CHAPITRE IV
Régime transitoire de 1655 à 166/U ^ Constitution définitive de l'Académie royale.
A peine délivrée de ses incommodes associés, l'Académie sentit qu'elle n'avait pas sécurité complète. Il 'manquait quelque chose à son affranchissement; elle n'était libre que de fait : le contrat de jonction conservait son autorité. A la seule condition d'adhérer aux nouveaux statuts, d'accepter les modifications que la couronne y avait introduites et qu'avaient sanctionnées le parlement, les maîtres étaient en droit de venir, quand bon leur semblerait, s'établir comme chez eux en pleine Académie. Ils n'auraient pas voté; mais, en dehors des scrutins, ils pouvaient exercer encore une influence malfaisante. La prudence ordonnait donc de conjurer ce danger. Ce fut le premier soin de Lebrun et de ses principaux confrères. Les faveurs que l'Académie venaient d'obtenir n'étaient, dans leur pensée, qu'un acheminement à quelque chose de plus sérieux, à une restauration complète et définitive. Faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges de la jonction, mettre la compagnie hors de pair en fondant tout à la
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fois et son indépendance et sa suprématie^ tel devait être le but de leurs constants efforts pendant les huit années qui nous restent à parcourir^ de la fin de 4655 au commencement de 1664.
D^abord, en attendant mieux, ils se mirent en devoir de prendre possession des grâces qui leur étaient faites, et avant tout du logement que leur concédait le roi dans le collège de l'Université. Par malheur, ce collège dépendait non du roi, mais du grand aumônier, et la galerie promise à l'Académie était occupée déjà, du consentement de la grande aumônerie, par la communauté des libraires. Pour faire vider les lieux, il fallait un procès : on Tentama. L'instance fut sommairement instruite, les avocats allaient plaider, lorsque M. Ralâbon, circonvenu par les libraires, donna le conseil aux académiciens d'abandonner leur prétention. Il promettait, pour les dédommager, de leur faire obtenir un logement au Louvre. L'échange fut accepté; la compagnie se désista. Mais le Louvre était plein ; de tous les ateliers concédés dans les galeries nouvelles, pas un n'était vacant. Que faire? quand pourrait s'accomplir la promesse de M. Raiabon? On aurait attendu longtemps, si un membre de l'Académie, Jacques Sarrazin, n'eût offert de céder le logement qu'il occupait au Louvre, sans autre condition que le remboursement des sommes qu'il y avait dépensées en réparations et
en accommodements. Sa proposition fut accueillie avec reconnaissance; seulement son mémoire parut un peu enfilé^ il montait à deux mille livres. La compagnie^ toujours mal en espèces, en fut réduite à implorer son vice-protecteur. Le chancelier Séguier ne lui fît pas défaut : il envoya^ de ses deniers^ les deux mille livres à Sarrazin.
Voilà donc, après bien des peines^ nos académiciens en possession d'une des faveurs qu'ils convoitaient le plus : ils sont logés chez le roi. Le local n'est pas vaste, il est un peu obscur^ mal ajusté, ou y sera fort à la gêne; mais quelle compensation à ces inconvénients! c'est un asile impénétrable aux maîtres : plus de troubles, plus de tracasseries; pas même l'appréhension d'une jonction nouvelle : avec ce défaut d'espace, les jonctions n'étaient plus matériellement possibles. Aussi l'Académie fit-elle' tous ses efforts pour s'établir tant bien que mal dans le logement de Sarrazin. Elle y passa neuf à dix mois, jusqu'au décès de Pierre Dubourg, grand fabricant de tapisseries, que le feu roi avait autorisé à installer sa manufacture vis-à-vis des galeries du Louvre, dans une dépendance du palais. C'était un grand vaisseau bien éclairé. L'Académie sollicita la survivance de Dubourg, l'obtint, et, au moyen de deux ou trois cloisons , se procura dans ce ' local toutes les salles dont elle avait besoin. C'est là qu'elle -
tint séance pendant quatre ans et quelques mois, jusqu'en i66i *.
Ces quatre années ne sont remplies que d'incidents sans importance. Il faut en excepter pourtant une étrange aventure qui, dans les écrits du temps, tient plus de place et fit ëclore à elle seule plus de prose et plus de vers que l'histoire tout entière de TAcadémie elle-même. Nous voulons parler de la querelle d'Abraham Bosse, le graveur. Bon géomètre, dessinateur habile, expert à manier la pointe et à traiter Teau-forte, sans rival comme professeur de perspective. Bosse n'avait qu'un défaut : il était fou d'orgueil. L'Académie, pour rendre hommage à ses talents et en reconnaissance de l'enseignement gratuit qu'il donnait aux élèves, l'avait élu membre honoraire, avec droit de séance et voix délibérative. C'était du temps que M. de Charmois gouvernait la compagnie et délivrait en son propre nom les brevets aux nouveaux élus. Cédant aux instances de Bosse, il avait libellé le sien d'une façon particulière, l'avait assaisonné de louanges et de remerciments, si bien que notre graveur teflait à ce parchemin comme à sa vie; il y voyait son titre de noblesse, le fondement de son honneur et de sa fortune. Aussi,
1. En septembre 1661, l'Académie fut transférée au Palais- Royal et y demeura trente et un ans, jusqu'en 1692. Le 3 février de cette année, elle quitta le Palais-Royal pour pasisar au vieux Louvre, et y resta cent ans.
