LES PROFESSIONS LIBÉRALES
Servir ! Ce verbe sonne étrangement à nos oreilles démocratiques. On le dirait suranné. A-t-il sa place dans le vocabulaire où se détachent en lettres rouges, depuis plus d'un siècle, les mots liberté, fraternité, égalité? Où trouver des serviteurs dans une société composée de frères, d'hommes libres et égaux? Développement inattendu des choses. La proclamation des droits a multiplié les devoirs. Le citoyen moderne n'entend parler que de ses obligations. Cela est bien, cela devait être. Fane participer la foule à la direction de la chose publique, la lier à l'intérêt général c'est exiger de chacun d'entre nous des services. C'est leur ensemble qui fait avancer la société vers le progrès. Et pour celui-ci il importe que chaque citoyen aperçoive clairement les liens qui l'unissent aux autres, qu'il soit plus instruit de ses devoirs que de ses droits. L'égoïsme l'empêche d'aller trop loin dans l'abandon de ses droits, mais il lui fait vite oublier ce que lui imposent son titre d'homme, sa dignité de chrétien, le patriotisme.
L'égalité moderne des droits laisse subsister la hiérarchie des devoirs. Ils s'accroissent pour celui que placent au-dessus des autres la naissance, l'instruction, la possession d'un haut rang social. Paul Deschanel voit surtout à la présidence de la France un poste de service, et c'est à ce titre seulement qu'il remercie sénateurs et députés qui l'ont élu.
Dans cette série d'études où l'on fixe nos devoirs actuels envers la cause française, il convient donc de s'ar-
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rêter sur les services réservés aux classes professionnelles. Quels sont-ils ?
Le premier serait de désencombrer les professions. Elles regorgent. Plusieurs de ceux qui s'y engagent ne rencontrent jamais l'occasion de s'élever à un niveau moyen. L'offre dépasse la demande. Notre race subit là une perte d'énergie. Des forces mal orientées ne lui fournissent point tout leur rendement. Maints professionnels eussent avec plus de succès rempli d'autres emplois et accompli ailleurs de plus utiles besognes. Leurs aptitudes les tournaient vers un autre pôle. Ils sont dans les professions des êtres inutiles. Ils y font fonction de poids lourd et leur profession, qui sans eux eût élevé sa dignité et accru son utilité, baisse sous cette charge. Heureux quand le besoin ne les accule pas aux expédients inavouables ! Mais ces observations regardent plutôt les jeunes qui réfléchissent sur le choix d'une carrière. Ce sont les professionnels dont nous devons ici nous occuper. ! On ne leur demande pas de rayer leur nom du tableau où ils l'ont inscrit, mais de tirer le meilleur parti possible de leur situation. La main est à la charrue, il ne faut plus regarder en arrière. Quels services leur est-il possible de rendre en ce pays à la cause française ? Ceux rattachés directement à l'exercice de la profession et ceux accomplis hors de ses cadres.
Que doit faire le jeune homme au sortir île l'université, le lendemain du jour où, d'une main heureuse, il a sus-
1 Au cours de cet article, je désigne les personnes qui exercent les professions libérales par le mot professionnel. Je doute que dans ce sens il soit actuellement d'une bonne langue. Quelques dictionnaires le mentionnent tout en indiquant qu'il n'a pas encore trouvé place dans le dictionnaire de l'Académie. Mais l'adjectif professionnel est un néologisme qui fut reçu en 1878. L'on peut espérer que le substantif, avec la signification qu'on lui donne ici, finira par y entrer un jour ou l'autre. L'usage y a bien conduit chic. Comme professionnel ne prête à aucune ambiguïté et qu'il exempte des péri phrases, je le risque.
