Voir aux pièces justificatives
causes rien qu'à lire à- ses juges un semblable morceau. Nos pères étaient moins difficiles ou plus intelligents que nous. Ils supportaient et comprenaient cette façon d'exposer les affaires, presque inintelligible aujourd'hui, ces phrases redondantes, qui n'ont ni commencement ni fin, où les idées se mêlent et se confondent au lieu de s'enchainer, obscur et ambitieux langage dont la mode heureusement commençait alors à vieillir, mais ne devait s'éteindre qu'au bout de quelques années, après l'apparition de la première Provinciale, Ce qui prouve à quel point M. de Charmois fut goûté de ses auditeurs, ce ne sont pas seulement les éloges de Testelin, qui nous donne sa requête pour une pièoe sans pareille, c'est la façon triomphante dont le conseil l'accueillit. Tout d'une voix on reconnut qu'il y avait justice et nécessité à autoriser l'établissement proposé : l'arrêt fut dressé sur l'heure et dans la séance même, sans la moindre contradiction, la minute en fut signée. La reine voulait aller plus loin; l'audace des jurés l'avait exaspérée : la prétention de limiter le nombre de ses peinires lui semblait impertinente et factieuse; elle en demandait vengeance, et proposait que, par le même arrêt, sans plus ample informé, la maîtrise fût abolie.
Les conclusions de M. de Charmois n'allaient pas jusqu'à cet excès de passion féminine, mais tendaient
presque au même but. Elles demandaient qu'il plût au roi de faire aux membres de la maîtrise très-expresse défense de prendre à Tavenir^ tant qu'ils tiendraient boutique et continueraient de taire partie de la communauté, la qualité de peintres ou de sculpteurs, altendu qu'ils n'étaient que doreurs ou marbriers; qu'en conséquence il leur fût interdit d'entreprendre a aucun « tableau de figures et histoires, ni pourtraits ou pei- « sages, figures de ronde bosse ou bas-reliefs, pour les a esglises ou autres bastimens publics ni particuliers, « mais seulement de dorer, peindre ou faire de relief, « des moresques, grotesques, arabesques, feuillages et a autres ornemens, à peine de deux mille livres d'aa mende et de confiscation des dits tableaux ou sculp- « tures * . »
N'était-ce pas demander la suppression de la maîtrise, ou tout au moins son expulsion du domaine de l'art? Le conseil n'alla pas si loin. Il ne lit droit qu'au paragraphe des conclusions qui venait après celui-là, et qui tendait à faire seulement défense aux peintres et sculpteurs de la maîtrise a de donner aucun trouble ni a empescheraent aux peintres et sculpteurs de l'Acadéa mie, soit par visites, saisies et conûscatidns de leurs a ouvrages, soit en les voulant obliger à se faire passer
1. Extrait de la requête conservée aux archives de TÉcole des beaux-arts. Voir aux pièces justificatives,
a maîtres, soit autrement et en quelque manière que ce « fust^ à peine de 2^000 livres d'amende. » Gela dit^ pour faire preuve de l'impartialité du conseil, le même arrêt, sous les mêmes peines, fit défense aux peintres et sculpteurs de l'Académie de donner aucun trouble ni empêchement aux peintres et sculpteurs de la maîtrise.
Malgré ces restrictions, la concession était complète : le succès dépassait toutes les espérances. IL fut encore assaisonné, comme dit Testelin^ des bonnes grâces de M. de la Vrillière, le secrétaire d'État, lequel fit faire, en toute diligence, les expéditions de Tarrêt, et en les remettant lui-même aux délégués de la nouvelle compagnie, leur adressa les paroles les plus flatteuses et les plus encourageantes.
