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LE CHANGE DES VOLONTES

Tantôt, pendant qu’on pose les plus belles règles générales, l'on ne s’aperçoit jamais qu'elles s'appliquent au cas particulier qu'il faut résoudre à l’instant même. Tantôt, durant qu’on se sent capable des plus généreux sacrifices ou d’une héroïque fermeté, l’on s'achoppe à des vétilles; car il est plus aisé parfois de triompher dans les grandes choses que de se vaincre dans les plus petites, plus aisé de supporter la ruine que de perdre patiemment un écu. Tantôt, à mesure que les désirs s’'épurent et que les aspirations paraissent sublimées, la bête profite de ce que l’ange fait l’ange ets’accommode, dans les consciences subtiles, d’une comptabilité en partie double où semble rompue la solidarité du passif et de l’actif. Tantôt, avant même qu’on ne l’ait remarqué et sans qu'on sache de quelle façon, on à fait déjà ce que l’on se promettait de ne pas faire; et comme si les eaux accumulées par la résistance avaient plus de force, une fois la digue brisée c’est l’inondation.

Les surprises des puissances subalternes, les révoltes heureuses, les entrainements révolutionnaires menacent donc notre intime vouloir; et nous demeurons parfois emprisonnés en nous, spectateurs murés de notre déchéance, ou même complices du mouvement séditieux auquel la volonté se rallie comme le chef qui suit ses soldats. Il faut avoir vu et entendu le tumulte d’une émeute, les désordres et les clameurs de la foule, pour discerner en soi les mouvements pa: ois furieux de tout ce peuple qui livre assaut à la volonté déclaree! Se laisse-t-elle arracher une concession? hésite-t-elle, « lâche-t-elle un peu la corde »°? c'en est fait. Qui ne lutte pas est déjà vaincu; qui n’agit pas est agi et défait. À peine cessons- nous de discipliner ces rebelles, qu'il y a en nous effervescence, complots, explosion de désirs et désordre d’appétits. Qui donc est assez fort pour arrêter ou reprendre l'animal échappé?

Volontiers on s’imagine que la réflexion dévoile et tue la passion en l’éclairant sur l’absurdité où elle tombe, et l’on se persuade que c’est assez d’une théorie morale pour gouverner l’homme, comme s’il s'agissait simplement de manièr des poupées de carton ou d’assagir des images d’Épinal. Mais quand la barrière est franchie, la volonté qui peut-être feignait de n’avoir point consenti d’abord, n’est-elle pas tentée d'accepter ce qui s’est accompli pour ainsi dire malgré elle, de considérer ce qui est fait comme fait, de prendre comme nouveau point de départ ce qu'elle n’a pas su empêcher, de profiter de la situation acquise au lieu de remonter

courageusement au delà du point où elle a dévié, fallût-il pour cela déconcerter tout l’équilibre rétabli sur un autre fondement”? N'éprouve-t-on pas au contraire qu’une inconséquence pratique en entraine presque inévitablement de nouvelles, parce qu’un mensonge n’est en apparence sauvé que par un mensonge? Est-ce que la conscience d’une absurde colère, en nous irritant davantage, ne nous excite pas jusqu’à l’exaspération, comme l'enfant capricieux qui se lance dans sa sottise, précisément parce qu’il en sent la folie?

Aussi que d'hommes, ne connaissant de leur nature que les parties claires et superficielles à travers les illusions d’un cœur égoïste et vaniteux, voient-ils une cruelle énigme là où il n'ya que la tyrannie croissante des sens déchainés! Il est plus aisé de rester chaste que de le redevenir. Et c’est la fausseté, c’est le danger des peintures romanesques, que la simplicité abstraite et l'indépendance relative des résolutions ou des passions les plus compliquées qui s’y déploient sans entrainer avec elles tout le cortège de leurs compensations et de leurs obstacles naturels. On y fait pousser d'admirables sentiments sans germes et sans culture. L’héroïsme sort comme d’une trappe. L'amour pur, naïf et neuf est préparé par la luxure; l’adultère devient purifiant. On a le bénéfice du vice et le charme de la vertu. — Sans doute il y a dans «le vieil homme » des passions contraires qui finissent par s'entendre et par voyager de compagnie. Mais si Don Quichotte et Sancho sont la vivante critique de cette chimérique littérature qui ne comporte pas l'épreuve de la vie, quel nouveau héros engendrerait la pratique consciencieuse des romans contemporains! :

