CHAPITRE SEIZIEME Solution des difficultés. — Conclusion
Revenons à notre point de départ : que nous proposionsnous? De faire un choix éclairé entre les deux manières d'interpréter la doctrine d'Aristote et de saint Thomas. L'une de ces deux interprétations s'est donnée à nous comme péripatéticienne par excellence, bien qu'elle ait eu dès l'origine d'énergiques contradicteurs dans cette école. Nous avons commencé par confronter cette interprétation avec les textes certains des maîtres, et nous avons constaté entre ceux-ci et celle-là une mani-
feste opposition. Nous l'avons ensuite mise en présence des faits, dont ses défenseurs la croient seule capable de donner une explication philosophique. Nous avons cherché cette explication, et, au lieu de cela, qu'avons-nous trouvé? — Des difficultés insolubles, des suppositions gratuites, la violation des lois les plus générales de la nature, la négation des principes premiers de la raison et des axiomes acceptés dans l'école comme absolument incontestables. Voilà ce que nous a révélé un examen fait avec toute l'attention possible, et sans autre parti pris, nous l'afïirmons, que celui de chercher la vérité. Après cela, nous avons bien le droit, ce semble, de demander aux défenseurs de la théorie en question qu'ils renoncent à l'imposer à leurs adversaires jusqu'à ce qu'ils aient résolu les graves objections qu'on leur oppose. Qu'ils ne fassent pas de l'admission de cette théorie une condition sine qua non d'orthodoxie philosophique ; et puisqu'ils font eux-mêmes profession de la défendre, non parce qu'elle est de saint Thomas mais uniquement parce qu'ils la croient vraie, qu'ils permettent à ceux qui la croient fausse de la rejeter, alors même qu'il serait prouvé qu'elle est réellement de saint Thomas.
Mais n'avons-nous pas, pour admettre la théorie thomiste, en dépit des difficultés qu'on lui oppose, une raison indirecte qui peut suppléer à la pénurie d'arguments directs? La théorie contraire ne soulève-t-elle pas des difficultés plus graves encore ? Ne détruit-elle pas l'unité substantielle des corps inorganiques, des êtres vivants, de l'homme lui-même? Si les formes substantielles des éléments restent dans le composé, comment la composition est-elle substantielle ? Si les éléments du corps gardent leur être antérieur, quand ils s'unissent à l'âme, cette union est purement accidentelle ; ils ne forment plus avec l'âme une seule nature; nous retombons dans l'erreur de Platon, qui faisait vivre l'âme dans le corps comme un nautonier dans sa barque. N'est-ce pas là une difficulté aussi sérieuse que celles auxquelles est en butte le système thomiste ?
C'est là, en effet, le côté le plus obscur du système opposé ; et il faut bien que cette difficulté soit sérieuse pour que des esprits éclairés aient pu affronter, pour s'y soustraire, les inconvénients qu'entraîne l'hypothèse thomiste de l« matière première.
Nous ne sommes donc nullement disposés à contester la gravité de cette objection. Cependant nous ne la croyons pas insoluble ; et il nous semble que les considérations suivantes sont de nature à en éclaircir l'obscurité.
