‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 16 sur 104 · NOTRE UNIVERSITE · texte numérisé non relu

NOTRE UNIVERSITE

Enfin, nous aurons notre Université !

L'universalité de notre joie doit maintenant se traduire par l'unanimité et l'entrain de notre action. Besognons avec méthode, avec ensemble, dans le sens de nos traditions nationales et religieuses.

La souscription est finie; notre libéralité doit durer. Que ceux qui ont de l'argent en donnent, et le plus possible. Tous, cependant, doivent apporter leur écot; il faut le quarantième de million de nos Crésus, et l'obole de la veuve de tous nos nécessiteux ! Entre ces extrêmes se rangent des milliers de gens à l'aise qui croient faire preuve de générosité en déposant lestement un billet de banque de dix piastres dans la corbeille aux fonds; c'est trop peu. Je connais des fonctionnaires qui en ont fait autant, et plus modestement. C'est mille, cinq mille piastres que nos indépendants de fortune auraient dû verser.

Que nous sommes peu habitués à donner ! Apprenons des Anglais comment s'édifient les institutions d'enseignement supérieur; cela vaudra mieux que de nous pâmer devant leurs belles « bâtisses ».

Toutefois, il importe que le corps soit grand, solide, beau et sain. Pour la gloire du nom français, il nous faut la plus belle université du Canada. Que « l'étranger voie avec un œil d'envie » la grandeur et l'harmonie de ses proportions, le goût esthétique de son style, le nombre et l'imposant de ses salles, l'outillage parfait de ses laboratoires, et les trésors de ses bibliothèques ! Cela est nécessaire. Nous vivons au pays des jugements fondés sur l'aspect . . .

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Mais, avant tout, infusons à notre Université une âme créée à l'image de l'âme collective de la race, où s'harmonisent les hérédités immortelles des ancêtres, les fécondes lumières du génie français et les éternelles vérités de l'Évangile. Rien ne sert de se payer de mots ou de se nourrir de chimères: notre Université devra être canadiennefrançaise ou elle sera incolore; elle devra être catholique ou elle sera inutile.

Mettons-nous bien dans la tête que nous serons de trop dans cette Amérique vouée au matérialisme grossier et à la neutralité plate, le jour où nous cesserons d'être des « dark Quebecers » et des « priest-riclden mutts ». Le Christ, qui fait et défait les nations, n'aura plus besoin de nous lorsque nous serons comme tous les autres, des areligieux nasillant le credo du « How to make money » dans^ la langue du protestantisme vécu, et nous disparaîtrons comme entité distincte. Ceux dont la seule religion est le français ne pourront résister davantage aux gaz asphyxiants de la libre pensée, et s'ils meurent en Français, leurs fils vivront en Anglais.

Donc, pas de travestissements des grandes faiseuses d'amorphes que sont les universités américaines; pas de miniatures des cerveaux sans âme que sont les universités étatistes de France.

Crânement, arborons notre drapeau; nous mériterons ainsi les munificences divines, et le respect de ceux qui ont « cessé d'être ce que nous sommes, de vrais fils de croisés. Un corps robuste, une âme franche, claire, embrasée des feux de la foi, qutl foyer de vie pour le cerveau de notre Université !

Cerveau latin, façonné à l'incomparable école du classicisme, pétri de .bon sens, épris d'ordre et de mesure, TOUT homogène où la raison s'éclaire de foi et domine les

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poussées utilitaires de l'imagination et de la sensibilité, quel atelier de haute culture et de spécialisation intense ! Comprendrons-nous jamais comme nous sommes riches au milieu de tant de pauvres dont nous envions parfois le sort ?

Mettons eh œuvre le jeu admirable de nos facultés ; qu'elles se développent et s'affinent, se mêlent sans se confondre, dans l'harmonieuse poursuite d'un idéal commun : la supériorité dans tous les domaines de l'esprit humain.

