‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 18 sur 104 · SIMPLE MISE AU POINT · texte numérisé non relu

SIMPLE MISE AU POINT

M. Maxime Raymond nous adresse la lettre suivante :

Je constate que depuis quelque temps l'on fait à Z' Action française des reproches assez graves. Elle songerait à supprimer nos relations intellectuelles avec la France; elle voudrait nous confiner exclusivement aux œuvres du terroir et enchaîner la liberté de l'art.

Je lis depuis ses débuts Z' Action française; j'ai assisté à presque toutes ses conférences; j'ai fréquenté ses directeurs et ses principaux collaborateurs. J'avoue que je ne lui ai point découvert de si affreuses théories. Il me paraît que ^'Action française s'en tient au nationalisme intellectuel, mais sans rien d'absolu, sans le dessein surtout d'une indépendance à l'égard de la France.

Dans l'article-programme de la revue (première année de Z'Action française, p. 5), M. Edouard Mont-petit écrivait qu'il « fallait parfaire les premières leçons données par nos institutions en envoyant nos jeunes gens étudier à l'étranger.» Dans la deuxième livraison de V Action française, {pp. 37, 38, 39), l'abbé Groulx s'explique encore plus franchement. « Il nous revient, écrit-il, que l'on s'inquiète de la culture française en notre pays, parce que quelques-uns de nos prêtres et de nos éducateurs enseigneraient la désaffection de la France. Disons tout d'abord qu'en droite logique quelques intempérances de langage, quelques frasques d'isolés ne constituent nullement une opinion commune ni même une opinion courante. ((L'abbé Groulx constate que nos éducateurs dans leur programme » font très large la part dés grands maîtres de la littérature de France, qu'ils tiennent aussi la porte ouverte, quoique avec discrétion, aux meilleurs écrivains modernes et aux plus contemporains des contemporains. Et ils font ainsi, dit-il, non seule-

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ment parce que les maîtres de la pensée de France doivent rester les maîtres de notre insuffisance; mais parce qu'il importe à notre durée que les courants de la pensée française nous apportent cette substance d'art et de morale, ces vertus de la race et de l'esprit qui font l'essence de notre culture. »

L'abbé Groidx ne demande en somme que le droit de choisir entre les œuvres et les écoles françaises; et il ajoute: «Mais ce sont là, je puis le dire, nos seules réserves. Et aucune ne devra nous empêcher de faire de Paris et pour longtemps notre Mecque littéraire.» Pour réclamer les droits du régionalisme, l'abbé Gioulx se trouvait alors en compagnie de M. Louvigny de Montigny, de M. Edouard Montpetit, de M. Jean Charbonneau. (Action française, première année, p. 40.)

J'ouvre encore le deuxième volume de /'Action française, p. 156, et je lis dans V article de M. Antonio Perrault sur Nos forces intellectuelles : « Formons ailleurs nos spécialistes. Envoyons chaque année, une vingtaine de jeunes hommes étudier en Europe. Que de chaque faculté de notre université, que de chaque séminaire et collège, partent, l'automne, des élèves dont on aura éprouvé le talent et le caractère )). M. Perrault est revenu sur le sujet dans son aiticle sur Edmond de Nevers (Action française, 3ème vol. p. 135). Cette doctrine, elle fut encore soutenue par le dernier conférencier de /'Action française, M. Henri d'Arles.

Mais alors c'est donc une légende qu'on serait en train de fabriquer de toutes pièces. Les directeurs de /'Action française ne croient-ils pas opportun de mettre les choses au point ?

Notre correspondant a parfaitement raison. "L'Action française n'a jamais nourri le barbare projet de faire cesser nos échanges intellectuels entre la France et nous. M. Raymond le démontre lui-même : elle a dit et écrit expressément le contraire. Elle a toujours pensé qu'une grande

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élite intellectuelle ne pouvait être formée avec les seules ressources de ce pays. Un de ses jeunes collaborateurs a pu signaler, et à bon droit, l'insuffisance des lectures françaises pour la formation de l'écrivain canadien : il n'est pas allé au delà de cette affirmation. Plus que d'autres peutêtre nous sommes préoccupés des qualités morales de la future élite. Il nous paraît de quelque importance qu'elle revienne d'outre-mer avec la volonté de servir nos traditions, mais là s'arrêtent nos propres réserves.

