Voir aux pièces justificatives
SOUS peine d'en être exclu^ s'abstiendrait de tenir bou^ tique pour y étaler ses ouvrages, de les exposer aux fenêtres de sa demeure, d'y apposer aucune inscription pour en indiquer la Tente, et de faire enfin quoi que ce fût qui permit de confondre deux choses aussi distinctes qu'une profession mercenaire et l'état d'académicien.
Cette façon de se poser fut goûtée du public : les jeunes gens surtout en parurent épris, et le choix des douze fondateurs acheva de les séduire. Ce choix était heureux, l'élection avait rencontré juste. Sans parler de Lebrun, que d'avance tout le monde avait élu, la liste des onze autres noms était irréprochable. C'était, parmi les statuaires, Simon Guillen et Van Obstal le Flamand, tous deux en grand renom, connus par des œuvres sans nombre semées dans les églises de Paris ; puis fort au-dessus d'eux, l'habile auxiliaire de Lemercier au Louvre, l'auteur des cariatides du nouveau pavillon, Jacques Sarrazin, qui conservait, malgré ses soixante ans, la fougueuse verdeur de sa jeunesse. Parmi les peintres, c'était Lahire et Sébastien Bourdon, talents faciles et séduisants; le vieux Perrier moins connu de nos jours, et quatre autres^ encore moins connus, mais qui avaient alors leurs clients et leurs admirateurs, Beaubrun, Juste d'Ëgmont, Corneille le père et Charles Errard, puis enfin cet Eustache Le
Lesueur qui n'était que leur égal alors et à qui la postérité réservait un tout autre rang.
Ces douze hommes ne prenaient pas un rôle au-dessus de leurs forces; ils s'attribuaient sans trop de présomption l'autorité de chefs d'école. Seulement on pouvait trouver le cercle un peu trop restreint. Ils élargirent leurs rangs : Philippe de Champaigne, Van Mol, Louis Boulogne, les deux Testelin et neuf autres furent appelés à prendre place comme académiciens, immédiatement après les douze fondateurs; cette élection complémentaire une fois faite, peut-on dire que personne n'eût été oublié? Quelques noms honorables restaient encore en dehors de la liste : il n'était question, par exemple, ni des Anguier *, ni de Mignard, ni de Dufresnoy, ni même de leur maîire à tous, le vieux Vouet, que tous les biographes, y compris Félibien, s'obstinent à faire mourir le 5 juin 1641, et qui vivait encore en 1649, comme bientôt nous en aurons d'incontestables preuves ^. D'où venaient ces exclusions?
1. Michel Anguier était encore en Italie en 1648, mais François était revenu depuis quelques années.
2. M. Villot, dans la notice des tableaux du musée du Louvre, ne commet pas l'erreur des biographes; il indique comme date de la mort de Vouet le 30 juin lC/i9, mais sans dire sur quelle autorité il s'appuie. Si la date est exacte, et rien n'empêche qu'elle ne le soil, Vouet serait mort bien peu de temps après l'événement auquel on le verra plus bas prendre part.
Depuis que ces pages ont paru pour la première fois, M. de
Était-ce à la compagnie^ était-ce auxezclus eux-mêmes, à leur dédain ou à leurs exigences qu'il fallait en imputer la faute? Tout à Theure nous verrons ce qu'on doit en penser; mais le public^ évidemment dans le secret^ ne fut pas très-ému de ces oublis qui nous étonnent, il ne mêla ni blâme ni regret au concours de louanges qui s'élevait de toutes parts^ dans ces premiers moments, en l'honneur de l'Académie.
