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LE RÉGIONALISME ET L'ACTION FRANÇAISE

Le régionalisme subit son procès devant l'opinion. Cela nous fait un beau sujet de conversation. On saisit, dans le colloque, des refrains de Y Internationale littéraire, mais l'ensemble des propos touche à des problèmes de chez nous; tant pis pour le système.

U Action française devait s'attendre à la réaction. Elle n'a pas à se plaindre. Il est des conditions plus humiliantes : les réactionnaires du moment sont des hommes d'esprit et nous les soupçonnons fort de n'être pas aussi méchants que leurs gros mots y tâchent. Il lui est bien impossible, en tout cas, de prendre au tragique des fusées derrière lesquelles ne s'est pas encore dessinée la trajectoire de très gros boulets. C'est visiblement un jeu d'esprit où quelques-uns des joueurs se pipent, mais ce n'est pas du temps perdu.

Une question reste à l'étude, qui mérite d'y rester. De beaux talents, tout en daubant V Action française et le régionalisme,, s'emploient à l'envi à faire de l'action française au Canada. Ils ne sont pas déracinés, c'est l'essentiel. Le feu de la critique, en éprouvant la valeur des doctrines, va faire saisir les imperfections ou les excès des méthodes. Nous sommes d'accord à vouloir le progrès de la pensée et de l'art français au Canada. Ne se peut-il pas, suivant la judicieuse remarque de M. Antonio Perrault, que l'on suive « à défaut des mêmes routes, les mêmes directions ?» A force de s'échanger des leçons de « dis-

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cernement, » tous les partis finiront par en user jusqu'à observer les nuances entre le panégyrique et l'éreintement.

En attendant que les maîtres aient trouvé les formules qui faciliteront une si élégante évolution chez nos esprits latins, prompts à entrer en lice dès qu'on jette sur le tapis des idées générales, il sera bien permis à la chronique de résumer l'histoire de l'idée régionaliste au pays.

Car l'idée n'est pas d'aujourd'hui. Le nom chez nous est assez récent. A propos de Barrés et de son œuvre, M. l'abbé Emile Chartier l'a employé en 1910, dans ses Pages de combat. Je ne crois pas que le mot régionalisme ait servi avant cette époque à désigner une doctrine littéraire spécialement canadienne. M. l'abbé Groulx a repris le mot dans un article-manifeste de V Action française, en février 1917. Or depuis l'armistice on fait la guerre au régionalisme.

Ne serait-ce pas — je risque en tremblant cette opinion — qu'on a eu le tort d'importer hâtivement un mot qui comporte en France un sens générique ? Tantôt il s'y confond avec les mots fédéralisme, décentralisation, déconcentration, et couvre un programme d'action politique, sociale ou économique. A d'autres heures, il désignera spécifiquement une doctrine littéraire. Qui ne voit que le mot se charge là-bas des passions complexes soulevées par une situation politique sans équivalent chez nous ? M. Le Bidois signalait l'autre soir — avec une délicatesse que nous ne nous chargeons pas d'apprécier — ks deux sens du mot nationalisme, selon qu'on l'emploie en France ou ailleurs. Au cours du dix-neuvième siècle, nous nous sommes souvent querellés pour avoir mis en cours, sans tenir compte de leur origine ou de leurs dégradations successives, des vocables qui naissent ou évoluent là-bas au gré de circonstances locales et transitoires. Et nous nous

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sommes échangé des critiques désobligeantes, sans être toujours vraiment divisés sur les questions de fond. Chacun doit avoir des exemples dans sa mémoire. Dire que les nuances modernes de plusieurs mots français ne s'adaptent pas exactement aux réalités de notre vie, ce n'est pas, je pense, énoncer une découverte, et l'on ne blesse personne en disant que l'oubli de ce fait favorise l'ambiguité, qui exaspère les débats. On ne s'entend plus quand on ne parle pas assez la langue de son pays; et j'espère qu'on ne séparera pas cette proposition de son contexte. L'importation sans triage a bien au moins un danger, celui d'enlever à notre langue son premier mérite de langue humaine et française, celui d'être toujours intelligible.

