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CHAPITRE V

Coup d*œil général.

Avant tout^ il ne faut pas confondre 1648 et 1664, c'est-à-dire TAcadémie à sa naissance, telle que ravalent conçue ses fondateurs, et TAcadémie restaurée, transformée^ quinze ans plus tard, par Le Brun, Colbert et Louis XIV. Cène sont pas deux institutions distinctes, mais deux phases bien différentes d'une même institution. Après ces quinze années, Tapparence a beau rester la même, au fond tout est changé, Tesprit, le but et rinfluence. Les documents que nous venons d'extraire en sont une vivante preuve; ils ont ce grand mérite qu'ils mettent en lumière et révèlent, on peut le dire, cette transformation jusque-là méconnue.

Qu'on juge avec sévérité l'Académie de 4664, l'Académie toute-puissante et oppressive, rien de mieux; mais il fsiut y regarder de près avant de frapper du même blâme la primitive Académie. Celle-là nous semble avoir été la plus heureuse combinaison qui se pût alors imaginer pour sortir d'un état de choses évidemment suranné, et passer sans secousse à un

régime nouveau; combinaison qui relevait à la fois la condition de nos artistes et l'enseignement de nos arts du dessin^ et qui perpétuait^ en le rajeunissant et en Tappropriant aux mœurs d'une société nouvelle, notre ancien et national système de corporations hiérarchiques et librement élues.

Si Le Brun, Coibert et Louis XIV avaient créé l'Académie de peinture et de sculpture, comme ils passent pour l'avoir fait/ils l'auraient autrement conçue; mais, la trouvant toute créée, ils se contentèrent de modifier et de comprimer, sans le détruire, le principe électif sur lequel elle était fondée. Cest grâce à ce principe qu'elle a pu leur survivre et retrouver, après eux, sinon Tautorité souveraine et excessive dont ils l'avaient investie, du moins un autre pouvoir plus efficace et plus durable. Dépouillée de son monopole de 166i, mais fidèle à ses premiers statuts, c'est-à-dire ouverte et accessible aux ambitions de tout étage, aristocratique et populaire, l'Académie du dix-huitième siècle, même au milieu des capricieuses fantaisies dont elle fut té* moin, et en s'y associant parfois dans une certaine mesure, sut accomplir la difficile mission de maintenir constamment parmi nous ce fonds de solide enseignement, de traditions et de pratique qui constitue une école, et d'où devaient enfin sortir tous ces hommes qui, dans les soixante dernières années, ont, à des

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tilres divers, porté si haut rhonnfeur de l'art français.

Aujourd'hui que tout cela semble prêt à s'éteindre sans être remplacé, lorsque les noms les plus brillants, les facultés les plus heureuses languissent qu se corrompent chaque jour sous nos yeux dans un sférile isolement, faute de guides et d'espérance, n'est-il pas permis de regretter qu'on ait quitté trop tôt la voie qu'avaient suivie nos pères, et ne peut-on se demander si, pour le corps illustre qui tient la place de Fanciennc Académie, aussi bien que pour notre jeunesse, il n'y aurait pas profit à faire quelques emprunts aux idées et aux statuts de 1648?

Ce sont là des questions que, dès le début de cette étude, nous avions entrevues; elles en sont, à vrai dire, le complément, la conclusion ; il nous faut donc, en terminant, y revenir en peu de mots, plutôt pour les poser que pour tenter de les résoudre.

Et d'abord, commençons par justifier l'estime singulière où nous tenons la primitive Académie.

