Î4 L'ACOUSTIQUE
teur de la Monarchie féminine^ a tenté de noter les bruissements d^ailes qu'on entend dans Tintérieur d'une ruche d'abeilles qui \a jeter. « Il a déterminé, dit Réaumur, toutes les modulations du chant de l'abeille suppliante, qui aspire à conduire un essaim, les diiTérentes clefs sur lesquelles elles sont composées, et de même celles des chants de la reine mère. » Les bourdons produisent, avec leurs ailes, un bruit que leur nom imite par onomatopée ^ Les vrillettes^ en oscillapt sur leurs six pattes, frappent le bois des vieux, meubles avec leurs mandibules fermées, et produisent ainsi les coups secs que l'on entend pendant la nuit.
Les reptiles sont loin d'être muets. La voix des crocodiles et des caïmans peut se comparer au miaulement d'un chat dans le jeune âge, et à des sanglots entrecoupés ou à des mugissements dans l'âge adulte. Ils trompent parfois les passants par des cris qui semblent venir d'un enfant. Le lézard chanteur de Birmanie, à ce que nous apprend M. Thomas Ânquetil, annonce les tremblements de terre par des cris aigus et souvent répétés.
Les serpents n'ont, en fait de voix, qu'un sil'flement aigu, sauf le serpent à sonnettes, qui porte au bout de la queue un grelot formé par des cornets écailleux, emboîtés les uns dans les autres, et dont le nombre augmente avec Tàge.
Le « peuple coassant )> des grenouilles et rainettes
* On a remarqué que pendant le vol des insectes ce bourdonnement change de liauleur. Ainsi, d'après M. Oppel, une moucîie qui se pose t'ait entendre une note voisine du si, mais lorsqu'elle s'envole le sm monte au mi^. M. Tisko a constaté que le son s'abaissait au moment où rinsecte passait à côté de son oreille^ et il attribue ce phénomène à l'influence du mouvement de la source sonore sur la hauteur du son. (Voy. pJus loin, page i'84.)
LE SOUk DA5S LA NATURE. t5
est connu par sa loquacité, qui un jour loi devint funeste, suivant la Fontaine :
Les grenouilles se lassant De rétat démocratiqDe, Par leurs clameurs firent tant Que Jupin les soumit au pouToir monarchique.
Les poissons, qui passent pour être muets, ne le sont pas tous. Les lyres, les malarmats, les maigres d^Europe, les ombrines communes, les hippocampes à museau court émettent des sons d'une nature particulière. Cette faculté, qui est commune aux mâles et aux femelles, atteint sa plus grande perfection à Tépoque du frai. Les maigres surtout, lorsqu'ils se rassemblent en troupes, produisent unbruit assez fort qui semble sortir de Teau et qui leur a mérité le nom d'orgues vivantes. M. Dufossé, qui s'est spécialement occupé de ce sujet, a trouvé que les bruits en question sont produits par le frémissement de certains muscles; chez quelques espèces ils sont renforcés par la vessie pneumatique.
Ainsi, mille voix se réunissent pour faire jour et nuit le grand concert de la nature. L'air est toujours rempli de son. Même quand nous nous croyons dans un silence complet, nous sommes encore entourés de bruits; on s'en aperçoit bien quand on veut écouter quelque son très-faible que ces bruits empêchent d'arriver à nous distinctement. Pour savoir ce que c'est que le silence, il faut monter sur une haute montagne, sur une cime bien isolée.
Chaque région de la terre a, pour ainsi dire, sa physionomie acoustique. Près des grandes villes, on entend mille bruits confus qui trahisscnl V^cX\n\VàV>v
20 l.'ACOI)SriQI)B.
