‹ L'Acropole de Suse (volume 2)Chapitre 15 sur 124 · FRISE DES ARCHERS · texte numérisé non relu

FRISE DES ARCHERS

anciens que les lions, remontent à l'époque de Darius V. Ils ornaient sans doute le premier édifice achéménide construit sur les ruines désolées des palais élamites.

La frise des archers ne se différencie de la frise des lions que par la substitution des soldats aux fauves. L'une et l'autre notamment sont couronnées d'un crénelage. A cet indice on reconnaît qu'elles décoraient la crête d'une muraille; mais tandis que les merlons qui régnent au-dessus des lions se détachent sur le ciel, ceux qui surmontent les guerriers s'enlèvent sur un fond blanc.

Il s'agit donc en ce cas d'une litre recouverte d'une toiture, et se développant soit à l'intérieur, soit, comme la procession des Panathénées, autour d'une ce//a. Toute autre disposition serait vicieuse. Veut-on disposer les archers au niveau du sol, on se heurtera aux chambranles des portes, aux découpages profonds des couronnements égyptiens des baies et des niches (pi. XV), et, qui pis est, on les exposera sans profit à une ruine prochaine, car les couvertes émaillées, solides et durables quand elles sont placées à l'abri des frottements et des chocs, ne sauraient résister sans de graves dommages aux contacts multiples que supportent les soubassements et les lambris. On objectera peut-être qu'à Persépolis les sculptures sur pierre décorent les tableaux des portes, les rampes et les murs de soutènement des escaliers' et qu'il serait regrettable déplacer à 13 ou 14 mètres de hauteur un bas-relief aussi détaillé que celui des archers. L'objection aurait quelque valeur si les soubassements des palais persépolitains avaient été couverts d'une théorie d'archers, mais il n'en était pas ainsi : maçonnés en brique ainsi que la muraille, ils devaient disparaître, comme les palais perses de toutes les époques, sous les tapis et les tentures que les Iraniens et les Babyloniens excellaient à fabriquer'-.

Les bas-reliefs perdaient-ils d'ailleurs à être placés à quelques mètres au-dessus du sol? Leur netteté eût été peut-être compromise s'ils eussent été taillés dans le marbre gris des portes et des escaliers persépolitains, mais une litre qui a 6 mètres de hauteur, une litre aux émaux richement colorés, aux émaux en relief, vue à travers l'air si transparent de la Perse \ gagnait certainement à s'éloigner de l'œil du spectateur. Ainsi d'ailleurs avaient jugé les Grecs, dont on ne contestera

1. A Persépolis, où les bas-reliefs étaient sculptés sur piei're, il avait bien fallu choisir les seules pierres que comportaient les palais, c'est-à-dire les tableaux des portes et les murs de soutènement des escaliers. Tous les autres membres de l'édifice étaient construits en brique.

2. MM. Perrot et Chipiez croient que les archers occupaient les lambris intérieurs du palais. Ils ne voient qu'une objection sérieuse à la place qu'ils leur ont assignée. Cette objection tient au texte trilingue qui masquerait une de leurs portes s'ils le disposaient entre les archers. Ils proposent donc, afin de lever cette difficulté, de reporter les textes cunéiformes au-dessus des têtes des archers et passent outre aux documents formels et aux preuves matérielles que j'ai produits ci-contre. Si un constructeur prenait de pareilles licences avec un texte grec qui viendrait à l'encontre de ses théories, qu'en penserait un helléniste aussi érudit que mon contradicteur?

3. Deux faits donneront la mesure de cette transparence. On aperçoit à l'œil nu les satellites de Jupiter, et, par une nuit sans lune, les corps exposés aux rayons de la même planète portent ombre sur une aire blanche telle qu'une feuille de papier.

-im L'ACROPOLE DE SUSE.

ni lo respect pour les œuvres d'art, ni le goût délicat, en disposant dans les métopes des temples et sous les soffites des portiques les œuvres de leurs sculpteurs les plus renommés. Je rappellerai enfin que les Persans ont conservé l'habitude de multiplier les faïences dans les corniches extérieures, les coupoles, les acrotères, et de tenir dans une gamme très douce les murailles et les soubassements de leurs édifices, afin de bien accentuer les profils et de redessiner les silhouettes par un trait de lumière (p. 276, note i).

Les archers couronnaient donc un mur abrité sous une toiture. On peut leur assigner deux places dans l'apadâna : la salle ou les portiques. Les analogies que j'ai relevées entre la Perse antique et la Grèce ' et mieux encore entre la Perse antique et la Perse au moyen âge* sont des indices précieux de leur situation. Comme la frise dcîs Panathénées, ils devaient 'régner sous les portiques; comme les faïences utilisées dans la décoration des édifices seljoucides ou mongols, ils cherchaient la claire lumière et redoutaient la prénombre des salles closes.

Il y a mieux. Pêle-mêle avec les archers gisait en larges plaques un stuc gris tourterelle dont la face interne portait les empreintes des lits et des joints d'une maçonnerie de brique. Ce même enduit, mais d'un rouge superbe, avait été découvert à l'intérieur de l'apadâna (pi. XIII). Le rouge vif et le bleu des faïences sont exclusifs l'un de l'autre, tandis que le gris légèrement rosé se marie aussi bien avec les turquoises des frises émaillées qu'avec la tonalité des marbres. D'autre part le rouge est par excellence la teinte des intérieurs, le fond le plus harmonieux et le plus puissant pour exalter la richesse des tapis et des tentures, les ors et les ivoires des trônes chryséléphantins, des statues, des amphores, des phiales, des cratères merveilleux qui excitaient à un si haut degré l'admiration des Grecs (voir les dernières notes du chapitre XI). Le stuc rouge trouvé dans la salle répondrait donc à la décoration intérieure; l'enduit gris mêlé aux briques émaillées, à celle des portiques. C'est dire que les archers formaient uni» garde puissante figée derrière les colonnades extérieures.

Depuis que les salles susiennes du Louvre sont ouvertes, on a si souvent parlé des bas-reliefs polychromes qu'elles renferment, et j'en donne de si exactes reproductions, que je ne m'attarderai pas à les décrire. On a dit toute la puissance des fauves, la froide majesté des soldats perses, la correction du dessin, la perfec-

1. Celle conclusion de mes premiers travaux sur ÏArt antique de lu Perse m'esl loule personnelle. Je l'ai développée dans les trois premiers volumes de mon ouvrage (t. I, p. GO; t. 11, p. 13, §4, p. 40 et suiv. ; t. UI, p. 13 ; conclusion du S 4, p. 79, et lout le S 4, p. ys) parus les deux premiers en 18S4 et le troisième au printemps de 1885. .le ne reviendrais pas sur cette fastidieuse question de priorité si M. Perrot, après avoir employé plus de 800 pages à contester en détail les prémisses de mes travaux, ne reproduisait dans son dernier chapitre le sens et même la ■forme de mes conclusions, mais en les attribuant à un savant philologue, à mon excellent ami M. James Darniesleter, qui les avait citées dans la leçon inaugurale de son cours au Collège de France faite en mai 1885.

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