Quel but se proposaient ses douze fondateurs? Prétendaient-ils réglementtir le goût, asservir la peinture et la sculpture en France? Pas le moins du monde. Un seul d'entre eux peut-être, au fond de sa pensée, pouvait dès lors nourrir de tels projets, mais vaguement et sans le moindre espoir. Le Brun, comme ses confrères, bornait son ambition à n'être plus troublé par

la maîtrise; touB ils n'avaient cherché qu'une sauvegarde^ un moyen d'affranchir leur profession. lisez les premiers statuts, article par article, vous n'y trouverez pas autre chose. L'esprit d'envahissement et de domi* nation ne s'y laisse voir nulle part. Aucun privilège exclusif n'est assuré à la corporation nouvelle, pas même le droit d'ouvrir école et d'enseigner d'après le modèle vivant. Ce droit, tout nouveau cpi'il soit, les maîtres et les brevetaires peuvent en user comme elle, et la preuve c'est qu'au bout de six mois, sans rencontrer le moindre obstacle, la maîtrise fondait TAcadémie de Saint-Luc.

Ainsi nos douze artistes, en constituant leur compagnie, n'attaquaient ni de près ni de loin l'indépendance des beaux-arts. Ge n'est qu'en 1656, lors du premier remaniement de leurs statuts, qu'ils commencèrent à changer d'attitude et à se faire attribuer, exclusivement à tous autres, le droit d'ouvrir école et de poser modèle ^ Jusque-là, rien n'était plus inoffensif que le privilège académique, puisqu'il ne consistait que dans la

s. Arrêt du parlement, 23 juin 1565. « Come aussi accorde « sadite majesté à chacun desdits peintres droit de cotnmittitt mus de toutes leurs causes aux requestes de l'hoste) ou du « palais, ainsi qu'en jouissent ceux de Tacadémie françoise, avec « défenses à tous peintres de s'ingérer d<resnavant déposer aucun « modèle, ni donner leçons en public, touchant le fait de peinture « et sculpture y qo'isn hkùii^ acadéhir. »

faculté de peindre et de sculpter librement sans justifier ni de lettres de maîtrise, ni de brevets royaux. Ce n^était^ à proprement parler^ qu'un affranchissement^ un retour au droit commun sous forme d'exemption et de privilège. Dira-t-on que cette innovation n'était pas nécessaire? Que les choses pouvaient rester comme ellcb étaient? Qu'une position intermédiaire entre les artistes de boutique et les artistes de cour était une superfétation^ une création factice, inventée seulement pour complaire à quelques vanités d'atelier?

Nous n'aurions pas cherché cette objection si, dans une publication récente*, M. le comte de Laborde ne se l'était appropriée, sans toutefois la soutenir jusqu'au bout, n'étant pas homme à braver longtemps, même par jeu d'esprit^ l'évidence des faits et l'unanimité des témoignages contemporains. Le rapport officiel où il a, par incident, hasardé cette thèse, n'aura peut-être pas un grand nombre de lecteurs, par la seule raison qu'il a plus de mille pages ; mais ceux qui l'auront lu en garderont assez bonne mémoire, tant il y a d'agrément et d'esprit dans cette immense dissertation, pour qu'il nous faille, avant de passer outre, chercher pourquoi l'Académie trouve en M. de Laborde un juge aussi peu

1. De Vunion des arts et de l'industrie, par M. le comte de Laborde, membre de Tlustitut. Paris, imprimerie impériale,

indulgent. Chose étrange^ Tobjet de sa sévérité n'est pas l'Académie de la seconde époque, celle qu'il est plus aisé d'attaquer que de défendre^ mais celle qui n'a fait de malàpersonne^ l'Académie à son berceau. Pour lui; le plus grand crime de cette pauvre compagnie ce n'est pas son despotisme^ c'est sa naissance. Il croit qu'en venant' au monde elle a détruit ce qu'il estime et regrette le plus, ce qu'il veut ressusciter à tout prix, ce qui lui semble la conditftn première et comme la source des chefs-d'œuvre, l'union de l'art et de l'industrie. Cette. union, son rêve d'tivenir, n'est pas une pure utopie; elle a existé jadis, il la trouve vivante et prospère, au moyen âge, dans les corps de métier, ces familles, mi-parties d'artistes et d'artisans; dès lors c'en est assez pour qu'il prenne en déplaisauce tout ce qui a troublé ou interrompu le régime de sa prédilection, tout ce qui a fait obstacle ou concurrence aux maîtrises, aux jurandes et aux corps de métier. Il gourmande nos rois de n'avoir pas franchement soutenu, de n'avoir pas fait durer de siècle en siècle, envers et contre tous, cette indivision de l'art et de l'industrie que, si longtemps d'abord, ils avaient protégée. N'est-ce pas d eux qu'est venu tout le mal? Que ne renvoyaient-ils les réfractaires, les déserteurs de la maîtrise ? que ne les forçaient-ils à rejoindre le corps d'armée au lieu de les encourager, de les accueillir dans leurs palais, de les

