‹ L'AcropoleChapitre 1 sur 7 · L'Acropole · texte numérisé non relu

L'Acropole

LORSQUE Lord Elgin exposa a Londres les sculptures du Parthénon, quelques esprits d’élite comprirent avec émotion que c’était l4 un événement inoui.

«J’avais le sentiment», écrivait un jeune peintre, «qu’une révélation divine s’était épanouie au fond de mon cceur et je savais que ces ceuvres allaient enfin réveiller l’art de Europe, endormi au sein d’une nuit profonde.» Mais le pouvoir du «classicisme» était alors trop grand pour étre ébranlé par le force du «classique». I] est vrai que Guillaume de Humboldt, cependant plus accessible a l’idée et a la parole qu’a la forme elle-méme, a ressenti avec une surprenante lucidité l’essence des marbres d‘Elgin: «Leur caractére principal», dit-il, «reste toujours le grandiose, la vie et la richesse. Comparée a ces ceuvres, toute autre, méme la plus belle, parait petite, rigide et pauvre.» Devant les originaux il comprit l’insuffisance des moulages. I] n’en admirait pas moins la noblesse, le calme, la candeur de |’Espérance de Thorwaldsen, dont il fit ’acquisition sur le désir de sa femme.

Les rares esprits, tels que Goethe et Humboldt, qu’illumina par instants le soleil de la sculpture classique, ont, toute leur vie, baigné dans la lumiére aimable mais filtrée du classicisme. Le regard des artistes restait étonnamment voilé. I] est vrai que Canova et Thorwaldsen ont finement ressenti la beauté des originaux grecs et militérent vaillamment en leur faveur; mais c’est qu’ils y voyaient avant tout la réalisation de leurs propres tendances; ils méconnurent l’abime qui les séparait d’eux. Ce n’était pas par manque de piété, par outrecuidance, que Thorwaldsen restaurait les marbres d’Egine et que la fantaisie de Schinkel faisait de l’Acropole un chateau romantique: c’était par bonne volonté, conviction honnéte de pouvoir rendre les cevres brisées des Anciens a une vie nouvelle. La science des universités, elle, ne fut pas a la hauteur des événements. Si l’un de ses meilleurs représentants déclarait que l’histoire de |’art venait de trouver un nouveau foyer et la mesure a jamais exacte des proportions essentielles, cette conviction demeura théorique. Les esprits ne furent pas remués et les valeurs des styles d’imitation, aussi bien celles de l’époque contemporaine que celles de l’époque romaine, ne furent pas mises en doute. I] manquait un Winckelmann dont la sensibilité eit pleinement saisi l’essence des originaux grecs et dont le verbe puissant ett

pu traduire les sensations.

Méme de nos jours, le classicisme n’est pas encore tout a fait vaincu; il empéche, dans le domaine des arts plastiques, un contact immédiat avec la période la plus importante de l’art grec. Il est vrai que l’idée qui fait de l’antiquité un modéle absolu, idée qui fut pour nos ainés une source d’énergie et qui pesa lourdement sur leurs successeurs, a fait place a celle d’une expression parfaite, mais que l’on ne saurait répéter, du génie européen: libérés de toute prévention, nous nous approchons d’elle pour y puiser des jouissances incomparables et des inspirations créatrices. Ce sont les artistes qui, jusqu’a nos jours méme, ont le plus profondément ressenti la beauté des ceuvres grecques. Mais on ne peut nier que l’archaique, le baroque et les derniers temps de |’antiquité soient d’un abord plus aisé que l’époque classique. Celle-ci exige un équilibre entérieur qu’il faut acquérir. Et pourtant ce n’est que le contact avec I’art classique du V° et du IV® siécle qui procure l’intelligence de l’étre grec en général.

