L'Action canadienne-française
~L' Action française nie demande de tirer de deux mots de son choix autant de phrases qu'il me plaira. 11 est vrai que le texte laconique «-Comment servir)), sut lequel je suis appelé à disserter, s'applique au rôle prépondérant que doit jouer l'agriculture dans l'œuvre réparatrice que la plus désastreuse de toutes les guerres impose aujourd'hui au monde entier.
C'est me permettre de traiter un thème favori. En fervent de la glèbe nourricière, je suis plus que jamais convaincu que c'est l'agriculture qui rendra le premier service à l'humanité, dans les années terribles que nous traversons. C'est d'elle, tout d'abord et avant tout, qu'il faut l'attendre. Vous ferai-je grâce des lieux communs qui ont été dits et redits sur le compte de cette branche vitale de l'industrie humaine ? Ces clichés vénérables seront pourtant éternellement vrais. « La mamelle du pays », disait pittoresquement Sully, le sage Mentor de Henri IV, qui régénéra l'agriculture en France. Fénelon, plus tard, définissait l'agriculture : « le fondement de la vie humaine, la source de tous les vrais biens ». D'autres penseurs l'ont appelée : « la source des richesses, de toutes les jouissances de la vie matérielle. . . , le rouage essentiel de la machine politique. . . , la cause de la grandeur et de la décadence des nations ... la plus pure et la plus honnête de toutes les sources de la prospérité d'un pays. . . »
Fort bien tout cela; mais tous ces compliments à l'adresse de l'agriculture, dont on pourrait prolonger indéfiniment la liste sans s'écarter de la vérité ni tomber dans l'hy-
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perbole, ne précisent pas en quoi le cultivateur peut rendre à la société les services qu'elle en attend, à l'heure présente.
Pendant les quatre interminables années de guerre que nous venons de traverser plus ou moins heureusement, j'ai demandé aux cultivateurs de la province de Québec comme une faveur de produire davantage, d'agrandir leurs ensemencements, de labourer plus grand de terre, d'engraisser plus de bétail, de faire plus de culture potagère. Mais comment faire pour arriver à tout cela ? me fit-on observer tout d'abord. La guerre nous enlève les bras qui nous sont absolument nécessaires en temps ordinaire. Que votre but soit quand même de produire davantage, ai-je répondu. « Quand même » est la consigne en ces temps d'efforts surhumains.
Et voilà ! J'avais tracé à nos gens une tâche rude : d'abord, ressusciter dans la province de Québec la culture du blé, à vrai dire abandonnée depuis l'ouverture des fertiles prairies du Nord-Ouest, au siècle dernier. Eh bien ! ils se sont si bien multipliés que notre récolte de blé, qui n'était que d'un million de minots en 1916, atteignait, deux ans après, tout près de sept millions. J'avais demandé une augmentation de cinquante pour cent aux potagers; la récolte de pois et fèves a fait un bond de cinq cent pour cent.
La guerre est finie officiellement, mais que réclame-t-on de toute part ? A grands cris plus que jamais, on demande à la terre, la doyenne des manufactures, et à son chef d'usine, le cultivateur, de surproduire, de surproduire encore. Jamais la terre ne s'était vue l'objet d'autant de flatteries : c'est que l'on a besoin d'elle ! Jamais l'homme n'a semblé avoir mieux compris que tout vient d'elle et que tout y retourne, même sa fragile enveloppe, hélas ! C'est qu'au sortir de ces quatre à cinq années d'horribles sacrifices humains et d'effrayants gaspillages de deniers publics,
toutes les nations se réveillent de ce cauchemar, encore plus épouvantées à la vue du gouffre creusé par la folie allemande, ayant à faire face à des dettes qui se chiffrent non plus par millions, mais par billions, dettes tellement monstrueuses, qu'on se demande si les générations futures pourront les payer. Comment refaire la richesse des nations même en dix- fois plus de temps qu'il n'en a fallu pour la détruire? Pourra-t-on gagner deux années dans une? La réponse est tout indiquée : c'est de recourir à la production la plus rapide, à l'agriculture. En effet, c'est la terre, — où les forces de la nature agissent d'une façon si merveilleuse — qui peut, avec l'aide du Ciel, bien entendu, accroître le plus rapidement la richesse publique. Les industries manufacturières, ses sœurs cadettes, qui sont dépendantes les unes des autres, ne pourront jamais rivaliser avec elle. Le grain de blé en rapportant trente à quarante pour un éclipse, au point de vue dividende, les plus scandaleux bénéfices des grands profiteurs de la guerre. Notons en passant que cette merveilleuse multiplication s'est accomplie tout doucement, dans le sein de la terre apparemment endormie, par l'action du soleil, de l'air et de l'eau du ciel, et cela . . . sans nuire à personne, ni aux dépens de qui que ce soit ! Le cultivateur qui a eu la peine de semer ce blé, n'aura que la peine de le moissonner, quand il le jugera assez mûr. Si l'humanité affamée, appauvrie, a jamais souhaité le renouvellement du miracle de la multiplication des pains, c'est bien en ce moment. De là, ce mouvement spontané vers la terre, qui se manifeste de nos jours sur tous les points de l'univers.
