‹ L'Acropole de SuseChapitre 169 sur 171 · ET CHALDÉENS · texte numérisé non relu

ET CHALDÉENS

Il existe au Cabinet des Médailles une règle de marbre noir couverte de caractères cunéiformes, qui ne me semble pas avoir été décrite. Détachée des monuments de Persépolis par Cornélius van Bruyn, elle fut apportée en Europe au xvu'' siècle et donnée plus tard par M. de Sacy.

J'ai vainement cherché dans les ouvrages de Cornélius van Bruyn et dans les œuvres de M. de Sacy des détails précis sur ce monument. Les uns et les autres sont muets. Le voyageur hollandais mentionne l'inscription (t. II, § cxxviii) au nombre des l'cliques détachées par lui des palais persépolitains, mais il n'attache aucune importance à ce grimoire cabalistique.

La règle est légèrement convexe, les bords sont bien dressés, une des extrémités a souffert, l'autre, coupée carrément, se raccorde en surface courbe avec le dos d'âne. L'inscription, fort nette, occupe toute la longueur du marbre. Elle est brisée après la première lettre, au milieu et à la fin.

La première lettre est un «, puis vient un nom qui se termine par vous; je lis à la suite l'idéogramme de khchdyathiya, le qualificatif vasarka, un mot séparé par une cassure, commençant par vi., finissant par dspa/iyd, enfin poufra et hakhâmanichiya. La dernière lettre fait en partie défaut.

Il est aisé de combler les vides :

kdam Ddryasoxx'i khchàyathiya vasarka vi^/âspahyà poutra hakhàmanichiya. « Moi Darius, roi grand, fils d'Hystaspes Achéménide. »

La formule n'est pas nouvelle et n'enrichira pas le Corpus. En revanche, la règle, dont la forme à dos d'àne et les extrémités arrondies sont déjà bien caractéristiques, a une longueur, après restitution des caractères supprimés, qui doit varier entre o4 et oo centimètres. A l'emploi de l'idéogramme royal utilisé pour raccourcir le protocole et le rendre capable d'une longueur déterminée, on sent que le cadre était inextensible. Je n'ai pas hésité à reconnaître une coudée perse.

et mieux encore une coudée étalon poinçonnée et garantie. Il résulterait de ce

L'ACUOPOLE ME SUSE.

simple fait qu'il no suffisait pas à Darius, un des plus grands administrateurs de rantiquité, do frapper, le premier, à l'image du souverain les pièces d'or et d'argent, mais qu'il institua un étalon métrique de mesures linéaires. Peut-être même le roi songoa-t-il, pour en perpétuer l'usage, à le faire sculpter sur les parois de son palais. M. Oppert avait déduit, des mesures prises par M. Pascal Coste, une coudée moyenne de 0°',5467. Ce chiffre, qui résulte do calculs conduits avec une rare sagacité, concorde avec la longueur de la règle royale. Je proposerai néanmoins de faire subir au chiffre de M. Oppert une très légère correction '.

Les Perses, comme je l'avais soupçonné après avoir visité les ruines de Persépolis et comme je l'ai vérifié à Suse, bâtissaient en brique tous les murs de leurs édifices; les briques étaient carrées et leurs dimensions telles qu'elles occupaient, joints et lits compris, un espace de i pied en longueur et de 1/4 de pied en hauteur. Les pierres employées dans les encadrements des baies ou dans les pilastres et les colonnes servaionl à consolider les angles et à décorer les façades, mais ne jouaient, au regard de la masse générale de la construction, qu'un rôle secondaire.

Aussi bien, les cotes d'une construction perse étaient-elles exprimées en nombre entier de briques, c'est-à-dire de pieds.

Cependant j"ai relevé, dans les distributions intérieures, des cotes en pieds et demi-pieds, mais le total de ces mesures partielles est un nombre entier d'unités constructives. On verra également par la suite qu<> les pierres sont mesurées en coudées et douzièmes de coudée, et que les saillies qu'elles prononcent sur le nu des murs do brique sont égales à l'excès de 2 coudées sur '.\ |)ieds, c'est-à-dire de \ de coudée. La coudée était donc une sorte d'étalon légal dont on employait les multiples et les sous-multiples dès qu'on échappait à la rigidité de la brique. Dans la pratique, les architectes et les maçons préféraient compter on pieds.

Si l'on étudie, sous le bénéfice de ces réserves, les dimensions diverses relevées par Coste à Persépolis, dimensions dont j'ai ou l'occasion do vérifier l'exactitude, on déduit do ces recherches purement arithmétiques une commune mesure dont la longueur ne subit que d'insensibles variations.