On I’a dit, et non sans apparance de raison: un Winckelmann moderne ne prendrait pas l’art, la morphé, pour point de départ dans sa recherche du génie helléne: il partirait plutét des productions de l’esprit, du logos. Celui qui aspire 4 la compréhension absolue doit prendre ce chemin-la, car la pure contemplation de la forme ne permet pas facilement de pénétrer jusqu’a l’essence derniere. I] nous est surtout indispensable de nous représenter le terrain spirituel d’ou jaillit la floraison de l’art grec lorsque nous commengons a sentir qu’a cété de ce qui est encore aujourd’hui vivant et d’un accés immédiat, toute une ambiance ancienne nous demeure étrangére. Mais celui-la méme dont |’ ceil est fait 4 la contemplation des formes et l’esprit a la pénétration du sens de |’ceuvre d’art ne peut sans difficulté apprécier a leur juste valeur une sculpture ou un temple grecs. Rien ne nous est parvenu de l’ambiance primitive et nous ne la reconstituons que trop facilement par le sentiment. D’autre part les musées de I’Europe occidentale, avec leur masse de reproductions d’aprés l’antique, se trouvent encore complétement sous linfluence du «classicisme». La majeure partie de leur contenu est formée de copies de |’époque romaine; les salles consacrées aux classiques enchassent les figures libres dans leur systéme décoratif et c’est a peine si l'on commence 4 séparer les originaux des copies, 4 donner sa valeur a chaque piéce. Parmi les originaux, les chefs d’ceuvre eux mémes paraissent morts, dans cette lourde atmosphére des musées de I’Occident et du Nord, car il leur manque Pélément de vie dans lequel et pour lequel ils furent créés, la lumiére attique.

«La sensation de la lumiére» a dit derniérement un poéte trés nourri d’esprit helléne, «est la plus grandiose, la plus pénétrante, la plus compléte de toutes celles que l’on peut avoir en Gréce.» Sans la lumiére, la Gréce, ni son art, ni ses dieux, ni ses hommes n’auraient pu étre. Seule cette lumiére les a rendus possibles. Mais c’est moins la lumiére qu’une infinie clarté.

Nul ne pourrait dire sa couleur, et il n’est pas question de teintes: c’est l’air que les objets respirent.

Elle n’aveugle pas, elle est seulement claire d’une maniére insaisissable. Elle ne flatte pas, elle n’embellit pas. Elle n’est que pureté, que précision. Elle hait le secret. Il semble que le pays n’ait pas de rides. Elle rend tout simple, gai, franc.»

S’il est vrai qu’il soit opportun de libérer le classique du classicisme, une renaissance de |’art monumental des Grecs ne peut se concevoir qu’a la suite d’une contemplation des originaux dans leur milieu. Le classique a des propriétés communes avec son imitation. La subordination de toutes les parties a l’unité de l’ensemble peut étre également comprise devant un moulage sous la terne lumiére du Nord; il en est de méme pour l’harmonie entre les deux formes primaires de instinct créatur humain, que l’on a essayé de définir par les termes: abstraction et intuition, utilisation et imitation de la nature, forme imposée et forme recue. Mesure, harmonie, clarté et noblesse distinguent aussi les meilleures parmi les ceuvres classicistes. Mais le classique exige autre chose encore. Ces qualités-la peuvent étre obtenues méme par un faible talent, a4 condition qu’il sache user sagement de ses possibilités. La puissance du classique vient d’une richesse ordonnée par le sens de la mesure, d’une force dominée par la volonté. A travers la forme clarifiée se manifestent la force élémentaire et la passion que contient tout art réellement grand. Les ceuvres de |’art classique helléne ne s’animent de cette vie véritable que sous la lumiére de la Gréce, et cet art, dans sa plus belle floraison, a produit les édifices de l’Acropole, avec leur parure plastique, édifices qu’un destin clément nous a conservés. C’est ici qu’arrivent a leur perfection les formes essentielles de Varchitecture monumentale, dans |’atmosphere naturelle du classique, en dehors de la frénésie et de la violence de l’archaique et du baroque. Celui qui, flanant par l’Acropole, est pénétré du souffle grandiose, calme et pur de cet art, se libére lui-méme. Anatole France, auquel on demandait un jour le pourquoi de ses voyages, répondit: «Quand je veux devenir meilleur, je vais en Gréce.»