Ainsi la volonté non seulement n'’atteint pas toutes les forces qu’elle désirerait faire servir à ses fins, en sorte que son action est toujours plus ou moins contrariée ou entamée; mais encore elle suscite, à côté d’elle et contre elle, des puissances qui tendent et réussissent même à la supplanter, à se substituer à elle, et à la tenir en tutelle. Nous finissons souvent par agir volontairement contre notre volonté; c’est l’origine de ce mouvement passionné qu'il est important de bien reconnaitre.

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S'il y a dans l'effort laborieux une peine et une souffrance, c’est, on la montré, parce qu’il y a dans l’organisme même une vie déjà psychologique et un monde de tendances indisciplinées. S'il y a dans l’action volontaire un déchet et une disproportion habituelle, c’est, on l’a vu encore, parce que ces activités subalternes subsistent et résistent en face même de la décision la plus ferme. Mais si ces puissances rebelles sont capables d’entraîner et de suborner la volonté, c’est qu'il y a en elles (il faut le mettre en lumière) une énergie analogue à celle de la volonté même et un caractère pour ainsi dire rationnel.

Quoi qu’on ait décidé ou fait, on est toujours porté à le justifier et à l’estimer raisonnable, même quand c’est contraire à une volonté antérieure ou à une appréciation impartiale. Mais, cette impartialité, on la réserve pour d’autres cas analogues. Il se commet, dans la pratique, un perpétuel sophisme : « les règles générales ne s’appliquent jamais à mon cas particulier ; mais mon cas, tout exceptionnel qu'il est, me semble avoir pour lui la raison universelle. » Comment donc est-il possible qu’en agissant au rebours de ce qu’on voulait l’acte soit réellement voulu et trouve en lui sa propre raison?

C’est qu’en nous la vie anhnale est déjà pénétrée d’une sorte de virtualité rationnelle; c’est qu’une fois arrivées à la conscience réfléchie les tendances spontanées y trouvent, avec une nouvelle lumière, plus de force et d’exigences; c’est qu’en face de la volonté qui les a mises en balance el qui, les pesant à son poids, leur a communiqué une énergie redoublée, elles gardent désormais, même une fois évincées, la marque de la raison qui s’y est arrêtée pour les examiner, comme si elles pouvaient au besoin la satisfaire et lui suffire. Aussi, dès que par l’entrainement du mouvement passionné l'on a fait ce qu'on ne voulait pas, comme c’est ce qu’on eût pu vouloir, l'acte qu’on avait cru déraisonnable semble contenir soudain une raison imprévue, une raison d’où, feint-on, lui était venue une partie de sa force triomphante, une raison capable de lui rallier le consentement de la volonté défaillante.

Qu'il y ait au-dessous de la vie réfléchie et jusqu’aux derniers confins de l’automatisme psychologique une sorte de raison qui

préside aux fonctions les plus obscures et qui prépare d’abord l’activité volontaire avant de lui faire échec, c'est ce qui peut sembler étrange; c’est pourtant ce qui est hors de doute. N'est-ce pas d’ailleurs le propre d’une synthèse réelle, que les éléments dont elle est formée participent à ses caractères originaux et y perdent en apparence les leurs propres? Ainsi la forme supérieure de la conscience et de la volonté se réflète jusqu’en ses conditions les plus élémentaires.

