‹ L'Académie royale de peinture et de sculptureChapitre 19 sur 133 · Voir aux pièces justificatives · texte numérisé non relu

Voir aux pièces justificatives

cepter le titre de protecteur de votre compagnie.» Puis, comme Fobjection lui fut faite que si TAcadémie devait choisir un protecteur, ce ne pouvait être que lui-même. Je le serai toujours, ajouta-t-il, mais en second. Son conseil fut aussitôt suivi. Mazahn se prêta de grand cœur aux instances qui lui furent faites et accepta, avec le protectorat, deux beaux tableaux de fleurs et de fruits qu'on se permit de lui offrir comme un échantillon des talents de la compagnie.

Tout cela se passait, dans le plus grand secret, en décembre 1654. Les articles additionnels furent signés le 24, le brevet le 28, et en janvier 1655 le roi rendit, sans les faire expédier, les lettres patentes confirmatives et du brevet et des articles. « Nous permettons, « était-il dit vers la fin de ces lettres, que TÂcadémie a fasse choix de telles personnes de la plus haute qua- « lité et condition du royaume que bon lui semblera, « pour sa protection et vice-protection, et avons très- « agréable que notre très-cher et très*amé cousin le a cardinal Mazarin , qui a une connaissance et un a amour singulier de toutes les belles et grandes choses, ait été prié de vouloir prendre ladite protec- « tion. » Ajoutons que ces lettres patentes,, sollicitées et rendues dans le seul intérêt de l'Académie, n'en faisaient pas moins à la maîtrise une gracieuse concession. Elles déclaraient, au nom de la couronne, qu«

désormais, pour les arts de peinture et sculpture^ il ne serait plus créé de lettres de maîtrise, pas plus à l'occasion du mariage dès rois et de la naissance de leurs enfants^ que pour leur avènement à la couronne. LV bandon de ce droit régalien ne profitait évidemment qu'à la maîtrise. Aussi Tintitulé des lettres patentes portait-il qu'elles étaient accordées aux maîtres peintres-sculpteurs en même temps qu'à TÂcadémie. C'était en vue du parlement qu'on prenait ce détour et qu'on reconnaissait l'existence de la jonction dans l'acte même qu'on destinait à la détruire. Le Brun et ses amis n'auraient voulu pour rien au monde négliger cette fois les formalités judiciaires ; ils avaient trop appris ce qu'on gagnait à s'en passer. Pour eux^ rien , n'était fait sans Fenregistrement. Or messieurs du grand banc^ si disposés qu'ils fussent à devenir dociles^ avaient besoin, pour vérifier ces lettres, qu'on leur donnât prétexte de n'en pas voir le véritable but et de paraître croire que ni l'intérêt de la maîtrise ni le contrat de jonction ne couraient de sérieux dangers.

Tout se termina au parlement comme au conseil, comme chez le cardinal, avec une admirable facilité et un secret plus merveilleux encore. Rien ne fait sentir le changement qui s'opérait alors dans les esprits et l'ère nouvelle où entrait la France comme cette procédure mise en regard de celles qui la précèdent. Les

DE PEINTURE BT DE SCULPTURE. ni

mandataires de rAcadémie s'étaient donné du mouvement et avaient pris des précautions dix fois plus qu'il n'était nécessaire. Ils n'avaient plus affaire qu'à des juges sans passion et à des adversaires sans espoir. Subitement dégénérés et infidèles à toutes leurs traditions, les jurés se tenaient dans un repos crédule. L'esprit querelleur et processif s'était retiré d'eux. Hs ne firent pas la moindre opposition^ on, ce qui revient au méme^ ils se mirent en campagne lorsqu'il n'était plus temps. Tout fut vérifié^ homologué^ enregistré le 23 juin 4655; après quatre ou cinq mois d'instance, tout au plus.

Si bien gardé qu'eût été le secret^ les membres de l'Académie avaient^ à diverses reprises, reçu quelques confidences de leurs représentants^ et les maîtres euxmêmes étaient mieux informés que leur inaction ne l'eût fait croire. 11 n'en fallait pas moins procéder à la promulgation^ à la déclaration publique de la nouvelle constitution. M. Ratabon eut Tidée de faire à cette occasion un grand coup de théâtre^ d'éblouir les jurés et de leur démontrer, à force d'apparat, que c'était bien à la royauté qu'ils avaient personnellement affaire.

Il fit, pour le 3 juillet^ une convocation générale de la jonction ; tous les membres des deux compagnies furent invités à se trouver dans la salle commune pour communication d'importance. Le 2 au soir, les tapis-

siers de la couronne s'introduisirent dans la salle et passèrent la nuit à la décorer secrètement. Les murs furent recouYerts de tapisseries de haute lisse; on

' dressa dans le fond un riche et vaste bureau^ on y plaça trois grands fauteuils garnis de leurs carreaux et revêtus de velours cramoisi à franges et crépines d'or. Les jurés et les maîtres, en entrant dans la salle, restèrent comme étourdis de cette magnificence. Bientôt ils virent s'avancer trois carrosses, d'où sortirent M. l'intendant des bâtiments suivi des officiers et des principaux membres de l'Académie dans leurs plus beaux habits. M. Ratabon fut introduit et accompagné jusqu'au bureau avec un cérémonial de cour, puis, ayant pris séance dans le dernier des trois fauteuils, les deux