Jamais peintre n’a exprimé la sensation que procure |’Acropole. Les moulages ne rendent que la forme morte. Mais les formes dans la lumiére sont accessibles a la photographie, qu’on dit a tort étre un moyen purement objectif de reproduction; ceci toutefois au prix du sacrifice de la couleur, réduite aux nuances du clair-obscur. Elle rencontre cependant des diflicultés presque insurmontables, dues aussi bien a la clarté du ciel qu’a la violence des raccourcis. Dans les images qui forment les planches de ce volume, un artiste a taché de saisir l’essentiel: les reliefs sont animés par la lumiére et, contrastant avec l’arriére-plan foncé, les colonnes resplendissent dans l’éclat de leur marbre de méme qu’en réalité elles se détachent, éclatantes, sur le bleu profond du ciel. Quelques vues seulement prises au musée de |’Acropole completent les images faites sur le terrain. Ces planches ont été réunies pour aider 4 comprendre l’art classique des Grecs dans sa réalité, c’est-a-dire

dans sa vie lumineuse.

LPACROPOLE

Parmi les rochers qui longent et traversent la plaine attique, il y en a de plus hauts et de plus bizarres que |’Acropole. Aussi ce ne fut pas son charme pittoresque, mais bien sa forme propice, qui décida de sa grande destinée. Le dos plat de l’énorme roc calcaire, abrupt de tous cétés et n’offrant qu’a son étroite pointe occidentale une rampe escarpée, était fait pour porter une citadelle et un sanctuaire. Aujourd’hui, tout comme aux temps classiques, planant au-dessus des bruits confus de la ville, il éléve dans l’air lucide l’enceinte sacrée avec ses temples, gigantesque soubassement des édifices les plus gracieux que main d’homme ait jamais construits. A l’OQuest il est relié par un pont naturel aux collines voisines. Partout ailleurs la ville moderne, qui s’accroit incessament dans la plaine, l’enserre étroitement. L’antique se groupait de la méme facon autour de PAcropole. Ses maisons étaient basses; ni coupoles, ni tours ne rivalisaient avec la majesté des temples de la citadelle. Contrairement a tant d’autres villes modernes, Athénes, malgré ses constructions monumentales, a gardé cette retenue. Le regard n’est attiré par aucune architecture criarde et, comme dans |’antiquité, |’Acropole tréne sur la cité et la domine.

Mais les sentiments avec lesquels notre regard repose sur |’Acropole différent de ceux d’alors. Elle est pour nous un sanctuaire esthétique et historique; pour homme de l’époque classique elle représentait le centre religieux et le symbole de la puissance politique. Notre regard enchasse PAcropole et ses édifices dans le paysage environnant. Des hauteurs voisines nous la voyons, reposant majestueusement au-dessus de la ville, soit détachée sur le fond bleu de la mer, soit dominée par le Lycabette couronné par son petit monastére, ou par le large Pentélique resplendissant de marbre. Le front Ouest s’éléve, puissant, au-dessus du socle calcaire et du vert lumineux de la pinéde. En montant le versant Sud, nous voyons surgir les scintillants édifices de marbre, bizarrement découpés au-dessus des rochers bleuatres et entre les arcs bruns du théatre romain, sur le fond bleu intense du ciel. Le contraste entre le roc et les formes des temples est d’un charme infini. Le rocher de la citadelle est formé d’un calcaire qui se brise irréguliérement et dont le violet

bleuatre est traversé de veines rouges. Suivant l’éclairage et le degré d’humidité, le coloris varie

du gris-bleu au violet et au rougedtre. Sur ce roc aride les temples de marbre s’élévent dorés, baignés dés leurs premiers degrés de la beauté immaculée du rythme architectural. Ce contraste, que l’on ressent chaque fois que l’on visite |’Acropole, peut nous faire comprendre la différence qui sépare le regard moderne du regard antique. Formés par le long développement de l’art paysagiste nous percevons le rocher et les temples comme une unité pittoresque; nous ressentons le contraste entre la couleur et la forme comme |’enlacement de deux voix suivant chacune sa partie, mais liées de fagon harmonieuse. De ces deux voix |’Helléne n’entendait qu’une seule, celle de l’art. La beauté, il la trouvait uniquement dans ce qui était formé: la nature amorphe lui était indifférente. Ce contraste entre la nature et l’édifice bati par la main de ’homme avait pour lui un sens plus profond. Devant les marches du Parthénon, il sentait peut-étre, comme |’écrivait Sophocle

a l’époque de sa construction, que

«Bien des choses puissantes existent, mais rien ne surpasse la puissance d’un humain».

