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LE TRAVAIL ET L'ANTAGONISME INTERNE

D'où naît, en nous, cette souffrance qui meurtrit notre action? Même corporelle, elle naît si l’on peut dire de causes déjà morales. Quelque droite, simple et pleine que soit l'intention dirigeante, elle n’enveloppe pas la totalité des résolutions possibles, elle n'emploie pas l’universalité des tendances actuelles. C’a été une condition de la vie réfléchie que cette division intérieure des pensées et des désirs spontanés. Si du moins la décision raisonnée concertait dans l’action unique qu’elle inspire toute cette multiplicité incohérente dont elle est issue! Mais non; cet accord ne se produit pas ou ne se produit plus. Ni la volonté ne domine et ne concentre en un seul acte les mouvements contraires qui ont des exigences exclusives, ni les tendances hostiles ne se prêtent à une conciliation pacifique. Aussi, quoi que nous fassions, nous écrasons, en agissant, comme une part de nous-mêmes. Et ce que nous meurtrissons ainsi, nous ne le supprimons pas pour cela. La peine - nait donc d’une action partielle qui n’exerce que certaines des énergies disponibles et les exerce parfois avec excès, en même temps que d’un sacrifice des tendances refoulées.

Ainsi la souffrance consciente suppose la présence en nous d'énergies inconscientes qui ne se rallient pas toutes d'emblée à la volonté quelle qu’elle soit, d'énergies qui se contredisent et cherchent à s’exclure, d'énergies qui entament la synthèse organique telle que la forme l’action actuelle. II semblait que par l’acte opéré la volonté dût assurer de plus en plus son intégrité; et pourtant il suffit de vouloir et d'agir pour que d’imprévues contradictions surgissent, comme si parmi nos serviteurs se révélaient à l'heure du besoin des rebelles ou des traîtres. Tendances divergentes qui ne nous permettent guère de persévérer dans nos desseins les meilleurs sans une sorte d’écartèlement intérieur. Aussi les hommes d’action passent-ils souvent pour être de sensibilité éteinte et de compréhension étroite; car it semble que pour pousser droit devant soi avec confiance et opiniâtreté il faille marcher, sans y regarder, sur une foule de sentiments qui se jettent en travers de notre route en suppliants. Qui nommet-on gens pratiques, sinon ceux qui, ne sachant point prèter une âme aux choses, s’en prennent à cette dure écorce de vérité à laquelle seule s’attachent les esprits sans imagination et sans sympathie? comme si, pour affirmer et pour agir, il était nécessaire d'ignorer ces besoins de tête et de cœur, source ordinaire

des fautes et des folies qui rendent la vie des ardents et des passionnés énigmatique aux calculateurs et aux ambitieux.

Préjugé perfide, mais qui n’est que l’expression incomplète d’un fait d'expérience constante. Il ÿ à en nous une inconstance de volonté, une pluralité de désirs qui font de tout acte un déchirement intérieur : antagonisme secret qui est le principe des luttes de la vie pratique et qui fait souvent avorter nos plus fermes décisions. Car vouloir et faire sont deux. Si c’est beaucoup pour nous de connaitre ce que nous voulons vraiment, nosse; si c'est bien plus encore de vouloir ce vouloir même, velle, c’est infiniment davantage de l’exécuter, perficere. I Y avait déjà entre la conception et la détermination un intervalle; il y à entre la décision et l’exécution un abime à franchir. Voilà le passage critique et le point décisif dans l’action. Et si, dans les combats de l’ascétisme, les pratiquants l’ont vivement senti, les spéculatifs n'y ont point pris garde. [ls ont vu souvent la difficulté où elle n’est guère, sans la voir où elle est véritablement. Dans le problème de la liberté humaine qu’il ne faut pas prétendre résoudre tout d’un coup parce que les obstacles sont échelonnés sur des plans successifs, ce n’est pas au déterminisme des antécédents, ce n’est pas à la résistance organique ni à l'effort de l’opération motrice qu'il faut s'arrêter surtout, c’est à ces conflits intérieurs de la volonté, aux surprises et aux révoltes souvent heureuses de l’activité subalterne.

Réussira-t-on à résoudre ces contradictions intimes et à pacifier cette guerre par le triomphe de la volonté intégrale? qu’on l’essaye du moins. L'important déjà, c’est de comprendre comment les résistances et les souffrances, même contraires à nos plus vives aspirations, peuvent servir d'enseignement et de route à notre vouloir profond. Elles nous révèlent sur nous-mêmes les secrets que nous aimerions peut-être à nous voiler. Elles découvrent sur le drame mystérieux de la vie des perspectives jusque-là fermées et brisent le système artificiel de nos conceptions les plus claires. Rien, disait-on, ne nous est certainement connu que nous n’ayons agi. Rien, faut-il ajouter, n’entre en nous que nous n’ayons souffert. C’est ce domaine des oppositions, des passions, des rébellions de l’action qu’il faut explorer, afin d’y suivre la croissance même de la volonté.

Trois points semblent assurés. — Qu'est-ce qui engendre la conscience de l'effort organique, et qu'est-ce que la notion sub-

LE TRAVAIL ET L'ANTAGONISME INTERNE. 463 jJective du corps? c’est l’idée d'un progrès du vouloir à réaliser. : — Comment s’expliquent la nature de la résistance à surmonter et la cause des passivités corporelles? par la présence d'énergies encore étrangères mais accessibles à la volonté. — A quoi tiennent les peines du travail et les difficultés ou les échecs douloureux de l'action ? à la division de ces tendances, dont toute résolution déclarée avive l’antagonisme. Ainsi de l’effort musculaire et de la fatigue physique même l’on ne peut avoir une suffisante intelligence si l’on ne sait voir, au principe,ce besoin d’expansion d’une volonté divisée et contredite en elle-même. Il y a en nous des puissances qui agissent avec nous ou sans nous ou contre nous; et qu'est-ce que la souffrance, sinon la division intestine des choses vivantes qui tiennent l’une à l’autre, et comme lintrusion de l’étranger en nous? C’est de ces énergies qu’il faut étudier les tendances propres, les appétits, les prétentions. Sans cesse la conscience est avertie de ces exigences soudaines ou de ces entrainements révolutionnaires qui menacent l’œuvre de notre unité intérieure. Dans le corps de l’action il ne suffit donc pas de regarder à l'intention qui en est l’âme, ni à l’opération qui la produit; mais, considérant l’organisme comme une fédération souvent anarchique et belligérante de vies élémentaires et de ten-

dances capables de former des systèmes ou des factions, il faut étudier l’action du corps.

Il y a donc une psychologie du corps à étudier; et cette loi des membres qui se révèle par sa lutte même avec la loi de l’esprit cherche à se confondre avec elle et à la remplacer. Ainsi, montrer que l’action volontaire, quelle qu’en soit l’orientation, rencontre en elle et suscite contre elle des puissances hostiles; établir que ces tendances peuvent entamer, supplanter et contrefaire la volonté; faire voir enfin que de toutes façons l’acte voulu revêt un même caractère rationnel, c’est le dessein du chapitre suivant. Par là toute la variété possible des actions délibérées et des passions humaines rentrera dans un même type soumis à un même déterminisme. Dans lous les cas, l'opération opérante aboutit forcément à un groupement nouveau des forces, et l'opération opérée est une synthèse qui enveloppe plus qu’on ne croyait y meltre. En se déployant, la volonté transporte donc son centre d'équilibre de plus en plus loin des perspectives premières.

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