Déjà les exercices avalent duré plus de six semaines dans un ordre parfait^ sans incident fâcheux^ lorsque le 19 mars on apprit^ dans la matinée^ que les huissiers de la maîtrise s'étaient présentés au logis de plu-
Moniaigloa a eu l'obligeance de nous communiquer la découverte qu'il venait de faire d'une pièce qui confirme l'assertion de M. Villotet de M. Charles Blanc, car celui-ci, daas sa notice sur Vouet (Histoire des peintres^ publiée chez Renouard), le fait mourir le 30 juin 1649, comme M. Villot et comme lui sur la foi d'une note inédite de Mariette. Cette pièce constate qu*après la mort du premier peintre du roi les scellés ont été apposés le 2 juillet 1649. M. de Montaiglon a trouvé en outre dans les registres de la paroisse Saint-Jean en Grève la mention que voici : « Le Jeudi « premier de Juillet mil six cens quarante neuf fut apporté à « Saint-Germain de. l'Auxerrois Simon Vouet^ peintre ordinaire « du Roi. »
Ce qui explique l'erreur de Félibien^ c'est qu'il a confondu la mort de Simon Vouet avec celle d'Aubin Vouet, son frère et peintre comme lui. Aubin Vouet est mort eu effet l'an 1641, ainsi que l'indique cette pièce à la date du 1" mai 1641 :
«Convoy et vespres deb. et 4 prestres pour deffunct noble « homme Aubin Vouet, vivant peintre ordinaire du Roy, dciueu- « rant rue du Bout du Monde, inhumé aux Innocents. »
sieurs académiciens, et qu'en verlu d'une ordonnance du lieutenant civil et d'un pouvoir du procureur du roi au Chàtelet, ils les avaient assignés et avaient saisi leurs tableaux. Oh ne pouvait braver avec plus de fracas et plus d'impertinence l'arrêt du 20 janvier et les lettres patentes qu^avait signé le roi dix jours auparavant.
Les chefs de la compagnie firent aussitôt connaître à leur principal protecteur, au chancelier Séguier^ ce qui venait de se passer. Le chancelier prit l'affaire au sérieux^ ne perdit pas une minute, et le jour méme^ 19 mars 1648^ fit rendre un arrêt du conseil qui cassait l'ordonnance du lieutenant civil, annulait les saisies et les assignations, faisait défense aux gens du Gbâtelet et à tous autres juges de troubler les académiciens, et ordonnait que les procès nés ou à naître concernant soit r Académie j soit quelqu'un de ses membres seraient évoqués au roi en son conseil sans qu'aucune autre juridiction en pût prendre connaissance *.
Les jurés celle fois se tinrent pour battus. Le chan-
1. Extrait des registres du conseil d*État, 19 mars 1648. — « Sur la reqacste présentée au roy, estant en son conseil, par « r Académie royale de peinture et sculpture, qu'au préjudice « de Farrest du conseil du 20 janvier dernier, des statuts et « lettres patentes dudit mois, portant confirmation d'iceux, par « lesquels Sa Majesté a séparé ceux de TAcadémie du corps de u mestier, néanmoins, le procureur du roy au Ghastelet de Paris, « auroit, en vertu de Tordonnance du lieutenant civil, fait don- « ner assignation à plusieurs peintres de ladite Académie à com-
celier^ piqué au jeu^ ne les eût pas ménagés^ s'ils avaient continué la guerre. Pour lui, c'était un parti pris de maintenir TAcadémie, un peu par amour des beaux-arts, beaucoup pour complaire à Lebrun. Non content de Tarrèt que le conseil venait de rendre, il fit donner au lieutenant civil un avertissement sévère, lui fit dire qu'il portait à cette compagnie un sérieux intérêt, que c'était son ouvrage et son ouvrage de prédilection, qu'il eût à ne pas recommencer; puis, faisant appeler Lebrun et ses amis, il leur dit de prendre
« paroir pour respondre aux conclusions du procureur du roy « au rapport qui sera fait du commissaire Bannelier, en vertu a de ladite ordonnance ; auroit saisi les tableaux qui auroient « esté trouvez chez lesdits académistes, ce qui est une contraven- « tion manifeste audit arrest du conseil et lettres patentes, et « trouble rétablissement fait de ladite Académie par Sa Majesté « pour accroistre le nombre des excellents hommes de cette proa fession et les faire jouir des privilèges, franchises et libertez a qui sont annexez aux arts libéraux; requérant lesdits suppliants « quMl plaise à Sa Majesté leur vouloir sur ce pourvoir; veu Tar- « rest dudit conseil du 20 Janvier, les statuts et règlements faits « par lesdits suppliants, et lettres patentes portant auctorisatioa « d'iceux du présent mois de février, le roy estant en son conseil^ « la reine régente sa m^re a cassé et annulé lesdites ordonnances <f et saisies faites sur lesdits suppliants, et fait très-expresses « inhibitions et deffenses audit lieutenant civil, et à tous autres « juges, de les troubler ny inquiéter en aucune façon et manière « que ce soit, évoquant Sa Majesté à elle, et à son conseil, la « connoissance de tous les procez et différends mus et à mouvoir, tt concernant les fonctions, ouvrages et exercices desdits sup- « pliants, en interdisant à ces Ans la connoissance à tous juges « quelconques. Fait à . . . , etc. »
garde à de nouveaux orages; que, lui vivant, ils en seraient garantis, mais qu'ils avaient besoin de travailler incontinent et sans relâche à se faire une situation tranquille et indépendante en poursuivant au parlement la vérification de leurs lettres patentes ; qu'il se chargeait de tout, à condition qu'ils prendraient quelques peines et feraient les démarches qu'il leur allait tracer.