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pendu au mur de son étude le parchemin si longtemps attendu? Pratiquer, dites-vous. Vous paraîtrez naïfs à ceux qui savent que le client est un oiseau rare et que pour l'attirer il ne suffit pas d'avoir pignon sur rue. Mais l'attention ne s'attarde point en ce monde aux fruits secs. Arrêtons-nous au professionnel qui réussit, qui a l'occasion de pratiquer. Comment contribuera-t-il en ce pays au service de la cause française ? Tout d'abord en réhabilitant les professions dites libérales par la preuve de leur utilité sociale. Ce sont des états que requiert la société pour atteindre ses fins. Les professionnels occupent des emplois qui aident au bon fonctionnement de la machine publique. Ils sont moins estimés aujourd'hui qu'autrefois. Le discrédit descend sur eux et leur prestige s'affaiblit. On se permet à leur égard plus que des moqueries. On se croit généreux quand l'on ne voit clans les professionnels que des parasites, des êtres inutiles que porte avec peine à son flanc le corps social. Combien les accusent de routine, d'égoïsme, de cupidité ? Convenons, si vous y tenez, que les professionnels ne sont pas les seuls responsables de cet état de choses et que l'atmosphère canadienne tend de plus en plus à détruire l'estime qui jadis allait vers eux. L'amour de la richesse conduit à n'apprécier que les riches. Là où l'argent tient lieu de tout, il ne reste plus de considération pour ceux dont l'unique actif est fait des qualités de l'esprit ou de vertus morales. Un médecin de campagne qui, pour cinq piastres, parcourt dix milles asse dix heures à côté d'une femme en couches? Peuh ! Que vaut cet héroïsme en face de la suffisance d'un vitrier dont les profits s'élèvent à quatre-vingt mille piastres l'an, d'un vendeur de canelle ou de whisky qui s'enrichit à millions ? Dans une société où le commerce et l'industrie apparaissent ù maintes gens comme les uniques sources
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des biens dont se puisse glorifier une nation, aucun apport n'apparaît fourni par des professions dont les avantages ne se manifestent ni par la fumée des usines ni par le bruit des moteurs. De plus en plus le travail de l'esprit, quel qu'il soit, pèsera chez nous moins lourd dans la balance où nous avons commencé d'étaler les bénéfices sonnants de la finance. Notre société besogneuse rétrécira davantage la place qu'occupent les professions libérales. Au chapitre de la mésestime qui les entoure, c'est la part des choses, du milieu et de l'époque. Mais il y a l'autre, la part qui nous est attribuable à nous professionnels. Que faisons-nous pour arrêter les soupçons qui nous atteignent, pour enlever toute raison à ces reproches d'assoupissement de l'esprit et d'âpreté au gain? Rien ne servira mieux la cause française que de réapprendre au peuple à estimer les professions. Pour cela il faut en démontrer l'utilité, apporter à leur exercice une intelligence, une science, un dévouement qui prouvent à tous que la société n'est pas faite pour les professionnels mais ceux-ci pour celle-là. C'est d'un renouveau d'ordre intellectuel et d'ordre moral qu'il s'agit.