Les formes substantielles, qui sont les actes des êtres, n'ont pas toutes, nous l'avons dit, la même actualité ; elles forment une échelle, dont les degrés diffèrent les uns des autres, en ce que les degrés supérieurs ont plus d'actualité et moins de potentialité ; les degrés inférieurs, au contraire, moins d'actualité et plus de potentialité. Ainsi, l'essence divine est la forme des formes parce qu'elle est l'acte pur. Les anges tiennent le premier rang parmi les êtres créés, parce qu'ils sont des formes subsistantes et absolument indépendantes de toute matière ; puis vient l'àme humaine, forme subsistante également, mais dépendante de la matière dans l'exercice de ses puissances inférieures. En effet, le pouvoir d'informer le corps et de se mettre par lui en rapport avec les autres corps est essentiel à l'âme ; et c'est pour cela que son union avec le corps est substantielle, parce qu'elle est indispensable à l'âme pour l'exercice de ses forces essentielles et pour l'intégrité de son être. Les principes vitaux des animaux et des plantes sont, vis-à-vis de la matière, dans une dépendance bien plus grande encore, puisque n'ayant d'autres forces que celles dont la matière est l'organe, ils ne peuvent exister sans elle. Ces formes sont pourtant complètement distinctes des éléments qu'elles vivifient ; et elles sont réellement produites lorsque la plante et l'animal commencent à exister. Il n'en est pas de même de la forme substantielle du composé chimique, qui résulte de l'union des formes substantielles des éléments. Aristote nous a formulé les lois de cette union. Elle vient, selon lui, de ce que, entre toutes les formes, celles des éléments sont celles qui se rapprochent le plus de la matière, c'est-à-dire qui sont le plus passives. Il ne dit pas, comme Averroès, que ces formes tiennent le milieu entre la substance et les accidents, chose que saint Thomas repousse avec raison; ce que dit Aristote, c'est que les formes élémentaires, par là même qu'elles sont les moins parfaites de toutes, renferment en elles-mêmes plus de potentialité et de passivité. Patet ea esse mistilia quœcumque ex agenlibus contrarie tatem habent; hxc enim inter se passiva
sunt. C'est précisément cette passivité inhérente à leur forme qui en fait des éléments ; car, qui dit élément, dit un être destiné par sa nature à entrer dans la composition d'un autre être, nonseulement par sa quantité, ce qui est le propre de la matière, mais par son principe actif. Or, le principe actif de l'élément, s'il était purement actif, ne pourrait tout au plus entrer dans un composé que comme forme du composé ; il pourrait servir à la génération, non à la combinaison. Pour qu'il se combine, ce qui est le propre de l'élément, il faut qu'il soit à la fois passif et actif. Ainsi, les formes élémentaires portent dans leur essence même une certaine potentialité ; elles ont assez d'actualité pour faire exister l'élément hors de la combinaison ; et, dans ce sens, elles sont des formes substantielles, mais des formes substantielles essentiellement incomplètes, qui appellent par leur essentielle potentialité un complément substantiel. Ce complément peut leur être donné de deux manières : ou par la simple union de ces éléments avec d'autres éléments, c'est-à-dire par la combinaison, ou par leur passage dans un corps vivant et par l'information du principe vital dont ce corps est animé. Dans les deux cas, l'union est substantielle, parce qu'elle modifie les éléments dans un de leurs principes substantiels. Ainsi, quand l'oxygène et l'hydrogène passent dans le corps de l'homme, ils cessent d'être pur hydrogène et pur oxygène et de produire exclusivement les effets propres à ces substances. Leur activité, dominée par l'activité supérieure de l'âme, s'assimile à elle, devient une activité vitale, et produit des effets vitaux.
Dans les deux cas, les éléments ont été substantiellement modifiés, bien qu'ils n'aient pas été détruits : née corrumpuntur, nec simpliciter eadem sunt. La définition qu'Aristote nous donne de la combinaison a été parfaitement réalisée ; c'est l'union de corps simples, altérés par la combinaison de leurs forces : alteratorum mistilium unio. En admettant cette explication, on a le droit de dire, avec les thomistes, que les formes des composants demeurent dans le composé virtuellement, parce qu'elles y conservent toute leur vertu ; mais qu'elles n'y demeurent pas formellement^ en ce sens qu'elles y reçoivent une détermination ultérieure, différente de celles qu'elles avaient comme formes élémentaires. La combinaison diffère pourtant delà génération, parce que, dans
le premier cas, il n'y a pas, comme dans le second, production d'une nouvelle forme ex nihilo sui. La forme du composé inorganique n'est que l'union substantielle des formes des corps simples, se transformant partiellement l'une dans l'autre, et formant une résultante par l'influence qu'elles exercent et subissent en même temps : utrumque mutatur ex sua quidem natura in principium dominans alterius, non tamen fit alterum^ sed ex utroque médium. Il y a évidemment, dans la substance qui résulte de cette combinaison des éléments, beaucoup plus d'unité que dans le simple mélange, bien que cette unité soit moins parfaite que celle qui est produite par la génération, moins parfaite surtout que l'unité de l'être spirituel. Il en doit être ainsi, puisque le composé chimique occupe le dernier degré dans l'échelle des substances complètes, n'ayant au-dessous de lui que la substance élémentaire, essentiellement incomplète.
