Buyster remplaçait Lebrun, démissionnaire^ Vignon prenait
Jection que les réunions communes se tiendraient à r Académie. Tout se passa dans la séance d^ouverture avec de grands dehors de bienveillance et de cordialité, mais la discorde -était au fond des cœurs.
M. Hervé, dans son travail de pacification, avait été habiJe, plus habile que prévoyant. Il avait évité les obstacles, tourné les difficultés, ajourné les causes de froissement. Faire signer le contrat i'.oùte que coûte, voilà ce qu'il avait cherché, convaincu qu'une fois ce fossé franchi, on ne reviendrait pas en arrière. Deux points surtout avaient été laissés par lui volontairement dans Tombre, deux points très-délicats, les préséances et le maniement des deniers sociaux.
L'Académie, évidemment, ne pouvait céder le pas à la maîtrise : et cependant les maîtres soutenaient que leur droit était inconstestable, que dans toute associalion de ce genre, le premier rang appartenait à l'antériorité d'établissement ; or leur établissement remontait à plus de quatre siècles, tandis que l'Académie n'était née que depuis quatre ans. Comment sortir de là? On hésitait, on s'observait; afin d'éluder le débat, on entrait dans la salle des séances pêle-mêle et sans ordre,
la place d*Errard, Poërson, celle de Van Obstal, Baugin, celle de Lahire. Laliire, Errard et Van Obstal étaient éliminés par le sort. Aux termes de l'article 5 du contrat de jonction, « les anciens « sortant de charge avaient le même honneur, suffrage et voix « délibérative qu'auparavant d*en sortir. »
on s'asseyait sans rang marqué. Mais ces attermoiements ne servaient qu'à enfler les prétentions des maîtres en leur laissant apercevoir combien TAcadémie avait peur d'eux.
Elle essaya pourtant de faire meilleure contenance sur l'autre point en litige, elle soutint ses trésoriers contre les cabaleurs. Au fond, ceux-ci n'avaient pas tort : ils demandaient, chose assez naturelle, que les deux gardiens de la bourse commune ne fussent pas pris tous deux dans la même compagnie ; mais ils le demandaient en de tels termes et pour de telles raisons, qu'on ne pouvait céder. Les trésoriers offrirent leurs démissions; l'Académie les refusa, soutenue cette fois, par ceux d'entre les maîtres qui se piquaient de quelque savoir-vivre. On comprend quelle aigreur cet incident laissa dans les esprits.
M. Hervé, qui tenait à son œuvre, s'affligeait de ces divisions : il crut en découvrir la cause. La sanction judiciaire, l'enregistrement du parlement manquait au contrat de jonction; l'alliance était précaire ; c'était là selon lui, ce qui faisait sa faiblesse. Une fois définitive et irrévocable, il faudrait bien la prendre au sérieux. Parlant de celte idée, il fît en toute hâte les dispositions nécessaires pour que la forme complétât le fond. II ne communiqua son dessein ni aux maîtres ni aux membres de l'Académie ; les pouvoirs qu'il s'était
attribués lors de la signature du contrat lui permettalent d'agir quand et comment il Ten tendrait. Ses fonctions, son crédit^ ses amitiés de robe^ tout le mettait en position d'enlever sans discussion, sans bruit ' et sans délai, la vérification et ^enregistrement de toutes ces paperasses. Ce fut fait comme il l'entendait, et le 7 juin 1652, il obtint un arrêt de la cour. Bien vite il en fit passer la nouvelle aux deux compagnies réunies, croyant leur envoyer un gage de concorde ; mais pas du tout, c'était à un divorce qu'il avait travaillé.
Cet enregistrement si prompt et presque clandestin exaspéra les maîtres. Ils se crurent joués et accusèrent M. Hervé de complot et de guet-apens. Être ainsi liés par un acte sans appel, c'était pour eux un gros ennui; mais ce qui les irritait bien plus, c'était que l'Académie tirât son épmgle du jeu et obtint par ricochet la sanction judiciaire qui lui avait manqué jusque-là. Telle était, en effet, la portée de l'arrêt qu'avait rendu la cour. Il ne se bornait pas à ratifier purement et simplement le contrat de jonction, il sanctionnait les titres respectifs des deux parties; par conséquent, il acceptait et déclarait enregistrés les arrêts, statuts et lettres patentes de 1648, tous les actes, en un mot, qui avaient créé rAcadémie. Cette homologation qui, depuis quatre années, passait pour impossible, on Tavait obtenue en
un clin d'oeil et sans contradiction. L'Académie existait non plus seulement dç fait, mais de droit; Taveu du parlement s'ajoutait au bon plaisir royal, elle était légalement reconnue; et la maîtrise, du même coup, perdait son arme favorite, ce procès dont l'éternelle menace terrifiait ses adversaires. On comprend qu'elle eût quelque dépit et qu'elle le laissât voir. Les malintentionnés attisèrent la querelle, et bientôt elle fut si' vive qu'une scission devint inévitable. L'exemple en fut donné par les jurés. Dociles aux injonctions de leurs plus turbulents confrères, ils se retirèrent brusquement des assemblées communes et retournèrent à leur ancien local, suivis de presque tout leur monde. De ce moment, ils tinrent, comme par le passé, des réunions séparées, recommencèrent à recevoir des maîtres et disposèrent des deniers provenant de ces réceptions comme s'ils n'eussent été liés par aucun engagement, comme si jamais entre eux et les académiciens il n'y eût eu ni bourse, ni comptabilité communes.