C'est donc à tort qu’on parlerait de la vie animale de l’homme comme si elle pouvait être purement animale. Là même où la réflexion n'intervient pas, où la libre décision de l’esprit ne pénètre pas, il y a encore en nous une dialectique immanente qui préside à nos opérations sensibles, qui inspire nos perceptions et nos conclusions immédiates. Les sensations mêmes ont un caractère rationnel et une contexture logique : elles résultent d’inférences acquises ou d’intégrations primitives où se manifeste la force synthétique et même, pour ainsi dire, l’aptitude syllogistique de notre activité mentale. Il y à comme un raisonnement implicite et une arithmétique inconsciente qui gouverne toutes nos démarches. Le portefaix qui marche plus vite sous une charge plus pesante, la danseuse ou le musicien ne savent pas qu’ils sont géomètres et mathématiciens. C’est ainsi encore que les erreurs des sens révèlent l'initiative logique d’un mécanisme rationnel qui s’exerce à l’insu même de la raison ‘t de la conscience : qu’on analyse par exemple les causes qui agrandissent les astres à l’horizon, ou qui font naître de fausses projections visuelles et des images parasitaires chez les strabiques opérés. Il y a donc, en nos moindres perceptions et dans nos actes les plus insignifiants, une rigueur et un enchainement qui confondent la réflexion la plus savante, parce que dans la pratique spontanée aucune des données solidaires du problème n’est jamais omise; toutes font leur effet compensateur. Aussi qu’on prenne garde aux principes volontairement semés dans ce sol fécond : il y a une croissance naturelle et une fructification des conséquences que les sophismes ultérieurs et les palliatifs intéressés n’arrêtent plus.

Où cette dispersion d’une raison immanente jusqu'aux fonctions organiques elles-mêmes, et où l'initiative des centres secondaires apparait avec l'évidence la plus extérieure et la plus impérieuse, c’est dans les états pathologiques, notamment dans les phénomènes d'hypnotisme et de suggestion. [Il s'y produit une

dissociation des éléments de l'esprit, une analyse expérimentale de lautomatisme spirituel, qui manifeste à la fois indépendance relative et la raison virtuelle de chaque fragment de notre organisme mental. Il semble qu’alors, grâce à une fiction subjective ou à une simulation inconsciente, chaque portion du système puisse jouer le rôle principal et total, comme dans une pièce où les comparses feraient à leur gré le premier personnage.

Ces puissances subalternes, capables de recueillir l'éducation de la raison, sont aussi capables de la supplanter et de la singer, comme ces enfants qui vous font la leçon que vous venez de leur faire à eux-mêmes. Si l’hypnotisé peut devenir maître de sa vie physiologique autant qu’à l’état de veille nous disposons de notre vie de relation, c’est qu’en lui toute l’activité se retire en un organe et s'emploie à une fonction, comme si la volonté y avait transmigré et s’y était concentrée : pouvoir surprenant qui toutefois n’est pas d’autre sorte que l’activité normale des fonctions physiologiques; car c’est par lui que, selon une ancienne formule dont on doit donner une interprétation scientifique, « l’âme raisonnable est la forme substantielle du corps organisé », y marque son empreinte dans tous les détails, y trouve écho, y est comprise et obéie.

Ainsi, dans l’hypnotisme comme aussi, quoiqu’à un moindre degré, dans la passion, la hiérarchie ordinaire des forces vitales et des consciences élémentaires est déconcertée, mais pour se rétablir artificiellement sous l'empire usurpé d’une puissance habituellement subordonnée. La réflexion semble vidée de tout contenu propre, par une sorte d’abdication tacite; et grâce à cette suspension partielle des multiples activités dont l’opposition et l'union forment la raison, cette spontanéité d'un état simple absorbe et emploie toutes les énergies disponibles. Non pas que la conscience totale soit absolument abolie pour un temps quelque court qu’on le suppose; car l’hypnotisé sait ordinairement qu’il ne sait pas. Et dans la plupart des cas de dédoublement, ce qui prouve la persistance inaperçue. de la raison abstraite et de la conscience générale, c'est que le sujet conserve du moi une notion suffisante pour connaitre qu'il n’est plus soi. [ a la science masquée de son ignorance étalée; et s'il est docile aux suggestions successives, c’est que, dans le champ vague de sa conscience amortie, il peut suivre la lumière indicatrice que l’expérimentateur y promène. Parfois même, on réussit à déplacer à volonté

les cloisons étanches qui semblent faire d’une vie deux fragments étrangers : preuve que malgré cette scission intérieure il subsiste une commissure secrète, et comme un invisible réseau qui enveloppe de ses mailles transparentes les formes les plus disparates de l’activité, parce qu’en toutes il y à une suffisance virtuelle, un caractère d’universalité et une raison immanente.