Là-dessus ils se confondirent en remercimenls et lui promirent de suivre ses avis. A quelques jours de là une députation, condwte par M. de Charmois, se rendit en effet chez le procureur général, pour obtenir qu'il voulût bien conclure à l'enregistrement pur et simple des lettres en question ; mais là ils acquirent la preuve qu'ils avaient été prévenus; que les jurés, depuis plusieurs semaines, avaient formé opposition à l'enregistrement, et que l'affaire, en conséquence, ne pouvait plus se terminer que par une procédure en règle et un arrêt contradictoire.
Cette révélation les arrêta tout court. Sans méconnaître à quel point le chancelier avait raison, ils suspendirent leurs démarches, et tout projet d'enregistrement parut indéfiniment ajourné. Ils reculaient devant un procès, ou plutôt l'argent manquait pour entamer la procédure. L'Académie s'était fondée avec l'espoir que la régente ou le cardinal se chargerait de ses dé-
penses. Les statuts s'en expliquent en termes assez clairs ^'. Mais on était en 1648^ c'est-à-dire au plus fort de ces embarras fmanciers qui allaient allumer la guerre entre la cour et le parlement. Mazarin ne pouvait ni donner ni promettre. Pour attendre des temps meilleurs et pourvoir aux plus urgents besoins, on avait usé d'expédients. Les lettres de réception, les diplômes, avaient été taxés à deux pistoles, et comme le nombre en était grand, on en avait tiré une somme assez ronde. Mais ce n'était qu'un produit passager, et quant aux cotisations mensuelles, celle qu'on exigeait des élèves était nécessairement modique, et celle que les professeurs s'imposaient, quoique plus productive, avait le grand défaut de n'être pas obligatoire. Tout cela constituait d'assez pauvres finances. Aussi, peu de temps après l'ouverture des exercices, la caisse étaitelle à sec. Sans M. de Gharmois, la compagnie sombrait au port. Son chef, heureusement, avait un intérêt d'honneur à lui venir en aide. Sous forme de prêts ou d'avances, ce fut lui, dans les premiers temps, qui la soutint de ses deniers.
Mais il ne tarda pas à en prendre à son aise avec des
1. Article 4 : . . . lorsqu'il plaira à Sa Majesté en faire les frais, à l'instar de celle {de l'Académie) du grand-duc de Florence.
Article 10 : ... en attendant qu'il plaise au Roi de lui en donner un (un b&timent pour tenir ses séances).
gens qu'U hébergeait ainsi. Non content de présider TAcadémie, d'en diriger presque à son gré les délibérations^ il s'était attribué la rédaction et la garde des procès-verbaux. Les statuts ne lui donnaient pas ce droit; ils l'avaient réservé à chaque ancien, à tour de rôle, pendant son mois d'exercice. Mais^ parmi les anciens, plusieurs, il faut le dire, n'étant pas très-lettrés, s'étaient fait suppléer par M. de Charmois; celui-ci, une fois la plume en main, ne l'avait plus quittée et, peu à peu, pour plus de commodité, il avait fait porter les registres chez lui. Jusque-là le mal n'était pas grand. Ce qui devint autrement grave, c'est qu'au lieu de procès-verbaux rassemblée n'eut bientôt que des comptes rendus de fantaisie. Les délibérations n'étaient enregistrées que par extraits plus ou moins infidèles. Le secrétaire grand seigneur inscrivait ce qui était de son goût, rejetait ou changeait tout le reste, et souvent même il donnait comme émanés de la compagnie des actes qu'il fabriquait de sa propre autorité.