lorsqu'en 1655, pour obéir aux prescriptions des nouveaux statuts, tous les brevets durent être renouvelés . et délivrés non plus au nom d'un simple particulier, mais au nom de TAcadémie, ce qui semblait à tout le monde infiniment préférable. Bosse ne voulut à aucun prix se soumettre à la loi commune. On eut beau le prier, Tinviter, le sommer de toutes les manières, il refusa obstinément de rendre son vieux brevet. On crut d'abord qu'il voulait rire, qu'il ne cherchait qu'une occasion de se singulariser, on prit patience en badinant; mais, comme au bout de trois années il résistait toujours, comme il tenait sur ses confrères d'impertinents propos, glorifiant sa révolte et chantant sa victoire, comme il inondait le public de libelles imprimés où Tinsolence coulait à flots et sur l'Académie et sur M. Ratabon, celui-ci, hors des gonds, résolut d'en finir avec ce turbulent. La première fois qu'il le vit à son banc, il le somma tout haut, devant la compagnie, de rentrer dans Tobéissance. Bosse le laissa dire -sans se déconcerter, et persista dans son refus d'un ton si assuré que M. Ratab5n en perdit contenance. Il eut le ^ tort de s'emporter et de dire des paroles hautaines et inconsidérées *. Ces paroles blessèrent l'Académie, et,
1. « J*aimerais mieux, dit-il en s' adressant à Bosse, envoyer « toute rAcadémie au pré aux Clercs, que de souffrir qu'elle vous (( dispensât plus longtemps de cette soumission. »
dans l'émoi qui s'ensuivit^ on oublia pour cette fois de châtier le réfractaire.
 quelque temps de là une cause à peu près semblable lui valut un nouveau sursis. Le châtiment qu*il fallait prononcer semblait sévère à bien dés gens. C'était la déchéance^ ni plus^ ni moins : les statuts le voulaient ainsi. On reculait devant un ostracisme; on atténuait la faute en l'imputant à la folie. Lebrun blâmait cette faiblesse. Un jour qu'il présidait en l'absence de M. Ratabon^ il fit adroitement sentir à ses confrères les dangereuses conséquences d'une rébellion si longtemps impunie ; l'assemblée l'approuva et semblait décidée à rendre la sentence^ lorsque Bourdon prit fantaisie non pas de défendre Bosse, mais d'attaquer Lebrun. 11 se plaignit avec humeur de sa façon de présider. Lebrun riposta vertement. Des mots aigres et mordants volèrent de part et d'autre, et, sans la compagnie, qui se précipita entre les deux recteurs, une querelle en forme éclatait. On comprend qu'après ce tumulte il ne fut plus question de Bosse : il semblait qu'un pouvoir invisible s'amusât à le proléger.
Mais la chance tourna; après un mois de pourparlers Lebrun et Bourdon s'embrassèrent ; la paix fut faite et Bosse en pa^a les frais. On arrêta d'un commun accord que l'Académie serait convoquée en assemblée générale pour procéder au jugement de ce brouillon séditieux.
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Il fut abandonné de tous^ et condamné tout d'une voix. On le déclara déchu de la qualité d'académicien^ privé de toug les honneurs^ prérogatives, privilèges et droits attachés à cette qualité^ privé même de son brevet : ce parchemin d'où venait tout le mal fut proclamé nul et non avenu. Ainsi se termina la lutte étrange et acbar* née qui faisait depuis si longtemps le tourment de TAcadémie et la joie de ses adversaires. Le vaincu n'accepta sa défaite qu'après de nouveaux combats^ aprèa avoir usé de toutes les ressources de son intrépide chicane. Il fallut un arrêt du conseil pour en avoir raison. Un quart de siècle après^ en 1685^ une autre Académie était réduite aussi à expulser un de ses membres. On sait quelle émotion souleva Furetière avant d'être rayé du nombre des quarante. Son aventure est plus connue que celle du graveur tourangeau, parce que le monde littéraire a plus d'échos que le monde des arts. Mais la révolte d'Abraham Bosse fut dans son temps tout aussi mémorable et passionna tout autant le public que celle du lexicographe abbé. Elle fut tout à la fois plus futile et plus violente. Furetière plaida mieux sa cause : Bosse avait fait plus de bruit.