En faisant plus large la part de l'intelligence dans l'aecomplissement de ses devoirs d'état, le professionnel met en pleine lumière ce par quoi se distinguent les professions libérales. Leurs frontières deviennent de moins en moins précises. De nouvelles venues se sont placées à côté du droit et de la médecine, les plus anciennes. La complexité des rouages sociaux en fera surgir d'autres. Par quoi serat-il toujours possible de les reconnaître? La prédominance qu'elles donnent à l'effort intellectuel sur le travail de la main, leur dépendance étroite des facultés de l'esprit, leur exigence, chez ceux qui les veulent exercer, d'un acquis scientifique. Nos professionnels oublient tropJ d&J:aire
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voir ce signe qui les doit différencier des autres travailleurs. | c capital intellectuel qu'ils emportent de l'université, combien le laissent s'effriter, se couvrir d'ombre ? Combien négligent de l'accroître? Ils le doivent pourtant. L'ingénieur ou le notaire, le médecin ou l'avocat s'est spécialisé. A la Faculté, ii acquiert les éléments d'une branche du savoir humain, celle dont est faite sa profession. L'enseignement supérieur fait plus que de lui communiquer la science faite. Il éveille le goût de l'inconnu, la passion des recherches savantes; il aiguille l'esprit vers les coins de cette science où la lumière n'est pas encore descendue et lui apprend la méthode dont il usera pour s'y aventurer. Le professionnel doit continuer ses recherches, ses études, non seulement pour satisfaire aux besoins immédiats de l'exercice de sa profession, solutionner une difficulté, servir l'intérêt de tel ou tel client, mais aussi afin d'étendre d'une façon désintéressée les connaissances puisées à l'université, Éclairer davantage les parties obscures de la technique de
rofession, faire avancer la science dont elle vit. L'unique empirisme ne suffit plus. Le temps des recettes toutes faites est passé. Il faut sans cesse vivifier la pratique par la théorie, rechercher sous l'événement la cause, sous le fait le principe. Cette attitude, si elle n'est pas particulière à l'esprit français, est chez lui, plus que chez tout autre, réelle. « Bien rare en France, écrit Henri Bergson, sont les savants, les écrivains, les artistes et même les artisans qui s'absorbent dans la matérialité de ce qu'ils font, qui ne cherchent pas à extraire — fût-ce avec maladresse, fût-ce avec quelque naïveté — -la philosophie de leur science, de leur art ou de leur métier )). Nos professionnels
iront à la cause française un premier service s'ils ne s'absorbent pus dans la matérialité de ce qu'ils font, s'ils s'élèvent au-dessus de la routine et de la besogne, vivent
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davantage de la vie de l'esprit, étendent l'action de l'intelligence, alimentent la pratique par l'étude de la science dont est faite leur profession.
Ce souci d'ordre intellectuel se complète par un autre d'ordre moral. Toutes les vertus professionnelles se ramènent à la probité. En utilisant l'étymologie du mot, l'on peut entendre ici la droiture d'esprit et de cœur, mais celle dont l'on fournit des preuves. C'est la probité qui soumet le professionnel à l'observation stricte de tous ses devoirs, aussi bien ceux que lui imposent sa dignité d'homme et le christianisme que ceux qui relèvent de la discipline particulière à sa profession. Elle affine le sens de la responsabilité, si lourde pour l'homme auquel l'éducation et un haut rang social donnent figure de modèle. On parle des charges sociales de la propriété. Chaque avantage humain a les siennes, l'instruction acquise tout comme les postes d'honneur et de confiance. La responsabilité des classes professionnelles ! Qui d'entre nous s'en préoccupe? C'est un chapitre de nos mœurs qu'il conviendrait d'étudier. Que de misères morales n'existeraient point si notre peuple n'avait reçu de la classe dirigeante que les exemples de l'austère vertu! Etre probe ! Quelle arme plus sûre pourrions-nous manier contre certaines accusations lancées contre nous ? Cette vertu ne suffira point pourtant à tirer des professions tous les heureux effets que leur organisation laissa entrevoir. Elles sont plus que des gagnei pain. Elles ont une utilité sociale qui rend leur maintien nécessaire. Au médecin de constamment se souvenir que sa profession écarte mille obstacles des routes de la vie et aide ainsi les hommes à marcher vers leur fin éter- I nelle; à l'avocat de ne jamais oublier la collaboration qu'on lui demande d'apporter à l'œuvre de la justice. Ce sentiment animera leur façon d'agir. Ce qui doit impression-
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ner le client c'est le respect qu'ils ont pour les idées fondamentales de leur profession et sa raison d'être, non le souci de profiter des difficultés d'autrui pour l'exploiter et s'enrichir. C'est en s'inspirant des vertus de l'âme française, si prompte au dévouement et à la générosité, que le professionnel aura la force d'élever à cette hauteur la pratique de son art ou de sa science. Là se trouvera à l'avenir son principal attrait. Longtemps les professionnels parurent les mieux rémunérés de nos travailleurs. Cela n'est plus et le jour n'est pas loin où maints ouvriers encaisseront de plus clairs bénéfices que le notaire ou l'avocat. A part de rares privilégiés, que d'épiciers arrondissent plus facilement leur budget que les professionnels? Ceux-ci, pour persévérer dans leur profession, devront vivre d'idées plus hautes que le désir de l'argent. La première qui les puisse soutenir dans leur carrière c'est la pensée de l'utilité sociale attachée aux professions quand elles sont vues à la lumière des causes qui les firent naître.