L'Action française, il est vrai, n'a pas crié cette vérité à chacune de ses livraisons. Elle n'a ni le goût ni l'habitude de plaider les causes gagnées. Elle a fait mieux que de parler, elle a agi. On trouverait facilement parmi ses directeurs et ses principaux collaborateurs, ceux qui, en ces derniers temps, par les moyens qui leur étaient propres, ont essayé de préparer le départ pour l'Europe de nombreux étudiants.

U Action française a favorisé le nationalisme intellectuel. Elle ne professe d'ailleurs aucun exclusivisme. Ceux qui se prétendent rivés par elle au roc du régionalisme, se donnent le rôle de Prométhées d'opéra. Elle n'a jamais dit : Hors du terroir pas de salut. Mais elle croit que la culture française ne signifie pas le déracinement; elle croit aussi que rester de son pays et de sa race, rester en possession de ses énergies natives ne fonde pas le talent mais peut le féconder. Elle se refuse à voir une antinomie entre l'exploitation des sujets nationaux et le culte des idées universelles et des grands thèmes généraux.

Si, d'ailleurs, elle veut le patriotisme des intelligences, ce n'est point seulement pour de vaines préoccupations littéraires, pour ramener tout le travail de la pensée à des peintures de vieilles mœurs canadiennes, à des contes, à des récits de terroir, à ce qu'on est convenu d'appeler la

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littérature régipnaliste. C'est tout l'effort intellectuel et dans tous les domaines qu'elle souhaite organiser au profit de la nationalité. Il lui semble que trop de problèmes se posent, trop de solutions se font attendre pour que l'exotisme, le dilettantisme deviennent des poses systématiques, pour qu'aux tâches urgentes ne songent pas d'abord les travailleurs de l'esprit. Que l'écrivain, que l'artiste aillent se former en France; mais que de retour au pays ils soient de chez eux.

On ne saurait sans injustice ramener tout le passé de Y Action fi ança.ise à une lutte contre l'anglicisme et à des campagnes en faveur de la littérature régionaliste. Les enquêtes de la revue, ses conférences, ses brochures de propagande, sa bibliothèque, ses manifestations publiques attestent que depuis longtemps le dessein primitif s'est élargi. Œuvre de défense et d'action elle tâche de réunir dans ses mains tous les' moyens de propagande intellectuelle. Elle veut fournir au sentiment national tous ses appuis, tous ses éléments à la survie de la race. Peut-être qu'en cela même pourrait se résoudre l'originalité de Y Action française. Elle essaie de faire comprendre que la question de la langue ne saurait être traitée comme une question isolée, que la survivance française est liée au maintien d'autres forces. Elle tâche a faire voir la dépendance et l'ordre des problèmes; elle voudrait trouver la formule d'une action compréhensive qui ordonnerait les volontés dans la puissance.

Pour toutes ces raisons Y Action française n'a jamais été un groupe fermé. Elle ne saurait l'être. Elle accueille la collaboration de tous ceux qui, dans l'ordre du sentiment, mettent leur pays au premier rang et veulent servir leur race dans le respect de son âme et de ses traditions.

La RÉDACTroN.

BLANCHE UHABERVILLE

Voilà bien un des grands noms de notre histoire. Qui ne sait que ce gloîieux anonyme ne l'est qu'à demi, et que l'héroïne de Philippe Aubert de Gaspé n'a pas vécu que dans son roman ?

C'était au lendemain de la conquête. Les canons vainqueurs s'étaient tus. Le long incendie allumé par un commandement impitoyable, venait de s'éteindre. La terre canadienne aurait pu s'appeler la terre de désolation. En ce tempslà, un souvenir de mort errait dans tous les foyers. Chaque jeune fille qui avait gtandi, portait dans ses souvenirs d'enfant des images funèbres. Toutes se rappelaient qu'un jour, elles avaient dû, en toute hâte, fuir la maison qu'allait embraser la torche incendiaire. Elles avaient vu, le soir, ces longues traînées de feu qui encerclaient la petite patrie. Et longtemps, aussi loin que pouvaient aller leurs yeux, le long du fleuve Saint-Laurent, elles avaient vu le spectacle de côtes dé sa tes, de bois calciné, de toits écroulés et noircis, tombeaux d'une vie heureuse, brisée pour longtemps.

Le malheur n'avait pas épargné les manoirs. L'incendie était monté jusqu'à eux; les vieilles demeures seigneuriales avaient flambé avec les dépendances, avec le moulin banal. L'info1) tune était grande au sein de la noblesse canadienne. Les beaux officiers de l'armée' de M. de Montcalm, les héros de Carillon, de William-Henry, rentrés chez eux, vaincus et ruinés, vivaient dams des huiles, dans le moulin resté debout ou reconstruit à la hâte. A grand'peine, sur leur table pouvaient-ils me'tre un peu de pain. Les d'Haberville, nous laçante P.- A. de Gaspé, l'oncle Raoul et sa nièce, « chargés du département des vivres », allaient dans les bois, tendre des collets pour prendre des lièvres et des perdrix, — ou, avec une traîne sauvage, se lendaient jusqu'au lac des Tj ois-Saumons, chercher des truites.