attacher à leurs personnes, de les combler d'honneurs et d'en faire des sculpteurs et des peintres de cour? Si M. de Laborde s'attaque ainsi aux tètes couronnées^ on comprend qu'il ménage encore moins les douze roturiers qui,~pour se soustraire, dit-il, à de prétendues persécutions, et, en réalité, pour échapper à la règle commune et faire créer à leur profit des situations exceptionnelles, se sont permis un beau jour d'inventer une classification nouvelle dans le monde des arts. Les malheureux, qu'ont-ils fait? Us ont creusé entre l'artiste et l'artisan un infranchissable fossé, consommé le divorce de l'art et de l'industrie, et interrompu, Dieu sait pour combien de siècles! cette union salutaire sans laquelle on ne fait rien qui vaille. C'est là ce que M. de Laborde ne peut leur pardonner; c'est là le vice originel qui perd l'Académie dans son esprit.

Nous répondrons à cette ingénieuse boutade que, nous aussi, nous sommes partisans de l'union de l'art et de l'industrie, que nous l'aimons, que nous la souhaitons, à la condition cependant que ce soit l'art qui commande et l'industrie qui obéisse. En peut-il être toujours ainsi? L'obéissance volontaire et respectueuse de l'artisan envers l'artiste, cette soumission dévouée, cette communauté d'efforts et d'intelligence que nous avons admirée au treizième siècle, et même encore au quatorzième, la peut-on retrouver dans tous les temps.

chez tous les peuples^ à tous les âges d'une même société? A mesure que Tindustrie grandit^ c'est-à-dire à mesure que le temps marche, ne prend-elle pas le sentiment de sa force? Et lorsqu'une fois elle en a conscience, lorsqu'elle s'est aperçue que les gros bataillons sont avec elle, croyez-vous qu'elle soit encore tentée d'obéir? Ne comptez plus dès lors sur la paix du ménage, il faudrait l'acheter trop cher; et si fâcheux que soit un divorce, mieux vaut encore l'accepter que de laisser Fart obéir à son tour, c'est-à-dire s'abaisser pour plaire à la multitude.

Alors commence une phase nouvelle : les deux associés se séparent et chacun y perd quelque chose, nous le reconnaissons; l'industrie, abandonnée à ses instincts, sans autre guide que la mode, tâtonne et s'égare souvent ; l'art, d'un autre côté, n'est plus servi par des milliers de bras dociles à sa pensée ; ce n'est plus un général d'armée, c'est un athlète solitaire ; il ne commande plus qu'a lui-même. Heureusement, si sa puissance collective s'affaiblit, sa force individuelle se développe et s'accroît. 11 se règle, il se gouverne, il devient plus réfléchi, plus châtié, plus parfait.

Mais il n'est plus vivant, s'écrie M. de Laborde; il n'est plus qu'un objet d'étude et de curiosité : ce n'est plus l'art qui fait battre les cœurs, l'art compris, admiré, senti par tout un peuple, l'art des églises , des

monastères et des châteaux, l'art religieux et domestique^ c^est l'art savant, Fart sans application, Fart des musées^ ces nécropoles du sculpteur et du peintre !