\. Étalon (les mesures assyriennes. Journal asiatique ((loùt-septeinlur' 187?, et oclolire-novenibre IS74).

La mesure de la coudée est une mesure moyenne déduite de onze calculs. Le maximum de longueur atteint Oi",;i6, le minimum O^j^i^at, lécarl 0"',U246.

PIKD PERSÉPOLITAIN.

Le palais n° 1 mesure 69",32 sur 68", 66, soit 210 pieds sur 208 (pieds de 0'",33), soit 21 toises sur 20 toises 3 coudées et 3 pieds.

Le palais n° 2 mesure 54"',80 sur 40",70, soit 165 pieds sur 123 (pieds de 0",3315), soit 16 toises 3 coudées sur 12 toises 3 pieds.

Le palais n° 3 mesure 25"", 50 sur 25"", 80, soit 80 pieds sur 78 (pieds de 0'",331), ou 8 toises sur 7 toises 3 coudées 3 pieds.

La dyssymétrie absolue des côtés est la même qu'au n° 1 .

Le palais n° 4 mesure H", 60 sur 11", 20, soit 35 pieds sur 34 (pieds de 0°',331), soit 3 toises 1/2 ou 3 toises 3 coudées sur 3 toises 4 pieds. Diflerence 1 pied.

Le palais n" 5 mesure 14"',99 sur 15"", 74, soit 45 pieds sur 48 (pieds de 0°',33), soit 4 toises 3 coudées sur 4 toises 3 coudées 3 pieds.

Le palais n° 7 mesure 15", 50 sur 15", 15, soit 47 pieds (pieds de 0°',33) sur 46, soit 4 toises et 7 pieds sur 4 toises et 6 pieds.

Tous les édifices dont je viens de discuter les mesures sont de l'époque de Xerxès ou postérieurs à ce prince.

Le palais n° 6 (voir le plan ci-dessous) fut commencé sous le règne de Darius.

Longueur totale, 39", 40; largeur, 29", 72. Les chiflVes sont exacts, mais ils donnent les mesures du monument en tenant compte de la saillie des pilastres de pierre sur le nu des murs de brique. Saillies à déduire, car le calcul ne doit porter que sur les dimensions des murs construits en brique. Après corrections, la longueur et la largeur du palais se réduisent respectivement à 39"", 32 et 29", 54, soit 120 pieds sur 90, si l'on prend pour unité le pied de 0"',328, inférieur de 0°',002 au pied en usage pendant les règnes suivants.

.^^JUJÎSa.

HS^..

Longueur. .... 39", 32 1 20 p'^^'M 2 '""''

Largeur 29", 54 90 9

Largeur du porche. . 17", 50 53 5' 3" Profondeur du porche. 8"", 89 27 2' 7" Epaisseur du mur extérieur 1", » 3

Epaisseur du niui- intérieur 1",64 5 ^;

LongueurdelapièceA. 7", 30 24 2' 4"

Largeur id. . . 3", 44 10 l 1' i"

.le joindrai à ces mesures trois groupes de cotes que j'ai relevées et qu'on •ouvera avec des différences négligeables dans l'ouvrage de Pascal Coste. Largeur en œuvre de la salle du trône de Xerxès, 61 ",18, soit 185 pieds de

236 L'ACKOPOLE DE SLSE.

O^jSS, 16 coudées de O^jBS répondant au pied de 0'°,33. Largeur totale mesurée d'axe en axe des colonnes extrêmes, 107"°, 25, soit 325 pieds de 0'°,33.

Portique Viçadaht/ou. — Distance des pilastres, 24", 48, soit 75 pieds ou 7 toises et demie en pieds de O^jSSâ.

Façade riipestre de fwi des tombeaux. — Largeur du porche, 15°", 85, soit 48 pieds de 0°',33 ou 4 toises 3 coudées 3 pieds. Hauteur sous poutre, 5°", 97, soit 18 pieds ou 1 toise 3 coudées 3 pieds.

Quant aux dimensions des pierres épanelées, elles sont toujours exprimées en coudées et douzièmes de coudée. On peut citer à cet égard des chiffres concluants.

Salle du trône de Xerxès. — Hauteur des bases de colonne, 1°',65, soit 3 coudées de 0'°,55; diamètre intérieur, 2", 36, soit 4 coudées -^; diamètre supérieur de la base et diamètre des colonnes : 1° à la base, 1°,58, soit 2 coudées -J^ ; 2° au sommet, 1"',38, soit 2 coudées ^; 3° au milieu, 1",48, soit 2 coudées -^. (La coudée de 0°,55 correspond au pied de 0'",33.)