De telles façons n'étaient pas tolérables. On les supporta cependant, on garda quelque temps le silence pour éviter l'éclat d'une rupture, mais à la fin la patience échappa. On fit dire à M. de Charmois, avec de grands détours de politesse, que TÂcadémie était confuse de l'avoir laissé jusque-là se livrer à un service si fort au-dessous d'un homme de sa condition;
qu'il était temps de Ten soulager; qu'on allait en charger désormais un officier subordonné^ un simple secrétaire, auquel la tenue des registres serait exclusivement confiée. M. de Cbarmois comprit ce qu'on lui voulait dire; assez homme d'esprit pour répondre sur le même ton^ il remercia chaudement ses confrères, et leur rendit les registres de la meilleure grâce du monde; mais, à dater de ce jour, il n'assista que rarement aux séances de la compagnie, et sa bourse s'ouvrit plus rarement encore.
La gêne devint extrême. On vécut au jour la journée. La rétribution des élèves fut portée de cinq à dix sous par semaine; les professeurs et tous les autres membres doublèrent aussi leurs offrandes; tout cela fut insuffisant : presque à chaque séance il fallait aviser aux moyens de combler quelque vide^ et c'étaient les membres présents qui devaient boursiller. L'assiduité dès lors devenant onéreuse, les rangs ne tardèrent pas à s'éclaircir. Le professeur en exercice se trouva souvent presque seul à faire le soir sa leçon, tandis qu'auparavant ses confrères étaient toujours là, l'assistant, se mêlant aux élèves et prenant part aux corrections. Cette jeunesse, ainsi abandonnée, se mit à murmurer : on lui faisait payer plus cher de. moins bonnes leçons. La désertion des chefs était un contagieux exemple; elle amena celle des soldats. Les élèves partirent à
leur tour, a Nous eûmes le déplaisir^ dit Tauteiir de notre manuscrit, de les voir se retirer par troupes entières. » De là une diminution notable dans le produit de la rétribution, et, de semaine en semaine^ un surcroit proportionné de besoins et d'embarras.
On était au printemps de 1649; il n'y avait pas plus d'un an que TÀcad.émie était au monde^ pas plus d'un an de ses premiers succès : quel changement! 11 est vrai qu'autour d'elle tout n'était guère moins changé. La régente et sa cour avaient quitté la capitale; le chancelier était sans force et sans crédit. M. de Charmois boudant toujours^ à qui la compagnie pouvaitelle s'adresser? Quel secours pouvait-elle attendre?
Cette détresse prématurée n'avait pas échappé, comme on pense^ à des yeux ennemis. Tout en gardant, depuis le 19 mars, un silence prudent, la maîtrise était aux aguets. Elle voyait l'abandon, l'affaissement de sa rivale, et le moment lui semblait venu de reprendre l'offensive. Son plan n'était pas malhabile, ainsi qu'on va le voir.
11 s'agissait de faire avec plus de succès ce que l'Académie s'était proposé de faire. Élever une école, entretenir des modèles, appeler à feoi la jeunesse, tel était le plan des jurés. Us changeaient de méthode, voulaient plaire au public, et lui offraient les nouveautés dont il était friand. Dans un temps régulier cette sorte
de plagiat et de contrefaçon n'eût pas été possible; le pouvoir ne Teût pas tolérée ; avee l'omnipotence du parlement et l'appui des frondeurs^ on pouvait tout oser. Il ne fallait que deux choses pour fonder une seconde Académie, de l'argent et des noms connus. De l'argent, la maîtrise en avait; des noms^ il suffisait d'en emprunter. Ces hommes de talent , dont tout à l'heure nous regrettions l'absence^ étaient tout justement ce qu'il fallait. Les jurés n'avaient pas manqué de leur faire une cour assidue,, et peu à peu se les étaient acquis. Mignard leur avait amené Dufrenoy, Dufrenoy les Anguier, et tous ils avaient appelé comme chef et comme protecteur leur ancien maître^ Simon Vouet, exclu et irrité comme eux *.
S'il faut en croire Fauteur de notre manuscrit, si
1. Ce dernier épisode de la vie de Vouet n*est connu, comme nous rayons dit plus haut, que depuis la publication toute récente d'une partie des papiers conservés aux archives de Técole des beaux-arts. C'est dans la vie de Louis Testelin, par Guillet de Saint-Georges, insérée au tome 1er (page 216) des Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, que se trouve (pages 221-222) le récit de ces faits, avec une abondance de circonstances et de détails qui rend le doute impossible. Ajoutons que l'existence de Vouet, en 1649, et le rôle qu'il joua dans cette première apparition de r Académie de Saint-Luc, se trouvent également attestés aux pages 75 et suivantes du manuscrit publié par If. de Montaiglon, et attribué par lui à Henri Itestelin. Seulement, dans ce récit, le nom de Vouet n'étant pas prononcé, et cAui de Mignard se trouvant incidemment cité, tous ceux qui jusqu'ici (Piganiol par exemple)
bien versé dans toutes ces intrigues/ ce serait Vouet lui-même qui serait venu chercher les jurés et les aurait poussés à ouvrir une école nouvelle en face de TAcadémie chancelante^ s'engageant à la rendre prospère par le seul éclat de son nom*. Qu'il ait été Tinsti-
avaienteu connaissance du manuscrit, avaient attribué à Mignard les faits qui se rapportent à Vouet. La notice de Guillet de Saint- Georges remet les choses à leur place, et devient à la fois le commentaire et la confirmation du récit de Testelin.
