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L'Accord social

« Les hommes éclairés, dévoués à la Démocratie et à la République, a écrit Marcelin Rerthelot (1), sont aujourd’hui d’accord sur la nécessité d’appliquer les méthodes de la science moderne, observation et expérimentation, à la sociologie et à la politique, c’est-à-dire au gouvernement des Etats civilisés.

(( Mais les méthodes théologiques, mystiques et magiques d’une part, rhétoriciennes, purement logiques et métaphysiques de l’autre, ont présidé à l’éducation et à la politique pendant de longues séries de siècles et leur influence prédomine

(1) Science et Libre Pensée , p. 219.

encore aujourd’hui, même chez les peuples modernes. »

C’est ainsi qu’un grand savant républicain nous présente trois méthodes politiques. La première : la scientifique est la seule bonne ; les deux autres : la mystique et la rhétoricienne sont également condamnées.

Si nous voulons savoir laquelle de ces méthodes est appliquée par le parti Républicain pour la réorganisation sociale de la France, consultons encore Berthelot. Il va nous le révéler dans une des dernières pages qu’il ait publiées avant sa mort : « C’est en vain, écrit-il, (1) que nos prédécesseurs, il y a un siècle, avaient espéré établir les doctrines philosophiques et politiques, les institutions sociales sur des bases rationnelles, susceptibles de fournir les règles constantes d’un progrès toujours ascendant. Cette conception est aujourd’hui abandonnée dans les diverses classes de connaissance se rapportant à des réalités concrètes : sciences historiques, politiques, sociologiques. »

Voilà donc jugée, et par qui ! la prétention de la secte républicaine à la méthode scientifique.

(1) Eevue des Beux-Mondes du 15 février 1907.

La détermination des lois sociales rencontre des difficultés objectives et subjectives.

Celles-ci ont été fort bien analysées par Herbert Spencer dans son Introduction à la Science Sociale. Ge sont principalement les préjugés de famille, de race, de caste, de profession, de religion, de nationalité. Ce sont autant de causes qui déforment à nos yeux les phénomènes sociaux.

Il est une autre difficulté purement objective ; c’est l’extraordinaire enchevêtrement des causes qui se composent pour produire un fait social.

Les sociologues républicains Français sont constamment les victimes de ces deux ordres de difficultés. D’une part leurs préjugés antireligieux et leur engouement malsain pour, les théories mystico-alLemandes, d’autre part leur désir de simplifier les solutions et de les unifier en les appliquant à des cas très différents sont les causes de multiples erreurs dont est gravement entachée notre nouvelle législation sociale ouvrière.

L’expérimentation absolue semble, à première

vue, impossible à réaliser en sociologie. Comment imaginer, en effet, l’autocrate qui, de parti pris, pour s’instruire ou pour s’amuser, modifierait ou produirait intentionnellement un fait social pour en surprendre les lois ?

Et cependant, ce rêve irréalisable, la France l’a vécu depuis cent vingt ans.

La succession pendant ce laps de temps de douze constitutions et de douze régimes différents n’a-t-elLe pas institué une véritable expérimentation dont les sociologues de toutes les écoles et de tous les pays sont ainsi autorisés à déterminer les lois avec une rigueur scientifique ? Cette expérimentation a produit les faits sociaux les plus variés ; elle a entassé les révolutions sur les catastrophes ; elle a détruit presque toutes les institutions du passé sans en abolir ni le souvenir ni la nostalgie ; elle a créé un édifice presque entièrement nouveau dont la solidité paraît bien compromise aujourd’hui.

L’heure est donc propice pour une étude attentive des faits sociaux et pour la détermination des lois dont l’application réaliserait le but idéal de la science sociologique : c’est-à-dire l’amélioration de la condition humaine et la détermination de la forme gouvernementale la meilleure pour un peuple à l’époque actuelle.

