devant une entreprise aussi périlleuse. L'effet que la pièce et surtout l'actrice produisirent ne saurait être décrit. Ce merveilleux succès retentit à Versailles comme à Paris, enhardit les auteurs, les acteurs, allécha le public, et bientôt la France entière raffola de cette aimable insensée. Le palais en loterie, le théâtre, qui, pour la dernière fois sans doute, servait pour une représentation dramatique, la présence de M^'" Guimard et de ses affîdées préparèrent admirablement l'heureuse exhibition publique de Nina.

M"* Guimard avait un théâtre à sa villa de Pantin, un autre à son hôtel portant aujourd'hui le n° 9 de la rue de la Chaussééd'Antin. De vastes magasins occupent les communs de cet hôtel immense possédé par M. Perrégaux.

Louis XVT établit la loi du timbre pour la musique le 25 septembre 1786. — Veut sa majesté que le produit du timbre, ainsi que celui des amendes et confiscations ordonnées au profit du bureau du timbre pour la musique, soient employés à l'entretien de l'École royale de Chant et de Déclamation. » Article 2^.

Je citerai pour mémoire Pizarre ou la Conquête du Pérou, de Candeille, Thémistocle de Philidor, qui tombèrent tout à plat.

Le chevalier Duplessis, auteur du livret de Pizarre, était de

race Israélite, et l'on dit : — Voilà certainement la première fois qu'un juif fait quelque chose sans intérêt. »

Un jour que Duplessis dénigrait les paroliers ses confrères, affirmant qu'il ne connaissait pas d'auteur lyrique plus mauvais que Guillard. — Ah ! monsieur le chevalier, vous vous oubUez ! » lui repartit Chéron avec maUce.

L'Académie est dans une si grande pénurie de sujets en hommes, surtout pour le ténor, qu'elle propose aux maîtres de musique une pension viagère de 300 hvres pour chaque sujet ayant une belle voix de ténor, et certaines qualités requises. Un père qui présenterait son fils, réunissant les qualités voulues, aurait également droit à la pension.

Rosine, opéra en trois actes, de Gersin et Gossec, n'obtient qu'un succès médiocre.

Le duc d'Orléans, qui voulait ramener l'Opéra dans l'enceinte de son palais, commence les constructions d'une belle salle, ouverte sur la rue de Richelieu. La cour s'opposait sourdement aux intentions du prince, et tous les plans dressés par les architectes du roi, tous les projets de bâtir une salle monumentale sur l'emplacement des hôtels de Brionne ou de Longueville, n'étaient que des prétextes pour se débarrasser des importunités du duc d'Orléans, des obstacles mis en avant pour le contrarier, et lui faire abandonner ses idées de translation de l'Opéra. D'ailleurs, les événements politiques de 1789 donnèrent de telles distractions à l'un et l'autre parti qu'ils ne songèrent plus au déménagement de ce spectacle. Il reste à la porte Saint-Martin ; une fraction de la Comédie-Française, et plus tard cette société tout entière, s'établit à la salle du Palais-Royal, qu'elle occupe encore aujourd'hui. Ce théâtre avait été commencé par des amateurs, qui s'en étaient partagé la dépense de 300,000 livres, en vingt actions de 15,000 livres chacune, remboursable en vingt ans, portant intérêt à cinq pour cent, chaque actionnaire aurait joui d'un quart de loge pendant vingt ans ou des entrées pour sa vie. Le duc d'Orléans se chargea seul de l'entreprise.

Œdipe a Colone, livret de Guillard, avait obtenu l'un des trois prix au concours. Ujne maladie grave, des occupations multi-

ACADEMIE H(JYALE DE MUSIQUE. i^i

pliées empcclièreni Grétry de travailler à cet opéra qu'il gard;t plusieurs années dans son imneleuille avant de le céder à Sacchini. L'empereur Joseph II n'aHectionnait que la musique italienne, il avait recommandé Sacchini d'une manière particulière à sa sœur, la reine de France. Marie-Antoinette aimait et cultivait les arts, elle montra beaucoup de zèle pour le nouveau compositeur, qui dut une pension de six mille livres à la haute protection de cette princesse. Œdipe à Colone fut essayé sur le petit théâtre de la cour, à Versailles, le 4 janvier 1786. On l'applaudit, mais il ne produisit pas une sensation bien vive sur l'auditoire. La reine promit cependant à Sacchini que Œdipe serait le premier ouvrage représenté sur le théâtre de la cour à Fontainebleau. Après une attente de plusieurs mois, la reine lui dit : — Vous ne m'en voulez pas, mon cher Sacchini ; on trouve que j'accorde trop de faveur aux étrangers. On m'a si vivement sollicitée de faire mettre en scène la Phèdre de M. Lemoyne à la place de votre Œdipe, que je n'ai pu m'y refuser. Vous voyez ma position; pardonnez-moi. »

Sacchini s'efîorçant de contenir sa douleur, lit un salut respectueux , et revint à Paris désespéré. Goutteux au dernier point, une oppression excessive se déclara ; trois jours après, il avait cessé de vivre, à l'âge de cinquante-un ans, au moment où son génie était dans toute sa force.

La Toison d'Or, de Vogel, réussit malgré le drame ridicule de Desriaux. On y remarque principalement l'air d'Hypsipile : Hélas! à peine un rayon d'espérance, et celui de Médée : Ah! ne me parlez plus d'amour. Les chœurs, dessinés à la manière de Gluck, font le plus grand honneur à Vogel. M'^' Maillard dit fort bien le rôle de Médée, M^'^ Dozon prête le charme de sa voix à celui d'Hypsipile; Jason est représenté par Lays. Depuis sept ans Vogel attendait ce début, très honorable pour lui, bien que la Toison d'Or n'ait été jouée que neuf fois. Il dédia sa partition à Gluck, ce maître donna des éloges à son émule, au sentiment dramatique dont il avait fait pi^euve. 29 août i786.