C'était en 1661, le 7 mai, que s'était prononcé le tribunal académique ; deux mois auparavant^ le 9 mars^ Paris avait appris un autre événement tout autrement considérable^ non-seulement en France, mais dans TA-
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cadémie, le cardinal était mort. Son successeur^ comme premier ministre, était déjà trouvé^ c'était le roi luimême ; comme protecteur de TAcadémie de peinture^ qui le remplacerait? On Tignorait encore. Sans prendre grand souci de son protectorat^ sans s'occuper directement des afllaires de TÂcadémie^ Mazarin, par M. Ratabon, la soutenait et l'eût maintenue, aussi longtemps qu'aurait duré sa vie^ dans une sorte de statu quo^ sans la faire ni déchoir ni grandir. Tel était le genre d'influence qu'exerçait M. Ratabon. Il lui manquait bien des choses pour le poste où il était placé. Il n'avait ni grand amour des arts, ni grande sympathie pour ceux qu'il présidait. C'était un chef de rencontre, un homme de bureau, qu'aucun lien d'ancienne estime ou d'affection n'attachait aux artistes^ qui les comprenait ma]^ et ne pouvait s'accoutumer à traiter avec eux autrement qu'avec des commis. Ils s'en vengeaient à leur manière et lui donnaient parfois d'assez vertes leçons. Un jour, entre autres, à peine installé au fauteuil, et croyant qu'il allait mener ce petit monde à la baguette, il s'était proposé de faire élire académicien d'emblée un jeune homme qui lui était recommandé, disait-il, par les personnes de la plus haute qualité du royaume. A l'appui de la candidature, il avait fait porter sur le bureau un morceau de peinture de la façon du candidat. S'apercevant qu'on jugeait cette toile au poids de son
mérite^ lequel semblait des plus légers^ il pensa faire pencher la balance en y jetant quelques paroles. On récouta sans lui répondre^ dans le plus respectueux silence. Puis, quand vint le scrutin, il ne se trouva dans la boîte qu'une seule fève blanche, celle que lui-même y avait mise. Cet échec le rendit circonspect, mais le disposa mal à Fégard de la compagnie, et jamais il ne fit bon ménage avec elle. Errard était seul excepté; il Taimait, le prisait au-dessus de sa valeur, et ne voyait que par ses yeux. Chaque fois qu'il ne présidait pas, et dans les derniers temps surtout ces absences devenaient fréquentes, c'était Errard qu'il chargeait, non pas de le remplacer au fauteuil, mais de régler en son nom les affaires courantes et de faire de sa part certaines communications. Errard exerça d'abord avec modération cette sorte de vicariat, puis insensiblement il se mit à s'ingérer de tout, primant, tranchant, en toute occasion, comme s'il eût été le véritable directeur, le maître de l'Académie. L'usurpation ne devint visible à tous les yeux que lorsqu'il n'était plus temps. On pouvait l'empêcher de naître, rien n'était plus difficile que de la faire cesser. 11 fallait la combattre à force ouverte, c'est-à-dire s'attaquer au cardinal lui-même, en la personne de M. Ratabon, périlleuse entreprise dont personne n'était tenté.
Lebrun seul n'avait pas attendu si tard pour démêler
cette manœuvre. Sa clairvoyance naturelle s'était trouvée dès Tabord éveillée par le peu de goût qu'il avait pour Errard et par les froissements d'amourpropre qui lui venaient de M. Ratabon. C'était surtout dans les travaux du Louvre qu'il en avait reçii de graves sujets de plaintes. La reine mère l'avait chargé de décorer le pavillon de la petite galerie qui touchait à Tappartement du roi *. C'était un travail d'ensemble et d'un grand intérêt pour Lebrun. Avec celte abondance d'idées décoratives qui lui était propre et qui chaque jour semblait grandir en lui^ il n'entendait pas se borner à quelques tableaux d'histoire appliqués aux murailles : il voulait combiner d'un même jet le principal et l'accessoire^ encadrer à sa mode ses propres compositions et disposer^ de fond en comble, dans un style homogène, la décoration tout entière. Ses études étaient faites^ ses cartons presque achevés lorsque M. le surintendant, croyant ou feîgnant de croire qu'il n'était question pour Lebrun que de tableaux seulement, et voulant introduire son protégé dans cette affaire, lit préparer, par Errard, un projet de décoration, le soumit aussitôt à la reine, le lui fit approuver et signer de confiance, puis, de peur de contre-ordre, chargea les stucateurs, les doreurs et les ornemanistes de le mettre
1. Pavillon qui a disparu lorsque les constructions de Levaa ^nt été remaniées par Perrault.
à exécution^ sauf à faire la part au peintre de Sa Majesté en laissant à sa disposition quatre ou cinq places vides. Ces places ne furent jamais remplies. Lebrun n'était pas homme à accepter un tel partage. Mutiler son projet; en rompre Tharmonie^ ajuster ses idées dans les idées d'un autre, mieux valait en faire le sacrifice ; il se contint le mieux qu'il put^ cacha son déplaisir, inventa des prétextes pour ne pas faire les tableaux^ et garda sa rancune pour quelque autre occasion. Ce fut vers cette époque qu'Errard, toujours poussé par son Mécène, commença dans TÂcadémie le manège dont nous avons parlé. Lebrun Teut bientôt dépisté et signalé à ses confrères; mais quand il vit leur indolence^ quand il vit qu'ils le laissaient faire^ que chaque jour sous leurs yeux il gagnait du terrain, s'arrogeait par délégation le suprême pouvoir et se faisait maître detout^la patience lui échappa. Sans tenter une lutte inutile^ il prit un parti commode^ sa ressource ordinaire en de telles circonstances^ il se retira sous sa tente. Les sceaux de la compagnie étaient entre ses mainS; il les fit transporter chez M. Ratabon^ donna sa démission des fonctions de chancelier et ne mit plus les pieds ni aux assemblées ni aux exerciC/Cs.
On ne le vit reparaître qu'assez longtemps après, à l'occasion des affaires de Bosse. Son amour de la règle, sa passion pour la discipline expliquaient ce
retour^ mais en réalité c'était la mort du cardinal qui le faisait sortir de la retraite. Il voulait assister à la crise et surveiller de près ses adversaires. Si M. Ratabon conservait son crédit^ c'en était fait des rêves de Lebrun. Errard se perpétuait au pouvoir^ et sous sa main TAcadémie restait obscure et subalterne. Pour la régénérer^ il fallait un complet changement d'idées et de personnes.
Le remplacement du cardinal n'était pas la princi-* pale affaire. Son titre de protecteur, tout le monde en tombait d'accord, allait de droit au chancelier Séguier, lui qui, sept ans auparavant et de si bonne grâce, s'en était dépouillé dans Tintérèt de l'Académie. Mais qui serait vice-protecteur? C'était là le point délicat.