Qu'on relise, dans Le Régionalisme, ouvrage de M Charles Brun, le chapitre intitulé : Le régionalisme intellectuel. M. l'abbé Maurault en a reproduit, dans sa conférence d'Ottawa, les passages essentiels : « La connaissance approfondie d'une région, dans son passé, ses traditions, ses mœurs; la traduction de la sensibilité particulière à cette région; une qualité propre d'imagination et un choix d'images empruntées au « décor » régional; plus spécialement : pour le littérateur, etc. 1 » On peut voir, après toutes ces définitions, poindre la première et suprême préoccupation du régionaliste de France : (( Il conviendrait de ne pas oublier que le régionalisme se propose de substituer au régime centralisateur un autre régime, plus fav rable à l'expansion des originalités. Il n'est personn0 même parmi les adversaires de la décentralisation politique, qui ne loue et ne souhaite la décent ralisation intellec tuelle; cependant, si cette dernière peut, nous l'avons dit,

1 Cf. Le Régionalisme, par Ch. Bruno-Bloud, 1911, p. 143.

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être une cause, parce qu'elle permet à une région de se ressaisir, elle n'est, en dernière analyse, qu'un effet. 1

On saisit dans cette franche déclaration les causes politiques de l'opposition faite au régionalisme français par les républicains bon teint. On peut se demander si quelques-uns des nôtres, récemment revenus de France, n'ont pas à leur insu épousé contre l'idée de la nationalisation de la littérature canadienne-française, des griefs que les partisans de l'unité administrative et politique de la France étendent sciemment à tout régionalisme, même intellectuel.

Encore une fois, nous ne voulons pas prêter aux adversaires de l'Action française des motifs moins profonds que ceux qu'ils énoncent, mais notre passé nous enseigne à nous défier de nos polémiques. « Les querelles ne dureraient pas longtemps si le tort n'était que d'un côté », a dit La Rochefoucauld : les trois quarts des nôtres auraient bientôt cessé faute d'aliment, si l'on avait eu le soin de s'entendre sur les termes du litige.

Cette impression se fortifie du fait que l'idée d'une littérature, nationale d'inspiration, n'a guère rencontré chez nous d'hostilité jusqu'au jour où l'on s'est avisé, par souci de la brièveté commode, de lui donner le nom d'un système d'une toute autre étendue.

Il y a une quinzaine d'années, un professeur de l'Université Laval donna à -Québec une conférence sur la Nationalisation de la littérature canadienne. Personne n'en fut blessé. L'abbé Camille Roy reprenait la question au point où l'avait laissée Crémazie. Plus confiant que le poète exilé, le conférencier citait ce mot d'ordre répété par tous nos pùblicistes et nos critiques d'alors : « Traiter des sujets

1 Id. p. 146.

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canadiens et les traiter d'une façon canadienne », et iî l'adoptait avec des réserves. Relisez sa thèse i

On ne saurait être plus modéré. « Il ne faut pas enfermer l'écrivain canadien dans l'étude de l'histoire, des mœurs, de la nature de son pays. » Nos romanciers auraient tort de s'interdire l'étude des « problèmes les plus généraux de là psychologie. » De même nos poètes tyriques ne devront pas se croire fermé le domaine de « tous les sentiments à coup sûr internationaux, et communs à toutes les âmes, que la vie et la mort, la joie et la tristesse, l'amour et la haine éveillent en nous )).

Rien de ce qui est humain ne nous doit être étranger. Il est même d'avis qu'on laisse les écrivains canadiens soumettre parfois leur esprit, leur goût, leurs habitudes de penser, leur âme, et, pour ainsi dire, leur conscience littéraire aux influences qui viennent de l'étranger.

Il redoute pour notre art les conséquences d'une politique de protection à outrance. Voilà des concessions appréciables. Elles devraient suffire à faire saisir le sens de sa proposition essentielle. « Si nous avons tout à gagner en demandant à la France de nous livrer le secret de son art merveilleux, nous aurions tout à perdre, si, par le fait de ces relations, nous ne devenions que des écrivains français égarés sur les bords du ~ Saint-Laurent ».

Il appuie cette proposition de bons arguments qui ne sont pas encore si vieillots. Un critique français, M. Charles ab der Halden nous avait donné les mêmes avis appuyés sur d'aussi convaincantes raisons. 2

1 Essais sur la littérature canadienne, par l'abbé C. Roy, Québec, 1907, pp. 345 et s. Conférence sur la Nationalisation de la littérature canadienne, donnée en 1904.

2 Études de littérature canadienne française, par Ch. ab der Halden, Paris, Rudeval, 1904. On se souvient que feu Jules Fournier ayant, dans un spirituel article de la Revue canadienne, agacé M. ab der Hal-

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M. l'abbé Roy continue. Si nous renonçons à une certaine autonomie littéraire ainsi entendue, nous aurons la tentation de chercher à nous grandir « par des procédés plutôt factices », et de faire des articles et des livres « où le fond n'est qu'un démarquage du livre français ».