Ce qui se passe au-dessous de la réflexion se passe aussi dans le domaine le plus éclairé de la vie intérieure : à la raison et à la volonté se substituent d’autres puissances, avec tous les caractères, toutes les exigences, toute l'efficacité de la raison et de la volonté. Et cette action qui sort de. nous, contre notre vouloir, comme si elle était volontaire, cette action déraisonnable dont on se fait une raison nouvelle, c’est à proprement parler la passion.

A quelle marque en effet reconnait-on l’acte de la raison et la décision volontaire? c’est à celle-ci : les divers motifs spontanément offerts à la conscience sont conçus comme les parties d’un même système total, et la résolution libre apparaît comme une synthèse qui enveloppe ces tendances partielles et emploie les forces de toutes les autres à en réaliser une privilégiée; c’est donc sur le tout que porte le jugement, et c’est le tout qu’embrasse l’action. Or, lorsque la coalition des puissances auxquelles la volonté, en se déterminant, a déclaré la guerre ou qui profitent de son inaction pour se déployer a le dessus, la contrefaçon de l'acte volontaire devient complète. On le voit assez à ce que montrent les hommes passionnés.

L'objet de leur passion, c’est leur tout. N’agir qu’en vue du tout et pour le tout, en jouir, c'est être raisonnable, libre, heureux. Et ils s’estiment raisonnables, libres, heureux; dans leur soumission totale et leur renonciation complète, ils pensent trouver affranchissement et joie parfaite. Ce n’est pas seulement leur tout, ils veulent que ce soit Le tout : à leur sens, il ny a donc plus de devoirs qu’envers cet un et tout, ni de liberté que dans son esclavage, ni d'amour et de vénération et d'adoration que dans son culte. Hors de là, tout ne leur est rien; c’est le centre, ils y rapportent tout, le prix des choses et le sens des mots; c’est le dieu, ils y sacrifient tout, l’univers et leur vie même. Mais aussi ils veulent être tout pour lui, tout savoir de lui et se rapporter tout ce qu’il est. [ls ont brisé leurs liens avec le reste; et le reste est comme anéanti pour eux. Plus rien de vivant, d'humain, de sacré, ne subsiste, semble-t-il, qui puisse

réclamer d’eux dévouement et respect; rien, hors de leur passion, pour la juger et la condamner. Seul à seul avec ce qu’il aime, uni à cet un et tout, le passionné se sent pour ainsi dire absolu, indépendant, suffisant, infini. S'il a encore la conscience que hors de lui, qu’en lui-même il méconnaît ce qu’il feint d’anéantir; si le spectacle d’autres passions semblables à la sienne le surprend et le blesse parce qu’il n’admet pas qu’il y ait d’autres mondes à côté . du sien; si le souvenir de la raison l’irrite et l’ulcère, parce qu’il ne veut pas qu'il n’y ait qu’un univers (et il aimerait mieux encore accepter la pensée d’un partage que de croire à l’unique raison qui le condamne et l’exclut); s’il éprouve comme un remords, alors il s’absout en mettant hors des règles communes ce qu’il sent déréglé. Persuadé que depuis qu’il aime, il est tout autre qu'auparavant, il se persuade aussi qu’il n’est plus comme les autres ; il s’estime d’une nature différente et supérieure; il se glorifie, il se justifie par la monstruosité même de la passion. Et comme chacun présume avoir autant et plus d'esprit que quiconque, chacun croit qu’il est le premier à aimer comme il aime: isolé sur des hauteurs inconnues, dominant la foule humaine et la méprisant, il n’a plus d'affection, de devoir, d'honneur, de force, de vie que pour l’unique aimé, mais il pense avoir tout cela à un degré suprême. Il blesserait, dépouilterait, anéantirait son idole pour avoir à la guérir, à l’enrichir, à la créer. Il devient cruel pour manifester sa toute puissance et sa toute bonté.

