POST-SCRIPTUM
Au moment où s'achevait l'impression du présent opuscule, nous avons reçu d'Allemagne un livre qui traite du même sujet et qui montre combien, dans toute l'étendue du monde savant, cette question préoccupe les esprits sérieux. Ce livre, arrivé à sa seconde édition, est intitulé : là doctrine scolastique
DE LA MATIÈRE ET DE LA FORME ET SON HARMONIE AVEC LES FAITS RÉVÉLÉS PAR LES SCIENCES NATURELLES. (Die SCflOlas-
tische lehre von materie und for m und ihre harmonie mit deh thatsachen der naturivissenschaft.) L'auteur est le docteur M. Scheid, professeur de philosophie au lycée épiscopal d'Eichslaedt. Comme nous, il pense qu'il n'y a aucune incompatibilité essentielle entre la doctrine scolastique et la théorie des corps communément admise par les savants modernes ; mais les conditions de l'accord sont, pour le docteur Scheid, assez différentes de celles que nous venons de proposer. Persuadé que les définitions dogmatiques de l'EgHse sont incompatibles avec toute autre doctrine que le système thomiste, il somme les savants chrétiens d'abandonner toutes les théories inconciliables avec ce système ; et il s'attache à leur faciliter ce sacrifice, en leur prouvant que le thomisme seul donne une explication satisfaisante des faits constatés par les expériences physiques et chimiques ; que seul il rend raison de l'unité substantielle de l'homme ; qu'il est seul en parfaite harmonie avec les dogmes de la révélation ; enfin, que seul il permet au penseur de se faire un concept vraiment scientifique de l'univers. C'est le contre-pied absolu de la thèse du docteur Frédault.
L'écrivain allemand déploie dans la défense de sa cause beaucoup d'érudition et de talent ; et son livre est certainement un des meilleurs qui aient été écrits sur la matière. Nous avouerons pourtant qu'il ne nous a point convaincu. C'est en vain que nous y avons cherché, en faveur du système thomiste, la démonstration qui, de l'aveu des Pères Kleutgen et Zigliara, lui a manqué jusqu'à ce jour. L'argument, qui de sa nature serait le plus
décisif, celui qui est tiré des définitions de l'Eglise, nous semble complètement dénué de base. L'auteur raisonne comme si Pie IX avait défini contre Giinther que l'âme raisonnable est la forme immédiate de la matière première, dans l'homme, et non la forme immédiate du corps humain. Or, cette dernière expression est celle dont le Pape s'est servi, et elle a non-seulement un sens grammatical, mais encore un sens doctrinal très-différent de la première. En établissant contre Gùnther, que l'âme est la forme immédiate du corps humain, Pie IX exprime en un seul mot ce qu'il énonce plus distinctement dans le bref par lequel il condamne les erreurs de Baltzer, à savoir « qu'il y a dans l'homme un seul principe de vie, l'âme raisonnable, de laquelle le corps reçoit le mouvement, la vie tout entière et le sentiment. » Ce point est admis par les adversaires catholiques du système thomiste, et n'a rien de commun avec la doctrine qui donne aux éléments du corps une forme élémentaire, la forme de corporéité. Si les définitions de l'Eglise avaient le sens que leur attribue le docteur Scheid, elles auraient frappé la doctrine de Scot qui, sous ce rapport, est aussi éloignée du système thomiste que l'atomisme moderne. Or, il est notoire que, depuis les Conciles de Vienne et de Latran jusqu'à nos jours, on n'avait jamais songé à donner une semblable portée aux décrets de ces Conciles. Le docteur Scheid peut donc éloigner toute inquiétude relativement à l'orthodoxie de ceux qui n'admettent pas son système philosophique. Evidemment il s'est laissé entraîner un peu trop loin par son attachement à la doctrine thomiste. Il est tout naturel que sous l'empire de ce sentiment d'ailleurs très-louable, il se soit exagéré les mérites de cette doctrine, et qu'il s'en soit peut-être un peu dissimulé les difficultés et les inconvénients. Nous nous permettons de croire que, sans admettre la distinction et la reproduction continuelle des formes élémentaires, on peut concevoir une idée assez large du plan divin. Il nous semble même que les deux parties du cosmos se correspondent mieux, et se complètent mieux l'une l'autre si, dans le monde matériel comme dans le monde spirituel, les forces des divers ordres se subordonnent l'une à l'autre, au lieu de se détruire mutuellement. Dans le corps mystique du Christ, qui est le type suprême de toutes les œuvres de Dieu, chacun des éléments vivants garde
son être, son activité, sa liberté, sous l'influence toute-puissante de l'âme de ce corps qui est l'Esprit-Saint et de son chef qui est Jésus-Christ. Le corps de l'homme serait à notre avis une image beaucoup moins fidèle de ce divin prototype, si l'âme raisonnable, qui est la reine de ce petit monde, en étouffait toutes les énergies pour les concentrer en elle-même, et régnait despotiquement sur une matière première inerte et passive.