Rien n'empêche donc de puiser partout le fin et le fond de tout, mais, après avoir laissé les choses faire leur empreinte en notre âme, il nous faut nous les assimiler par la méditation personnelle, féconder avec notre esprit cette riche matière et la faire « passer, pour ainsi dire, à travers cette âme canadienne, à travers ce tempérament qui est nôtre, et qui laissera sur cette substance l'impression et le mouvement de sa propre vie ».

Car il existe un pays nommé le Canada où vivent des Canadiens français. Et notre histoire n'est pas un chapitre de l'histoire de la France contemporaine. « Par toutes ces traditions conscientes ou machinales, qui sont le fond de notre esprit, nous nous rattachons étroitement à la France très chrétienne, à celle qui a précédé ou qui n'a pas fait la Révolution ». Il peut y avoir chez nous des gens qui le regrettent, ils ne peuvent pas changer les faits. Et s'ils entendent relever chez nous l'art et la pensée française, encore faut-il qu'ils procèdent de façon positive. Edmond de Nevers, de par sa seconde culture, se fût peutêtre mieux accommodé d'un public de France, lui qui, au surplus, croyait constater que le Canada n'a pas encore

den, il parut de ce dernier de Nouvelles études de littérature canadienne française (1907), où se lit à peu près le contraire de sa première idée : « Si le Canada ne jouit pas' et ne peut pas jouir de son autonomie littéraire, il garde jalousement son autonomie philosophique et morale, et ne saurait demander à Paris le mot d'ordre. Les Français qui ont parlé de votre pays ont trop souvent oublié cette vérité et les mieux intentionnés parfois se sont heurtés à une sorte de susceptibilité chatouilleuse qui ne saurait admettre les leçons, les critiques ou la pitié ». Préface, p. XII.

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pour les Canadiens les attributs et la force d'attraction des vieilles patries.

Né Canadien, il n'écrivit pourtant pas une ligne qui ne fût destinée avant tout aux siens. En quoi eût-il servi leur cause, celle de la pensée et même celle de l'art, s'il se fût obstiné à les blâmer de ne pas se croire toujours des Français en exil ?

L'abbé Camille Roy étudie l'âme canadienne. Elle a raison d'être humble, si l'on veut. Mais sûrement son histoire, ses mœurs religieuses, politiques, sociales en font quelque chose de distinct. Le climat, le voisinage, la séparation ont agi.

Certains écrivains de Belgique ou de Suisse imitent les Parisiens. Leur exemple n'est peut-être pas à suivre. Beaucoup de patriotes s'inquiètent de la force de l'attraction exercée par Paris et Berlin sur les talents belges et suisses qui deviennent « des émigrés à l'intérieur )) et perdent tout contact avec le public de leur pays sans atteindre toujours le public étranger qu'ils courtisent.

Il s'agit d'une chose sérieuse. Fixer notre goût littéraire sans tenir compte des conditions et des circonstances de notre vie nationale, ce serait pour la critique, oublier que la littérature, plutôt qu'un art frivole, doit être « l'expression de la vie dans ce qu'elle a de plus intime, de plus sérieux et de plus profond ».

Il n'est pas question de satisfaire d'abord le goût des lecteurs étrangers. Ne serons-nous toujours que des <( colons littéraires )) ? Même si par modestie l'on tient à ce titre, il reste que cette colonie a sa vie propre. Admettons qu'elle ne puisse pas encore réclamer l'indépendance, trouvera-t-on trop ambitieux ses désirs d'autonomie intellectuelle ?

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La rhétorique du citoyen de l'univers conduira peutêtre plus vite au succès ceux des nôtres qui s'en réclament. N'oublions pas qu'il s'agit d'une discipline intellectuelle, et qu'on ne saurait l'instituer sur des phénomènes d'exception. La moyenne des talents gagnera, croyons-nous, à se développer d'abord dans une atmosphère de traditions, d'idées, de faits propres au pays natal. Sans insister sur les autres éléments, le concept même de nos traditions, qu'il faut rattacher à leurs origines, nous fait une loi d'étendre ce cercle dans le temps comme dans l'espace.