Cette explication s'accorde parfaitement avec une parole remarquable d'Aristole, fréquemment citée par saint Thomas : « les formes sont les unes à l'égard des autres comme les nombres. » Rien de plus vrai. Le nombre neuf est contenu réellement dans le nombre dix ; et pourtant il en diffère formellement, puisqu'on ajoutant une unité au nombre neuf, on lui donne une détermination différente; ainsi, les formes inférieures des composants ne perdent pas leur réalité lorsqu'elles se joignent à la forme supérieure du composé ; mais elles acquièrent une nouvelle manière d'être, une nouvelle détermination, et par conséquent une nouvelle existence formelle. Il est vrai que si la forme du composé contient en elle toutes les propriétés des formes inférieures, celles-ci n'ayant plus de raison d'être disparaissent, et leurs forces sont remplacées par les forces de même nature de la forme supérieure ; c'est ainsi que, dans l'homme, l'âme raisonnable étant à la fois sensitive et végétative, remplace les principes vitaux qui produisent dans les êtres inférieurs ces deux dernières vies. Rien ne s'oppose, en effet, à ce que ces trois genres de vie procèdent d'un même principe ; attendu que, s'il y a entre elles une grande diversité, il n'y a aucune opposition. Mais entre la substance spirituelle et le corps, il y a opposition complète, et par conséquent il est absurde qu'un corps emprunte à un esprit ce par quoi il est corps. La forme substantielle d'un être étant
ce qui le fait formellement tel, l'âme ne peut sans être corporelle être la forme substantielle en vertu de laquelle le corps est corps. Il en est de même de toutes les formes essentiellement matérielles, et par conséquent de toutes celles qui appartiennent à l'essence des éléments. Ces forces n'étant point dans l'âme, ne doivent pas être détruites lorsque les éléments passent dans le corps; mais elles n'y existent plus dans le même état d'indépendance où elles étaient auparavant. Elles sont saisies par la force supérieure de l'âme, dominées par elle, surnaturalisées en quelque sorte, et employées comme instruments pour vivifier la matière du corps. Auparavant ces éléments formaient autant d'unités indépendantes ; désormais ce seront des fractions d'an tout, auquel l'âme donnera sa détermination spécifique. Leur vertu subsistera tout entière ; leur être ne sera pas détruit ; mais, dominé par une nouvelle forme, il acquerra une nouvelle existence formelle. C'esi ainsi qae l'âme est le principe de l'unité substantielle de l'homme. Elle ne détruit pas la variété des éléments, mais elle les unit ; elle ne supprime pas complètement leur opposition mutuelle, mais elle la tempère et en fait une condition d'harmonie. Il n'y a réellement dans l'homme qu'une forme substantielle : l'âme raisonnable, parce que cette âme seule donne à l'être humain tout entier sa détermination substantielle ; elle seule ramène à l'unité la diversité des éléments (1). Par son union avec le corps, elle lui confère, non pas un simple accident, mais un être nouveau, l'être humain, qui l'élève audessus de tous les êtres purement corporels, et le constitue dans le genre des substances raisonnables.
Ainsi comprise, la théorie moderne, parfaitement d'accord en substance avec la doctrine péripatéticienne, est à l'abri de tous les
(l) « Elementa sunt plura et contraria; ubicumque autem aliqua contraria conveniunt et componuntur, oportet ut sit aliquid quod contineat et faciat ipsa unum, » In Uh. I de An. lect. 12 (tom. XX, p. 35, 1). C'est de ce rôle assigné à l'âme, par rapport aux éléments corporels, qu'Aristote conclut contre Empédocle qu'elle-même ne peut être composée d'éléments, puisque, dans cette hypothèse, elle aurait besoin d'un principe supérieur pour ramener à l'unité ces éléments multiples.