Le gros de la compagnie supposait à Lebrun ,des intentions qu'il n'avait pas. On croyait qu'il s'était mis en tôte la nomination de Fouquet, le surintendant des finances. Les longs séjours qu'il avait faits à Vaux depuis quelques années, les immenses travaux qu'il y avait conduits, les fréquentes visites qu'il y faisait encore pour surveiller les apprêts de cette fatale fête dtt 5 septembre 1661, tout cela joint à la familiarité dont le fastueux surintendant affectait d'honorer l'artiste, c'en était bien assez pour donner consistance aux bruits qu'on faisait courir ; mais Lebrun avait Fesprit trop fin pour croire à la durée de cette orgueilleuse
fortune. U cherchait 'pour T Académie un plus sûr patronage. Son instinct le lui fit découvrir. Il comprit les paroles du cardinal mourant et tira^ comme lui, l'horoscope de Colbert. Cest à ce nouveau venu qu'il pensa tout d'abord, en grand secret^ sans autre confident que son fidèle Testelin, et après quelques mots dits au seul chancelier, car il fallait savoir si ce coadjuteur lui serait agréable. Le chancelier donna son assentiment. Il voyait chaque jour combien le jeune roi prenait goût à Colbert ; le choix était donc excellent. U promit à Lebrun d'en faire son affaire et d'en parler à ses confrères comme d'une idée venant de lui^ afin de couper court aux délibérations..
L'occasion s'en présenta bientôt. Une députatiou de l'Académie, conduite par M. Ratabon, fit demander audience au chancelier. Elle venait. jusqu'à Fontainebleau, où résidait la cour, dans le dessein de compUmenter son nouveau protecteur et en même temps de le sonder sur la question du vice-protectorat. Le chancelier, distrait sans doute et oubliant le rôle qu'il devait jouer d'accord avec Lebrun, répondit qu'il connaissait le VŒU de la compagnie et ne pouvait que l'approuver, a Vous souhaitez M. Colbert, leur dit-il; c'est a une heureuse idée, j'y souscris de grand cœur. » Làdessus profond silence^ éionnement général, saisissement de M. Ratabon. Il veut répondre, la voix lui
manque ; pâle, déconcerté^ il se retire sans savoir ce qu^il fait, pendant que les autres membres de la députation, remis de leur surprise^ se confondent en excuses et remercient M. le chancelier de la façon dont il vient de leur signifier son choix. Ils ont^ lui disent-ils, les pleins pouvoir de TAcadémie ; ils veulent en user sur Theure, et demandent à être conduits auprès de M. Colbert pour lui faire Tofifre officielle du vice-protectorat.
Arrivés dans l'antichambre, ils y trouvent M. Ratabon qui exhalait sa colère. Peut-être au fond de Fâme avait-il espéré qu'on penserait à lui : il n'en laissait rien voir, mais se plaignait amèrement du rôle ridicule qu'on lui avait fait jouer. Telle était sa fureur qu'il ne voulut jamais, quelque prière qu'on lui en fit, conduire chez M. Colbert les membres de la députât ion. Il fallut que Lebrun se chargeât de les introduire.
Colbert était préparé ; il tint le meilleur langage. Au lieu d'un compliment banal, il fit de solides promesses, déclarant que cette dignité qui lui était offerte ne serait pas pour lui un litre honorifique, mais une charge active .et réelle, et comme une obligation de travailler sans relâche à TaGcroissement et à l'affermissement des privilèges académiques.
L'engagement était sincère et devait être fidèlement tenu. L'Académie ne savait pas quelle rencontre elle
avait faite et quelle fortune était la sienne. C*était bien mieux qu'un protecteur^ c'était un fondateur nouveau. Tout ce que Lebrun avait souhaité pour elle de relief et de crédit^ d*importance et d'autorité^ Colbert allait le lui donner. Mais n'anticipons pas ; nous n'en sommes qu'aux promesses du nouveau vice-protecteur^ et si puissant qu'il soit déjà, il lui faudra deux ans pour les remplir.
Lebrun et Testelin avaient espéré mieux. Us se flattaient que dans ce voyage de-Fontainebleau^ outre l'acceptation de Colbert, ils obtiendraient, du même coup, la signature du nouveau règlement^ la grande restauration, qu'ils méditaient depuis six ans. Dans cet espoir, ils avaient mis au net et apporté avec eux leurs rédactions dès longtemps minutées. Mais les affaires ne vont pas si vite. L'humeur de M. Ràtabon, bien qu'un peu radoucie^ fut un obstacle à tout. Se passer de lui^ agir encore à son insu^ ce n'était guère possible; le mettre du complot, ce l'était encore moins. On revint les mains vides^ et Lebrun, reprenant son exil volontaire, devint plus rare que jamais^ et comme invisible à ses confrères.
Ses amis cependant ne cessaient de parler de lui^ rappelaient ses anciens services^ ceux qu'il venait de rendre, la figure considérable qu'il avait faite à Fontainebleau. — Sans lui que pouvait-on ? que devenait
la compagnie dès qu'il s'en éloignait? Seul il avait l'oreille des puissances du jour. Il fallait qu'il lût directeur ou que l'Académie ne fût rien. —Ces discours^ rapportés à M. Ratabon, le blessaient d'autant plus qu'il sentait sa faveur de jour en jour plus chancelante. Il n'en lutta pas moins sans vouloir se démettre^ et garda jusqu'au bout ses fonctions^ mais il les paya cher.* Amertumes, déboires^ mortifications, rien ne lui fut épargné. Les sceaux de l'Académie étaient entre ses mains depuis la démission de Lebrun^ on les lui redemanda pour aller les offrir à cet ancien chancelier^ comme on porte à un conquérant les clefs d'une ville souipise. Lebrun se laissa toucher, répondit en bon prince et fit la grâce à ses confrères de revenir au milieu d'eux. Il reprit ses fonctions sans que le malheureux directeur^ qui avait fait pour l'exclure des efforts désespérés^ osât se soustraire au chagrin de le recevoir et presque de le compUmenter.