Ce qu'ils s'étaient promis de cette séparation ne tarda pas à s'accomplir. L'Académie, réduite à ses propres ressources, retomba dans la gène et bientôt dans la solitude. Elle était déjà fort amoindrie, même avant le départ des maîtres. Ces continuelles agitations, ces intrigues, ce bruit, avaient effarouché la plupart de ses membres. Ceux qui, comme Le Brun, s'étaient retirés
d'avance, n'avaient garde de revenir; ceux qui, dans Torigine, comme' Errard et Sébastien Bourdon, avaient souhaité et servi la jonction, s'éloignaient dégoûtés et honteux de leur œuvre. Bourdon s'était expatrié, il habitait la Suède. D'autres, sans quitter Paris, restaient comme étrangers aux devoirs académiques. Ce relâchement des professeurs amena, pour la seconde fois, la désertion des écoliers. Elle fut si complète, et les ressources les plus indispensables manquèrent si absolument, que le modèle, faute d'être payé, finit par déserter aussi. Alors on ferma les portes, et pendant deux mois entiers il y eut interruption des exercices publics.
Les jurés triomphaient; ils croyaient avoir tué l'Académie, et, de fait, elle était bien malade. Mais un nouveau sauveur, un autre Testelin l'allait rendre à la vie. Cette fois ce fut Claude Vignon qui, par l'avance d'une assez forte somme, remit l'établissement à flot. Dès que l'argent parut, l'école se rouvrit et tout changea de face. Les étudiants revinrent plus nombreux que jamais, les professeurs reprirent leurs fonctions et le modèle ses attitudes. La désertion des maîtres avait cet avantage d'être un signal de ralliement pour les académiciens dispersés. Elle leur rendait l'ardeur des premiers jours et leur ancienne unanimité.
Les auteurs principaux de cette résurrection, Yignon
et 866 trois confrères , élevés naguère comme lai des rangs de la maîtrise aux honneurs du professorat académique, avaient dans cette circonstance un r61e difQcile et des devoirs compliqués. Comme nouveaux venus, ils s'étaient fait un point d'honneur de ne pas laisser l'Académie périr; comme anciens maîtres^ ils avaient à cœur de faire revivre la jonction. Médiateurs naturels entre les deux partis ils travaillèrent avec passion à opérer un rapprochement. Us s'étaient conciliés l'estime et la reconnaissance de leurs nouveaux confrères; . ils conservaient un grand crédit dans leur ancienne communauté^ des deux côtés on leur prêta l'oreille. 'Des conférences s'établirent ; les bons esprits de la maîtrise parlèrent de malentendus^ de vivacités regrettables; leurs paclGques adversaires, d'oubli et de conciliation. Un accord fut dressé; on en pesa si bien les termes qu'il devait assurer une paix éternelle. Au fond, l'Académie en faisait tous les frais. Elle cédait à peu près sur tout : elle cédait sur la préséance S elle cédait
1. La maitrise ne demandait pas la présidence, elle voulait seulement que ses représentants au bureau eussent la place d'honneur : c'est ce qui lui fut accordé. Voici les termes du compromis :
« Le chef de l'Académie présidera aux assemblées et y occu- « pera la première place. A sa droite siégeront les quatre jurés « en charge de la communauté. L'ancien de l'Académie qui se « trouvera en son mois d'exercice siégera seul à sa gauche. Les « autres membres des deux compagnies prendront ensuite séance
même sur lo local, question qui sommeillait jusque-là. Los jurés, depuis leur retraite, s'étaient avisés que l'hôtel de k rue des Deux-Boules ne pouvait plus suffire, qu'il était trop étroit : ils voulaient prendre à loyer un vaste appartement dans une maison alors célèbre, la maison Sainte -Catherine. Le mérite de ce nouveau logis était surtout d'être nouveau; là^ du moins, on n'aurait plus l'air d'aller à l'Académie, d'être reçu chez elle, on serait sur un terrain neutre, comme il convient à des associés.
