OPPRESSION AU PRINCIPE DE L'ACTION VOLONTAIRE
cependant ont le vif sentiment dene point s’appartenir : ils savent qu'ils ne trouvent en eux ni l’origine, ni la subsistance, ni la fin de leur action. Et c’est pour eux un trouble d’y penser.
Il est vrai que l’ensorcellement des bagatelles est bien puissant; il est vrai qu’au Jugement des sens ou qu’au regard de la science univers est assez vaste, assez peuplé, assez curieux pour tromper, mais ceux-là seuls qui veulent être trompés. Quel sophisme d’accumulation l’on aime souvent à commettre, et, après qu’on a senti l'insuffisance de chaque détail, comme l’on se persuade vite que du moins la somme est suffisante! C’est alors que cent mille riens semblent faire quelque chose. Sans doute il faut une extrême subtilité d’esprit pour voir distinetement la misérable brièveté des connaissances, des joies et des succès humains, ou pour marquer précisément la limite de tout ce qui parait si ample aux regards enfantins. Mais il faut une subtilité plus grande encore pour s’imaginer qu'on s’en contente; et l’on n’y réussit pas, sans se faire de ce contentement même et de cet égoisme ironique une nouvelle idole.
C'a été le mérite d’une critique clairvoyante de mettre à nu la vanité des apparentes satisfactions qu'’apporte à une conscience avide toute la variété des superstitions humaines. Que sert à l’homme de gagner l’univers? Tout ce qu’il a ne lui suffit-pas, et ne lui semble rien dès qu’il l’a, parce qu'il ne se suffit point, parce qu'il ne se possède point lui-même. Et tout ce qu'il ajoute à cette nourriture affamante est viande creuse : il se dégoûte de ses idoles à mesure qu'il les édifie au sommet de sa vie; il ne les élève que pour les briser comme s’il sentait d'avance que sa main ne placera ce couronnement que par une témérité sacrilège. Mais comme le malade, même privé d'espoir, veut encore faire quelque chose pour guérir, que de gens consentent à être dupes, et ne veulent pas savoir qu’ils le savent! Ces illusions volontaires qui survivent aux déceptions les plus éclairantes, ces sacrifices parfois béroïques qu’on fait au point d'honneur, à la camaraderie, à la solidarité humaine, à l'esprit de corps, aux convenances, alors qu'on sait d’ailleurs ne les faire que par routine, avec ennui, pour rien, c’est touchant et c’est niais. II n’en faut retenir qu’un aveu, toujours le même : la volonté humaine ne peut se garder toute en soi, parce qu'elle ne vient pas toute de soi. Si agrandi que soit le cercle, l’action le fait toujours éclater : elle n’est pas maîtresse de se borner.
Sous sa forme abstraite : « La volonté est forcée de se vouloir elle-même », le problème peut paraître artificiel ou vain; dans la vérité de la vie, c’est pourtant la grande tyrannie qui semble peser sur le cœur humain et qui est le principe de ses plus profondes douleurs. A la source de nos actes, un mystérieux inconnu nous échappe; c’est comme un germe de souffrance, d’oppression et de mort qui est semé dans notre volonté même : nous n'avons point voulu ce qui, de nous-mêmes, est le principal; nous avons le sentiment invincible de porter un joug et de ne pas être à nous. Nous avons pu, il est vrai, adopter et reprendre à notre compte tout le reste; mais tout le reste n’est que néant au prix de ce que nous voulons; moins que néant, c’est douleur, aussi longtemps que la volonté ne s’est pas adoptée, comprise et reprise ellemême.
Sans doute la leçon de la satiété est peut-être plus probante qu'aucune autre : mis dans l’action, l’univers ne la comble pas; s'approcher du but, c’est s'éloigner du désir; et la volonté, traversant comme d’un bond toutes les apparentes satisfactions qu’elle rencontre, se retrouve, après, en face d’un vide plus insondable. Mais cet enseignement, tous ne semblent pas également capables de le comprendre. Combien peu verraient clair s’il fallait tout expérimenter et tout pénétrer pour recevoir la grande lumière du dégoût et du détachement! Il n’est pas possible, mais aussi il n’est pas nécessaire d’épuiser le monde pour sentir qu’on ne s’y désaltère pas. Une amertume plus forte, un avertissement plus brutal et plus immédiat nous instruit des contradictions injurieuses où nous sommes exposés : cette leçon c’est la souffrance, la souffrance qui coule intarissable de notre pauvre substance d'homme, et qui d’instinct a forcé tant de regards à se lever, tant de bras à se tendre vers un Hibérateur.
Ilest vrai que certains obstacles peuvent être surmontés ; certaines résistances, vaincues, certaines douleurs, comprises, acceptées et employées comme le stimulant salutaire d’une activité qui réussit à les faire entrer dans le plan volontaire d’une vie heureuse. Mais, en dépit de toute l'énergie possible et malgré la tactique la plus habile, que de fois la douleur s’emporte au point de forcer l’homme à regretter d’être né! De cette souffrance-là