1. Voici comment s'exprime l'auteur du manuscrit, page 76 : « Il (un personnage considérable dans la peinture) conçut le des- « sein d'élever, sur les débris de notre école académique, une « semblable école chez les maîtres, et il ne douta pas un moment « que son nom seul suffirait pour donner à cet établissement un « éclat et un succès capables d'opérer la destruction totale du « nôtre... Dépouiller l'Académie de sa gloire et en revêtir la com- « muoauté, c'était la moindre de ses promesses. Les jurés et leurs « satellites en furent charmés et adoptèrent le projet avec transa port. Ils se pourvurent de deux modèles et des autres choses « nécessaires. Peu de temps après ils firent, avec grand apparat, « l'ouverture de leur école, qu'ils qualifièrent d'Académie de (( Saint-Luc. Pour signaler leur reconnaissance envers le grand « homme qui avait bien voulu tant mériter d'eux en cette occa- « sion, ils le proclamèrent prince de cette Académie. Gomme tel, « il présida à cette cérémonie, et y soutint son nouveau rang « avec un air de dignité qui parut fort ridicule à ce qu'il y avait tt là de gens assez sensés pour l'évaluer à sa valeur. Il est fâcheux « pour la mémoire de M. Mignard que son nom se soit conservé « avec celle de cet événement, dans les registres de la commu- « nauté. »
Ce sont ces dernières lignes qui ont donné lieu à la méprise signalée dans la note ci-dessus. Il eût été pourtant facile, avec un peu de réflexion, de reconnsutre que Mignard n'était pas ce personnage considérable dans la peinture dont il est ici question,
gateur ou le confident des jurés^ peu importe; mais de quelque côté que vînt Tidée, elle fut adoptée avec transport. La maîtrise fit publier par tout Paris que dans sa maison dite des Coquilles^ rue de la Tîxeran-
non-seulement parce qu'à cette époque il n'était ni par son âge ni par sa renommée en position d*ètre ainsi qualifié, mais parce que l'auteur du récit indique évidemment que ce n'est pas de lui qu'il s'agit. Il plaint Mignard non pas d'avoir joué le rôle principal dans cette affaire, mais de s'y être compromis, d'y avoir mêlé son nom. Faute d'avoir fait cette remarque, Piganiol qui, dans sa description de Paris, a inséré une histoire de l'Académie de peinture évidemment empruntée au manuscrit de Testelin, ainsi que le démontre M. de Montaiglon, Piganiol ne met pas en doute que ce ne soit Mignard qui ait présidé la séance d'ouverture de l'Académie de Saint-Luc en 1649, et il entre à ce propos dans d'assez longs développements (t. 1er, p. 270, édition in-12, 17â2). Ce qui est encore plus étrange que l'erreur de Piganiol, c'est qu'elle est reproduite dans la table analytique des matières imprimée par M. de Montaiglon à la fin de son second volume, table qui dans le manuscrit se trouve en marge de chaque page, en manchettes, selon le terme consacré. Cette table attribue à Mignard (p. 159) les actes qui, dans Ja pensée de l'auteur du manuscrit, appartiennent à Vouet. D'où il suit que la table n'a certainement pas été faite par l'auteur du manuscrit lui-même, et a dû être composée soit par M. Hulst, soit par un simple copiste qui, comme Piganiol, s'est laissé prendre à l'apparence et n'a pas lu avec attention. Nous signalons ce fait au sagace éditeur; il est de nature, ce nous semble, à modifier l'opinion qu'il a émise sur l'origine de cette table (p. xviii et xix de sa préface). Lors môme que la notice de Guillet de Saint-Georges ne mettrait pas en évidence la méprise indiquée par nous, il suffirait, pour s'en apercevoir, de la manière dont s'exprime l'auteur du manuscrit en parlant de ce personnage considérable dans la peinture qui a pré- . sidé l'Académie de Saint-Luc. Il reconnaît que l'Académie ne Va pas traité avec une impartialité bien pure et bien parfaite ; qu'on