La Phèdre de Racine est mise en opéra par Holfmann ; on voulait que M"" Saint-Huberti jouât tous les grands rôles du réper-

toire tragique. Lorsque la reine eut entendu la musique de Lemoyne, elle déclara qu'il était inutile de faire beaucoup de dépense pour avoir à Fontainebleau des opéras de cette espèce. 26 octobre 1786. Marie-Antoinette demanda pour le soir Iphigénie en Aulide, et consentit à ce que Phèdre fût réservée pour rébattement des Parisiens ; la répétition de cet opéra lui suflTiL Cette nouveauté, dédaignée parla cour, fut donnée à la ville qui la reçut avec indifférence, malgré la force d'expression, la vigueur du talent de M*"" Saint-Huberti. Phèdre est déracinée, disait-on, elle ne peut se soutenir; à la troisième représentation, la salle était déserte. Phèdre se releva pourtant de sa chute, et par un moyen tout à fait étranger à son mérite, à celui des acteurs et surtout des danseurs qui, chaque jour, lui prêtaient un renfort plus puissant : la ressource était alors d'ajouter aux ballets d'un opéra dès qu'il donnait des signes de faiblesse.

Un inspecteur de police, Quidor, fit la fortune de Phèdre. Cet inspecteur, grand ami du musicien Lemoyne, avait les filles dans son département ; il les invita, les excita, les contraignit à suivre les représentations de Phèdre. Ces demoiselles craignant les suites de la mauvaise humeur de ce champion redoutable, et les boutades toujours fâcheuses de son pouvoir discrétionnaire, s'empressèrent d'obéir, allèrent à l'Opéra, conduites par de galants chevaliers. L'inspecteur était dans la salle et passait la revue de son troupeau ; ce fonctionnaire prenait bonne note des absentes, qui le jour suivant, ne manquaient pas de faire acte de présence. Ce n'est pas tout, Quidor, après avoir garni les loges, envoyait à Phèdre un secours d'un autre genre et tout aussi précieux. Sa cohorte remplissait le parterre, applaudissait vigoureusement, et fit croire à l'enthousiasme d'un public qui commençait à sentir, à goûter les beautés de fouvrage. La tactique de l'inspecteur produisit le plus heureux résultat.

On avait représenté presque sur-le-champ les Horaces , de Guillard et Salieri, l'Académie voulait prendre une revanche après la mésaventure de Phèdre. Les Horaces tombèrent tout à plat, et Phèdre se releva pour leur succéder et prêter à l'administration un appui secourable. Les actes des Horaces étaient

liés par des intermèdes qui tenaient à l'action et ressemblaient aux chœurs de la tragédie grecque. Cette innovation ne réussit pas plus que le reste.

La première représentation des Horaces devait être donnée à Fontainebleau; la tristesse, l'insignifiance de cet ouvrage parurent accablantes à tel point aux répétitions, que l'on prétexta des indispositions subites, afin de se dispenser de produire un opéra dont la disgrâce paraissait inévitable. On remplaça l'ouvrage nouveau par Iphigénie en Tauride de Gluck, dont il fallut faire venir les décorations en poste, pendant la nuit.

— La déclamation est le seul rhythme qui convienne à la tragédie proprement dite ; toutes les tentatives faites en ce genre inutilement depuis le chevalier Gluck, prouvent quMl ne saurait réussir sur le théâtre lyrique de France. La comparaison des chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine avec les opéras dans lesquels on les travestit, donne un désavantage sensible à ceux - là ; il en résulte même une teinte de ridicule que notre nation saisit trop facilement pour que les auteurs y échappent. D'ailleurs, la galanterie française veut de l'amour, du spectacle, des danses, et tout cela s'accorde bien rarement avec des traits historiques, dont un héroïsme austère fait le fond. »

Ces réflexions d'un journaliste, 7 décembre 1786, n'ont qu'une apparence de justesse. Tous les brillants accessoires du drame lyrique peuvent être, avec artifice, introduits dans toutes les tragédies; et rOpéra dans ses chœurs, dans ses quatuors, quintettes ou finales, fait parler tout un peuple à la fois, moyen puissant, immense ressource dont la tragédie proprement dite est privée.

Par un règlement du 13 janvier 1787, le ministre interprète l'article 14 de l'arrêt du conseil du 13 mars 1784, en ce qui coucerne les ouvrages nouveaux.

— 1* Il est expressément enjoint au directeur, au comité, de ne recevoir à l'avenir et de n'établir sur le théâtre aucun opéra en trois actes et plus; à moins qu'il n'ait l'étendue convenable pour remplir seul la durée du spectacle.

2° Également défendu d'agréer et d'accepter comme opéra nouveau , aucun poème lyrique qui puisse être réclamé en tout ou en partie par

un autre théâtre, soit pour le fond de l'intrigue, soit pour des scènes entières, ou pour des imitations serviles de pièces déjà connues et jouées. 3'' Aucun ouvrage ne doit s'admettre à répétition que fini dans toutes les parties de chant, d'orchestre, de ballets. Sa majesté défend au directeur, au comité de se prêter en aucune manière à ce qu'on ne présente que des plans , et qu'on en fasse des essais aux dépens de l'administration de l'Académie. »

— Vous êtes averti que M. le contrôleur-général vient de lever une nouvelle troupe de comédiens notables ou notés , qui commenceront à jouer à Versailles devant la cour, le lundi 29 janvier 1787. Ils donneront pour grande pièce,

Page 1