Le contraste entre le marbre éclatant des édifices et les teintes sombres du rocher nous rend particuliérement évidente, a nous aussi, |’antithése que ressentait le Grec: il existe d’autre temples antiques, de simples batiments en calcaire, qui semblent maintenant faire corps avec la nature et paraissent lui appartenir d’une maniére organique. Dans |’antiquité un étincelant enduit blanc servait a les opposer au paysage.

L’ceil de Phomme antique isolait l’ceuvre d’art de son entourage. I] est vrai que le puissant édifice du Parthénon, placé au sommet du roc, le commande, mais |’Erechthéion, les Propylées et méme le petit temple d’Athéna Niké se dressent a ses cétés, libres et indépendants, chaque édifice formant un tout. Aussi l’Acropole différe-t-elle entiérement, par exemple, d’un rocher supportant un chateau fort du Moyen Age, ot les maisons et les chapelles paraissent inséparables de la nature, et ot toutes les lignes se réunissent finalement dans quelque tour s’élangant vers le ciel.

L’intérieur du sanctuaire était également plus indépendant du paysage, qu’il ne l’est aujourd’hui. A présent le regard rencontre la mer et les iles Salamine et Egine, glisse sur la ville qui s’étend au bas, jusqu’a la plaine verdoyante, vers Eleusis, englobe le Pentélique avec ses carriéres de marbre

étincelantes et jouit des teintes toujours changeantes de |’Hymette. Dans l’antiquité on ne pouvait apercevoir la mer que du bastion du temple d’Athéna Niké qui se trouve devant l’entrée; de hautes murailles cachaient aux yeux la ville et les environs. Celui qui avait traversé les Propylées se trouvait dans un sanctuaire isolé du monde profane. Au-dessus des temples et de la foule des statues de marbre et de bronze s’étendait le bleu foncé du ciel et seules quelques cimes de mon-

tagnes dépassaient les murailles.

Ce n’est qu’aprés une longue histoire mouvementée, vers le moment ot le Parthénon fut bati, que l’Acropole devint un lieu sacré. Cependant la divinité de la citadelle y était vénérée depuis les origines, car c’est de la déesse Athéna que la ville regut son nom. Le culte de la déesse armée du bouclier et de la lance était peut-étre déja célébré ici avant que les Grecs eussent mis le pied dans le pays et il survécut A tous les bouleversements et a toutes les migrations de peuples. L’Acropole était un lieu naturel de retraite pour la population de la plaine attique, probablement aussi la résidence de ses princes, et il allait de soi que la divinité de la tribu y pocsédat son sanctuaire. Un culte demeure généralement tenace a l’endroit ot il est né. Les objets du culte se trouvaient, aux temps historiques, 4 l’intérieur et A cdté de l’emplacement actuel de |’Erechthéion. D’aprés la légende attique. Poseidon aurait, le premier, fiché dans le rocher de la citadelle son trident et fait jaillir 14 une source saline; mais aprés lui Athéna aurait planté sous les yeux du roi Cécrops, sur le méme rocher, le premier olivier et fut reconnue patronne. C’est probablement a l’endroit ot se trouvaient la marque du trident, la source saline, la sépulture de Cécrops et Volivier, qu’était rattaché le culte dés les temps les plus reculés. I] n’existait ni temple, ni idole; seul un mur entourait le petit enclos sacré, avec les objets du culte, et le séparait du bourg qui occupait la surface du rocher. Lorsque, dans la seconde moitié du deuxiéme millénaire, la haute culture de lépoque mycénienne régnait en Gréce, |’Acropole devint le siége des princes. I] semble que |’édifice principal fut élevé immédiatement au sud de l’enceinte sacrée, a l’endroit ou plus tard se trouvait le temple le plus ancien, et il est possible qu’une chapelle attenant au palais ait été consacrée au culte de la patronne de la citadelle. De fortes murailles cyclopéennes, dont on voit encore aujourd’hui des vestiges considérables, entouraient tout le chateau et une puissante porte fortifiée gardait l’entrée. C’étaient des Grecs de la race ionienne qui étaient déja établis 4 ce moment en Attique et ils y restérent quand, vers la fin du second millénaire, la culture florissante de la Gréce sombra dans la tourmente de la migration dorienne.