Il est possible que les musées^ les galeries^ les cabinets d'amateurs soient^ sinon des tombeaux^ du moins des solitudes un peu froides , des lieux d'asile^ des couvents où Tart se réfugie, lorsque les causes sociales qui le rendaient intelligible à la foule commen*^ cent à perdre leur empire. S'ensuit-il qu'il soit mort pour cela ? Il vit d'une vie nouvelle, et voilà tout ; vie de reclus, si l'on veut, mais pleine encore de sève et de chaleur pour qui sait le comprendre et le goûter dans sa retraite. Ne peut-on, tout en admirant, et même en regrettant ce qu'il fut autrefois, l'accepter tel qu'il est devenu? A quoi sert de récriminer? Le grand coupable, c^est le temps ; c'est lui qui, goutte à goutte, a opéré cette métamorphose : ce ne sont ni les princes plus ou moins débonnaires, ni les artistes plus ou moins vaniteux.

Revenons donc à la question : prenons les choses telles qu'elles étaient en 164.8, lorsque naquit l'idée de celte Académie, qui, nous dit-on, a tout perdu. Voyons qu'elle était alors la condition de nos arts du dessin? Etait-elle régulière? Les lois qui les gouvernaient s'appliquaient -elles sans injustice et parfois sans violence? Pouvait-on reconnaître encore aux mat-

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très peintres et sculpteurs la même autorité, les mêmes privilèges que daKs les siècles précédents? Pouvait-on nier que la plupart d'entre eux ne fussent devenus de simples commerçants presque étrangers à Tart de sculpter et de peindre? Ne se formait-il pas en dehors de la corporation tout un monde d'artistes qu'on ne pouvait ni contraindre à devenir maîtres malgré eux^ ni condamner à mourir de faim faute d'avoir le droit d'exercer leur talent? N'était-ce pas là une de ces situations dont il faut à tout prix sortir, une de ces crises dont on attend l'issue? Le palliatif des brevets, inventé et pratiqué depuis plus d'un siècle, que la faute en fût à nos rois, ou seulement à la nécessité de corriger par des fictions un monopole de plus en plus intolérable, ce palliatif était-il efficace? L'abus qu'on en avait fait permettait-il d'en user encore, et dès lors, n'était-il pas urgent d'inventer un remède nouveau?

A tout cela que répondre? M. de Laborde est trop sincère, et ces temps-là lui sont trop bien connus pour qu'il s'obstine à sa gageure. Il a beau rire des soi-disant persécutions dont se lamentaient les artistes, faire bon marché de leurs tourments et réhabiliter du mieux qu'il peut l'ancienne corporation, il est forcé de convenir <x qu'elle laissait avilir l'enseignement à un degré (( d'infériorité qui faisait tache au milieu des progrès

« obtenus partout *, » et d'ajouter « qu'on aurait pu, « dès lors, la diviser en deux sections et introduire en a faveur de la section supérieure des améliorations a dans renseignement et une plus grande liberté dans « l'exercice de Tart*. » Ainsi le mal est reconnu, nous ne différons plus que sur le choix du remède. Or, de deux choses l'une, ou cette section supérieure n'aurait été qu'une annexe de la corporation, habitant le même toit, subissant les mêmes influences, et, dans ce cas, rien n'eût été changé : le vieil esprit de la maîtrise eût régné dans les deux sections, et la condition des artistes du dehors fût restée exactement la même; ou bien, la section nouvelle n'aurait appartenu que de nom au vieux corps de métier et de fait s'en fût rendue indépendante, vivant de sa propre vie, se dirigeant, s'administrant soi-même, abjurant aussi bien les habitudes mercantiles que les routines de l'enseignement, et ouvrant aux jeunes talents un généreux asile; dans ce cas quelle eût été la différence entre l'Académie et la section supérieure? N'est-ce pas disputer sur un mot? Sans doute il est des circonstances où mieux vaut radouber un navire que d'en construire un neuf, c'est quand, après l'avoir sondé, on trouve le cœur du bois tout à la fois éprouvé par Tusage et encore jeune et

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