dangers qu'on avait mis à sa charge. On n'a plus le droit de lui reprocher de supprimer l'unité substantielle des corps, puisque comme nous venons de le voir, loin de détruire cette unité, elle a sur tous les autres systèmes l'avantage de la mieux graduer suivant le degré de perfection des substances. On serait encore moins fondé à mettre cette théorie en opposition avec les définitions de l'Eglise relatives à l'union de l'àme et du corps, dans l'homme (i). Que disent, en effet, ces définitions? Que l'âme est la vraie forme du corps humain, et qu'elle l'informe et le vivifie non accidentellement ou par un intermédiaire, mais immédiatement et par son essence. — Or, tout cela est parfaitement vrai dans notre théorie : car c'est de l'âme que le corps reçoit, sans aucun intermédiaire, sa vie, sa nature spécifique, son existence comme corps humain. Et son union avec l'âme, loin d'être accidentelle, est au contraire substantielle, de quelque manière qu'on l'envisage, soit du côté de l'âme, soit du côté du corps : du côté de l'âme, qui sans cette union serait hors d'état d'exercer plusieurs de ses facultés essentielles ; du côté du corps, qui reçoit de cette union le complément substantiel de ses éléments. Quand donc on examine de près cet argument, le plus fort sinon le seul sur lequel s'appuie la théorie contraire, on voit qu'il se réduit à une pure équivoque. Les partisans de cette théorie, qui reprochent quelquefois à leurs adversaires d'équivoquer sur les mots « substantiel et accidentel », ne s'aperçoivent
(1) Le P. Palmieri, dans ses InstUuliones philosophiez (Anthropologie, thèse XIV), a mis ce point hors de toute contestation. Il prouve que le Concile de Vienne n'a eu nullement en vue de condamner une doctrine soutenue, alors et depuis, par les théologiens parfaitement orthodoxes. L'erreur proscrite par le Concile est celle qui donne au corps humain un autre principe de vie que l'âme raisonnable. Cette erreur, qui se rapproche de l'hérésie d'Apollinaire, avait été importée en occident par Averroès; et, vers l'époque du Concile de Vienne, elle avait été soutenue par un certain Pierre-Jean Olive. De nos jours, elle a été reproduite en Allemagne par Giinther et par Baltur, contre lesquels Pie IX a renouvelé la définition du Concile de Vienne.
On trouvera à l'Appendice III, p. 109, toutes les décisions de l'Eglise relatives à la question qui nous occupe.
pas qu'ils se donnent à eux-mêmes ce tort. Ils confondent ce qui est indispensable à un être pour exister avec ce qui lui est indispensable pour posséder l'intégrité de sa nature. L'union avec le corps n'est pas essentielle à l'âme dans le premier sens, et cela de l'aveu de tous ; mais il n'est certainement pas permis d'en conclure qu'elle lui est purement accidentelle. On peut très-justement nommer substantiel et même essentiel tout ce qui est exigé par la nature. Or, l'union avec le corps est certainement exigée par la nature de l'âme, qui diffère surtout des purs esprits par cette exigence. Rien ne serait plus contraire aux principes de la philosophie scolastique que de considérer comme un simple accident la propriété de forme du corps qui appartient à l'âme humaine ; mais si cette propriété est essentielle, l'union avec le corps ne peut être considérée comme purement accidentelle, en admettant même que le corps est composé d'éléments doués de leurs formes propres. Appliquons le même raisonnement aux éléments, eux-mêmes faits pour s'unir à d'autres éléments, comme l'âme est faite pour s'unir au corps ; et par cette simple distinction des deux sens du mot substantiel, nous écarterons le malentendu doctrinal qui nous divise (1). Comment donc se peut-il faire que cette division se soit pro-
(1) Nous demandons ici au R. P. Palmieri la permission Je ne pas adopter la formule dont il se sert pour exprimer une doctrine qui s'accorde au fond avec la nôtre. D'après lui, les parties dont se compose la personne humaine seraient des substances complètes, incomplètes comme natures. En s'exprimant de la sorte, le P. Palmieri prête des armes à ses 'adversaires, et s'écarte de la tradition constante de l'école, qui n'admet entre la nature et la substance qu'une distinction de raison, SU est vrai, comme tous les scolastiques l'affirment, que operari sequitur esse, un être est complet ou incomplet dans son existence substantielle, dans la mesure précise dans laquelle il est complet ou incomplet dans sa puissance naturelle d'agir. Aussi n'hésitons-nous pas à dire que les parties physiques de la personne humaine, l'âme d'un côté et de l'autre les éléments matériels, sont des substances incomplètes, parce que ceux-ci comme celle-là, s'ils existent séparément, sont privés d'un complément exigé par leur nature.
longée si longtemps? C'est que, en proposant comme nouvelle la théorie généralement adoptée aujourd'hui par les savants, on a provoqué les défiances des défenseurs de la philosophie traditionnelle. Ces défiances n'auront plus d'objet, et la concorde ne pourra manquer de se rétablir, du moment qn'il sera reconnu que les observations récentes sont en parfaite harmonie avec les principes posés par Aristote et acceptés par saint Thomas.
