ANGLE MORT
La chemise est trop basse et trop mince. Il eût mieux valu la remplacer par un fossé ou mieux encore la faire précéder d'une excavation profonde. Le soubassement incliné n'avait peut-être d'autre but que d'accroître la solidité apparente de la muraille déjà fort épaisse. Je n'imagine pas qu'il servît à faire rebondir les quartiers de rocs lancés du haut des remparts, car un parement de terre eût plutôt ralenti leur vitesse que modifié la direction de leur trajectoire. Quoi qu'il en soit, le tracé est encore plus défectueux que le profil.
11 est un principe reconnu exact et accepté par les officiers et les ingénieurs militaires : le soldat abrité derrière un parapet tire dans la direction perpendiculaire à l'épaulement. Cette tendance naturelle s'accentue quand les coups des défenseurs sont guidés par les ébrasements d'un créneau ou d'une archère, et que chaque tireur aperçoit les seuls adversaires qui lui sont directement opposés.
Si l'on ne tenait compte que de cette condition, le meilleur tracé serait un cercle; le plus défectueux, le carré ou le rectangle égyptien. Car tout le terrain MBL
FIG. 73. — Tr.ACÉ DES PORTES (MARIETTE).
àSGLE MORT (profil).
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FIG. 75. — ANGLE MORT ET SECTEUR PRIVÉ DE FLÉCUES (tracé).
(fig. 75) compris entre le prolongement des flancs AB,BC — le secteur 'privé de feu — n'est battu par aucun projectile de la défense.
Mais les cercles indiscontinus comme les longs rectangles présentent un autre défaut.
Dans chaque profil, la zone battue par les projectiles est limitée, d'une part, par la portée maximum des armes de jet, de l'autre par l'intersection du teri'ain
L'ACUOPOLE DE SUSE.
naturel avec la diiTction la plus plongeante que les soldats abrites derrière le parapet peuvent donner aux projectiles.
Ainsi l'archer représenté ci-dessus (fig. 74) ne saurait, à moins de se pencher hors du créneau, atteindre un ennemi placé de B en G. On donne le nom à'arujh
mort à cet angle BAC
Dès que les assaillants ont franchi la zone dangereuse, ils entrent dans Vangle mort ABC (fig. 74), ABDE et BCHK (fig. 7o) et ne courent de nouveaux risques qu'en
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FIG. ll'i. — FOnT DE KOUMMÉII.
HG. II. — FOUT DE SEMNEU.
approchant du pied des remparts, où ils sont exposés aux projectiles amenés sur les créneaux et abandonnés à leur propre poids.
Les ingénieurs atténuent les graves inconvénients de Tangle mort — par le tracé — en flanquant les fronts rectilignes ou circulaires de tours saillantes sur les parements et — par le profil — en couronnant la crête des murailles d'une ligne de hourds. Le premier de ces deux dispositifs est très bon; le second, insuffisant s'il est employé seul. On comprend en eftet que les hourds construits en bois résistent mal aux chocs et aux projectiles incendiaires et que les flèches et les pierres décochées par les troupes de la défense, frappant toujours l'ennemi dans une direction normale au front attaqué, n'ont aucune efficacité contre les béliers, les tortues ou les simples pavois.
Avant leurs expéditions asiatiques, les Égyptiens ne paraissent pas avoir
FORT DE SEMNEH.
soupçonné le principe du flanquement par le tracé. Ils se contentaient d'accrocher des échaugucttes aux angles des enceintes, au-dessus des portes et des points réputés dangereux (fig. 71 et 72).
Une fortification composée d'un obstacle insuffisant fondé sur le sable et d'un couvert que ne protégeait aucun flanquement était peut-être excellente contre les vils Koiichitcs ou les Bédouins, mais n'aurait guère tenu devant des Asiatiques.
Une troupe hardie se fût jetée dans l'angle mort de l'avant-mur, eût miné ou escaladé les saillants et profité des secteurs privés de flèches du couvert pour y installer sans danger les machines de percussion et les tortues de mineurs. Le bélier ou la sape ont ruiné la muraille; les colonnes s'élancent, sûres de ne pas être inquiétées sur leurs flancs, se reforment en bon ordre au pied de la brèche et abordent l'ennemi d'autant plus confiantes qu'elles sont parvenues intactes au pied des murs et que la fortification fournit elle-même de sûrs abris contre les projectiles de ses défenseurs.
Quand les grandes guerres entreprises contre les Sémites par les monarques de la dix-huitième dynastie eijircnt appris aux Égyptiens combien les forteresses des Assyriens étaient savamment combinées, les pharaons essayèrent de copier les œuvres de leurs ennemis. Tous les détails ne furent pas compris, certaines défenses reçurent des dimensions inutilement exagérées, d'autres disparurent sans raison, et pourtant les ouvrages construits sous l'influence des idées nouvelles acquirent des propriétés poliorcétiques qui les rendirent très supérieurs aux vieilles places de guerre.
Qu'on en juge.
Les enceintes dont je donne les tracés appartiennent aux deux forts de Koumméh (fig. 76) et de Semnéh (fig. 77), élevés en Nubie, sur les berges rocheuses de la deuxième cataracte, et au fort de Kom-Ombo (fig. 78).