Pour cela, nourrissons-nous de la moelle des lions de France; elle est faite pour nous, nous sommes faits pour elle. Que l'intellectualité de la France catholique pénètre dans toutes les cellules du grand être moral que nous rêvons. Lettres et sciences, beaux-arts et histoire, médecine et droit, économie politique et agriculture, journalisme et pédagogie seront alors désinfectés du microbe ele l'a peu près et du superficiel dont l'atmosphère de ce continent est saturée. Et les générations futures nous seront reconnaissantes d'avoir tant souffert pour conserver et accroître le plus riche patrimoine dont s'honore l'humanité.

Mais n'allons pas faire fi de ce que d'aucuns appelleraient des détails.

Songeons à nos maîtres. Nos professeurs, choisis avec soin en raison de leur compétence, soit, mais en raison surtout de l'influence morale que leur conduite et leur doctrine peuvent exercer sur des jeunes gens en formation, devront recevoir des appointements généreux et se consacrer tout entiers à leurs augustes fonctions. Qu'ils cessent de « faire de l'école » pour faire école !

Assez longtemps, nos professeurs ont clé de pauvres tâcherons mal rétribués, et surmenés, lîendons un solennel hommage à leurs sacrifices et à leur dévouement; c'est

juste. Il serait juste aussi de commencer à leur accorder le temps d'étudier et la tranquillité d'une honnête aisance.

Tant vaut le maître, tant vaut l'école. Quand nos professeurs auront tous étudié la pédagogie, et acquis la maîtrise de leur sujet auprès des coryphées de la France, ils distribueront à leurs disciples un pain plus substantiel; cela aussi devra venir. A qui la faute si ce n'est déjà fait ?

Et nos étudiants? Nos étudiants, au lieu d'aller bride au vent, sans règlement intérieur, ni contrôle extérieur, devront être soumis à une discipline qui embrasse toute leur journée, et les force à un travail intensif et ardu. Pourquoi sont-ils totalement libres de gâcher leur temps, de se comporter comme des malotrus, et même. . . de se dévoyer lamentablement ?

Nous en avons assez de la théorie du « self-control ». Un Latin a besoin de plus de contrainte, et ce qui est de la liberté pour un Anglo-saxon dégénère eu licence pour un Français. Respectons donc les exigences ethniques de notre tempérament : nous avons besoin d'être bridés.

Seule, la carrière définitivement embrassée, avec les tuteurs que lui fournissent les réalités de la vie, peut nous empêcher, et encore ! de nous jeter tête baissée dans les folichonneries et les gaspillages éhontés de forces et de temps "qui marquent le stage universitaire du plus grand nombre de nos étudiants. Nous aurons des compétences quand nous saurons protéger nos étudiants contre eux-mêmes, et contre les dangers auxquels nous les exposons si inconsidérément.

La maison des étudiants s'impose, et tout de suite. Elle établira des liens de saine fraternité entre les élèves des diverses facultés; elle constituera un centre intellectuel digne des futurs meneurs de la patrie; elle groupera les bonnes volontés génératrices de louables initiatives et d'ac-

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tion efficace; surtout elle fera œuvre de préservation; et c'est là. sa raison d'être.

Son prolongement naturel serait une grande Amicale de tous les « Anciens » de Laval. A part les joies intenses de ralliements périodiques, une association d'alumni nous procurerait la satisfaction de verser annuellement cinquante mille piastres dans la caisse universitaire. . . cinquante mille phagocytes qui protégeraient le corps, et par voie de conséquence assureraient un meilleur fonctionnement du cerveau, et un plus complet épanouissement de l'âme de notre ultime cause d'espérance : notre chère Université de Montréal.

Allons ! organisons-nous; il est plus que temps. Que le passé nous inspire et nous guide; que le présent unisse tous les cœurs dan? une immense et féconde étreinte, pour que l'avenir nous trouve sur les sommets où nous appellent nos affinités françaises et notre mission providentielle. En tout cas, arrêtons d'emblée la dissipation insensée de nos énergies et de tant d'irradiantes clartés intellectuelles et morales. Nous pourrions illuminer l'Amérique du^Nord avec ce que nous avons perdu.

Amédée Monbt.

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