Nous n'avons pourtant pas nié que dans les écrits du docteur angélique il ne se trouve des textes difficiles à concilier soit avec ceux que nous avons rapportés précédemment, soit avec les conclusions que nous avons cru pouvoir en déduire. C'est ainsi que, dans les questions de la grâce, les écoles rivales appuient les systèmes les plus contraires sur des témoignages également décisifs en apparence de saint Augustin. Nous pourrions, en opposant ainsi un texte à un autre, prolonger indéfiniment la discussion. Mais qu'y gagnerions-nous, soit pour le progrès de nos écoles, soit pour l'honneur de la doctrine de saint Thomas ? N'oublions pas que la discussion présente appartient à l'ordre purement scientifique, et doit par conséquent être définitivement tranchée non par l'autorité mais par la raison. Tant qu'on n'aura pas réfuté les arguments rationnels qui renversent la théorie contraire à la nôtre, on ne gagnera rien en cherchant à prouver par l'interprétation littérale de certains textes que cette théorie appartient à saint Thomas. La seule interprétation qui soit ici admissible est l'interprétation rationnelle, celle qui éclaire les textes obscurs par les principes parfaitement clairs professés hautement par le saint docteur. C'est ainsi que nous expliquons maints passages difficiles de l'aigle d'Hippone ; et ceux qui agissent autrement, loin de lui prouver par là leur respect, lui infligent un véritable outrage, en le mettant en opposition avec la vérité et avec lui-même. Ne faisons pas à saint Thomas une injure semblable. Attentif à se corriger lui-même jusqu'à la fin de sa courte carrière, nous pouvons être certains que s'il eut prolongé jusqu'à nos jours son existence mortelle, il n'eût pas manqué d'éclaircir ce qui a pu rester d'obscurité dans ses écrits, et de compléter, à l'aide des nouvelles découvertes de la science, ce que ses théories avaient forcément d'incomplet. Agissons de la sorte, et ne craignons pas de nous montrer plus fidèles à l'esprit de la philosophie
de saint Thomas qu'à la lettre de quelques-uns de ses textes. Il n'y a pas d'autre moyen pour conserver à la doctrine du docteur angélique les prérogatives que nous nous accordons tous à lui attribuer : l'unité, l'harmonie, la connexion logique. Interprétée de la sorte, « cette doctrine nous explique la vraie diversité spécifique des substances corporelles ; elle nous rend raison des changements substantiels des corps et de leurs transformations accidentelles ; et, tandis que dans les autres systèmes les phénomènes de la nature sont pleins de mystères (et nous offrent même de manifestes contradictions), on les explique à l'aide de vrais principes posés par saint Thomas de manière à satisfaire la raison (1). »
Aussi ne pouvons-nous douter qu'à mesure que ces principes seront mieux connus, les vrais savants ne les acceptent, et n'en reconnaissent la parfaite conformité avec les données de l'expérience : appelons de tous nos vœux cette union de tous les bons esprits dans la profession d'une même doctrine, et la cessation des divisions malheureuses qui, en ce moment, neutralisent nos forces et nous empêchent de lutter avec avantage contre l'invasion des plus dangereuses erreurs. Il n'y a évidemment qu'un grand profit à retirer pour tous de cette union, alors même qu'il faudrait l'acheter par le sacrifice de quelques préjugés. « Quand c'est la vérité qui triomphe, les vaincus gagnent plus encore que les vainqueurs. Il n'y a qu'une défaite à craindre : celle que nous subirions si, pour paraître victorieux, nous persistions à demeurer sous le joug honteux de l'erreur (2). »
(1) La Scienza Ualiana. Mai 1876.
(2) La Scienza italiana. Ibid.