inaine, comme II bouidonnenicnt des abeilles dans un: niche nous >e\ele qu elle est habitée. A Paris, ce sourd munnure persiste toute la nuit. Le jour, il y a des rues ou I on ne s'entend point parler, quand il y passe beau-
coup de voitures Le roulement des voitures est encore renforce par le sol trop élastique de la grande ville, qui recouvre Its catacombes à la manière d'une table de Molon
Dans nos campagnes d Europe, ce sont les petits oiseaux qui donnent le ton général à l'orclicstre de la font En 4merique, ce sont d'awVtds "OiK plus puis-
santés. Écoutons Alexandre de Ilumboldt lorsqu'il nous parle de la vie, ou plutôt des voix nocturnes des animaux dans les forêts des tropiques. Il passait la nuit sous la voûte du ciel, après avoir choisi sur les bords de TApure une plaine sablonneuse qui allait rejoindre à peu de distance la lisière d'une épaisse forêt vierge. La nuit était fraîche et éclairée par la lune. Un profond silence, troublé seulement de temps à autre par le ronflement des dauphins d'eau douce, régnait dans la plaine et sur la rivière. « 11 était plus de onze heures, dit Humboldt, quand commença dans la forêt voisine un vacarme tel qu'il fallut reconcer absolument à dormir le reste de la nuit. Tout le taillis retentissait de cris sauvages. Parmi les voix nombreuses qui se mêlaient dans ce concert, les Indiens ne pouvaient reconnaître que celles qui, après une courte pause, recommençaient seules à se faire entendre. C'étaient les hurlements gutturaux et monotones des alouates, la voix plaintive et flâtée dos petits sapajous, le ronflement du singe dormeur, les cris entrecoupés du grand tigre d'Amérique, du cagouar ou lion sans crinière, du pécari, du paresseux et d'un essaim de perroquets, ceux des parraquas et d'autres gallinacés. Lorsque les tigres s'avançaient vers la limite de la forêt, notre chien, qui auparavant aboyait sans cesse, cherchait en hurlant un refuge sous nos hamacs. Quelquefois le rugissement du tigre descendait du haut des arbres; toujours alors il était accompa.^né des cris aigus et plaintifs des singes, qui s'efforçaient d'échapper à ce danger nouveau pour eux. »
Si l'on demande aux Indiens la cause de ce tumulte continuel, ils répondent en riant que les» aimvw^w^ixment à voir la lune éclairer la forêt, c\vVV\s> louVlèV^V
la pleine lune. Mais ce n*est pas la lune qui les cicite le plus ; c*cst pendant les violentes averses que les cris sont les plus bruyants, ou lorsqu'au milieu des grondements du tonnerre un éclair illumine l'intérieur de la forêt. Ces sortes de scènes offrent un contraste singulier avec le calme qui règne sous les tropiques vers l'heure de midi, par les grandes chaleurs, alors que le thermomètre marque plus de 40** à l'ombre. Les grands animaux s'enfoncent à cette heure dans les profondeurs de la foret, les oiseaux se cachent sous le feuillage des arbres ou dans les crevasses des rochers, pour éviter les rayons ardents qui tombent du zénith ; en revanche, les pierres unies et les blocs arrondis sont couverts d'iguanes, de geckos, de salamandres, qui, immobiles, la tète levée et la bouche béante, semblent aspirer avec délices l'air embrasé. « Mais, dit Humboldt, si, durant ce calme apparent de la nature, on prête l'oreille à des sons presque imperceptibles, on saisit à la surface du sol et dans les couches inférieures de l'air un bruissement confus produit par le murmure et le bourdonnement des insectes. Tout annonce un monde de forces organiques en mouvement. Dans chaque broussaille, dans l'écorce fendue, des arbres, dans la terre que fouillent les hyménoptères, la vie s'agite et se fait entendre ; c'est comme une des mille voix que la nature adresse à l'âme pieuse et sensible de l'homme. »
EFFETS 0« ftOM ««A kC« ÉTACt ITHTâlift
Comme le peintre «Vttâ|Mire de U \mï%m^. (MMir eti faire un messager de Is petâ«^« le iiiai(i<ieti fvoiiitiisiidi^ aux sons et les charge de truduire d«w «etitiiiieiili', Iji musique est donc une laujçue o^iitiie ui«e 4Im4i'«>; langue d'autant plu« douoe et t>ia« clA^ruitftiii^ i|MVIle est moins précise et aioia« «tuUile ; i*'e«t le i^e de Is parole.
On définit géoéralemeot la tiiu«i<(ue TaH d^ <y>tiil/îtM^
les sons d^une manière agréaUe à rgreille. l^e^arKteii»
philosophes donnaient à œ loat un sen« li«'4Ui<»up plu«
étendu. Pour eut, ia musi^fiie c^upr^'fJtaH la damte^ le
gesie^ la poésie «t luéme toutes le» ««ieuoHi. Henné»
déelare que la musique ei«t la ocHutiainiiauoe di^ 1 mi die
de toutes choses ; Fiftha^oi^ kA l^latoo enseiiçtiaienf que
Umt l'univen est musique. Be là 4)eite njuMque f>'U*Mte
— harmonie des monde» — danse de» sphèfe», «\uî %
troublé tanl de létes.
La musique a été probablement le premier des arts: l'homme avait dans l'oiseau un maître à chanter. Les instruments à vent — flûte et pipeaux — ont dû venir après. Diodore en attribue la première idée à quelque pâtre qui avait étudié le sifflement du vent dans les roseaux. Lucrèce est du même avis :
Et Zephyri cava per calamorum sibila primum Âgresteis docuere cavas inflare cicutas.