Une fois réintégré^ Lebrun prit dans la compagnie un ascendant dominateur. Tous ces artistes avaient besoin de lui : celui-ci voulait faire un buste^ un basrelief^ une statue; celui-là des portraits, des tableaux : à qui les demander? Colbert et le chancelier ne cachaient à personne que ces sortes d'affaires ne se traitaient qu'avec Lebrun: qu'il était le canal nécessaire pour arriver à eux et par eux remonter jusqu'au
roi. En même temps, à qui mieux mieux, ils accablaient de leur froideur et ruinaient dans Tesprit des artistes Topiniâtre surintendant. Fallait-il annoncer une grâce, une faveur, Lebrun seul en était instruit et avait soin d'en laisser par mégarde échapper la nouvelle devant la compagnie, de manière à faire bien sen- 'tir que le directeur Tignorait. L^Académie, son directeur en tête, venait-elle porter ses respects chez Tun de ses protecteurs, si Lebrun n'était pas présent, et rarement dans ce cas il manquait de se faire attendre, la porte était fermée et le suisse inflexible ; mais à peine Lebrun venait-il à paraître, la consigne tombait, l'audience était accordée. Tout cela, disait-on, n'était 1,'efifet que de hasards et de malentendus ; M. Ratabon, qui n'en voulait rien croire, s'irritait, s'emportait, tout en s'obstinanl à rester. Ces continuels tourments dégénérèrent en maladie. 11 tomba dans lin état d'abattement et de langueur qui ne laissait aucune chance de guéri- son. Sa vie se prolongea pourtant pendant sept ou huit ans, jusqu'en 1670; mais dès le début du mal, vers la fin de ^6Q3, le roi, le tenant pour mort, disposait de sa charge et la donnait à Colbert.
Par là se trouvait aplani le principal obstacle aux projets de Lebrun. Tolbert, en héritant de M. Ratabon, acquérait un pouvoir que personne n'avait eu jusquelà : cette surintendance des bâtiments de la couronne.
réunie à ses autres fonctions^ le rendait Tarbitre souverain^ le bienfaiteur suprême des arts et des artistes français. Lebrun^ de son côté^ nommé par les soins de Colbert premier peintre du roi, n'avait plus qu'à vouloir pour devenir, sans concurrent et sans conteste, directeur de l'Académie de peinture. Il ne se montra pas pressé et n'accepta d'abord que les fonctions sans le titre. Par bienséance et par calcul, il aima mieux ne pas permettre que sa nomination fût régularisée. Il n'entendait devenir chef que de l'Académie établie sur les nouveaux statuts, et investie des nouveaux droits qu'il demandait pour elle.
Que demandait-il donc? Ce n'était pas seulement de nouvelles largesses, un surcroit de munificence et d'encouragements, quatre mille livres de pension au lieu de mille, les privilèges de l'Académie française accordés non plus à trente, mais à quarante académiciens, un meilleur logement, une école mieux tenue, des modèles plus nombreux, un enseignement plus complet; tons ces perfectionnements avaient leur prix sans doute, et devaient prendre place dans les nouveaux statuts, mais Lebrun n'en avait pas fait la condition vitale, le principe régénérateur du corps académique; ce qu'il voulait, ce qu'il demandait comme une terre promise qui, selon lui, devait enfanter des merveilles, c'était un monopole exclusif, absolu, une suprématie
souveraine et universelle sur le domaine de l'art. Pour lui^ tout se bornait à ces deux points : interdiction d'enseigner ailleurs qu'à l'Académie; interdiction de pratiquer sans être de TAcadémie. La première de ces prohibitions était acquise, ou peu s'en faut, par les statuts de 1655 ; la seconde était à conquérir^ et Lebrun la tenait pour la plus nécessaire.
Ce n'était pas la maîtrise qui, cette fois^ lui faisait obstacle : elle gardait le silence au fond de ses boutique?, acceptant sa défaite et comme résignée à ne •jamais marcher de pair avec l'Académie ; mais en dehors de la maîtrise, il restait un groupe d'insoumis. Les brevetaires, peintres et sculpteurs du roi et de la reine, ne s'étaient pas rangés tous sous la bannière académique. $oit par orgueil, soit par humilité, les uns ne daignant pas, les autres n'osant pas s'exposer aux épreuves de l'admission, ils avaient, en grand nombre, refusé de franchir le seuil de cet asile, que tous, en 1648, ils travaillaient à faire ouvrir. Mais,sans être enrôlés, ils n'en avaient p^s moins profité delà victoire. Presque tous ils étaient log<^s dans quelque château royal et s'en faisaient comme un abri où tranquillement ils pratiquaient leur art, loin des attaques de la maîtrise et du contrôle de T Académie. C'était cette indépendance que Lebrun ne pouvait souffrir. Il Teût trouvée moins dangereuse si ces brevetaires eussent tous
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été sans talent; maig Mignard, Dufrenoy, les Anguier et quelques autres leur donnaient un relief et un éclat qui rimportunait. C'était un tiers parti, un germe d'anarcbie, le commencement d'un Etat dans TÉtat. Esprit organisateur, n'aimant que l'unité, ne croyant qu'à la discipline, il s'alarmait du moindre trouble qui pouvait contrarier ses plans. Comment promettre au roi la moisson de chefs-d'œuvre qui devait illustrer son règne, si chacun semait à sa guise? N'était-ce pas l'Académie qui devait tout diriger, tout cultiver et tout ensemencer? Mieux valait la détruire que tolérer ces dissidences. Le roi devait dire à ces sculpteurs et à ces peintres : entrez à TAcadémie, portez-lui le secours de vos lumières et de vos talents ; aidez-la à me servir, sinon je supprime vos brevets et vous livre sans défense aux vindictes de la maîtrise.