La tradition attique d’aprés laquelle l’Acropole fut alors la cité remonte jusqu’aux temps obscurs des premiers siécles du premier millénaire. Alors que, durant l’époque mycénienne, une ville basse s’était probablement déja développée, la citadelle redevint 4 ce moment une simple bourgade. De misérables cabanes en briques d’argile coupées par d’étroites ruelles recouvraient, semble-t-il, la surface du rocher et se serraient contre ses flancs Ouest et Sud. Une maison d’aspect un peu plus noble servait de domicile au «roi». L’enceinte sacrée d’Athéna était demeurée et s’emplissait petit a petit d’autels et de simples ex-voto. D’autres dieux également avaient ici leurs modestes enceintes. Primitivement, le sanctuaire grec ne consistait pas en un temple, mais était représenté

par un morceau de terrain d’ordinaire planté d’arbres, entouré de murs et accessible seulement

par une porte. Le culte y était célébré en plein air sur un autel. Ce n’est que dans le courant du septiéme siécle, alors que la légendaire royauté était déja éteinte, qu’auraient surgi quelques petites chapelles dont la plus importante fut élevée a cété des objets du culte, a l’endroit de l’ancienne maison royale, dont la superficie vint aman l’enceinte sacrée. On y vénéra, en méme temps que la déesse de la cité, le héros Erechtée, que le sol fertile de la plaine attique avait fait naitre et qu’Athéna avait maternellement élevé dans son temple pour en faire son prétre et le roi du pays.

La mission d’Athénes dans histoire de la culture de ’humanité n’était pas d’inaugurer, mais d’achever. La volonté du monumental s’éveilla en Attique plus tard que dans le Péloponnése dorien et l’Asie Mineure ionienne. Elle y acquit par contre une telle puissance qu’aujourd’hui encore nous ne pouvons sans émotion en contempler les vestiges. Cela eut lieu entre 590 et 560, quand l’un des sept sages de la Gréce, Solon, le grand homme d’Etat, le penseur et le poéte, sut faire naitre, par une alliance sublime entre un profond sens moral et la volonté consciente du réel, |’état attique constitutionnel, préparant ainsi le terrain a lidée de la démocratie. Ce qui fut fait a cette époque, les générations suivantes et l’invasion perse le détruisirent; quelques débris seulement ont pu étre réunis dans les musées de |’Acropole. C’est a notre fantaisie de faire revivre l’Acropole archaique.

En ce temps surgirent, a coté de chapelles et de trésoreries, de grands temples dont nous ne pouvons reconnaitre le culte avec certitude. Leurs sculptures peintes en couleurs voyantes étaient d’un calcaire mou et brunatre. La force titanique longtemps réprimée éclate en des formes et des objets de dimensions énormes. Si l’ancien motif oriental du combat entre le lion et le taureau est repris par cet art nouveau, c’est la lutte de deux puissances élémentaires, de l’aveugle force du

Fig. 2 taureau et de la sauvage fierté du lion qu’il exprime. Sur l’un des frontons les plus anciens une lionne énorme a jeté a terre un jeune taureau et le déchire de ses griffes. Un bas-relief quelque peu

Fig. 3 postérieur inaugure un motif héroique: Héraklés lutte contre la violence brutale du Triton, tandis

Fig. 4 qu’un démon 4 trois corps suit le combat du regard, Au sujet gigantesque correspondent les formes. Les yeux jaillissants, les joues rondes, les lévres rouges et sensuelles trahissent une vitalité sauvage et presque effrayante. Un classiciste et peut-étre méme un classique aurait ressenti cet art comme barbare. Barbare était la force élémentaire qui |’animait, mais grecque la volonté qui tendait a la maitriser de plus en plus dans chaque ceuvre nouvelle.