Les instruments à corde et ceux qu'on bat pour en tirer un bruit sourd — tambours et timbales — sont également fort anciens. L'antiquité attribuait l'invention de la musique tantôt à Mercure, tantôt à Apollon; Cadmus, qui amena en Grèce la musicienne Hermione, Amphion, Orphée et d'autres encore, sont cités comme étant les pères de la musique instrumentale. D'après la Genèse, les joueurs de flûte et de cithare descendent de Jubal, fils de Lamech et d'Ada de la race de Gain. La vérité, c'est que l'origine des instruments de musique se perd dans la nuit des temps.
L'influence de la musique sur les mœurs des peuples et sa puissance sur les âmes sont reconnues par tous les philosophes de l'antiquité. Platon prétend qu'on peut assigner les sons qui font naître la bassesse et l'insolence, et d'autres qui produisent les vertus opposées. Pour lui, un changement introduit dans la musique doit en entraîner un dans la constitution de l'État. Si cela est vrai, M. Wagner révolutionnera la Bavière !
Polybe nous dit qu'en Arcadic, pays triste et froid,
la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des
habitants ; que nulle part il ne se commettait autant de
crimes qu'à Cynète, où elle était négligée. D'après
Athénéej on mettait aulretois eu ngt§> <i\. ^w xausic^e
EFFETS DU SOPî SUR LES ÊTRES VIVANTS. SI Qutes les lois .divines et humaines, les préceptes de a morale, les légendes et l'histoire des peuples, et tout ala était chanté publiquement par des chœurs, au son
es instruments. Les Israélites avaient des usages analoues. La musique prêtait à ces choses abstraiti-s un liarme particulier, et les gravait dans l'esprit des uditeurs. Est-ce le souvenir de ces antiques usages (\ui inspiré toul récemment à un MeyerbecT -jarieLec X\ift«
38 LMCOUSTEQtlE.
sau(;renue de mettre en symphonie la coustitution américaine?
Selon les phîlosoplies du l'école dcPythagore, l'àme humaine est en (juclquc sorte formée d'harmonie. Ils croyaient possible de rétablir, par le moyen de la musi<]ue, cette harmonie préexistante et ptimitive de nos facultés intellectuelles, troublée trop souvent jp&r le contact des choses de ce lias monde. Les anciens auteurs sont pleins de récits qui se rapportent au pouvoir miraculeux des sons.
Les chants d'Orphée domptaient les bètes féroces, suspendaient le cours des neuves et faisaient danser les u"brcs et les rochers. Quand la mort lui eut ravi Euryice, il descendit aux cnïcvs-, \es somNàtwb Awinités,
charmées par la douceur de ses accords, lui'accordèrent le retour de sa femme, qu'il aurait ramenée sur la terre, s'il avait pu s'empêcher de regarder en arrière pendant leur ascension.
Le divin Amphion bâtit les murs de Thèbes au son de sa lyre; les pierres venaient d'elles-mêmes se placer les unes sur les autres, dans l'ordre prescrit.
Agitataque saxa per artem
Sponte sua in mûri membra coisse ferunt.
Ici la musique fait naître les remparts d'une ville; ailleurs, elle les fera tomber : les murs de Jéricho s'écroulent au son des trompes des prêtres d'Israël*.
Dans les chants finnois, on voit les sables du rivage se transformer en diamants, les meules de foin accourir d'elles-même dans la grange, les flots de la mer se calmer, les arbres se mouvoir en cadence, et les ours s'arrêter avec vénération aux accents de la lyre de Wainamoinen, qui, saisi enfin lui-même, tombe dans une douce extase et verse, au lieu de larmes, un torrent de perles.
Les Vêdas, ou livres saints des Indous, ne sont pas les derniers à célébrer le pouvoir de la musique. Là, elle fait marcher à la baguette hommes et animaux ; la nature inanimée est elle-même contrainte d'obéir aux ragas que le dieu Mahédo compose avec sa femme Parbutéa. Sous le règne d' Abker, le célèbre chanteur Mia- Tousine chanta une fois en plein jour un raga consacré à la nuit ; aussitôt le soleil s'éclipsa et les ténèbres se répandirent aussi loin que sa voix se faisait entendre. Un autre raga brûlait celui qui osait le chanter. Ahkcr,
< Josué, Ti, SO
3f L'ACOUSTIQUE.
pour en faire l'aprcuye, ordonna à un musicien de chanter cette chanson pendant qu'il était plongé jusqu'au menton dans la rivière Djumna .Cela ne servit de rien : le malheureux fut la proie des flammes, et Abker sut désormais à quors'en tenir.