Les régionalistes sont loin de s'y opposer ; je crois même que leur préoccupation maîtresse est là. On leur crie : Vous voulez limiter notre champ visuel, réprimer tout élan, étouffer toute inspiration qui ne soit pas d'origine régionale. Votre doctrine est oppressive, étouffante. — Ils reprennent : Qu'à cela ne tienne, vous pouvez aller prendre l'air au dehors. Il ne faut pas tant vous fâcher, voyons ! — A quoi on réplique courroucé : Vous nous excommuniez, pontifes de l'heure des vaches ? . . . Alors ? — Il devient gênant de continuer à causer.

Au temps où l'on parlait de ces questions avec sérénité — c'était avant la guerre qui a dérangé tant de choses — le critique, que nous avons cité, 1 appliquait au livre de vers de M. Paul Morin, Le Taon d'émail, les principes énoncés dans sa théorie sur la littérature nationale : (( Il n'y a rien, dans les vers de M. Paul Morin, qui révèle son origine canadienne-française, qui indique une inspiration locale, une influence du milieu familial, social et régional », (le mot est entré dans notre vocabulaire, on le voit, depuis la conférence de 1904), « et c'est à dérouter tous ceux qui croient encore aux ingénieuses théories de Montesquieu

1 Abbé Camille Roy. Nouveaux Essais sur la littérature canadienne, Québec, 1914. — L'article sur le Paon d'Émail est de 1911.

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et d'Hippolyte Taine ». Il ne blâme pourtant pas l'auteur d'avoir peint « ce que là-bas en Europe où il a voyagé et étudié, ses yeux et son imagination ont aperçu. Car, s'il est bon de nationaliser notre littérature, il ne faut pas le faire jusqu'au point de rétréscir, à la ligne précise de nos horizons, le champ visuel de l'esprit canadien. Tout ce qui est humain peut intéresser nos âmes canadiennes et il est bien permis à nos poètes d'aller chercher hors des pa}rsages laurentiens l'objet de leurs chants, pourvu. . . qu'ils y réussissent. Or, M. Paul Morin y a suffisamment réussi ».

L'abbé Roy fait des réserves bienveillantes sur l'inspiration paganisante et sur le sensualisme des vers du jeune dilettante. Mais toute sa thèse est aussi modérée que les passages cités. Nous croyons nous souvenir que M. Olivar Asstlin, à moins que ce ne soit M. Jules Fcurnier, décerna un jour à M. l'abbé Camille Roy un brevet de compétence spéciale, pour avoir « le premier mis de l'intelligence dans notre critique ». Il est vrai que M. Asselin nous apprend « qu'heureusement pour lui, il n'en est pas resté depuis, dans ses lectures, à la critique de M. Camille Roy ». Nous avons cru bon, en considération de mérites antérieurement reconnus, de citer les textes principaux de cette thèse de 1904, sur ce qu'on appelle aujourd'hui le régionalisme, ou encore, aux jours de digestion lente et acide, Pindigénismo.

Hâtons-nous de l'avouer, au delà des chicanes verbales, il y a ici une querelle d'idées entre des critiques, braves gens, mais dont c'est le métier de n'être pas toujours aimables pour les confrères.

« La critique, a écrit Emile Faguet, a été si considérable en France clans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, qu'elle est devenue un genre littéraire, et si abon-

dante qu'on a craint, si tous les écrivains se faisaient critiques, qu'il n'y eût plus d'écrivains à critiquer, et que la critique pérît d'inanition dans son triomphe même, craintes que les critiques ont dissipées très vite en se critiquant eux-mêmes les uns les autres, et en montrant que de cette manière les choses pourraient aller indéfiniment. » x

Nous sommes bien dans le mouvement, et notre littérature s'attache, fidèle comme l'ombre, à la littérature de la mère-patrie. Que faut-il de plus pour que nos critiques se tendent les bras?

Soyons amis. . . c'est moi qui t'en convie.

Dans un article daté de 1910, M. l'abbé Emile Chartier a résumé la théorie et l'histoire du régionalisme français. 2 II raconte les faits, expose la doctrine et constate qu'elle a franchi l'Atlantique et trouvé son expression dans le projet que l'on sait. Bien qu'il écrive des Pages de combat, l'auteur n'a pas encore d'adversaires en vue — quand il écrit sa conclusion. Il loue la perfection littéraire, et surtout la valeur d'un livre de Barrés. Puis il entraîne le lecteur à une résolution, celle « de fréquenter davantage la terre de nos ancêtres et le sol où ils dorment pour apprendre d'eux la grande leçon de leur vie et rendre, à leur exemple, notre vie plus utile à notre patrie qu'à nous ».