derie, elle ouvrait une académie sous le nom d'Académie de Saint-Luc. C^est ainsi qu'on appelait à Rome la plus ancienne et la plus illustre académie de peinture. S'emparer de ce nom^ c^était se donner bon air^ un air d'affiliation et comme de parenté avec l'association romaine. On poussa l'imitation plus loin ; au lieu d'un président on eut un prince^ et ce prince fut Simon Vouet. Pour répondre à ce titre pompeux, il fallut tailler à la grande et renchérir en tout sur ce qu'avait fiait l'Académie royale. Celle-ci n'avait que dcJùze anciens, l'Académie de Saint-Luc s'en donna vingt-quatre; il n^y avait qu'un modèle me des Deux-Boules, rue de la Tixeranderie on s'en procura deux; les jeunes gens
ét'ait dans la compagnie assez peu prévenu en sa faveur^ bien qu'il eût du mérite dans l'exercice de son art, et même en un assez haut degré, mais il en présumait trop, ajoate-t-il, pour vouloir se contenter à moins que d'une supériorité absolument exclusive et reconnue telle. Cette vanité en lui nous rendit injustes à son égard, en le rabaissant beaucoup au-dessous de ce que la vraie reconnaissance et la saine raison pouvaient nous le permettre. Tout cela pouvait sans doute ^'appliquer à Mignard tel qu*il devint quinze ou vingt ans plus tard, après le grand succès de quelques-uns de ses portraits, mais non pas au Mignard de 1649. Ajoutons que Testelin avait été élève de Vouet, et qu'on trouve dans les paroles que nous venons de citer quelque chose de l'embarras d*un disciple devant son maître. Malgré son constant désir d'approuver ce que fait l'Académie, on sent qu*en cette circonstance il la blâme au fond de sa pensée, ne se dissimulant pas qu'elle a commis une faute, et que, malgré les défauts et les travers d'un homme de cette importance, mieux eût valu l'avoir mis dans la compagnie que le laisser en dehors. ;
payaient une rétribution pour dessiner > TAcadémie royale, on leur promit qu'à TAcadémie de Saint-Luc ils dessineraient gratis.
Le mot gratis eut un effet magique. La foule vint à flots, pendant que l'autre école restait de plus en plus déserte. La maîtrise avait fait si grandement les choses que la séance d'ouverture eut l'éclat d'une cérémonie; Vouet présidait en qualité de prince. Il eut le tort, dit^ on^ de soutenir son nouveau rang avec un air de dignité un peu trop majestueuse; et comme professeur il ne plut pas à la jeunesse. Il était vieux et totijours plein des mêmes prétentions qu'au temps de ses luttes avec Poussin. Pendant sept ou huit jours il posa le modèle et donna la leçon, puis il ge <légoùta, devint moins assidu, et finit par laisser aux maîtres ses confrères le soin d'achever sa tâche et de soutenir sa gageure.
Les étudiants prirent assez mal ce subit abandon. Tomber des mains de Vouet aux mains de simples ' maîtres^ la chute leur semblait brusque. Ils se plaignirent et menacèrent de déserter. Pour les calmer et pour les retenir, rien ne fut négligé : on fit de nouvelles largesses, on institua des prix^ on promit une épée d'honneur, à poignée d'argent ciselé, qui fut exposée avec pompe dans les salons de l'école. Tout cela n'eut pas grand succès. Peu k peu les bancs se dégar-
nirent, et jamais on ne revit la vogue des premiers jours. Ni Dufrenoy ni Mignard ne firent de grands efforts pour réparer les échecs de leur maître et soutenir leurs alliés. Plus tard nous les verrons tenter à nouveau pour leur compte un essai tout semblable; mais cette foi» ils s'effacèrent et ne cherchèrent pas à sortir du rôle secondaire que prudemment ils s'étaient assigné.