Pendant ce temps, les maîtres étaient dans l'ignorance du coup qui les avait frappés. Ils savaient bien qu'on s'agitait contre eux, mais sûrs du parlement, leur confiance était entière. Ils ne supposaient pas leurs adversaires en position de prendre une telle revanche. L'arrêt du 20 janvier ne vint à leur connaissance que par la signification qui leur en fut faite. Rien ne peut donner l'idée de Tétonnement, du trouble, de la perplexité où les jeta cette nouvelle. Pendant plus de deux mois, on put croire qu'ils se résigi^aient, tant ils semblaient engourdis; mais ils n'étaient pas gens à se
laisser longtemps abattre. Les libertés civiles avaient encore, à celte époque, tant dévie et de si fortes bases, que tout n'était pas dit quand le pouvoir avait parlé. Ses volontés, avant d'être obéies, avaient certains contrôles à subir ; et quiconque, se sentant lésé, avait assez de cœur pour essayer de se défendre, était sûr de trouver des armes d'un usage licite, et des patrons tout prêts à soutenir sa cause. La maîtrise allait donc résister, mais en prenant son heure et en cachant son jeu. • Les nouveaux vainqueurs, au contraire, tout à la joie de leur triomphe, ne songeaient qu'à prendre possession du privilège qu'ils avaient conquis. S'assemblant presque tous les jours chez M. de Charmois, ils eurent bientôt dressé un projet de statuts, le soumirent à la sanction royale, et obtinrent, vers le milieu de février, des lettres patentes coniirmatives. Ces lettres furent publiées dès le 9 mars suivant. Si prompte qu'eût été celte promulgation, on ne Tavait pas attendue : l'impatience était trop grande au sein delà compagnie, l'attente du public trop vivement éveillée : dès le \^' février, dix jours après l'arrêt de création, les fondateurs de l'Académie en firent l'inauguration solennelle. Dans cette même journée, ils procédèrent à l'élection des douze anciens qui, aux termes des statuts, devaient, chacun pendant un mois, administrer la compagnie et diriger l'école: les douze élus, pour prévenir toutes dif-
ficultés touchant la préséance, tirèrent immé Jiatement les rangs au sort, et Lebrun, dont le nom, par un hasard en quelque sorte clairvoyant, était sorti le premier de Turne, fit le soir même l'ouverture des exercices publics devant un concours extraordinaire de personne» de qualité, d'artistes et de curieux de toute condition, qui, par des motifs divers, s'intéressaient, à cette nouveauté.
' Tout marchait à souhait: les associés rivalisaient de Kèle; rien ne leur coûtait dans ces premiers moments pour soutenir l'œuvre commune; chacun à qui mieux mieux donnait son temps et même son argent. M. de Charmois surtout cherchait à justifier l'immense honneur qu'on lui avait fait; les statuts l'avaient proclamé chef perpétuel de la compagnie, titre un peu fastueux et hors de proportion avec l'importance et la valeur de l'homme, mais décerné tout d'une voix, comme prix de ses peines, dans la première effusion de la reconnaissance. Il s'était engagé à loger ses confrères, et en effet ce fut lui qui les installa dans une maison voisine de l'église Saint-Eustache, appartenant à un de ses amis. Le logement était spacieux, pas assez pour la foule qui se pressait aux séances. Au bout de quelque temps, dès les premiers jours de mars, il fallut déserter cette retraite provisoire et prendre & loyer un grand appartement dans l'hôtel de Clisson, riie des Deux-
Boules^ quartier préférable encore et plus à la portée de la plupart des jeunes gens qui cultivaient les arts.
La nouveauté que cherchait cette foule, Tattrait qui la faisait courir^ c'était, pour emprunter le langage du temps, renseignement d'après le naturel^ c'est-à-dire d'après le modèle vivant. Les exercices de ce genre étaient, on le comprend^ à peu près inconnus nonseulement chez les maîtres^ mais chez tous leurs livaux. Un atelier particulier ne peut guère entretenir constamment un modèle : pour en faire la dépense et couvrir tous les frais accessoires^ il faut la bourse ou de l'État ou d'une riche association. La maîtrise était riche^ tout au moins fort à son aise; maisTidée défaire un tel usage de ses ressources ne lui était pas encore venue. Son argent passait en festins, en banquets, en réunions' joyeuses. Elle avait un esprit à la fois trop mercantile et trop jaloux pour appliquer à renseignement les revenus de la communauté : c'eût été s'exposer à faire éclore des talents, c'est-à-dire des germes de concurrence. La seule école publique et libéralement établie qui eût encore existé en France était l'école de Fontainebleau; mais elle déclinait depuis la mort de Henri IV, et même dans son beau temps elle avait été moins une école préparatoire qu'un atelier d'exécution où l'on cherchait des résultats bien plutôt que des méthodes , et où les jeunes gens se formaient moins à étu-
dier la nature qu'à aider et à imiter leurs maîtres. C'était donc la première fois, à vrai dire, qu'on offrait chez nous à la jeunesse l'occasion de dessiner le nu d'après nature, non plus comme on avait fait jusquelà, par rencontres fortuites et passagères, à la dérobée pour ainsi dire, mais d'une façon commode et permanente au moyen d'un homme à gages, mis en posture par une habile professeur. Le public attendait merveille de cette innovation. Gomme on savait qu'à Rome, à Bologne et à Florence, les écoles académiques entretenaient toutes des modèles, on se plaisait à en conclure que là était le secret de la peinture italienne, la cause de sa supériorité.