Hauteur du fût 8", 97, soit 16 coudées^, hauteur du pilier à volutes 2°", 431, soit 4 coudées f, , hauteur cumulée des deux campanules 2", 435, soit 4 coudéesi^.

Portique Viçadahyou. — Hauteur de la base, l'°,38, soit 2 coudées -^iî diamètre des colonnes : maximum, l'",56, soit 2 coudées -{^; minimum, 1"',22, soit 2 coudées -f, ; moyen, 1"',38, soit 2 coudées ^.

Les cotes, comme les précédentes, sont exprimées en coudées de 0°',55.

On peut tirer bien des conséquences de cet énoncé numérique. D'abord la longueur du pied perse.

Les palais auxquels ces mesures se rapportent sont les œuvres de tous les souverains achéménides. Pendant les deux siècles que les successeurs de Cyrus régnèrent sur la Perse, le pied s'éleva, semble-t-il, de 0°',328 à 0°',332, soit de 0°,004 seulement. Cette bien légère variation serait encore plus faible si l'on pouvait substituer les distances réelles des parements aux cotes prises sur les fondations et si l'on pouvait connaître le coefficient d'erreur inhérent aux architectes de la vieille Perse. Coefficient considérable, car, à Suse, la distance des colonnes varie de 0'°,08, soit de ^ sur un espacement moyen de 8", 37. On est donc autorisé à tenir l'écart de 0"',004 pour un maximum. En ce cas, le pied perse serait extrêmement voisin de 0",33 et supérieur de 0"',002o au pied déduit des opérations de M. Oppert et par conséquent égal au pied assyrien que le même savant avait déjà calculé '. La très légère modification que je propose au chiffre de M. Oppert et la fixité très remarquable de la longueur du pied tiennent à ce que j'ai établi mes calculs en prenant pour commune mesure la brique au lieu de la coudée. Ce résultat semble bien montrer que, si les longueurs s'exprimaient en coudées, la brique d'un pied servait d'étalon pratique aux architectes. Cette anomalie se produit encore dans toutes les provinces de PVance restées fidèles aux matériaux de terre cuite. Je citerai notamment le Languedoc et la Bourgogne, où les murs sont cotés en briques et non en mètres.

1. \.o pied assyrien est évalué par M. Oppert à 0™,3291 et la coudée à 0™,o48o.

PIED SLISIEN. 257

Les grandes dimensions des édifices représentent un nombre de pieds divisible par 3. Cette règle ne souffre d'exception que dans les édifices à peu près carrés. En ce cas, un des côtés seul est un multiple de 5. M. Oppert a déjà fait cette remarque. La divisibilité par 5 dans un pays soumis au système sexagésimal n'est pas accidentelle. Elle implique la l'éduction du nombre des pieds en un nombre entier de coudées de |- de pied. Si Ton observe en effet que la coudée correspondant à un pied de 0™,33 doit avoir O^jOo, que la largeur de la règle étalon rapportée de Persépolis est elle-même très voisine de cette dimension, que toutes les pierres du palais achéménide se mesurent aussi en coudées de O^jSS, on est plus que jamais en droit de conclure au rapport de 3 à 5 entre le pied et la coudée, rapport découvert par M. Oppert, et à l'évaluation respective du pied et de la coudée persépolitaine à 0'",33 et 0",5o.

L'usage de ces deux unités de mesure était beaucoup plus aisé qu'il semble au premier abord.

Les grandes dimensions étaient exprimées en toises et demi-toises. Les fractions de demi-toises s'inscrivaient en pieds s'il s'agissait de briques, en coudées si l'on cotait les pierres. Quant à l'origine de ce double étalon de mesure, il faut le chercher surtout dans la pratique constructive qui fait préférer des matériaux d'un maniement facile — telles sont les briques de 1 pied de côté — et dans l'emploi simultané du système sexagésimal et décimal si bien représenté par la succession du soss 60, du ne?^ 600 = 60 x 10 et du sa?- 3600 = 60 x 60 = 60^

Divisez la toise en 10 parties, vous obtenez le pied; divisez-la en 6, vous avez la coudée. De telle sorte qu'en représentant par a la base sexagésimale et par h la base décimale, on obtient : soss^rtè; ner = ff6-; sa.v^a-h^. Le nombre «-^^360 était moins usuel, mais devait exister, ainsi qu'en témoigne le chiffre des coudées contenues dans le stade.

ASuse, l'étalon change de longueur: la brique s'élève de 0", 33 à 0°, 35 et àO", 358 suivant qu'il s'agit du palais ou de la forteresse. Toute erreur est impossible; on n'interprète plus, on constate.