Le fronton contenant le combat d’Héraklés contre le Triton ornait la fagade du temple qui, vers la fin de la période solonienne, fut élevé au culte de la déesse de la cité et a celui de son protégé Erechtée. De la hauteur du Parthénon nous pouvons trés bien nous rendre compte du plan de ce

Fig. 1 temple d’aprés les vestiges de ses fondations, que l’on apergoit devant |’Erechthéion a l’intérieur

de deux rectangles enchassés l’un dans l’autre. A une époque ot ailleurs s’élevaient déja de riches temples périptéres, entourés de colonnades, on gardait ici la forme surannée du temple a antes, mais développée jusqu’a des proportions monumentales. Par suite du double culte le front arriére formait aussi facade avec des colonnes in antis. L’Attique ayant, depuis la migration dorienne, suivi l’évolution de la Gréce continentale, il était naturel que l’architecture fat dorique. Ici comme dans le Péloponnése on choisissait pour matérial le simple calcaire, Celui-ci était recouvert d’un enduit de stuc d’un blanc éclatant. Les triglyphes et les facettes 4 gouttes étaient noires, les ornements et les rinceaux rouges et bleus. La gaie décoration du larmier de marbre venait calmer la lutte exaspérée qui avait lieu sur le fronton. L’acrotére central était formé par une gorgone fuyant entre deux panthéres couchées. Sa face devait détourner tout mal de l’édifice sacré. A cété de la sculpture décorative en calcaire étaient les figures votives disséminées sur l’Acropole, partie dans les temples, partie au dehors. Les dévéts offraient a ce lieu sacré soit une statue de la divinité, soit leur propre effigie. De cette facon nous a été conservée la figure d’un homme portant un veau sur les épaules, tout comme aujourd’hui encore, en Gréce, les paysans venant en ville a Paques ont l’habitude de porter leur agneau. L’homme se dresse, élancé et fin, image noblement virile, au regard vivant et a la bouche souriante; c’est l’expression de la joyeuse force créatrice de cette époque. Les démons sont maitrisés; a leur place apparait homme, mais figé en une frontalité symétrique interdisant encore une pose libre et dégagée.

L’époque de Solon fut suivie de la tyrannie de Pisistrate et de ses fils. Alors que la civilisation antérieure se trouvait li¢e organiquement a celle de la terre dorienne, Pisistrate cherche a transplanter a Athénes l’éclat des cours princiéres de |’Orient grec. Poétes et artistes ioniens suivirent son appel et ainsi se prépara dans le mélange de l’influence dorienne, du sentiment autochtone attique et des ceuvres ioniennes, la crise qui, un siécle plus tard, amena la synthése de ces éléments dans Part classique d’Athénes.

Pisistrate commenga a édifier au sud de l’Acropole un gigantesque temple a Zeus sur l’emplacement de l’Olympieion postérieur, tandis qu’il laissait sans changement celui de la déesse populaire Athéna. Mais la citadelle s’ornait d’une profusion de cadeaux votifs, de statues souvent placées sur de hautes colonnes et dans lesquelles l’archaique tardif ionien se manifesta sur le sol attique en une maniére de rococo élégant. Une série de nobles et gracieuses figures de jeunes filles datant de cette €poque ont émergé des décombres de |’Acropole encore parées de leurs brillantes couleurs. Elles aussi ne déploient tout le charme de leur beauté marmoréenne que sous la lumiére du soleil. Des cavaliers attiques offraient leur portrait a cheval ou bien la statue de leur noble béte. Ce sont

des animaux 4 tronc allongé, a jambes hautes, sabots fins et téte effilée pleine d’une vive expression.