Ainsi les besoins et les appétits humains, tout analogues qu'ils sont à ceux de la brute, en diffèrent profondément. La bête n’a point de passion; ce qu’il y a de bestial en l’homme réclame au contraire tout ce qu’exige la raison et la volonté, une infinie satisfaction. La sensualité humaine n’est insatiable et déraisonnable que parce qu’elle est pénétrée d’une force étrangère et supérieure aux sens; et cette raison immanente à la passion même prend un tel empire qu’elle peut suppléer la raison raisonnable, qu’elle en confisque les aspirations infinies et qu’elle usurpe les inépuisables ressources de la pensée. L’action voulue sous l’empire de la passion ne s’achève que si elle a captivé la liberté pour l’entrainer comme prisonnière, comme complice, comme instigatrice.

Nous sommes donc contraints par la plus ordinaire et la plus universelle des expériences à avouer que nous ne faisons pas tout ce que nous avons voulu et que nous n'avons pas voulu tout ce que nous faisons même volontairement. Qui ne l’a pas remarqué

n’a pas regardé une fois en soi. Et y a-t-il pourtant vérité plus oubliée? se peut-il qu’elle soit ignorée du commun des hommes qui ne prennent point garde à l’inconséquence constante de leurs plus fermes propos et de leur pratique quotidienne; ignorée des philosophes et des moralistes qui n’ont point pénétré au cœur de la vie humaine, dans les mystères de la volonté charnelle, en ce donjon fermé d’où la raison reine et captive traite avec les puissances mutines de la nature; ignorée de ceux mêmes qui aussitôt qu’ils ont reconnu cette infirmité l’oublient et y succombent à leur insu, toujours prêts à accuser les obstacles étrangers plutôt que ces rébellions intestines; en sorte que la vieille maxime : «Nous n'avons pas de plus grand ennemi que nousmêmes », demeure lettre morte ou semble paradoxe de dévot”

Trois degrés marquent l’empire croissant de ces adversaires de la volonté. — Ce sont des étrangers envahissants ou des ennemis déguisés; — ce sont des vaincus rancuneux; — ce sont des vainqueurs qu’on accepte et qu’on flatte. Ainsi donc se résument toutes ces inconséquences de l’action : nous ne faisons presque jamais tout ce que nous voulons; nous faisons souvent ce que nous ne voulons pas; nous finissons par vouloir ce que nous ne voulions pas. D’abord c’est presque à notre insu que surgit l’action contraire au vouloir; puis l'on consent à la connaissance qu’on en a; et ce qu’on faisait sans le voir, ce qu'on à fait sans le vouloir, on finit par le vouloir comme on le fait. Dans la conscience, dans la décision et dans l’exécution même, combien vite nous prenons le change, et à quelle ingénieuse variété de sophismes sommesnous prompts! Les désordres et les revirements possibles de l’action semblent infinis : mais de ce chef la science qu'on en prétend faire n’est-elle pas encore une fois compromise?

Qu'on se rassure. L’utilité des précédentes analyses, c’est moins de mettre en relief certaines infirmités morales dont on ne connaît jamais assez l'étendue, que d'établir combien dans toute opération réfléchie le mème caractère rationnel, la même unité systématique se retrouve. Peu importe à présent le sens ou la qualité de l’action; en montrant que, même involontairement voulue, elle est lexacte contrefaçon des actes tout opposés, l’on s’est préparé à faire au moins provisoirement abstraction de l’immense diversité des aberrations et des déviations possibles, parce que dans l'abus comme dans l'usage il y a un même élément. Ou pour mieux dire, ce mot d’abus n’a point encore de signification; car il s’agit sim-