Il faut d'ailleurs observer que les cotes exactes en pieds ou douzièmes de pied s'appliquent exclusivement à l'épanelage.

Tous les ornements sculptés à même chaque pierre et qui ne sont plus liés par des sujétions construclives se déduisent, au moyen de formules g(>ométriques, des dimensions initiales du bloc; les cotes alors sont le plus souvent en rapports incommensurables avec la coudée.

Cette remarque n'est pas nouvelle : deux fois j'ai appelé l'attention des archéologues sur les lois harmoniques de la Perse, si intéressantes et si bien déduites'. Je traiterai de nouveau ce sujet quand je décrirai les monuments susieus.

Une exception tout apparente vient encore confirmer cette interprétation.

Les dimensions des bas-reliefs des archers, de l'escalier, d'une frise composée de marguerites, sont des multiples d'un pied de 0™,34 correspondant à une

1. Art anliquc de la Perae, vol. II, p. 3b et 36. Revue qénér. de l'arch. et des Irav.jntbl.; Système modulaire du tombeau de Chah Khoda-Bcndi!, à Soultanich, année 1883, w^ o ;\ 10, p. 17 à 14o, pi. XXIII à XXVI.

258 L'ACHOPOLK DE SISE.

coudée de O^jSSG; mais les monuments qui présentent cette anomalie sont de l'époque de Darius, fils d'Hystaspe, c'est-à-dire d'un siècle antérieur aux édifices d'Artaxerxès Mnémon. L'étalon brique de Suse se serait donc accru, durant les deux cents ans que régnèrent les Achéménides, dans le même sens qu'à Persépolis. En Susiane, la variation est indiscutable, car elle est matérielle et constatée sur mille et mille exemples; il y aurait donc lieu de penser qu'elle se produisit également dans le Fars. En vain ai-je cherché à rattacher les deux étalons de Persépolis et de Suse : ils sont ditlérents, comme les anciens pieds bourguignons et languedociens.

Le second instrument de mesure dont j'aurai à m'occuper est la règle du roi chaldéen Goudéa. Cette règle, dont la forme rappelle celle de nos doubles décimètres, est posée tout à côté d'un slylel et du plan d'un monument fortifié. Le voisinage d'un plan à petite échelle, d'un stylet et d'un instrument de mesure n'est pas fortuit : il doit exister une relation entre la graduation et le rapport des dimensions réelles aux dimensions figurées de l'édifice.

Deux faits seront signalés tout d'abord :

1° La longueur de la règle, 0°',2t)o6', correspond à la demi-coudée;

2° Ses subdivisions en 2, 4, 8, 10 parties égales ne se confondent pas, au moins d'une manière directe, avec les sous-multiples connus de la coudée, qui était fractionnée, comme l'a démontré M. Oppert, en 5, 10, (5, 12 parties égales, suivant que l'on partait du pied ou de la coudée, du système décimal ou sexagésimal. Il y a donc lieu de supposer que les divisions de la règle de Goudéa sont plutôt proportionnelles aux multiples du pied ou de la coudée qu'égales à des longueurs métriques définies, .l'admettrai un instant cette hypothèse.

Le tracé de la fortification comporte un élément à peu près invariable dans toute l'antiquité. Je veux parler de la distance horizontale des flancs opposés de deux tours successives. Cette dimension résultait de la portée très dangereuse des projectiles (p. 130). Elle était voisine de 30 mètres. Sur le plan de Goudéa, elle mesure 0°',014, ce qui montre, avant tout calcul, que le coefficient de réduction ne s'éloigne guère de ^. Ce premier résultat est intéressant, mais on ne .saurait se contenter d'une approximation aussi grossière.

La demi-coudé'c, ainsi que je l'ai fait observer, est d'abord fractionnée en seizièmes, soit "y- chacun de ces seizièmes. Puis chaque seizième en 2, 3, 4, o, 6 parties égales, correspondant par conséquent, en représentant par C la longueur de la coudée totale, à

"^32' 2~64' 3^96' 4"~12S' 5~Î6Ô' Ô^l92" Sur la seconde face de la règle, les trente-deuxièmes de coudée sont groupés

I. J'insiste sur ce chiffre, car il est inférit-iir de quelques millimètres au cliilTie admis jusqu'à ce jour. La divergence provient de ce que l'on a mesuré la longueur totale AB de la règle (fig. 140) au lieu de s'en tenir, comme dans tous les doubles décimètres, à la distance Cl) des divisions extrêmes. On verra par la suite que le chillre 0,2656 est exact à l/.'iOOOO près. Les calculs auxquels donne lieu l'étude du plan sont si précis que cette légère erreur devait être relevée.

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