Berthelot a enseigné qu’il est reconnu que toute

existence est assujettie, dans sa durée et sa continuité, à des changements graduels. L’état présent des individus et des sociétés résulte du développement de leurs états antérieurs. L’histoire, dans tous les ordres de faits, est oedle d’un perpétuel écoulement, comme disait le vieil Héraclite.

Mais cette évolution qui nous apparaît comme la loi même du développement de tout organisme, cette transformation incessante, quelles sont ses conditions et ses modalités ? Son but et son résultat sont-ils toujours les mêmes ? Nous conduitelle toujours à un progrès? N’est-il pas permis au contraire d’envisager la mort comme son terme fatal et inévitable ?

La méthode des sciences expérimentales distingue, en effet, l’évolution ascendante, c’est le progrès, et l’évolution descendante et parfois régressive, c’est la décadence et la mort.

Elle distingue aussi : l’évolution spontanée , produite par le jeu des agents naturels ; et l’évolution artificielle, provoquée par l’art ou par la science, c’est-à-dire par la pensée humaine.

Ainsi donc : évolution spontanée ou naturelle et évolution artificielle, d’une part ; évolution ascendante ou progrès, et évolution descendante ou décadence, d’autre part ; telles sont les conditions auxquelles obéissent les faits sociaux.

Déterminer ces caractères différents dans les

faits sociaux ce sera le moyen de les classer. Cette classification établie, on sera constamment amené à reconnaître que les faits sociaux appartenant au cycle de l’évolution ascendante portent également le caractère de l’évolution spontanée et que ceux qu’il faut ranger dans le cycle de l’évolution descendante sont le produit de l’évolution artificielle.

Le premier caractère de l’évolution spontanée est la lenteur. Trop souvent, au lieu de constater simplement les variations historiques, trop lentes à leur gré, les réformateurs ont essayé de les provoquer systématiquement. Non contents de proposer les réformes à la conviction de leurs auditeurs, ce qui est légitime, ils ont cherché à les imposer par des méthodes factices, proclamées comme des dogmes obligatoires. Cette prétention, d’après Berthelot, remonterait aux institutions théocratiques du moyen-âge. Selon nous, elle caractérise surtout, avec une évidence absolue, les conceptions a 'priori des précurseurs de la Révolution française et notamment de J. -J. Rousseau.

L’évolution spontanée, au contraire, est la loi de l’ancien régime, depuis Hugues Capet jusqu’à Louis XIV inclusivement.

La monarchie française est une œuvre collective et héréditaire, partie intégrante de la vie in-

dividuelle de chacun des citoyens, produite par une évolution spontanée qui a duré huit siècles.

Dans « l’Ancien Régime », Taine a admirablement analysé les dernières phases de cette évolution devenue descendante depuis Louis XV, tout au moins pour les deux grands ordres privilégiés : la noblesse et le clergé.

L’erreur d’un philosophe étranger, d’un J. -J. Rousseau, erreur adoptée par la secte révolutionnaire, a été d’enseigner qu’on pouvait modifier, par une évolution artificielle, basée sur une conception a 'priori, la France monarchique et de ne pas voir qu’en touchant à la fois à nos coutumes, à nos habitudes, à notre conception à la fois logique et morale des choses, déterminée par notre hérédité et par notre éducation extérieure, on allait causer un bouleversement dont la France ne guérirait jamais.

Tout ce qu’il était permis de faire, c’était d’écarter les obstacles que les privilégiés auraient pu opposer à la liberté de l’évolution vitale qui était désirée par tous les Français et à laquelle le Roi, le premier, se prêtait personnellement, avec une entière loyauté.

Cette évolution vitale, tout à fait conforme aux traditions de la monarchie française, ne fut-elle pas annoncée, promise, par la convocation des Etats généraux ?