« Si nous étions assez heureux pour ne pas faillir à ces résolutions, même pour les inspirer à d'autres, nous estimerions nous êtie préparés suffisament à servir, avec la cause du régionalisme littéraire, la cause du régionalisme religieux et patriotique ».

Il serait facile de signaler ici le périlleux rapprochement de certaines idées et de certains mots. Mais pas-

1 Histoire de la littérature française, depuis le XVIIe siècle, jusqu'à nos jours, Plon-Xourrit, 1909, p. 442.

2 Pages de combat, par l'abbé E. Chartier. Article sur Maurice Barrés, pp: 112 et s.

sons. Il semblait qu'on eût trouvé sa voie, sans l'avoir tout à fait perdue. La Société du Parler français, l'Association catholique de la Jeunesse, tenaient au programme les études nationales. L'Enseignement primaire ouvrait « une source nouvelle d'information aux enfants de nos écoles ». Les études classiques suivaient des programmes où l'histoire du pays trouvait davantage sa place. Des livres parurent dont on peut dire qu'ils ont au moins prouvé la fécondité de l'idée régionaliste. Et des revues, d'inégale valeur, en naquirent, les unes pour mourir en fleur, les autres, comme l'Action française, avec bonne envie de vivre. Mais il convient d'être modeste.

Sérieusement, il faut se réjouir de tous les traits de lumière projetés sur le problème de notre orientation intellectuelle. L'Action française admet volontiers qu'il y a plusieurs manières de servir la cause. Ses ouvriers osent seulement demander qu'on ne leur impute ni la prétention de diriger tout le mouvement des intelligences du pays, ni le noir projet de rompre avec la pensée et l'art français, ni l'intention naïve de ramener toute l'activité de nos esprits au culte du folk-lore. Il n'est ni généreux, ni même équitable de les en accuser. l

Ils confessent même volontiers qu'on n'est pas un grand esprit et qu'on ne fait pas de chefs-d'œuvre par cela seul qu'on aime son pays à leur façon. Le régionalisme — si l'on tient à imposer ce nom à leur désir de voir tous les talents de notre jeune pays le servir efficacement — ne supplée point le talent. Est-il loyal de les tenir responsables des compositions d'écoliers ou des essais de débutants?

Et maintenant, la question des personnes mise de côté — au fait, elle importe si peu ! — la thèse patriotique

1 Cf. Une action intellectuelle, par l'abbé Groulx. Action française, février 1917.

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a peut-être le droit de se poser et d'être entendue sans colère. Quand les théoriciens de l'art littéraire exposent leurs principes, on n'a pas coutume de leur reprocher de songer avant tout à l'art de leur pays.

Un catholique français arborera son drapeau. L'art étant l'expression de l'âme, et l'âme n'étant ni ne pouvant être cosmopolite, le maître soutiendra que l'art de son pays doit être à la fois classique, français, chrétien. Classique, il unira aussi parfaitement que possible l'ordre et la puissance. Français et « dégagé des modes étrangères », il brillera par un goût de netteté pratique. «excellant à guider le mouvement des facultés inférieures sans les enchaîner», par un esprit « raisonnable, mais sans lenteur ni froideur aucune, et que ceux-là seuls estimeront timide et routinier, qui mettent la création dans l'extravagance et l'audace à braver le sens commun ». Chrétien enfin, l'artiste retiendra que, « si le paien demeure notre modèle pour avoir mis l'ordre et la puissance dans ses œuvres, et par là même avoir gardé quelque rectitude en soi, « on y peut reconnaître pour une part le témoignage de l'âme naturellement chrétienne », et l'on en aura le droit, « car le christianisme admet, épure, garantit et consacre tout ce que la muse profane a de réelle beauté ».

Et maintenant, continuera notre maître français, « supposez un chrétien sérieux et qui sache faire passer son christianisme dans toute la pratique de sa vie. Donnezlui le talent, c'est l'hypothèse nécessaire, et voyez . . . Far dessus tout ce talent a conscience de sa mission providentielle; il cherche moins à jouir de lui-même qu'à élever les âmes à la hauteur du vrai, du beau, du bien ».