Le pouvoir que Ton attribue à la musique d'exciter et de calmer les passions a fourni la matière d'un grand nombre de légendes. Tout le monde connaît l'histoire de David qui joue de la harpe devant le roi Saiil, toutes les fois que celui-ci est possédé du mauvais esprit. Farinelli a renouvelé cette expérience. Lorsqu'il vint en Espagne, en 1736, les accents de sa voix arrachèrent le roi Philippe V à une noire mélancolie ; le roi se l'attacha, lui défendit de chanter en public et le combla de ses faveurs. 11 resta dans la même position sous Ferdinand VI.
Le musicien Timothée excitait, dit-on, les fureurs d'Alexandre le Grand par le mode phrygien et les calmait par le mode lydien.
Bocce nous apprend qu'un jour Pythagore trouva un jeune homme à qui la jalousie, de fréquentes libations et une mélodie phrygienne avaient tellement troublé la tête, qu'il se mettait en devoir d'incendier la maison de sa maîtresse. Il suffit alors au philosophe de Samos de faire jouer à la flûtiste un autre air plus calme pour ramener le jeune écervelé à des sentiments meilleurs.
Une autre fois, une terrible sédition qui avait éclaté à Lacédémone fut apaisée par Terpandre, qui se mit à chanter au son de la cithare. En ce temps-là, cela réussissait. Je doute qu'aujourd'hui on obtînt des succès de ce genre en armant les sergents de ville de guitares H de petites flûtes.
Les prêtres celtes se servaient de la musique pour
adoucir les mœurs de la nation. Chez les Gaulois, les bardes arrêtaient par leurs chants la fureur des combattants. Saint Augustin raconte quelque chose de plus extraordinaire : un simple joueur de flûte excita un tel enthousiasme chez un peuple naturellement sensible, qu'il en fut élu roi.
Voici une autre légende qui rappelle l'histoire de Tiinothée et d'Alexandre le Grand.
Éric le Bon, roi de Danemark, entendit un musicien 86 vanter qu'il pouvait à volonté provoquer chez ses auditeurs la colère, la gaieté ou la tristesse. Éric voulut en faire l'expérience ; l'autre se récusa et représenta au roi le danger d'une pareille tentative ; mais plus il se rétractait et plus le roi insistait. Voyant qu'il fallait s'exécuter, le musicien fit emporter toutes les armes, puis il demanda que quelques spectateurs fussent placés hors de la portée des sons de sa harpe; ils devaient regarder de loin et accourir à un moment donné pour lui arracher son instrument et l'en frapper à la tcte. Ensuite il s'enferma avec le roi et quelques fidèles serviteurs et il commença à jouer de sa harpe. D'abord il joua un air mélancolique qui plongea les assistants dans une grande tristesse; puis, changeant de ton, il modula des accents joyeux dont l'effet fut tel qu'ils faillirent danser et sauter. Mais subitement la mélodie devint acre et féroce, les auditeurs se sentirent excités outre mesure, et le roi entra visiblement dans une grande fureur. Aussitôt ses ^ens accoururent de dehors, on arracha la harpe des mains du joueur et on l'en frappa pour le calmer ; mais le roi fut difficile à dompter ; il eut le temps d'assommer quelques-uns de ses serviteurs de formidables coups de poings avant qu'on pût le contenir en jetant surlui dos coussins. Une autre \ers\oivà\\. o^^Vi
roi Éric eofonça la porte, s'empara d'une épée et tuî quatre personnes ; il s'en repentit si fort qu'il abdiqu< et s'en alla à Jérusalem pour expier son crime ; il mouru à Chypre.
Sous Henri III, le musicien Claudin, jouant aux no ces du duc de Joyeuse, anima, non le roi, mais un cour tisan à tel point que ce|ui-ci s'oublia jusqu'à mettre l main aux armes en présence de son souverain ; mai Claudin se hâta de le calmer en changeant de mode.
Le troubadour Pierre de Chateauneuf, qui vivait ai treizième siècle, avait le don d'émouvoir profondémen ses auditeurs. Voici ce que dit de lui Nostradamus, dan les Vies des troubadours provençaux :
« Ce poëte estant au bois de Vallongue, venant di Roquemartine visiter le seigneur du lieu, fut pris pa des larrons qui brigandoyent les passants, et, après l'a voir démonté et osté son argent et dépouillé jusques la chemise, le vouloyent tuer. Le poëte les pria luy fair ceste grâce d'ouyr une chanson qu^il diroit avant qu mourir, ce qu'il feirent, et il se mit à chanter un chan sur sa lyre, qu'il feist promptcment à la louange de ce brigands, si qu'ils furent contraints luy rendre son ar gent, son cheval et ses accoustrements, si grand plaisi prindrent-ils à la douceur de sa poésie et de sa voix.