plement ici de déterminer la croissance nécessaire des actes quels qu'ils soient. Il faut donc faire rentrer sous la loi commune ceux mêmes qui paraissènt le plus s’en écarter, et ramener à un même déterminisme les formes les plus disparates ou les plus anormales de la conduite humaine. Qu'on ne s'inquiète donc pas de savoir quelle est, dans la lutte intime, celle des volontés qui triomphe. Est-ce que la débauche voluptueuse, comme l'amour chaste, n’engendre et n’enfante pas? Quoique moins féconde que lui, elle ne peut toujours tromper le vœu de la nature. Ainsi, défaillant ou victorieux, le vouloir dépose dans le sein de l’action une semence fécondante. Ce germe, parfois négligemment jeté dans une fantaisie de jeunesse, peut insensiblement absorber toute la sève de ka volonté en enlaçant les actes futurs dans le progrès de son irrésistible végétation. Que d'hommes, devenus leurs propres prisonniers, ont porté la fatalité d’une première faute, ou se sont épris d’un rôle qu’ils avaient commencé de jouer en riant! D'un acte voulu, on ne peut jamais dire qu’il sera insignifiant.

La volonté déclarée et l'effort naissant de l’intention qui se réalise rencontrent une opposition nouvelle dans les appétits, les rébellions et les concupiscences du corps : ce n’est plus par leur projection idéale dans la conscience, sous forme de motifs et de tentations, qu'ils agissent ainsi; c’est après le jugement porté, dans la mêlée réelle des désirs et des tendances antagonistes. Car ce que la décision a négligé ou écarté n’est pas supprimé pour cela; et les forces de la vie spontanée qui avaient sollicité la réflexion, viennent, à l’instant où il s’agit d'opérer effectivement, reparaitre avec un Caractère changé : c’étaient des solliciteurs, ce sont des ennemis. Or cette contre-volonté, qui coalise en un système toutes les puissances exclues, réussit souvent, c’est un fait, à supplanter la volonté même; mais elle ne parvient ainsi à gouverner l’action que dans la mesure où elle se fait elle-même raison ou volonté. C’est là ce qui montre clairement que dans l'homme tout est marqué de ce caractère rationnel, puisqu'il se retrouve en lui jusque dans les folies de la passion. C’est là aussi ce qui révèle le plus manifestement combien l’action résume et rassemble en elle d'éléments étrangers à la simplicité relative de la première intention : car elle ne saurait aboutir qu'à la condition de dominer toutes ces résistances qu’elle réveille et accroît elle-même, {1 faut toujours que l'équilibre perpétuellement ins-

table de la volonté aille se fixer tout d’un côté, et que, formant un système unique des vainqueurs et des vaincus, cette synergie construise la personne.

Comment l’action devient ainsi une vivante conciliation des contraires, comment elle est le ciment de la synthèse organique et de l’individualité consciente, comment elle façonne le caractère, c’est donc ce qu’il reste à mieux discerner.

L'action est le ciment de la vie organique et le lien de la conscience individuëlle : dans l'acte, il y a plus que l’acte même; il y a l’unité de lPagent, la conciliation systématique de ses forces, la cohésion de ses tendances. — Je remarque d’abord comment s'établit, dans le corps même, la syrergie organique; mais l’éducation des membres ne se sépare pas de-celle de la pensée et des inclinations elles-mêmes; car c’est l’action qui forme de la vie corporelle et spirituelle un seul tout naturel. — J'étudie ensuite le rôle synthétique de l’action dans le conflit des sentiments et dans l’incohérence des disposilions intéricures; je fais voir qu’elle opère une concilialion des contraires, et qu’elle coordonne et subordonne toutes les forces dont elle use. — J’établis donc comment, dans l’enceinte de l'individu, l’action constitue un circuit fermé; comment elle nous façonne corps et âme; comment elle obtient l’homogénéilé intérieure, en exprimant, en confirmant, en complétant la volonté. Toutefois ce cercle mouvant ne se ferme que pour s'ouvrir encore davantage et pour être le point de départ d’une expansion nouvelle : ainsi le centre de gravité de la volonté et de l’action qui la réalise se transportera au delà de l’individualité même.

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