Qu’est-ce qui la fit échouer? la Révolution. Or, qu’est-ce que la Révolution, sinon l’évolution artificielle dont J. -J. Rousseau est l’initiateur. C’est la méthode de régression et de décadence, de destruction et de mort qui va commencer son œuvre et qui la poursuivra pendant cent vingt ans, à travers des alternatives où la vitalité du peuple français reprendra le dessus, bientôt terrassée par une recrudescence du mal qu’il s’est inoculé avec le poison de l’évolution artificielle. « Je compare le mal, dit Taine, à une attaque de syphilis ; mal guérie, palliée, l’altération intime subsiste toujours ; elle nous a donné 1848 et les accidents tertiaires de 1870-1871. Deux doigts du malade, l’Alsace et la Lorraine, sont tombés, et si nous ne suivons pas le régime indispensable, il est à craindre que d’autres membres ne tombent encore. » (1)

<( Les formules liberté-, égalité , dit encore Taine dans la même lettre, appliquées à l’organisation sociale en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’Etat. C’est sur ce point que j’ai insisté, d’autant plus que la conception dure encore, et que la structure de la France, telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810 par le Consulat et l’Empire n’a pas changé. Nous

(1) Lettre à Ernest Havet, 24 mars 1878.

en souffrirons encore pendant un siècle et peutêtre davantage ; cette structure a fait de la France une puissance de second rang ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures, etc. »

C’est en grande partie aux travaux de Taine que nous devons aujourd’hui de pouvoir formuler, en nous appuyant aussi sur l’autorité de Marcelin Berthelot, la théorie de l’évolution en sociologie. Mais cette théorie, il faut le reconnaître, Taine ne l’a pas établie. Il constate le mal causé par J.-J. Rousseau, son Contrat Social et ses utopies, mais il n’a pas su discerner et proclamer comme une loi générale que toute évolution artificielle aurait causé le même mal et que la guérison de ce mal ne peut être obtenue que par le retour à la seule méthode efficace en sociologie, c’est-àdire l’évolution spontanée.

Ce serait une illusion, en effet, que de croire trouver un autre remède au mal social actuel. Nous considérons comme une illusion criminelle, condamnée par l’expérimentation et par la science sociologique, toute tentative de réforme systématique basée sur une conception a priori et sur une évolution artificielle, comme le collectivisme de Karl Marx.

Au cours des douze ou treize régimes qui se sont succédé en France depuis cent vingt ans, sous l’action de ces évolutions artificielles, im-

posées comme autant d’épreuves renaissantes à notre malheureuse patrie, il s’est créé une mentalité nouvelle, des mœurs, des coutumes, des croyances et des aspirations bien différentes d’avant 1789. Il existe une France de 1910 qui est oppressée, qui souffre, qui voudrait se dégager du joug, guérir de sa maladie, et qui, cependant, paraît toute prête par moments à se prêter presque complaisamment à l’épreuve suprême de l’évolution artificielle qui serait le signal de la catastrophe définitive : le socialisme.

A cette France il faudrait bien se garder de proposer un retour à l’Ancien Régime, et s’il en est question dans cette étude, c’est uniquement pour en apprécier la méthode d’évolution spontanée qui, sans Rousseau et ses sectateurs, nous aurait permis de réaliser en 1789 un progrès définitif et durable.

Nous ne voulons pas être accusé de parti pris vis-à-vis de J. -J. Rousseau. Mais comment ne pas constater qu’il est apparu dans notre histoire à un moment où florissait une école philosophique et économique que l’on peut, au plus haut degré, considérer comme une école d’évolution spontanée et qu’en haine de ses rivaux français, J. -J. Rousseau s’est fait le théoricien d’une évolution artificielle et le créateur d’une doctrine a priori à l’usage des révolutionnaires. Qu’est-ce que sa

théorie, sinon le droit divin populaire opposé au droit divin royal, le droit divin protestant genevois opposé au droit divin catholique romain, un absolutisme dressé en face d’un autre, une tyrannie mille fois plus odieuse que celle qu’il prétendait détruire.

La conception d’un système a priori en philosophie et en sociologie nous apparaît essentiellement comme le produit d’une mentalité étrangère à notre race. L’intelligence française, honnête, sincère et loyale, donne un produit social absolument contraire à l’utopie allemande d’un Karl Marx.

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