Voilà aussi pourquoi j'ai parlé tout à l'heure du rôle prépondérant de l'agriculture dans la période d'organisation que nous traversons. Mais, pour qu'elle le joue, et le joue bien, ce rôle, il faut non seulement des langues pour le dire, des plumes pour l'écrire, il faut surtout des bras pour
agir. C'est à quoi doivent s'appliquer plus que jamais, les gouvernements. Je ne puis m'attarder ici à vous raconter par le menu tout ce qui est tenté par le gouvernement de Québec pour activer le louable mouvement du retour à la terre, pour rendre le séjour de nos belles campagnes, non seulement tolérable, mais enviable, même pour ceux qui cherchent le confort et les profits tangibles. Voilà le but que l'on se propose en s'employant à l'amélioration des routes, à la propagande destinée à mettre à la portée de chacun les dernières méthodes en agronomie. C'est la même pensée qui fit trouver de nouveaux débouchés pour les produits de la ferme et qui favorisera les systèmes féconds, telle la coopération. Dans nos campagnes, on se plaignait de manquer de bras; il n'y avait plus de main-d'œuvre à aucun prix. Eh bien ! des mesures furent prises pour procurer aux cultivateurs l'usage de tracteurs automobiles, qui remplacent la main-d'œuvre absente ... Et quels efforts encore ne furent-ils pas faits?
Jusqu'ici nous avons pu enrayer le fléau du dépeuplement des campagnes, dont on souffre ailleurs. La population rurale l'emporte encore sur la population urbaine dans notre province. Nous ne devrions pas nous en tenir là. Demeurer stationnaire c'est très souvent rétrograder. Il faudrait donc nous appliquer à accentuer méthodiquement cette différence. Au courant qui, malheureusement, porte un trop grand nombre de fils de cultivateurs à déserter la campagne pour le mirage trompeur de la vie citadine, il faut opposer un contre-courant, il faut les ramener à la vie des champs. La chose est-elle possible? Elle mérite du moins qu'on la tente, et c'est à quoi tendent nos efforts. L'institution des jardins scolaires, dans les villes même, a précisément pour but de donner aux jeunes le goût des saines jouissances champêtres. Dans nos écoles ménagères, les jeunes filles n'apprennent pas seulement à coudre et à faire
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la cuisine; à la basse-cour, à l'étable, à la beurrerie, au verger et au rucher, partout elles se familiarisent et acquièrent le goût de tâches que l'avenir réserve peut-être à bon nombre d'entre elles.
S'il est actuellement un pays où l'agriculteur ait raison d'être content de son sort, c'est bien la province de Québec. Souhaitons que l'habitant canadien le reconnaisse; il ne convient pas qu'on lui adresse le vieux reproche de Virgile : (( 0 trop fortuné homme des champs ! si tu te rendais compte de ton bonheur ! » L'agriculteur canadien est fier de ce nom d'habitant, dont sir Lomer Gouin retraçait rjaguère l'origine historique dans un article fort remarqué; ce nom est consacré et anobli par trois siècles d'existence. Sur nos grandes fermes canadiennes, l'habitant, si on compare ses champs à ceux du paysan des vieux pays, est en quelque sorte un seigneur dont le regard ne peut embrasser toute l'étendue de son domaine. Il a conscience de l'importance de son industrie et il connait la noblesse de sa mission.
Voilà, aussi clairement qu'il m'est possible de le définir en quelques traits de plume, par quels moyens notre agriculture peut aider le pays à sortir du gouffre où l'ont plongé les tragiques événements de ces dernières années.
Voilà comment elle entend servir !
A vous, messieurs de l'Action française, qui poursuivez l'idée patriotique de perpétuer sur la terre d'Amérique l'une des plus grandes civilisations de l'histoire, à vous d'aider de tout votre talent, le mouvement du retour à la terre, et de prouver plus éloquemment que je n'ai pu le faire, que ce sont là les premiers soins à donner à l'humanité pour la guérir du mal profond que lui a fait la guerre.
Jos.-E. Caron, Ministre de l'Agriculture.