OPPRESSION ET SOUFFRANCE AU COURS DE L'ACTION VOULUE
qui brise une vie sans la tuer, ou qui la tue sans l’avoir dépouillée de son prestige, point d'explication suffisante ni de déduction possible : c’est le scandale de la raison. Qu’importent les formules abstraites dont on se leurre, ou les théories générales dont on s’arme. Quelle inconnaissable différence entre ce qu’on sait et ce qu’on sent! On a beau accepter et prévoir les fatigues, les dégoûts du travail, les revers de la fortune, les trahisons de la vie; on en demeure toujours surpris et accablé, parce qu’elles frappent ailleurs qu’on ne l'avait redouté, autrement qu'on ne s’y attendait. Et ce n’est rien encore de les connaître par l'esprit; le cruel c’est d’éprouver la déception et comme la meurtrissure de la volonté impuissante : « C’est donc impossible; quoi donc, on n’y changera rien; plus jamais! » — Le mal, la souffrance non plus que la mort ne sont pas seulement des faits qui s'offrent à l'observation positive, ni des conséquences qui découlent de la raison, ni des moyens secrètement voulus par l’homme : c’est au contraire l’opposition poignante du fait et de la raison, le conflit du réel avec une volonté dont le premier mouvement est de le haïr et de se révolter.
Et ce n’est pas du dehors seulement, c’est du dedans que surgissent ces démentis injurieux. Que parlait-on de liberté”? faibles à la séduetion, mous dans l'initiative, sans force pour la résistance, si nous voulons discerner le bon du mauvais, nous nous trompons; si nous tentons de faire le bien, nous défaillons; si nous entreprenons de combattre le mal, nous sommes vaincus. Non seulement il faut subir ce qu’on ne veut pas ; mais encore on ne veut pas vraiment ce qu'on veut. Qu’avant de s’en prendre aux autres la volonté s’en prenne donc à elle-même ! elle se sent gâtée jusqu'aux moelles, sans savoir comment. Ce qui lui manque c'est de penser à vouloir et à faire ce qu’elle a voulu faire et penser. Et, pendant que les résolutions s’évanouissent comme dispersées sans laisser de traces, s'organise en nous et contre nous une vie parasitaire qui supplante l'initiative personnelle. Piquée par une mouche, la feuille est forcée de fournir une abondance de sève pour envelopper et nourrir son ennemi : image de la passion qui absorbe et dévore la meilleure substance de l’âme.
Subir ce qu’on ne veut pas, ne pas faire tout ce qu’on veut, faire ce qu’on ne veut pas et finir par le vouloir, jamais on n'échappe entièrement à cette fatalité humiliante et douloureuse. Elle nous révèle, par les faits eux-mêmes et par nos propres
actes, ce que nous ne voulons pas; elle nous contraint à remarquer ce qu’il nous reste à vouloir pour que nous voulions tous les phénomènes, bien plus, pour que nous voulions la volonté même qui les produit tels qu’ils sont, souvent malgré nous. En éliminant ce qui semble conforme à nos intimes désirs, elle met en évidence ce qui, favorable ou contraire aux aspirations profondes de l’homme, lui est également imposé, sans qu'il y ait encore consenti.
Où cette sujétion se marque peut-être plus cruellement encore, c’est dans l’impossibilité de remédier à nos actes et d'en laver les inévitables souillures. — « Quoi! ce que j'ai été assez fort pour faire, je ne suis pas assez fort pour le défaire? » Non. — « Quoi! ce que j’ai été assez faible pour ne pouvoir m'empêcher de commeltre, je demeurerai incapable de l’effacer entièrement? » Oui.
Il serait bien commode en vérité de désavouer par un décret, de compenser par ui acte ce qu’un acte a produit, comme si, après en avoir goûté les avantages, l’on n'avait plus qu’à cracher la pulpe sèche. — Ce ne serait pas seulement injuste; c’est impossible. Ce que j'ai fait, je ne l’ai jamais fait seul : au dehors, et au dedans de moi, le passé est à jamais.
Au dehors, en effet, nos œuvres, ainsi que des enfants détachés de nous, agissent à leur tour sans notre gré. Les enfants, eux, meurent; les actes vivent, ils sont indestructibles. Nous aurions. plaisir à nous persuader que nous n’avons rien fait de répréhensible ou de préjudiciable; à espérer que le bien pourra sortir du mal même par un commode arrangement, et que d’heureuses compensations ou de courageuses expiations rétabliront toutes choses en perfection. Chimère que ce désir. Il y a une espèce de tort qui est irréparable; et ce qu’on a le plus d’horreur à croire est vrai pourtant : l’action est 'indélébile; nul dédommagement n’est jamais une absolue réparation; nulle expiation, nulle peine accumulée d’un côté de la balance ne relève l’âutre plateau; les. conséquences se déploient à l'infini, dans le temps et l’espace, comme pour nous révéler l'énergie intérieure de l’action par la grandeur visible de ses effets. Qui n’a senti, jusqu’à l’angoisse, la contradiction d’un passé qui ne semble mort que pour être scellé et irrévocable comme un testament!