Une célèbre légende allemande constate le miracu leux pouvoir d'un sorcier qui était en possession d'un flûte enchantée. L'an 460, dit la légende, il se présent à Hameln, en Saxe, un homme qui offrit de débarras ser la ville des rats qui l'infestaient, moyennant un forte somme que l'autorité municipale lui accorda. Ce homme se mit alors à jouer sur sa flûte un air particu lier qui fit sortir les rats par milliers de toutes les mai jsons; il les conduisit se noyer dans la rivière, puis rc
vint pour réclamer la récompense promise. On refusa de lui payer ce qui était convenu. L'homme ne dit rien ; mais le lendemain il parut armé d'une autre flûte, et quand il en joua, tous les enfants de quatre à douze ans le suivirent. Il les conduisit dans une caverne ; jamais on ne les revit. Les bourgeois éplorés regrettèrent alors leur mauvaise foi. Depuis cette époque, les Hamelois comptent les années de rémifjration des enfants y comme les Turcs les comptent de la fuite du Prophète. Une peinture dans l'église de Hameln représente le funeste événement.
Sans remonter jusqu'aux temps légendaires, nous rencontrons dans l'histoire moderne des exemples célèbres du pouvoir de la musique. Qui n'a entendu parler du Ranz des vaches^ cet air qui donnait le mal du pays aux Suisses engagés dans les armées étrangères? On se vil à la fin obligé de défendre, sous peine de mort, de jouer cet air dans leurs troupes, parce qu'il faisait fondre en larme s, déserter ou mourir ceux qui l'entendaient. «On chercherait en vain, dit J.-J. Rousseau, dans cet air les accents énergiques capables de produire de j-i étonnants effets. Ces effets, qui n'ont aucun lieu sur les étrangers, ne viennent que de l'habitude, des souvenirs, de mille circonstances qui, retracées par cet air à ceux qui l'entendentetleurrappelant leur pays, leurs anciens plaisirs, leur jeunesse et toutes leurs façons de vivre, excitent en eux une douleur amère d'avoir perdu tout cela. La musique alors n'agit point précisément comme musique, mais comme signe mémoratif. Cet air, quoique toujours le même, ne produit plus aujourd'hui les mêmes effets qu'il produisait ci-devant sur les Suisses, parce qu'ayant perdu le goût de leur première simplicité, ils ne la regrettent plus quand on la leur rappeVYe. l^wV'A esî
vrai que ce n'est pas dans leur action physique qu'il faut chercher les plus grands effets des sons sur le cœur humain ! »
La musique militaire joue néanmoins un rôle extrêmement important dans l'histoire des batailles. Une musique rapide, éclatante, composée de notes brèves, fouette le sang et pousse à l'action. Shakspeare appelle le tambour le grand excitateur du courage. Que de sang la Marseillaise n'a-t-elle pas fait couler !
Les hommes ne sont cependant pas tous également sensibles à la musique. Quelques-uns montrent pour elle de l'indifférence et même de la répulsion . Saint Augustin les frappe d'anathème; à ses yeux l'aversion pour la musique est une marque de réprobation. C'est assurément aller trop loin, car cette étrange exception ne saurait s'expliquer que par un défaut de l'organisation physique, et l'on pout citer plusieurs grands hommes qui étaient affligés de cette infirmité. Il se rencontre, d'autre part, des organisations d'une sensibilité exagérée. Boyle parle de femmes qui fondaient en larmes lorsqu'elles entendaient un certain ton dont le reste des auditeurs n'était point affecté. Rousseau mentionne qu'il a connu à Paris une dame qui ne pouvait écouter un morceau de musique quelconque sans être saisie d'un rire involontaire et convulsif. On lit dans VHistoire de V Académie des sciences qu'un musicien fut guéri d'une violente fièvre par un concert donné dans sa chambre.
Il est certain que la musique pourrait servir, dans bien des cas, de moyen de médication. On sait que nos médecins aliénistes l'emploient utilement pour calmer leurs malades. Les journaux ont parlé récemment d'un concert donné par les pensionnaires de Charenton.
Au moyen âge, on croyait que les sous couvaient
guérir l'épilepsie, la rage, l'hystérie, les fièvres nerveuses, et même la bêtise. D'après Baptisie Porta, une flûte en bois cl*e11ébore chassait i'hydropisie, une flûte en bois de peuplier la sciatique, et les sons des pipeaux en bâtons de cannelle étaient souverains contre les évanouissements.