Ce fut dans cette maison Sainte-Catherine que vers le mois d'octobre 1653 , après plus d'une année de complète séparation, les deux corps recommencèrent à siéger réunis. Pour plus d'exactitude, il ne faudrait pas dire les deux corps : la maîtrise était seule au complet, l'ancienne Académie ne figurait que par lambeaux. Une paix si chèrement achetée n'avait pu plaire ni à Le Brun ni à ses amis, ni même à d'autres moins fiers et moins jaloux de l'honneur académique. Beaucoup de places restèrent vides; ce qui n'empêcha pas que, glace aux efforts combinés et des académiciens fidèles à la jonction, et de tout ce que la maîtrise possédait d'habiles praticiens, l'enseignement ne prit vers cette épo-
« indistinctement et sans affecter aucun rang. En Tabsence du V président, son siège restera vide, et les affaires seront propo- « Si^es et les avis recueillis par le secrétaire. «
que un éclat inaccoutumé. Les derniers mois de Tannée 1653 furent signalés par des progrès notables chez la plupart des étudiants ; mais, dès Tannée suivante, de nouvelles luttes intestines avaient tout compromis et ramené dans Técole la langueur et le découragement.
Nous ne saurions raconter en détail ces incessantes querelles, le récit en serait fastidieux. C'était toujours du bas étage de la maîtrise que partaient les hostilités. Ces hommes sans talent, froissés dans leur orgueil, cherchaient à se dédommager; ils cabalaient pour se rendre importants. La partie saine de leur communauté, jointe à TAcadémie, était de force à les tenir en bride, mais ils avaient pour eux une opiniâtre ténacité. Battus sans cesse, ils ne se lassaient jamais ; un incident n'était pas clos qu'ils en soulevaient un autre. En continuant ainsi, ils devaient, dans un temps donné, avoir raison de leurs adversaires et rester maîtres du terrain.
ïln vain le secrétaire proposa-t-il un ingénieux moyen d'échapper à leur domination. Ce moyen consistait à entremêler les séances académiques d'entretiens sérieux, de conférences réglées sur la théorie des beauxarts, sur les principes fondamentaux de la peinture et de la sculpture. Incapables d'y rien comprendre, nos brouillons, disait-il, y périront d'ennui; peu à peu ils se relâcheront de leur assiduité et peut-être finiront-ils par déserter tout de bon. Voilà ce qu'il espérait, voici
ee qui advint. Les conférences furent établies, elles eurent un plein succès, un succès tel, qu'il fallut leur consacrer des séances entières. On les fixa d'une manière régulière au dernier samedi de chaque mois. Or ceux qu'on voulait exclure se gardèrent bien de venir ces jours-là, mais ils n'en furent que plus exacts et plus ardents aux séances ordinaires. Bientôt ils y régnèrent seuls : leurs confrères ou cessèrent d'y paraître ou renoncèrent à les contrarier. Ce fut un pouvoir despotique : eux seuls firent tous les choix, réglèrent les services, disposèrent de l'argent sans autre loi que leur caprice. «Cela alla si loin, dit notre manuscrit, que tel a qui n'aspirait qu'à la simple maîtrise était^ dès que c< cette cohue se l'était mis en tête, élevé tout à coup a au rang d'académicien. » Ainsi fut faite, à sa grande surprise et au scandale du public, l'élection de Lemoine. Peintre de fleurs des plus médiocres et plutôt musicien que peintre, il devint membre de l'Académie, à la pluralité des voix, le 1" août 1654.
Ce n'est là qu'un exemple, entre bien d'autres, des désordres et des dérèglements que se permettaient ces boute-feux. La pauvre Académie avait fait un triste mariage; elle payait cher son amour du repos, et les prophéties de Lebrun n'étaient que trop justifiées.