Bùtis par Ousirtasen III, qui avait fixé en ce point les limites de l'Egypte, ruinés durant les guerres de la dix-huitième dynastie, ces deux premiers ouvrages furent restaurés en même temps que le temple de Ousirtasen sous le règne de Toutmès III, le héros des guerres asiatiques'.
FIG. 78. — FOUT DE IlOM-OiMBO.
1. Maspero, /. c, p. 29, el Histoire ancienne des petiples de l'Orient (4" édition), p. 107 et 225.
FORT DE SEMNEH.
ÏTtl
Le fort de Semnéh (fîg. 77 et 79) repose sur une plate-forme comme les palais assyriens et, comme eux, il est entouré d'un fossé, hérissé de tours, flanqué de nombreux contreforts.
En plan, il figure un Z dont les branches, longues de 80 mètres, seraient épaisses l'une de 60, l'autre de 40 mètres.
La branche perpendiculaire au Nil comprend 1 1 tours ; la branche parallèle au fleuve est défendue par des contreforts peu saillants. Sur la gorge se greffe un ouvrage aux dimensions considérables. Tours et courtines présentent un fruit de 20 degrés à partir de la moitié de leur hauteur.
Le tracé et les profils sont corrects et ne diffèrent des tracés et des profils assyriens que par la saillie exagérée des tours et le fruit supérieur des murailles. Ces modifications sont malheureuses.
Tours ou bastions servent à quatre fins : battre les angles morts, multiplier les projectiles de la défense, dominer les hélépoles, commander la brèche de la courtine. Quand ces buts multiples sont à peu près atteints, on ne saurait se montrer trop prudent. L'art de l'ingénieur militaire est délicat entre tous ; exalte-t-on une qualité, on aggrave souvent un défaut. En s'allongeant — et c'est le cas à Semnéh, — les flanquements offrent une proie facile aux béliers et aux mineurs, ils perdent de leur résistance statique et exposent leurs défenseurs aux coups de revers et d'enfilade. .Je me demande la raison stratégique de la tour construite au fond de la gorge, au point le mieux défendu de l'enceinte; je ne m'explique pas non plus le singulier profil des remparts et des tours.
On avait pensé que le fruit supérieur des remparts empêchait l'assiégeant de poser les échelles. Mais, outre qu'une inclinaison de 20 degrés n'eût pas occasionné la rupture des montants solides, bien appuyés sur le glacis, on n'escaladait jamais, sans les avoir ruinés, des murs dépassant 10 mètres (p. 159), et ceux de Semnéh atteignaient 21 mètres.
A mon avis, le talus supérieur du mur avait été ménagé pour faire glisser les quartiers de roc et les troncs d'arbre dirigés contre les béliers des assaillants. Disposition excellente si les défenseurs, en perdant de vue le pied des remparts, ne se fussent placés dans une situation éminemment périlleuse. Car les mineurs ennemis, garantis, par quelques pavois, des pierres de frondes et des traits, défilés des gros projectiles par le profil même de la muraille de Semnéh, pouvaient s'attacher aux courtines et accomplir en toute sécurité l'œuvre de destruction généralement confiée aux machines.
Fin. 80. — PALAIS DE MÉDINET-ABOU
(plan).
Une large brèche, encore apparente, indique que le fort de Semnéh périt de mort violente. Peut-être succomba-t-il aux améliorations que les ingénieurs égyptiens, encore novices, tentèrent d'apporter aux dispositifs assyriens.
Un ouvrage beaucoup mieux étudié est l'édifice généralement connu sous le nom de « Palais de Médinet-Abou » (fig. 80 et 81).
Bâti par Ramsès III, en souvenir de ses grandes victoires sur les Syriens, il commande l'entrée du temple funéraire du conquérant'.
Deux constructions symétriques étroites et hautes, réunies à la gorge par une courtine au centre de laquelle s'ouvre la porte, constituent un édifice, divisé en trois étages, couvert d'une terrasse et couronné de créneaux de style égyptien. Le tracé est à crémaillère; le profd vertical des murs se termine à la base par un socle incliné,
K[G. SI. — PàUrS ]>E MÉDINET-ABOL (cOUPE L ON(i 1 T U 0 1 N * L E)
haut de 5 mètres environ. Un inur d'enceinte percé d'une porte et flanqué de deux pavillons précède l'édifice.
On reconnaît dans les crémaillères des corps de logis le plan des doubles tours qui défendaient l'entrée des forteresses assyriennes et élamites ; dans l'enceinte, les derniers vestiges de l'obstacle qui les précède (fig. 88 et 89) ; dans les appartements, ces divisions multiples qui transformaient souvent en un véritable palais les fortes des Acropoles asiatiques*.
Il ne s'agit donc pas d'une forteresse ou d'une habitation proprement dite, mais plutôt do l'une de qç^'à portes ou magadilou^ qui résument l'une et l'autre.
Le palais de Médinet-Abou est un des rares monuments égyptiens qui trahissent une influence étrangère, monument d'autant plus intéressant qu'il montre sur la terre des pharaons le modèle entier et intact d'un ouvrage dont