Le professionnel n'aura pas pleinement servi la cause française s'il restreint ses actes, remarquables d'intelligence, de probité, de sens social, à réhabiliter les professions et à leur faire produire, dans leurs limites, de meilleurs résultats. Il lui faut porter ses regards au delà de son champ de travail, s'intéresser aux questions d'ordre général qui agitent le pays, se livrer parfois à l'action extérieure.
— Mais la profession, tout comme le métier, a son bôté pratique, épuisant, tout rempli du soin de gagner le pain. Et de même que vous n'exigez rien du forgeron qui tout le long du jour a frappé sur l'enclume, vous ne devez rien demander à l'ingénieur ou au notaire qui, le soir venu, sst las de sa journée.
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— A prendre la question de ce point de vue, il n'y aurait rien à répondre si notre société contemporaine n'avait pas fait aux professionnels physionomie de chefs, si, à raison de leur instruction et de leur aisance, elle n'exigeait pas d'eux un rôle à remplir en dehors de leur profession. On a fait des professionnels les dirigeants. Comment le seront-ils, s'ils demeurent exclusivement occupés de leur besogne, ne réservant qu'aux futilités leurs heures de répit ? Sortir parfois des obligations qui les tiennent rivés à leur besogne quotidienne, remplir les devoirs multiples que leur impose leur situation élevée, mettre en un mot chacun de leurs jours au service des autres, c'est à ce prix seulement qu'ils gagneront pour leurs professions le titre de dirigeantes. Comblés par l'instruction de plus d'avantages que les autres, qu'ils se considèrent tenus à des devoirs correspondants, qu'ils aient une vraie conception du rôle qu'ils peuvent et doivent jouer dans la société ! Etre de bons professionnels ne suffit plus. Hors de leur profession, maints services ne peuvent être rendus que par eux. Quels sont-ils ?
Autrefois nos professionnels se partageaient en deux groupes. Le premier se composait d'hommes préoccupés exclusivement de leur profession, médecins pour qui saignare et le reste constituaient l'horizon de la vie, notaires uniquement amoureux des actes même non authentiques, avocats sans cesse appliqués à faire plaider Chicaneau. Un deuxième groupe comprenait les évadés de la profession, les politiciens. De-ci de-là quelques dilettantes, âmes égarées dans les routes de la, réalité et qui, à la veillée, s'attardaient à lire des vers ou de la prose, parfois même à en écrire. Leur influence, perdue dans la mêlée tapageuse des uns et dans la médiocrité dc^, autres, s'évanouissait aussitôt comme l'ombre mouvante que vous faites sur les
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murs, en marchant. Un changement s'est produit. Il importe de l'accentuer. Sous des causes diverses — préoccupations d'ordre national inculquées dès le collège, cercles d'études de l'Association de la Jeunesse catholique canadienne française, esprit public développé par quelques journaux, compréhension, accrue par l'effet de récents événements, des besoins de notre société canadienne — les professionnels, les jeunes surtout, reconnaissent la nécessité de se créer, à côté de leur devoir d'état, d'autres obligations. Vers quoi dirigeront -ils ce surcroît d'activité?