Aussi les anciens partisans, les promoteurs de la jonction^ ne cessaient de la maudire et n'aspiraient
qu'à la briser. Mais comment faire? Se présenter ea justice^ argumenter des infractions du contrat, comme font certains époux, pour obtenir une séparation judiciaire, ce n'était pas un médiocre embarras. L'Académie, moins que jamais, était en mesure de plaider. Elle n'avait qu'une chance de salut, l'intervention du pouvoir. Il fallait que l'autorité qui l'avait misé au monde prit encore une fois la peine de lui donner la vie en lui rendant la liberté. On avait fait, dans le royaume, bien du chemin depuis trois ans. Le patient cardinal, chansonné mais obéi, reprenait le terrain perdu, rétablissait les traditions d'ordre et de hiérarchie, et préparait à son jeune maître une France soumise et bientôt trop docile. Mieux qu'en 1648, on pouvait donc en 1654 faire prévaloir la volonté royale et mettre à la raison quelques gens de métier. Ce n*en fut pas moins tout une affaire que d'affranchir l'Académie de cette union mal assortie. Il y fallut presque autant de secret, d'efforts et de diplomatie que s'il se fût agi du sort même de l'État. De même qu'en 1648, sans un homme en crédit, sans M. de Charmois, on n'eût rien obtenu, de même rien n'eût été rompu en 1654 sans M. Ratabon, l'intendant de )a maison et des bâtiments du roi. Il portait à Errard un intérêt tout paternel, et comme Errard avait à cœur, plus que personne, de réparer sa propre, faute en détruisant la
jonction, il ne négligea rien pour inspirer à M. Ratabon un grand désir de restaurer TAcadémie et de se mettre à sa tète S ambition que justifiaient les attributions de sa charge. Errard fît part de son projet à Le Brun^ qui n'avait pas cessé de se tenir à Técart ; il s'en ouvrit à Testelin le secrétaire, ainsi qu'à deux ou trois autres confrères sûrs et discrets; puis, tous ensemble, en grand mystère et à i'insu de TAcadémie^ ils travaillèrent à son affranchissement.
^e pian était de faire un nouveau règlement qui, sans parler ni de jonction ni de maîtrise^ sans déclarer le contrat rompu^ remettrait en vigueur, purement et simplement^ les articles des statuts primitifs que l'alliance avait abolis. Ainsi le droit de vote, le droit d'élire de nouveaux membres, conjointement exercé, depuis 1651, par tous ceux de l'une et de l'autre compagnie qui avaient passé par les charges, devait, dans le nouveau règlement, n'appartenir, comme autrefois, qu'aux seuls dignitaires et officiers de l'Académie, en exercice et hors d'exercice. Par là se trouvaient exclus non-seulement les simples académiciens et les simples maîtres, ceux qui n'avaient ni dignités ni fonctions, mais les jurés et tout Tétat-majorde la maîtrise. En les
1. M. de Charmois, tombé gravement malade, avait cessé de fait ses foDctions. Dégoûté par les premières séances de la jonction, il fit, par-devant notaires, acte de démission.
traitant ainsi, on se flattait qu'ils n'accepteraient pas le rôle auquel on les faisait descendre^ et qu'Qs délivreraient rAcadémie de leur présence.
C'était donc une rénovation des statuts primitifs qu'on se proposait avant tout, puis» par la même occasion^ on remettait à neuf certains détails de l'ancienne constitution. On changeait quelques dénominations, on créait quelques fonctions nouvelles. Le chef de la compagnie devait s'appeler directeur, les anciens prenaient le titre de professeurs^ titre qu'ils ont gardé depuis, et^ ce qui avait plus d'importance, au lieu de faire administrer l'école et l'Académie par chacun des douze anciens à tour de rôle et mois par mois, on établissait, en dessous du directeur et au-dessus de tous les autres membres, quatre recteurs, élus parmi les douze anciens. Ces recteurs, chacun pendant un quartier, devaient gérer toutes les aflTaires et au besoin présider l'assemblée.
Ces changements une fois convenuset arrêtés, M. Ratabon les rédigea en articles, sans oublier de les libeller comme étant faits de l'exprès commandement du roi, formule qui reprenait son ancienne vertu. L'intitulé du projet était celui-ci : Articles que le roi veut être augmentés et ajoutés aux premiers statuts et règlements de l'Académie royale de peinture et sculpture^ cidevant établie par Sa Majesté en sa bonne ville de
Paris ^ A ces articles devait être annexé, sous forme de brevet du roi^ un acte portant que Sa Majesté, jusqu'à ce que la nécessité de ses affaires lui permit de faire bâtir un lieu commode pour tenir TAcadémie^ lui destinait la galerie du collège de ITniversité ; qu'à TAca* demie seule appartiendrait dorénavant la faculté de faire des exercices publics de peinture et de sculpture^ et notamment le droit de poser modèle, et que^ de plus^ pour Taider à entretenir des professeurs de perspective et de géométrie, d'architecture et d'anatomie, il lui était accordé, sur le fonds des ofûciers commensaux, une pension de mille livres; le brevet concédait encore à trente membres de la compagnie, savoir au directeur, aux quatre recteurs, aux douze professeurs, au secrétaire, au trésorier et aux onze premiers académiciens, les même privilèges, honneurs et prérogatives qu'aux quarante de TAcadémie française.
M. Ratabon s'était chargé de faire signer par le roi en conseil et les articles et le brevet, mais pour plus de sûreté, Lebrun fut invité à solliciter, comme en 1648, les bons offices du chancelier Séguier. Celui-ci approuva tout, sauf un oubli. « Il faut trouver moyen, dit-il, que le cardinal soit personnellement intéressé à votre affaire. Mettez son nom dans vos statuts, priez-le d*ac-