Tel était le système que Lebrun proposait a Colbert. D'une institution destinée seulement à protéger les droits de quelques-uns sans attenter aux droits des autres, il voulait qu'on lui fit un établissement dominateur, un instrument de monopole. Colbert ne s'y refusait pas. Mais avant d'en venir à la force, il voulut essayer de la persuasion. Lebrun ne demandait pas mieux, et n'employa d'abord que des armes courtoises. Son premier soin fut de supprimer au sein même de l'Académie tout germe de discorde. Ërrard avait eu des
torts^ il se garda de les lui faire expier. Dès le temps où M. Ratabon commençait à devenir malade^ on remarqua que Lebrun changeait à Tégard d'Errard de langage et de conduite. Sans faire grand cas de ses talents d'artiste^ il le savait très-entenilu dans les affaires de la compagnie et fort en crédit auprès du plus grand nombre. C'était quelqu'un qu'il fallait s'attacher. Errard, de son côté, né demandait pas mieux que de rentrer en grâce auprès des successeurs de son patron chancelant. Lebrun eut le bon esprit de lui épargner les premiers pas. Il lui fît proposer une entrevue secrète chez un des fameux traiteurs de Paris, et là, en tiers avec Testelin, l'accord fut bientôt conclu, la paix signée, et les deux aii'versaires devinrent deux amis. Depuis ce temps il n*y eut pas une affaire d'importance sans qu'Errard fît partie des réunions intimes appelées à en délibérer. Il prit dans ces conciliabules une part active au travail des nouveaux statuts, et ne cessa d'être pour Lebrun le confident le plus fidèle et le plus dévoué. Cette conquête en entraîna d'autres : toutes les* petites rivalités, tous les mauvais vouloirs intérieurs tombèrent avec l'hostilité d'Errard. La soumission fut complète : Lebrun dans l'Académie devenait maître souverain.
Restait à régner au dehors; rien ne lui coûta pour vaincre les résistances. Il s'en alla de sa personne chez tous les brevetaires et fil aux chefs les plus amicales
avances, les instruisant en grand secret des nouvelles laveurs que le roi, dans sa munificence, préparait à TAcadémie. N'était-ce pas le moment d'en venir prendre aussi leur part? Trouveraient-ils jamais semblable occasion de rendre service aux arts et de plaire à Sa Majesté? Voulaient-ils qu'un des leurs, en témoignage de leur rare mérite, fût dès d'abord admis aux premières dignités, il offrait d'en fournir le moyen en se démettant de sa place de recteur pour ne se réserver que celle de chancelier.
Ces obligeantes ouvertures ne pouvaient être repoussées. On les reçut avec reconnaissance, on prit rengagement de se joindre à l'Académie, mais quand vint le moment de tenir parole, de s'astreindre à la vie commune, de perdre l'indépendance, on ne .put s'y résoudre. Mignard et Dufrenoy prirent sur eux la rupture. Ils passèrent chez Lebrun et laissèrent à sa porte un billet laconique signé de leurs deux noms pour l'informerqu'ils renonçaient à faire partie de sonAcadémie*. Ce mot votre Académie disait le fond de leur pensée. Ils ne voulaient pas entrer où dominait Lebrun.
1. Voici ce billet que Lebrun déposa aux archives de l'Académie, et que Testelin nous donue comme un monument de la bizarre et sauvage façon d'agir de ces deux hommes importants : « Monsieur,
« Nous nous sommes informés de votre Académie exactement. « On nous a dit que nous ne pourrions pas en être sans y tenir et
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Celui*ci ne fit pas aUention à l'offense personnelle et ne prit fait et cause que pour TAcadéoiie. fl porta la lettre à Colbert, et sur-le-champ il en obtint le coup d*autorité qu'il poussuiyait depuis deux ans. La requête était préparée : elle fut dès le jour même soumise au conseil du roi et Tarrèt fut rendu conforme aux conclusions. Il ordonnait : que ceux qui jusque-là s'étaient qualifiés peintres et sculpteurs du roi seraien^ tenus, s'ils voulaient conserver leur titre, de s'unir et incorporer i l'Académie royale, nul désormais ne pouvant prendre la qualité de peintre et sculpteur du roi sans faire partie de ladite Académie ; que toutes lettres et brevets donnés précédemment sans cette condititm demeuraient révoqués et supprimés, et que les maîtres jurés pouvaient en conséquence, nonobstant lesdites lettres et brevets^ exercer telles poursuites que bon leur semblerait, sans aucune exception.
L'arrêt, à peine rendu, fut signifié aux brevetaires et les jeca dans la dernière perplexité. Leur situation flottante entre l'Académie et la maîtrise devenait impossible, il fallait faire un choix : se soumettre et subir le
« exercer quelques charges, ce que nous ne pouvons pas faire, « n'ayant ni le temps ni la commodité de nous en acquitter, pour <c être éloignés et occupés comme nous le serons au Val-de-Gràce. « Nous étions venus vous remercier de rhonneur que vous avez « fait à vos très-humbles serviteurs. Ce 12 février 1663. Signé <f Mi^nard, Dufrenoy. n
joug académique, ou bien prendre boutique et renoncer aux brevets. La plupart se soumirent. Dans les trois mots qui suivirent Tarrèt^ en mars, avril et mai 1663^ trente à quarante brevetaires se firent successivement recevoir académiciens. Ce n*étaient pas les plus considérables ; l'Académie ne gagnait pas grand'cbose à ce genre de recrues^ elle y perdait plutôt. Il lui fallait, pour les admettre, fermer les yeux et renoncer aux sérieuses épreuves; mais elle se flattait qu'entraînés par Texempte, les chefs de file, ceux qui lui pouvaient donner uii nouveau lustre ; se rendraient à leur tour. Il n'en fut rien ; après de grandes hésitations^ ce petit grbupe d'hommes de talent passa, Mignard en tète, dans le camp de la maîtrise et y fut accueilli^ comme on pense^ à bras ouverts.