Le P. Kircher nous dit que la musique est le remède ordinaire de la danse de Saint-Guy. Les personnes atteintes de cette maladie bizarre sautent et dansent jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées de Fatigue ; on les guérit par une musique fortement rhythmée qui les excite encore davantage, et fait pour ainsi dire aboutir le mal. Â Tépoque où cette maladie était endémique en certaines régions de l'Italie, des musiciens ambulants parcouraient le pa\s pour offrir leur assistance. Les airs de danse très-rapides qu'ils jouaient sont connus sous le nom de tarentelles, dénomination qui rappelle que le mal en question était attribué à la piqûre de la tarentule, grosse araignée venimeuse. Le P. Kircher prétend que la tarentule elle-même éprouve une envie de danser lorsqu'on joue l'air qui guérit le malade qu'elle a piqué. On l'a expérimenté, dit-il, à Andria, devant la duchesse et sa cour. On posa une tarentule sur une paille, et on la vit s'agiter et sautiller en mesure au son de la harpe. Les diverses espèces d'araignées sont impressionnées par des airs de musique différents ; pour guérir un malade il faut lui jouer l'air qui convient à l'espèce à laquelle il a eu aifaire. La chorée d'Ethiopie se guérit également par la musique ; dans ce pays, les malades ne dansent que des épaules.
Sous le titre de Phonurgia iatrka, le P. Kircher consacre vn chapitre étendu à l'cmploî àe\^ wwixQjM
au-dessous de sa fenêtre. «Je ne rennarqùai point, dit-il, que le chat fût sensible au bruit de la trompette, et je jugeai à sa mine qu'il aurait donné toute la symphonie et tous les instruments du monde pour une souris. Il ne donna aucune marque de joie et s'endormit au soleil. Le cheval s'arrêta tout court devant la fenêtre et leva la tête de temps en temps à mesure qu'il paissait Pherbe, Le chien se mit sur son derrière comme un singe, tenant les yeux attachés sur le joueur d'instrument. 1] demeura plus d'une heure en cette posture, et semblait y entendre (inesse. L'âne ne fit paraître aucun signe de sensibilité, mangeant ses chardons paisiblement : asinus adlyram. La biche dressa ses grandes et larges oreilles et parut fort attentive. Les vaches s'arrêtèrent un peu, et après nous avoir regardés comme si elles nous connaissaient, elles s'en allèrent leur grand chemin. De petits oiseaux qui étaient dans une volière, et ceux qui étaient sur les arbres et les buissons, pensèrent se crever de chanter. iMais le coq ne pensant qu'à ses poules, et ses poules qu'à se gratter, ne nous firent pas connaître tous ensemble qu'ils prissent aucun plaisir à écouter une trompette marine. »
Buffon nous apprend que les chiens sont très-sensibles aux sons musicaux. « J'ai vu, dit-il, quelques chiens qui avaient un goût marqué pour la musique et <jui arrivaient de la ba^se-cour ou de la cuisine au concert, y restaient tout le temps qu'il durait, et s'en retournaient ensuite à leur domicile ordinaire. J'en ai vu d'autres prendre assez exactement l'unisson d'un son aigu qu'on leur faisait entendre de près, en leur criant à l'oreille. » L'organisation canine offre cependant de grandes diversités sous ce rapport. Beaucoup de chiens hurlent ]orsqu'on les oblige à euiendre VeV \u%Vcwk\^w\..,
ils resteat indifférents à d'autres instruments. On voit des caniches manifester leur antipathie pour certains sons, en se tordant de la façon la plus risible avec des hurlements plaintifs.
J'ai connu une petite levrette qui habituellement se mettait à gémir quand sa maîtresse faisait des gammes. Un jour, après aVoir écouté quelque temps en silence un air qu'on jouait, elle éclata en petits cris ; elle accompagnait le piano en cadence. Surprise de cette révélation, sa maîtresse se leva, vint Tembrasser, lui donna des sucreries. Lolette s'en souvint plus tard. Quand elle avait dansé vainement devant Tarmoire au sucre, elle recourait au grand moyan, elle chantait son air. Elle savait que cela tirait à effet.
Selon Buffon, Téléphant aime beaucoup la musique et apprend aisément à se remuer en cadence, à joindre même quelques accents au bruit des tambours et des trompettes. Pour vérifier cette thèse, on donna un concert aux deux éléphants du Jardins des Plantes, le 10 prairial an VI. Un air de violon parut causer un sensible plaisir à Tun de ces animaux, mais les variations de ce même air le laissèrent indifférent; un air de bravoure de Monsigny ne lui produisit aucun effet. Ce qui parut lui plaire le plus ce fut Charmante Gahrielle^ joué sur le cor ; il Técoutait en se balançant sur ses grosses jambes et poussant quelques grognements à Tunisson : parfois il allongeait sa trompe dans le pavillon de l'instrument, et aspirait l'air, de manière à neutraliser le soufHe du musicien. Quand ce dernier eut fini le morceau, il le caressa avec sa trompe comme pour le remercier. On a cru pouvoir conclure de cette expérience que l'éléphant préfère le*» notes gvBves aux notes aiguës, la mélodie ^ YWtvxvoit
les airs simples aux airs compliqués , et Tadagio aux mouvements rapides. Il a des goûts essentiellement simples.