Fig. 9

Fig. 11, 12

Fig. 10

Ce n’est pas sans raison qu’il a été dit que les auteurs de ces statuettes ont peut-étre commis des erreurs dans la construction organique du corps, mais qu’ils connurent l’4me du cheval et peutétre méme la découvrirent.

A cété de cet art élégant qui forme interméde, des ceuvres d’une majestueuse sévérité font apparaitre, tendues et vivantes, les forces créatrices de |’Attique. A l’époque des fils de Pisistrate le temple d’Athéna fut agrandi d’une péristasis. Ici encore on se contenta du calcaire, matiére primitive de l’édifice, mais le toit et les sculptures des frontons furent exécutés en marbre. Le fronton Est, la ot dans le temple primitif se trouvait le combat d’Héraklés avec les étres fantastiques, fut occupé par une scéne appartenant a une sphere encore plus élevée, la gigantomachie, le combat des dieux contre les géants, avec, au milieu, Athéna elle-méme terrassant un ennemi d’un geste puissant. Sa face n’a rien de |’élégance des statues de jeunes filles dont nous venons de parler; elle trahit plut6t une mélancolique gravité, malgré le léger sourire qui anime encore sa bouche.

Puis, a partir de cette époque, l’art évolue vers les formes sévéres et Apres des derniéres dizaines d’années qui précédérent les Guerres médiques. Le sourire archaique disparait. A l’époque de la naissance de la tragédie, l’art plastique, lui aussi, exprime l’esprit nouveau. Une figure d’adolescent provenant de |’Acropole inaugure une tenue plus libre et plus naturelle, l’expression est pleine de réserve, le regard sérieux. Pourtant la splendeur avec laquelle la beauté a peine éclose de ce corps d’adolescent est rendue dans la noble pierre n’aurait pas été possible sans la science ionienne du marbre. Dans la téte de «l’éphébe blond» le sérieux attique s’allie au sentiment ionien, en méme temps qu’a la pureté dorienne des formes. Des restes de peinture donnent de la vie a cette téte. Un marbre grec original est inconcevable sans couleurs, alors que le classicisme vénérait la forme blanche comme le symbole de l’idéalité. Les cheveux de |’éphébe étaient blonds, les lévres et les bords des paupiéres rouges. Les prunelles étaient formées par un cercle jaune limité par un centre et un bord noirs. L’apre gravité de cette époque caractérise la génération qui eut la force de soutenir les Guerres médiques et d’en sortir victorieuse.

L’Acropole archaique s’effondra en |’an 480 dans l’incendie allumé par les Perses. On comprend

que les Grecs a la vue des sanctuaires détruits par les barbares aient eu un moment l’idée de les

-conserver dans cet état en éternel souvenir de leurs luttes. Mais les nécessités du culte eurent

bientdt raison de cet état d’4me. Durant les cinquante années qui s’écoulérent entre |’invasion perse et la guerre du Péloponnése, se produit avec impétuosité ce développement décisif de l’art grec vers sa forme classique, dont temoignent hautement la tragédie attique et l’Acropole. Dans l’incendie s’écroulérent non seulement les temples, mais aussi divers édifices profanes qui

se massaient sur l’Acropole. I] est vrai que sous l’impression de l’effrayante catastrophe on la

fortifia tout d’abord 4 nouveau par de puissantes murailles, mais les batiments profanes ne furent pas reconstruits et toute la superficie de la citadelle devint une enceinte sacrée de la déesse protectrice de la ville. Quand, aprés le Parthénon et les Propylées, pendant les intervalles de Ja lutte tragique du Péloponnése, furent terminés le temple d’Athéna Niké et l’Erechthéion, l’Acropole

prit la forme qu’elle a conservée jusqu’a présent, a travers toutes les vicissitudes.