Dans l'ordre intellectuel, aux professionnels appartient de former cette classe lettrée qui fait naître l'atmosphère favorable aux œuvres de l'esprit, à l'éclosion et à la reconnaissance des talents. À qui laissera-t-on le soin de goûter les œuvres du poète, du prosateur, du peintre ou du sculpteur? En tout premier Heu, à ceux qui, sous la formation spéciale nécessaire à leur profession, ont mis la culture générale. Quels services nos milliers de professionnels rendront à la pensée française le jour où, grâce à leur haute culture, à l'étendue de leurs connaissances, à leur goût relevé, ils formeront à nos écrivains et à nos artistes le public qu'ils réclament, le public qui appréciera leurs œuvres et leur apportera sympathie et encouragement Mais la cause française réclame des professionnels plus que des plaisirs de dilettante. Ils doivent agir. A eux de remuer les idées, de répandre par la plume ou la parole les opinions qui aident à conserver les éléments de notre nationalité, la foi, la langue, les lois. Ce sont les collaborateurs nécessaires des mouvements et des œuvres voués à la durée de nos traditions, de tout ce qui forme notre hérédité française. Pour ne s'arrêter qu'à l'un des chapitres de cette catégorie de devoirs, quelle aide les professionnels peuvent fournir au maintien ici du parler français ! Com-
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bien d'entre eux peuvent revendiquer publiquement ses droits ! Tous doivent, par leur façon correcte et élégante de l'écrire ou de le parler, montrer le cas qu'ils en font, le charme qu'il met dans notre vie canadienne.
Les professionnels peuvent en d'autres domaines fortifier les œuvres de la pensée française. La politique n'est plus la seule distraction à leurs devons professionnels. Aux jours de la période agricole, quand l'activité se concentrait autour des fermes dont les champs se déroulaient dans la paix le long du Saint-Laurent ou du Richelieu, le professionnel pouvait se contenter de l'exercice de sa profession ou des discours politiques. Les luttes importantes étaient d'ordre constitutionnel. Les paroles se faisaient les porteuses des revendications du peuple et les professionnels trouvaient là un légitime emploi. Ces jours ont passé. Des indices révèlent même qu'ils sont sur le terrain politique en moins grande demande qu'autrefois. Les ouvriers et les agriculteurs recherchent de plus en plus les suffrages populaires. Ils ont meilleure chance que les professionnels d'attirer l'attention de la foule. Ce n'est pas une raison pour les professionnels de se fane peuple, de cacher leur supériorité intellectuelle dans l'espoir d'atteindre au succès. Les idées ne doivent pas être étrangères à l'art de diriger les affaires publiques. Les professionnels qu'attire la politique ont leur place au premier rang de ceux qui cherchent à faire triompher les idées dans l'administration de la chose publique. N'abandonnons ni au hasard ni à l'ignorance les problèmes politiques et que les professionnels que choisit le suffrage populaire apportent dans la carrière parlementaire le souci d'éclairer nos questions d'intérêt général et celui de faire entrer le patriotisme dans leur solution.
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A mesure que le terrain politique devient de moins en moins favorable aux professionnels, un autre, celui de l'action sociale, leur apparaît de plus en plus propice aux œuvres opportunes et utiles. Le devoir social appelle impérieusement les professionnels. Il faut des actes, des œuvres de prévoyance et d'assistance sociale. Pourquoi les professionnels n'y tiendraient-ils pas la première place ? Au règlement de la question sociale, il faut l'éducation morale, l'organisation professionnelle, parfois aussi l'intervention du législateur. Ces réformes supposent l'observation préalable des faits, l'étude des lois relatives à la production et à la circulation des richesses. Vers 1896, quand les catholiques français commencèrent de s'intéresser en plus grand nombre à la question sociale, Mgr d'Hulst les mit en garde contre l'illusion de croire que la générosité de cœur suffirait à tout. Rappelant que la recherche théorique est nécessaire en toute chose, il réservait l'action décisive à l'homme qui pense, qui regarde les questions en face et dont les solutions, méprisées un temps, restent comme la réserve et l'espérance du lendemain. « Je me réjouis, ajoutait l'orateur, de voir que de plus en plus ceux qui d'abord n'avaient écouté que leur cœur en venant se mettre au service des ouvriers sentent la nécessité de cultiver leur esprit et d'agrandir leurs connaissances peur être à la hauteur de la tâche qu'ils se sont imposée ». En notre pays aussi il faut des hommes qui approfondissent les questions sociales, découvrent leurs antécédents historiques et leurs conditions présentes, cherchent, pour les régler, les moyens d'harmoniser les lois économiques avec les principes de la vérité et de la morale. Les professionnels ont leur place marquée près des spécialistes qui s'arrêtent *à l'étude de cet aspect de notre vie publique. Leur esprit cultivé les destine à l'étude de ces problèmes nouveaux.