Il y avait quatorze ans que Simon Youet avait fait même campagne, on sait avec quel succès : Mignard comptait sur un meilleur sort. Comme son maître, il fut élu chef de la communauté et prince de l'Académie de Saint-Luc, de cette ombre d'Académie qui n'existait plus que de nom, mais que bientôt, disait-il, il allait ressusciter. Tout lui semblait facile : ses portraits lui avaient fait à la cour et parmi les lettrés une puis- • santé clientèle ; la reine mère le protégeait et . l'avait mis en vogue ; tous ceux qu'il admettait à visiter, au Val-de-Grâce, sa coupole encore inachevée^ le procla-
maient le premier peintre du siècle : comment donc s'étonner qu'il ne doutât de rien?
Ce n'était pourtant pas une petite affaire que de ressusciter TAcadémie de Saint-Luc, c'est-à-dire défaire attribuer à la maîtrise le droit d'enseigner la jeunesse, d'ouvrir une école publique et de poser le modèle. Ce droit, les statuts de 1655 l'avaient exclusivement réservé à l'Académie royale : pouvait-elle s'en laisser dépouiller, surtout après qu'un arrêt du conseil de date toute récente l'en avait, pour ainsi dire, investie de nouveau?
Il n'y avait pas six mois, en effet, qu'une tentative du genre de celle que méditait Mignard avait été commise et réprimée. Elle avait eu pour principal instigateur Abraham Bosse, le graveur. Avec une ardeur égale à sa rancune. Bosse avait débauché un certain nombre d'étudiants à ses anciens confrères et les avait poussés à s'ériger en académie indépendante. Aussitôt un local avait été loué dans l'enclos de Saint-Denis de la Châtre, et là nos jeunes gens s'étaient constitués, avaient ouvert des exercices publics, tenu des assemblées, pris des délibérations, singé sur toutes choses l'Académie royale. Le chancelier Séguier, averti par Lebrun, chargea un exempt de ses gardes de se transporter sur les lieux et de dissiper V attroupement. L*.exempt surprit les délinquants au milieu de leurs
exercices : son seul aspect les mit en fuite ; puis il ferma la porte, y apposa son cadenas et menaça les gens du voisinage des plus lourdes amendes s'ils le laissaient briser. L'affaire semblait éteinte^ lorsque Bosse, qui n'était pas homme à lâcher sitôt prise^ monta la tète aux étudiants et les lança chez le chancelier. Ils lui portèrent en corps leurs humbles doléances. Paris est si grand, dirent-ils dans une sorte de requête que Bosse leur avait rédigée, il faut perdre tant de temps, s'exposer à tant de fatigues et même de dangers pour aller, surtout en hiver, du cœur de la ville jusqu'à TAcadémie royale, que la nécessité d'une seconde école ne peut être mise en doute. Us ajoutaient que la rétribution mensuelle exigée par TAcadémie était bien élevée pour de pauvres étudiants; qu'on ne pouvait leur faire un crime de chercher un enseignement moins coûteux et surtout plus complet, des professeurs plus assidus et, ce. qui trahissait l'auteur de la requête, des leçons de perspective, cette admirable science que TAcadémie avait bannie avec celui qui renseignait. A ce discours, le chancelier répondit doucement, sans trop d'humeur, déclara que la requête était irrégulière dans la forme, promit de l'examiner au fond, et se borna, dès qu'il fut seul, à en saisir l'Académie. Là on en fit lecture avec grande colère; mais> le premier feu passé, on mit à profit l'incident eu fai-
sant supplier le roi de protéger son Académie et d'infliger les peines les plus sévères à ceux qui se permet* traient de telles entreprises. C'est ainsi que le 24 novembre 1662 un arrêt fut rendu en conseil, arrêt qui prohibait toute réunion ou assemblée, sous prétexte de faire école et leçon publique au préjudice de FÂcadémie royale de peinture et sculpture, condamnait à la prison et à cinq cents livres d'amende ceux qui tiendraient semblables assemblées, et rendait passibles des mêmes peines les propriétaires et locataires des maisons où elles auraient eu lieu.
Devant un tel arrêt, que pouvait faire Mignard? Il crut qu'à force d'esprit, d'intrigue et de souplesse il le ferait rapporter ou tout au moins qu'on y dérogerait en sa faveur. Il prit habilement ses mesures, fit assaillir Colbert par tous les gens de cour qui lui voulaient du bien, et lui-même essaya de le convaincre tantôt de vive voix, dans de longs entretiens^ tantôt en lui laissant des notes et des mémoires. Ce n'était pas les arguments de Bosse, c'est-à-dire la question des distances, qu'il mettait en avant : l'Académie s'était hâtée d'écarter ce grief en s'engageant à établir dans les quartiers de Paris, où la nécessité en serait reconnue, des succursales dirigée^ par elle. Mignard faisait valoir des raisons d'un autre ordre, les dangers d'un enseignement unique et uniforme^ les abus du mono-
pole, Fémulation salutaire et féconde qu'exeiterait rétablissement d'une seconde école. La cause était excellente^ et il la plaidait bien; mais il était suspect d^obéir plutôt a sa jalousie qu'au pur amour de la vérité^ et il parlait à un juge qui sur toutes ces questions de concurrence et de monopole avait son parti pris. En soutenant Lebrun et ses projets^ c'était ses propres idées que soutenait Goibert. Mignard s'épuisait donc en vains efforts; il finit par s'en apercevoir; ses illusions tombèrent et il abandonna la partie.