Il y avait bien sur la surface de la citadelle des sanctuaires de moindre importance, comme -

Yenceinte d’Artémis Brauronia, mais leurs édifices, aujourd’hui disparus, n’avaient pas de valeur artistique. Par contre, d’année en année, augmentait le nombre des ex-voto: statues, bas-reliefs et inscriptions qui devaient emplir d’une maniére a peine imaginable tout espace libre, ce qui produisait sirement une impression qui nous eit déconcertés. Un seul temple encore fut élevé sur l’Acropole le jour ot les citoyens d’Athénes voulurent rendre grace a l’empereur Auguste de ses bienfaits. Ils batirent en son honneur et en celui de la déesse Roma, devant la facade Est du Parthénon, un gracieux monoptére dont les formes ioniques étaient empruntées a |’Erechthéion. Avec une sage discrétion l’élégant édifice évitait de se mesurer avec les ceuvres classiques.

Le versant Sud de la citadelle eut a subir de plus grands changements. La se trouvaient, dans la partie occidentale, ]’Odéon construit par Périclés et le sanctuaire de Dionysos avec le théatre ou, des le commencement du Veme siécle, étaient données les tragédies attiques. Ce qui demeure aujourd hui de l’amphithéatre date du [Veme siécle, et les restes de la scéne sont encore plus récents. Au milieu du versant Sud se trouvait, sur une terrasse, le sanctuaire d’Asclépios vers lequel se portait particuliérement la dévotion du simple citoyen. I] fut bati en 420. Plus bas le roi de Pergame Euméne érigea aux temps hellénistiques un portique énorme. Celui-ci voisine avec le grand Odéon romain, autrefois recouvert d’un toit, que le riche rhéteur Hérode Atticus consacra aprés l’année 161 de notre ére a la mémoire de son épouse Régilla. La décoration de marbre qui couvrait ses murs et ses arcs a disparu; de cette fagon il produit a présent l’effet d’un pittoresque lambeau de paysage au-dessus duquel resplendit la beauté marmoréenne des édifices classiques.

Les rochers abrupts du versant Nord, dans les cavernes duquel étaient vénérés Apollon et Pan, sont restés intacts jusqu’a nos jours. Si nous regardons a travers les pierres sauvages ou les misérables ruelles vers les murailles, ou aprés les Guerres médiques furent enchassés les restes des édifices détruits ou délaissés, l’aspect sera le méme que celui qui s’offrait au cinquiéme siécle.

Athénes et l’Acropole avaient déja souffert maint tourment lorsque, vers le milieu du Véme siécle de l’ére chrétienne, l’antiquité prit fin avec l’enlévement de la Parthénos. Vaillamment les philosophes néo-platoniciens avaient combattu ici en faveur du paganisme. Lorsque !’on éloigna

du Parthénon la vénérable statue de Phidias, la déesse apparut en réve au philosophe Proclos sous

Fig. 1. Vue prise du toit du Parthénon vers l'emplacement du temple primitif d’Athéna.

Fig. 2. Lionne et jeune taureau provenant du fronton d’un temple archaique.

Fig. 3. Fronton du temple primitif d’Athéna, Héraclés et le Triton.

Fig. 5. Le Parthénon, fronton Est. Dessins dits de Carrey.

Fig. 7. Le Parthénon, fronton Ouest. Dessins dits de Carrey.

Fig. 4. Fronton du temple primitif d’Athéna, Démon A trois corps.

Fig. 6. Le Parthénon, fronton Est. Dessins dits de Carrey.

Fig. 8. Le Parthénon, fronton Ouest. Dessins dits de Carrey.

Fig. 9. Homme portant un veau au sacrifice. Fig. 10. Statue de jeune homme. (Période classique primitive.)

Fig. 11. Coré.

cee (is

ayaa

| vepuTA DEL L CAST: ROP OMS DAMA PARTE D DI TRAMONTANA.

i ae i nae al ut ii ae

Fig. 14. L’explosion du Parthénon en 1687, d’aprés une gravure contemporaine de Fanelli.

Fig. 15. L’Acropole et la tour franque. Dessin du sculpteur B. K. Heller, 1837.

7ig. 16. L’Acropole au XVIII*™e siécle. (D’aprés Stuart et Revet, 1841).

Page 1