C'était se fake grande illusion ; avant d'attribuer celte vertu aux écoles publiques et aux facilités qu'elles procurent, il fallait s'informer si leur établissement avait. précédé ou suivi l'âge d'or des arts en Italie; si les artistes des grands siècles, ceux dont le nom ne périra pas, n'étaient pas sortis presque tous des plus modestes ateliers, et même de la boutique d'un orfèvre ou d'un ciseleur? Là ils avaient appris sans doute à dessiner le nu, car rien dans l'éducation d'un artiste ne supplée à ce salutaire exercice^ mais ils n'en avaient pas fait une étude conventionnelle et machinale, ils s'étaient donné quelque peine pour trouver des modèles variés et de bonne volonté, appropriés autant que pos-
ÊÎble aux sujets qu'ils avaient à traiter^ aux idées qu'ils voulaient rendre; et tout en s'exerçant à comprendre et à interpréter les formes du corp's hunïain , ils s'étaient toujours souvenus qu'ils dessinaient un homme, c'està-dire une créature intelligente et passionnée, et non pas un être banal et mécanique, un type de profession, ne sentant rien, n'exprimant rien, vivant à peine, sorte de végétal contourné et mis en attitude comme les charmilles d'un jardinier. Ce n'est pas ici le lieu de traiter cette question; mais s'il est une vérité facile à démontrer, c'est qu'en France comme en Italie, comme dans tous les pays qui se piquent aujourd'hui de répan dre et de favoriser la culture des arts du dessin, l'étude du modèle, telle qu'on la pratique depuis plus de deux siècles, a certainement rendu plus de mauvais services que de bons. La plupart des défauts du style académique en dérivent directement. Ces poses combinées, ces attitudes convenues, une fois entrées dans la mémoire des jeunes gens, s'y fixent et s'y gravent en traits souvent ineffaçables; tel peintre qui, pendant sa vie, croit avoir mis au monde des milliers de personnages divers, n'a fait, la plupart du temps, qu'habiller de costumes plus ou moins variés ce mannequin de chair humaine devant lequel on lui enseigna jadis à dessiner le nu, et dont sa main, par habitude, reproduit les gestes hébétés et les insignifiants contours. On
était lûin^ en 1G48, de prévoir ce danger; on ne voyait que les bons côtés du nouveau mode d'enseignement : de là cette cobue qui se précipitait à Tétude du modèle vivant.
Deux autres causes ne contribuaient pas moins au . succès de TAcadémie naissante : les noms de ses fonda* teurs, le caractère de ses statuts.
Nous ne saurions transcrire ici les treize articles de ce règlement primitif, mais en deux mots nous en dirons Tesprit *. C'était moins un programme qu'une profession de foi. Très-incomplets et à peine ébauchés en ce qui touchait .à l'enseignement, les statuts Je 4648 avaient surtout pour but de proclamer le caractère moral et désintéressé de la nouvelle association, de lui faire prendre un engagement public de décence^ de politesse et de sobriété. Point de festins, point de banquets, ni pour la réception des nouveaux membres, ni sous aucun autre prétexte. L'amour de l'art, l'étude, l'obéissance et la cordialité, voilà ce que promettaient solennellement les statuts. C'était du premier coup se distinguer des maîtres, et planter le drapeau de la compagnie fort au-dessusde leurs enseignes. On ûtplus : dans une séance générale, on décida, comme complément aux statuts, que tout membre du corps académique,