L'Académie n'avait pas vu sans émotion cette guerre acharnée contre son privilège : sitôt que le danger fut passé, elle ne songea qu'à se mieux garantir, à se donner la sauvegarde qui seule pouvait fixer et assurer son état^ nous parlons des nouveaux statuts depuis si longtemps attendus, promis et élaborés. Pour y mettre la dernière main, Lebrun se fit aider par le premier commis de Goibert, le sage et judicieux M. du Metz, et par le plus habile des procureurs au parlement, M« Fournier. Leur travail consista à faire un corps complet de statuts composés de toutes les dispositions utiles qu'ils pouvaient emprunter aux deux règlements antérieurs, et des dispositions nouvelles qu'ils jugeaient nécessaires d'ajouter. Quand ils eurent soigneusement fondu, coordonné' et revisé tous les articles, prévu les objections qu'ils pouvaient soulever^ et rédigé les let-
très patentes qui devaient les confirmer^ le tout fut soumis au ministre et discuté de nouveau par lui; puis, le 24 décembre 1663, Golbert lit signer au roi les statuts et les lettres patentes, chargea M. du Metz de les expédier et sceller le jour même, et fit envoyer d'urgence Texpédition aux trois cours souveraines pour y être vérifiée et enregistrée.
La cour des comptes procéda, dès le 31 décembre, à Tenregistrement pur et simple des lettres et des statuts. La cour des aides ne fit pas plus de difficulté; son arrêt, également pur et simple, fut rendu le 1 3 février. Quant à Parrêt du parlement, il n'intervint que trois mois plus tard, le 14 mai i664, après une lutte opiniâtre soutenue par les jurés. Il y avait sept ou huit ans qu'ils gardaient le silence^ ils le rompirent à ce moment suprême et tentèrent un dernier effort. Judiciairement parlant, leur cause était spécieuse; ils soutenaient que les nouveaux statuts n'étaient rendus ' qu'au mépris et en contravention de l'arrêt de la cour du 7 juin 1652, portant enregistrement et des premiers statuts de l'Académie et du contrat de jonction passé entre elje et la maîtrise. Cet arrêt n'était pas rapporté, il était la loi des parties. Ce qu'on demandait à la cour c'était donc de détruire son propre ouvrage, d'enregistrer le pour et le contre, de se donner un démenti. Sur les esprits de la grand'cbambre, ce moyen
n'était pas sans force et Mignard Texploitait avec son savoir-faire accoutumé. Devenu chef des jurés, il les avait poussés à livrer cette dernière bataille. C'était la seule revanche qu'il pût se promettre encore : pour se venger du ministre, il n'avait que le parlement.
La manœuvre était Fi bien conduite et le danger devenait si pressant que Colbert dut écrire de sa main et de la part du roi, pour inviter le procureur général à bien conclure, ce que ce magistrat était visiblement disposé à ne pas faire. L'invitation porta son fruit, mais bientôt il fallut en adresser une autre, le procureur du roi au Châtelet s'étant à son tour avisé de s'opposer à l'enregistrement dans l'intérêt de sa. juridiction. Quand ces avis réitérés eurent fait connaître clairement la volonté royale, les esprits se calmèrent, et M. Tambonneau lui-même se rendit. C'était le rapporteur de l'affaire, honnête praticien, que les vieux titres et l'antique possession de la maîtrise touchaient profondément. Le premier président, Guillaume de Lamoignon, acheva de tout aplanir. Il fit venir à sa maison d'Auteuil les petits commissaires; l'affaire fut mise sur le bureau et jugée sans désemparer. On changea quelques rédactions, on exigea dans les statuts deux restrictions sans importance, pour faire plaisir aux pointilleux, et l'arrêt fut rendu, arrêt contradictoire et sans appel, portant que : « Nonobstant
a Topposition des maîtres^ les nouvelles lettres et les a nouveaux statuts seraient registres au greffe de la « cour. »
Uissue de ce procès n'était douteuse pour personne^ et Le Brun, au fond de l'âme, n'en pouvait être inquiet; mais la joie du triomphe n'en fut pas moins complète et s'exprima par de bruyants transports. Pendant huit jours, ce fut dans FAcadémie un concert de louanges, d'admiration et de reconnaissance dont Le Brun fut comme accablé. Il y répondit en donnant à tous ses confrères, dans son logement des Gobelins, le plus magnifique banquet.
Notre tâche serait terminée si nous nous étions seulement proposé de raconter rétablissement de l'Académie royale de peinture et de sculpture. La voilà parvenue à sa constitution définitive ; en fait d'autorité, de crédit, de puissance, elle n'a plus rien à conquérir. Mais nous avions un autre but que de faire un simple récit, nous cherchions à nous rendre compte du véritable caractère de cette institution, du genre d'influence qu'elle a exercé sur nos arts du dessin, de la place qu'elle occupe dans leur histoire. C'est là ce qu'iP nous reste à étudier. Nous ne sommes entrés avec si grand détail dans l'exposé des faits que pour donner une base plus sûre à nos appréciations.