. autres demeurant réservés au protecteur et au viceprotecteur, il fit faire silence, et dit, en quelques mots, qu'il venait, de l'exprès commandement du roi, au milieu des deux compagnies, pour leur donner connaissance des intentions de Sa Majesté. « Lisez, monsieur, » ajouta-t-il en se tournant vers le secrétaire, et eu lui remettant la clef d'une cassette en maroquin bleu, rehaussée de fermoirs en vermeil et semée de fleurs de lis d'or. Le secrétaire tira de la cassette trois parchemins à grands cachets de cire^ les déploya, et se tenant debout et découvert, tous les membres de l'assemblée nu-tète et debout comme lui, il donna lecture

k haute voix d'abord dubrevet^ puis des lettres patentes^ puis enfin des statuts.

Jusqu'aux statuts tout alla bien : la pension de mille livres, le logement gratuit, le privilège exclusif de tenir école et de poser modèle, les faveurs et les exemptions attribuées aux trente premiers académiciens, tout cela n'avait excité chez les maîtres qu'un sourd mécontentement, dont Tpxpression était comme étouffée par les bruyants éclats de joie et de reconnaissance que laissaient échapper , après chaque paragraphe, les membres de l'Académie; mais quand vint Tarlicle des statuts qui n'accordait le droit de vote qu'aux officiers et dignitaires de l'Académie , les jurés et la plupart des maîtres firent explosion de murmures. La lecture achevée, ils s'écrièrent avec humeur et comme hors d'euxmêmes, que puisqu'on les réduisait à ne rien faire, puisqu'on les dépossédait du droit qui leur appartenait, ils n'avaient plus qu'à se retirer. Là-dessus on les entoura, on essaya de les calmer ; ceux-mêmes qui souhaitaient leur retraite firent semblant de s'y opposer; ils ne voulurent entendre à rien et s'en allèrent tumultueusement, laissant dans l'assemblée une telle rumeur, une telle agitation, que M. Ratabon fut contraint de lever la séance.

A quelques jours de là on s'assembla de nouveau. Les seuls membres de l'Académie se rendirent à la

convocation, et procédèrent paisiblement à Félectîon de leurs officiers selon les termes des nouveaux statuts. Les quatre recteurs furent Lebrun, Sarrazin, Errard et Sébastien Bourdon, revenu récemment de Suède. On conféra de plus à Lebrun les fonctions de chancelier. Au commencement de la séance, quelques esprits acommodants avaient remis sur le tapis la retraite de la maîtrise et voulaient qu^on revint à la charge pour ramener les déserteurs, mais la compagnie resta froide à ces pacifiques ouvertures ; la maîtrise, de son côté, n fil aucun eflfort pour entrer en négociation. On s'était séparé et repris si souvent qu'un nouveau replâtrage devenait impossible. Pendant quelques séances , les mieux intentionnés d'entre les maîtres vinrent encore par habitude assister aux leçons de l'Académie, mais en simples spectateurs et sans tirer à conséquence, comme ils le déclaraient eux-mêmes. Le divorce était complet, et bientôt les jurés, soit calcul, soit simplement mauvaise humeur, se chargèrent de le rendre plus éclatant et plus irrévocable encore. Ils firent, un beau matin, enlever brusquement de la salle où naguère s'assem-. blait la jonction, tous les meubles et ustensiles à l'usage de l'école, les plâtres moulés sur l'antique qui presque tous appartenaient en particulier à l'Académie, et jusqu'à des cloisons établies à frais communs. Il y avait là matière à les poursuivre en justice, mais sur

un terrain glissant et difficile. C'était peut-être un piège. Le recteur en quartier, Sébastien Bourdon, se gardad'y tomber; il eut le bon esprit de répondre à celte agression avec une mesure parfaite. Il fit constater par commissaire la violence et la spoliation, en fit dresser procès-verbal et n'alla pas plus loin.

Cette provocation futla dernière que se permit la maîtrise. Convaincue que la place ennemie serait dorénavant sur ses gardes et protégée de trop haut lieu pour se prêter à l'escalade, elle allait, pendant un certain temps, renoncer à troubler son repos, abdiquer toute prétention sur le domaine de l'art, et tourner contre elle-même, c'est-à-dire contre ceux de ses membres qui lui donnaient ombrage, son humeur querelleuse, non sans batailler aussi avec les professions subalternes qui avoisinaient ses frontières, avec les fondeurs, les doreurs, les batteurs d'or, les selliers ou les éventaillistes. Tout cela nous est étranger. Nous allons donc, pendant quelques années, perdre de vue la maîtrise ; l'Académie sera seule en scène. Nous la suivrons dans ses développements, moins agités mais encore laborieux. Elle n'est pas arrivée, tant s'en faut, à son parfait établissement. Ce n'est qu'en i664 qu'elle atteindra le but. L'histoire de sa création se divise en trois phases. Nous avons vu les deux premières ; reste à jeter sur la troisième un rapide et dernier coup d'œil. ,

Page 1