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Pour ces nobles déchus la séduction était grande, de la richesse anglaise. Hélas ! Les officiers aux somptueux habits muges firent tourner bien des tê'es de jeunes filles. Déjà, disent les vieilles chroniques, plusieurs ivaient arbyré le « chapeau de salin », coiffure des dames anglaises. Hélas ! api es la défaite des armes, aurions-nous l'autre défaite, celle qui est définitive et navrante, celle des âmes ? Il y avait danger que l'engouement multipliât les alliances, le mélange des noms et du sang par lequel une lace s'en va.

A cette heure périlleuse, quelques nobles demoiselles gardèrent pourtant la fierté française. Toutes, elles revivent dans cette Blanche d'Haberville, que nous n'avons ni assez connue, ni assez célébrée.

Blanche était une demoiselle de race noble. Le manoir des d'Haberville, vaste et somptueux, s'élevait avant la guerre, sur la rive du fleuve, là-bas, auprès de Saint-Jean Port-Joli. Le manoir avait été rasé comme tant d'autres. Avec lui, avait flambé la fortune seigneuriale. Un jom , chez les d'Haberville, maintenant pauvres, se présente M. Archibald Cameron de Locheill, officier de l'armée anglaise. Un mauvais hasard de la guerre a voulu qu'il fût le ravageur de Saint-Jean Port- Joli. Mais il garde pour lui le renom de sa loyauté, son titre d'ami d'enfance et de condisciple au collège de Québec, de Jules, le frère de Blanche, un commencement d'idylle avec Blanche elle-même.

Archibald Cameron de Locheill sollicite la main de Mademoiselle d'Haberville. Que va faire la noble enfant t Autour d'elle elle n'entend parler que de démission. Dans sa propre famille, la résistance mollit. Mais, par bonheur, l'élégance française garde encore tout son empire sur cette conscience de jeune fille. Et quels beaux et généreux accents dans sa réponse au. solliciteur . « Vous m'offensez, Capitaine Archibald Cameron de Locheill. Vous n'avez donc pas réflé-

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chi à ce qu'il y a de blessant, de cruel, dans l'offre que vous me faites ! Est-ce lorsque la torche incendiaire que vous et les vôtres avez promenée sur ma malheureuse patrie est à peine éteinte, que vous me faites une telle proposition ! Est-ce lorsque la fumée s'élève encore de nos masures en mines, que vous m'offrez la main d'un des incendiaires f Ce serait une ironie bien cruelle que d'allumer le flambe lu de Vhyrnénée aux cendres fumantes de ma malheureuse patrie. On dirait, capitaine de Locheill, que, maintenant riche, vous avez acheté avec votre or, la main de la pauvre fille canadienne; et jamais une d'Haberville ne consentir a à une telle humiliation. Jamais, jamais, mon cher Arche ».

Jules, son frère, intervient en faveur de M. de Locheill évincé. Blanche ne faiblit point. « Est-ce une d'Haberville qui sera la première à donner l'exemple d'un double joug aux nobles filles du Canada ? » répond-elle à son frère avec sa fierté de grande race blessée.» . . .On croirait, comme je l'ai dit à Arche, poursuit-elle, que le fier Breton, après avoir vaincu et ruiné le père, a acheté avec son or la pauvre fille canadienne, trop heureuse de se donner à ce prix. Oh ! jamais ! jamais ! »

« Ame sublime ! » dirons-nous avec Jules d'Haberville. Salut à toi, ô Blanche, noble fille de Saint-Jean Port-Joli. Ne pleure pas trop, ô ma sœur lointaine, l'écroulement d'un juste bonheur rêvé. Ton geste nous a sauvés de tant de défaillances, et de loin, de si loin, nous entretient encore dans nos invincibles déterminations. Sois remerciée de cette victoire qui n'est pas si au-dessous de celles de Carillon et de Sainte- Foy. Parce qu'un jour, dans la Nouvelle-France, ton cœur et celui de tes compagnes furent assez hauts pour repousser la fortune et les alliances étrangères, notre race a survécu. Salut à toi, 6 Blanche d'Haberville !

Joyberte Soûl anges.

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