Plutarque et Pline rapportent une foule d'anedoctes relatives à la sensibilité des animaux pour la musique. On connaît l'histoire du dauphin charmé par les accents d'Arion ; Schiller en a fait le sujet d'une de ses ballades. Les auteurs du moyen âge prétendent que chaque animal a son instrument préféré : l'ours le fifre, le cerf la flûte, le cygne la cithare, les oiseaux chanteurs le flageolet, les abeilles les cymbales, etc. L'imagination a eu évidemment une grande part dans ces théories. Une histoire qui semble plus avérée, c'est celle du musicien de village qui, rentrant chez lui d'une noce où il avait fait danser les paysans, tomba dans une fosse qui contenait déjà un loup. Instinctivement il se mit à racler sur son violon. Le loup se tapit dans le coin opposé, hurlant. L'homme joua jusqu'au matin. H joua éperdûment ; les cordes sautèrent l'une après l'autre. Il en était à sa dernière corde, quand par bonheur des villageois vinrent à passer. Cette musique étrange qui sortait de terre excita leur curiosité. Ils s'approchèrent et virent Daniel dans la fosse. L'homme fut délivré et on tua le loup.
Un animal inférieur qui paraît être particulièrement soumis au charme des sons, c'est le serpent. Certains nègres — les Psylles des anciens — apprivoisent les serpents et les font danser au son d'une douce umsique. Voici encore ce que Chateaubriand a vu au Canada :
« Au mois de juin 1796, dit-il, nous voyagions dans le haut Canada avec quelques familles sauvages de la nation des OnoDÏagués. Un jour que nous étions arrêtés
dans une grande plaine au bord de la rivière de Jénésie, on serpent à sonnettes entra dans notre camp. Il y avait parmi nous un Canadien qui jouait de la flufe ; il voulut nous divertir et s'avança contre ce serpent avec son arme d'une nouvelle espèce. A l'approche de son ennemi, le superbe reptile se forme en spirale, aplatit sa tète, enfle ses joues, contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante ; sa double langue brandit comme deux flammes, ses yeux sont deux charbons, son corps gonflé de rage s'abaisse et se soulève comme les soufflets d'une forge, sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa queue, dont il sort un bruit sinistre, oscille avec tant de rapidité qu'elle resemble à une légère vapeur.
« Alors le Canadien commence à jouer sur sa flûte. Le serpent fait un mouvement de surprise et retire sa tête en arrière. A mesure qu'il est frappé de l'effet magique, ses yeux perdent leur âpreté, les vibrations de sa queue se ralentissent, et le bruit qu'elle fait entendre s'affaiblit et meurt peu à peu. Moins perpendiculaires sur leur ligne spirale, les orbes du serpent charmé par degrés s'élargissent et viennent tour à tour se poser sur la terre en cercles concentriques. Les nuances d'azur, de vert, de blanc et d'or, réprennent leur éclat sur sa peau frémissante, et tournant légèrement la tétc, il demeure immobile dans l'attitude de l'attention et du plaisir.
« Dans ce moment, le Canadien marche quelques pas en tirant de sa flûte des sons doux et monotones ; le reptile baisse son cou nuancé, entr' ouvre avec sa télé les herbes fines, et se met à ramper sur les traces du musicien qui l'entraîne, s*arrêtant lorsqu'il s'arrête, et recommençant a ïe suivre lorsqu'il commetvc^ '^ ^ ^Vâ-
gner. Il fut ainsi conduit hors de notre camp, au milieu d'une foule de spectateurs tant sauvages qu'Européens, qui en croyaient à peine leurs yeux à cette merveille de la mélodie ; il n'y eut qu'une seule voix dans rassemblée pour qu'on laissât le merveilleux serpent s'échapper. »
Les lézards sont aussi, dit-on, fort sensibles au charme de la musique. Le P. Labat, à la Martinique, alla à la chasse au lézard avec un nègre armé d'une perche au bout de laquelle était un nœud coulant. On aperçut bientôt un lézard étendu au soleil sur une branche d'arbre. Le nègre commença de siffler l'animal, qui avança la tête comme pour découvrir d'où venait le son; alors le noir s'en approcha lentemenl, sifflant toujours, et lui chatouilla les côtés et la gorge avec le bout de la gaule. Le lézard y trouva tant de plaisir quMl tournait et retournait sans cesse sur son dos et sur ses côtés; à un moment donné, il se trouva si bien avancé hors de la branche, qu'on put lui passer le nœud coulant.