Pendant ce temps, TA cadémie royale, tombée à un état de décadence qui ne différait guère d'une ruine totale^ commençait à renaître et reprenait figure. Elle avait eu dans sa disgrâce une chance vraiment heureuse. Un homme actif; intelligent, aussi courageux qu'habile, Louis Testelin, le frère aine de cet autre Testelin, auteur présumé de notre manuscrit, s'était trouvé en position de se dévouer pour elle et de la soutenir pour ainsi dire à lui seul. C'est lui qu'on avait élu secrétaire, pour échapper aux envahissements de M. de Charmois; il s'acquittait de cette charge si parfaitement bien que lorsqu'un peu plus tard, en 1650, François Perrier vint à mourir, laissant parmi les douze anciens une place vacante, ce fut encore sur Louis Testelin que se portèrent tous les suffrages. Il était à peine nommé que son tour arriva d'entrer en exercice. Les circonstances étaient graves. On parlait de fermer Técole, tant il restait peu d'élèves, tant on était à court d'argent.
Teslelin avait quelque aisance ; il prit bravement le fardeau. Entretien du modèle, loyer^ chauffage et luminaiire^ il se chargea de tout, ne voulant pas que TAcadémie mourût entre ses mains. Au bout du mois^ celui de ses confrères qui aurait dû lui succéder ne donnant pas signe de vie^ il continua un mois de plus^ puis encore deux autres mois, et toujours à ses frais. Sa libéralité n'était pas son plus grand mérite : il avait la constance de faire tous les soirs sa leçon avec autant de soin^ d^application et de patience que si la salle eût été pleine, façon d'agir qui ne tarda pas à être comparée avec le laisser-aller et rincurie des maîtres. Depuis le départ de Vouet, ceux-ci négligeaient à tel point leur école qu'ils laissaient les élèves poser eux-mêmes le modèle et ne corrigeaient plus leurs dessins. Ce contraste eut bientôt pour effet de ramener à la rue des Deux-Boules le courant qui s'était si violemment porté vers la rue de la Tixeranderie. Chaque jour les transfuges vinrent se rapatrier ; si bien qu'avant la fin de i650, après un an d'éclipsé tout au plus, l'Académie royale recouvrait. son éclat et se rétablissait à sa place première dans l'estime du monde et des artistes.
Il semblerait qu'un retour de fortune si prompt et si bien établi devait dissiper toute crainte, et qu'après cette épreuve nos académiciens auraient pu tranquillement reprendre leurs travaux sans se préoccuper ni des
jurés^ ni de leurs cabales^ ni même de leurs procès. C'était ravis de Lebrun, de Sarrazln et de quelques autres; mais la plupart de leurs confrères étaient V>in de penser ainsi. Un reste de terreur semblait les dominer; ils croyaient que l'Académie n*aurait jamais un instant de repos tant qu'un traité de paix ne serait pas conclu^ tant que les deux écoles et les deux compagnies resteraient séparées. D'où venaient ces appréhensions et comment ces timides avis prenaient-ils plus d'empire à mesure que la supériorité de l'Académie royale devenait plus manifeste et plus incontestée? Le mot de cette énigme est, selon nous^ tout politique. La Fronde triomphait; Tannée 1651 venait de commencer; Ghàteauneuf était garde des sceaux, Mazarin allait être banni. Les juréa et presque tous les maîtres, par jalousie ou par rancune contre la cour, s'étaient donnés à la Fronde. Si leur crédit au parlement était déjà grand avant les troubles, que serait-ce donc à l'avenir? De là ces craintes qu'ils inspiraient, de là ce grand désir de se fondre avec eux.
D'un autre côté, chez les maîtres, il y avait quelques esprits sensés qui n'étaient pas d'avis de perpétuer la guerre. Frappés de leur dernier échec et comprenant à quel pauvre rôle les condamnait l'isolement, ils par* laient, eux aussi, de pourparlers et de jonction . De part et d'autre on fil quelques avances, on se vit, ou parle-
menta, et dans les deux compagnies le projet d'un ac« commodément obtint la pluralité des suffrages.