S'ils ont exercé leur profession dans un esprit d'utilisation générale, ils sont prêts aux efforts et aux sacrifices qu'exige la pensée d'autrui. Du fait que Dieu |eur assigna un rang élevé les devoirs s'accroissent. Peuvent-ils demeurer indifférents aux problèmes que pose de nos jours l'activité humaine ? Refuseront -ils d'aider à l'amoindrissement des malaises que font naître entre le riche et le pauvre les formes agrandies du commerce et de l'industrie? Penser l'action juste, la vouloir, aider à sa réalisation, nouvelle mission que remplira le professionnel sur le terrain social. En ces heures difficiles, il lui est réservé de devenir un être de volonté clairvoyante pour indiquer la voie droite, un être de générosité qui, après avoir observé, réfléchi, enquêté, étudié, emploiera son esprit et son cœur à faire disparaître quelques-unes des misères imméritées dont souffent tant d'êtres humains.
Le labeur du professionnel ne tient donc pas tout entier dans les limites de sa profession et à côté de celle-ci l'attend une tâche nécessaire et de lointaine portée. Participer à une œuvre d'assistance charitable ou de réforme sociale, prendre rang dans une association vouée à la culture des arts, seconder, sans le moindre souci d'intérêt personnel, un mouvement dont l'objet est le développement de la personnalité, l'éveil de l'esprit public, l'élévation de l'âme nationale, moyens divers dont usera le professionnel pour compléter la série des services que réclame de lui la cause française.
On redoutera, peut-être, que cet intérêt porté aux choses du dehors ne fasse baisser le niveau professionnel. A-t-on le droit de divertir de son devoir d'état une parcelle de son temps et de son énergie? Le premier souci d'un professionnel doit être voué à sa profession. Dans son intérêt, dans celui du public qu'il invite dans son cabi-
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net de consultation, il a l'obligation d'atteindre à la compétence. Etre le premier dans son emploi, c'est le but vers lequel doit tendre nécessairement tout professionnel. Mais le labeur du bureau terminé, que d'heures gaspillées ! A part certains laborieux qui poussent à fond l'étude des matières relevant de leur profession et conservent, après deux ou trois ans de pratique, quelque goût pour la théorie, combien se contentent d'expédier leur besogne de façon empirique et routinière, abandonnant leurs loisirs à des riens, à des plaisirs d'une mondanité fiévreuse ou d'une monotonie vide ! Leur esprit s'alanguit peu à peu dans le retour constant des mêmes inutilités. Pourquoi ne consacreraient-ils pas ces minutes libres aux choses de la pensée, à des études d'un ordre général, au développement d' œuvres charitables et sociales qui, élargissant le champ de leur expérience, perfectionneraient leur personnalité, apporteraient un précieux appoint à leurs compatriotes?