On connaît aussi l'amour de Taraignée pour la musique. Voici une anecdote que M. Michelet raconle à ce sujet : « Le célèbre violoniste Berthome devait ses succès précoces à la réclusion où on le faisait travailler très-jeune encore. Dans sa solitude, il avait, nous dit M. Michelet, un camarade dont on ne se doutait pas, une araignée... Elle était d'aborJ dans l'angle du mur, mais elle s'était donné licence d'avancer de l'angle au pupitre, du pupitre sur l'enfant, et jusque sur le bras si mobile qui tenait l'archet. Ln, elle écoutait de fort près, dilettante émue, palpitante. Elle était tout un auditoire. Il n'en faut pas plus à l'artiste pour lui renvoyer, lui doubler son âme.
(c L'enfant malheureusement avait une mère adoptive, qui, un jour, introduisant un amateur nu sanctuaire, vit le sensible animal à son* poste. Un coup de pantoufle anéantit Tauditoire... L'enfant tomba à la renverse, en fut malade trois mois, et il faillit en mourir. » ^
D'où vient la puissance que la musique exerce sur les âmes? quelle est la secrète afBnitc par laquelle les sons excitent les passions ?
La musique est rimage du mouvement. Elle emploie des sons échelonnés par intervalles réguliers, entre lesquels la voix monte et descend, selon les caprices du musicien. En faisant varier la durée et Tintensité des notes diverses qui se succèdent, il arrive à peindre toutes les nuances de vitesse, toutes les allures possibles, depuis la lenteur somnolente d'un cours d'eau qui se perd dans les sables, jusqu'à la fougueuse impétuosité du torrent. Or les sons agissent directement sur le système nerveux, par les frémissements qu'ils impriment aux libres sensitives; ils provoquent ainsi la disposition d'esprit qui correspond au genre de mouvement exprimé par la musique. La gaieté est caracté*^ risée par une allure vive et légère, la gravité par un mouvement d'une lenteur solennelle, la colère par une précipitation saccadée. Ces différents caractères s'appliquent, d'ailleurs, aussi bien aux mouvements du corps qu'à l'émission de la parole et aux mouvements des idées ; tout cela se tient, et c'est justement dans cette solidarité d'impression et d'action du corps et de Tàme qu'il faut chercher l'explication des effets de la musique. La tristesse paralyse nos membres en même ;emps qu'elle ralentit le discours et qu'elle arrête le lux des idées; une musique dont les nole^ ^T9NV&i^^wV.
5ê L'ACOrSTIQrE.
lentement et péniblement la faible pente des demi-tons dispose à de mébneoliqoes rèreries : quand au contraire les notes gambadent de quinte en octaTe, tout notre être est remué par une Telléité d*action et de trémoussement qui a son expression symbolique dans la danse et le rire.
Cette explication des effets psydiologiques de la musique n*a pas échappé à Aristote. Pourquoi, dit-il, les rhythmes et les mélodies s'adaptent-ils aux dispositions de Tesprit, mais non les saveurs, ni les couleurs, ni les odeurs? Est-ce parce qu^iis sont des mouvements, comme le sont les actions ? Leur éneipe intrinsèque repose sur un ton déterminé et communique aussi ce ton. Les saveurs et les couleurs n'agissent pas de même...
Il est d'ailleurs d'autres mouvements qui produisent sur nous des effets de tout point semblables à ceux de la musique. La cascade qui se précipite du haut d'un rocher, le filet limpide qui ruisselle doucement dans un lit sableux, les vagues qui, sans cesse renaissantes, attaquent le rivage de l'Océan, nous impressionnent comme une musique visible. On peut rester des heures entières, couché sur la plage, à regarder les ondes qui se succèdent en se poursuivant. « Le rhythme de ce mouvement qui n'est pas sans offrir un continuel changement dans les détails, éveille un sentiment particulier de repos agréable sans ennui, et fait naître en nous l'idée d'une vie immense, mais régie par un ordre parfait et harmonieux. Quand la mer est calme et sans rides, on peut s'amuser un temps à en contempler les belles couleurs, mais le plaisir ne dure pas autant que )or»f/iu} Venu est agitée. Les ondes plus petites qui se
forment à la surface des nappes d'eau limitées, se succèdent avec trop de précipitation et inquiètent plutôt l'esprit qu'elles ne l'amusent '. »
* Helmholtz, Tonempfindungen.