Mais avant d'en venir à un accord définitif^ que de temps ne fallut-il pas! Nous allongerions notre récit hors de toute mesure^ si nous dcmnions seulement le sommaire de tous les incidents qui traversèrent pendant six mois cette négociation. Vingt fois tout fut rompu. Ce n'était pas de l'Académie royale que venaient les obstacles. Ceux de ses membres qui s'opposaient à l'alliance^ la trouvant humiliante et oppressive, étaient en faible minorité; le gros de la compagnie^ les timides et les irrésolus^ voulaient de la jonction à tout prix. C'était de l'autre côté, c'était des rangs de la maîtrise que partaient les chicanes et les manques de foi. L'alliance y comptait peu d'amis; seuls en état d'en profiter, les hommes de talent osaient seuls la défendre, tandis que le grand nombre, les ignorants et les brouillons, préféraient guerroyer, la guerre étant le seul moyen de conserver leur importance. Us n'avaient d'abord consenti à entamer les pourparlers que par une sorte de surprise; aussi se gardaient-ils de rien laisser conclure. Chaque fois qu'on croyait aboutir^ un vote absurde et malveillant venait tout renverser; on renouait les conférences^ et aussitôt ils les interrompaient. Enfin ^ pour couper court à ces incertitudes, ils prirent un procédé que Teçtelin, non sans raison, qualifie de sauvage.
92 L'àGàDëMIË royale
Un beau matin^ sans en avoir rien dit, ilâ firent porter par leurs jurés une requête au parlement^ tendant à mettre à néant et Tarrèt du conseil et les lettres patentes qui avaient créé PÂcadémie, à faire droit aux conclusions posées par la maîtrise en 1646^ et à limiter en conséquence le nombre des sculpteurs et des peintres privilégiés. UAcadémie ne connut la requête que par rhuissier qui lui fit sommation d'y répondre dans le délai prescrit.
L'indignation fut grande. Le Brun et ses amis crurent un moment que leurs confrères allaient prendre un parti courageux; la colère leur rendait la fierté ; mais quand il fallut plaider, cette fièvre tomba. Les pacificateurs revinrent à la charge et on négocia de nouveau, cette fois avec plus de succès.
Les chefs de la maîtrise avaient, après bien des peines, pris un peu plus d'empire sur leurs turbulents confrères. Ils leur avaient fait comprendre que l'union des deux corps ayant pour conséquence de mettre en commun leurs privilèges respectifs, et l'Académie possédant des privilèges autrement étendus que ceux de la maîtrise, c'était aux maîtres que l'alliance était surtout avantageuse ; en même temps, ils mettaient en avant un lùoyen non encore usé, ils proposaient un arbitrage, et prononçaient le nom d'un magistrat considérable et impartial, M. Hervé, conseiller au parlement. Ce nom
fut accueilli par les deux parties contendantes avec un tel empressement que M. Hervé se vit comme contraint d'accepter ce difficile mandat. Par acte passé le 13 juillet devant deux notaires au Châtelet^ T Académie et la communauté se soumirent à son arbitrage ; et en vertu de ce compromis, le procès fut abandonné.
Le 4 août suivant, M. Hervé terminait son travail, dressait le contrat de jonction et convoquait chez lui, en présence de deux autres notaires, les délégués élus par les deux compagnies pour traiter en leur nom. Peu s'en fallut qu'à ce moment suprême tout fût encore mis en question. Les délégués de la maîtrise élevèrent tout à coup des prétentions textuelleipent contraires à la sentence arbitrale. Ce n'était pas d'un heureux augure pour l'exécution du traité. Les soupçons s'éveillaient^ on s'échauffait de part et d'autre, lorsqu'à force d'adresse, et grâce aux concessions que firent encore à sa prière les représentants de l'Académie, M. Hervé dissipa l'orage. La transaction mise en état^ il la fit signer devant lui par tous les assistants, y compris les notaires, puis, dans la journée mème^ elle fut ratifiée sur minute par les jurés en exercice au nom de leur communauté, et dès le lendemain au nom de l'Acad^ mie par un grand nombre de ses membres, notamment par neuf anciens sur douze.
I^s trois anciens qui ne ratifièrent pas étaient Le-
brun^ Lahire et Sarrazin. Lebrun n'avait cessé de protester par ses paroles, et protestait encore par son abstention contre la mésalliance qu'avaient acceptée ses confrères; il s'en montrait inconsolable. L'Académie, telle qu'il Tavait rêvée, n'existait plus pour lui. Cette séparation de l'art et du métier, cet ennoblissement des hommes d'art, si longtemps poursuivis de ses vœux et conquis après tant d'efforts, le contrat de jonction n'en laissait plus vestige. En s'unissant à la maîtrise, l'Académie, selon lui, ne relevait pas ses alliés, elle s'abaissait à eux; il la tenait si bien pour morte, qu'à partir de ce jour il se mit à l'écart et resta comme étranger aux travaux de la compagnie.
.Voyons si ses pronostics devaient se vérifier, et ce qu'allait devenir le corps académique sous le nouveau régime où il était entré.