Si le professionnel veut enlever l'étroitesse à ses facultés intellectuelles, leur fournir vigueur et pénétration, il regardera de fois à autre au delà de son champ accoutumé de travail. Les œillères rétrécissent le champ de la vision. Sans compter les limites qu'impose à l'esprit un enseignement trop spécial, « une forme mitigée de l'ignorance » dit J. Guy au, l'on constate que le cerveau d'un homme uniquement professionnel est exposé à ne jamais donner toute sa valeur. Son esprit, préoccupé sans cesse de la même besogne, se fait un lit de la routine; il s'habitue à envisager hommes et choses sous le même angle, à marcher toujours dans le même chemin vers la solution de problèmes dont le fond varie peu. Ses facultés supérieures s'atrophient. Il n'atteint pas au niveau intellectuel qu'il eût connu avec dans sa vie plus de variété, plus d'entrain. Il deviendra un autre être s'il continue de penser en commun avec ses
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concitoyens, s'il plonge parfois son esprit dans le courant des idées générales, s'il se préoccupe des questions autour desquelles se concentre l'activité de l'âme nationale. Se dégageant des intérêts individuels, si féconds en égoïsme, il puisera, dans l'étude des questions d'un ordre élevé, dans la participation à une œuvre de portée sociale, plus d'ampleur, plus de virilité, plus d'indépendance. Il saisira mieux du reste les rapports qui unissent sa profession à la société où il vit et ce lui sera raison de donner à son activité professionnelle son véritable sens. Si tant de professionnels offrent le spectacle d'individualités incomplètement développées, si l'on compte chez eux tant d'intelligences endormies ou frivoles sur lesquelles les idée ? glissent sans pénétrer jamais, c'est dû en partie à l'emprisonnement de leur esprit dans une pensée étroitement professionnelle, qu'ils n'ont pas su élargir ni fortifier d'expériences nouvelles. Ils ont omis de se créer un idéal intime, une volonté puissante d'aider à tout ce qui peut servir les autres. Il demeure, en chaque âme humaine, à côté d'un instinct de grandeur, le penchant vers l'abdication et l'inertie. Si le cœur n'est pas remué par la charité, si le cerveau ne renouvelle pas ses idées, l'on s'endort dans la routine et l'égoîsme, l'en cède aux forces de la pesanteur, l'on s'abandonne à la vie médiocre. Cette attitude, si nuisible aux professionnels, est la cause souvent de l'insuffisance ou de l'avortement de tant d'œuvres excellentes. Que d'initiatives auraient un lendemain, que de résultats obtenus si tant d'hommes instruits ne donnaient pas aux futilités les loisirs qu'ils doivent à des préoccupations élevées et graves ! C'est une dette à leur race qu'ils refusent d'acquitter. Elle en demeure plus pauvre tandis que leur existence se clôt sur ce mot tiiste de Ruskin : « La vie pour eux s'est fanée comme les herbes mauvaises dans les prairies stériles ».
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Les professionnels continueront d'occuper un haut rang s'ils joignent à la compréhension de tous leurs devoirs l'énergie de les accomplir. Des classes supérieures existeront toujours mais il n'est pas dit que leurs catégories de gens ne changeront pas. Poussés par les lois naturelles certains éléments dépassent le niveau commun. Des êtres s'élèvent au-dessus des autres. Mais les sommets ne sont pas irrévocablement assignés aux mêmes hommes. Des transformations se produisent. On a jusqu'ici reconnu aux professions libérales une suprématie. Seule la justifie la supériorité établie sur la culture de l'esprit et l'élévation du caractère. C'est par les productions de l'intelligence et l'utilité sociale de leurs actes que les professionnels mériteront de nouveau le prestige dont les entourait naguère notre société. Ils ne s'imposent ni par l'argent ni par la force du grand nombre. D'autres classes sont plus riches ou plus nombreuses. La pensée et le vouloir, la formation scientifique et l'efficacité des vertus morales, l'esprit et le caractère, sont leurs traits distinctifs, les signes de leur vocation de chefs. S'inspirer de ces idées, en donner d'évidentes preuves au profit de notre société, paraît être présentement l'impérieux devoir des professionnels. Son accomplissement, relevant les professions libérales au jugement du peuple, les défendant contre de nouvelles venues qui les veulent supplanter, aidera à la survivance ici de forces intellectuelles et morales héritées de la France. Maintenir l'esprit en honneur, se soumettre à la probité et au dévouement, entourer la foule d'une active sympathie et d'une bonté agissante, c'est partout et toujours efficacement servir la cause française.
Antonio Perrault.