Quand ces maîtres précisent la façon dont l'âme de l'écrivain doit se mettre en face des choses, ils supposent toujours que cet écrivain a conscience d'être à un point

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précis de l'espace et du temps, et qu'il aura sa manière personnelle d'envisager les objets. « Sans altérer leur essence, ni en prendre une fausse idée, son âme les marquera d'une double empreinte, celle de sa nature propre — nationalité du talent, du caractère, des mœurs — et celle du but où elle prétend les mener ». 1 Nous citons ce maître, sans ignorer que son titre de jésuite lui a valu de ne jamais voir l'autorité de ses œuvres reconnue et consacrée par la critique officielle ou l'opinion universitaire. Nous aurions pu tout aussi bien en appeler à la doctrine d'un maître contemporain, Paul Claudel. Mais il suffit. Toute cette théorie s'adapte facilement à notre condition.

Les doctrinaires du régionalisme n'aspirent pas à autre chose qu'à encourager chez nous la culture française par l'étude des classiques grecs, latins et par celle des classiques français, du dix-neuvième siècle comme du dix-septième. 2 Mais enfin, ont-ils tort de penser que ni l'histoire, ni l'éloquence, ni le journalisme, ni le roman, ni le drame, ni même la critique ne peuvent échapper, comme genres littéraires, aux préoccupations du pays, du milieu où l'on vit?

On en appelle aux grands maîtres du dix-septième siècle. Fort bien, mais c'est une opinion soutenable, que ces écrivains n'ont été si grands, si humains même que parce qu'ils ont été d'abord des Français. Les examens et les discours de Corneille, les préfaces de Racine, les placets, les avertissements de Molière, et son unique préface, celle de Tartuffe, nous montrent ces génies soucieux de leur temps. Les noms des personnages grecs ou romains ne trompent personne. La Bruyère étudie et fixe les Caractères de ce siècle : tout le monde fabrique des clefs et

1 Théorie des belles-lettres, par le P. Longhaye, s. J.

2 Henri d'Arles, Salle Saint-Sulpice, conférence de l'Action française.

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la Bruyère a peine à calmer la colère des contemporains qui se savent visés. Bossuet et Bourdaloue, ces illustres exploiteurs des lieux communs sublimes, décrivent certes les mœurs de leur temps. Tout de même on ne saurait lire une lettre de Madame de Sévigné sans se représenter derrière elle les tapisseries de l'Hôtel de Carnavalet, sans évoquer le paysage et les jardins d'Ivry où elle se lamente sur sa fille absente, sans voir évoluer autour d'elle la société élégante, raffinée, qui trouve dans la spirituelle marquise son type et son témoin. Or ces vérités banales, sur lesquelles nous nous excusons d'insister, deviennent plus évidentes si on les affirme des maîtres du dix-neuvième siècle.

C'est qu 'aussi bien, il y a deux choses à distinguer dans l'œuvre littéraire : l'écrivain et la matière, le sujet. L'écrivain même le plus impassible ne saurait se défendre d'être un agrégat d'hérédités, de pensées, de sentiments, de passions, une personnalité qui a sa richesse incommunicable. Se rendrait-il plus intéressant, se grandirait-il à vouloir se dépouiller de son fond d'originalité? La grande façon d'être homme n'est-elle pas de l'être et de le paraître avec toutes les hérédités de sa race ?

Et le sujet, n'est-ce pas « celui qui va le mieux à ses épaules», celui qui peut être atteint le plus facilement? Et puis, quoi qu'on pense de la liberté de l'art, pas plus que les autres formes de l'activité humaine, il ne peut échapper aux exigences de la fin dernière, à l'ordre moral, et donc, à l'ordre des devoirs envers la patrie. Xon pas qu'il ait l'obligation fie la servir toujours directement, mais il ne peut pas faire profession de l'ignorer, encore moins de la dédaigner.

On aurait mauvais* grâce à reprocher aux maîtres de notre jeunesse leur souci de voir se conserver intact, dans notre vie intellectuelle, le patrimoine religieux qui, an dire

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même d'adversaires de leur foi, explique à peu près seul « la survivance française en Amérique ».

Libre à un sorbonnien d'avant-guerre de se faire du rôle de l'écrivain français une autre conception que celles du P. Longhaye et de Paul Claudel. Nous ne lui contestons pas le droit de tâcher d'imposer à ses compatriotes les méthodes d'outre-Rhin et ce que Taine appelait déjà <( l'esprit germanique ». La France a d'inépuisables ressources. Elle est assez sagace pour savoir de temps à autre dresser son inventaire et mettre aux rebuts les produits suspects que lui auront apportés « les fourgons de l'étranger ».

Nous prétendons seulement n'être pas liés dans notre pays aux caprices momentanés de l'enseignement officiel d'un régime que la France réformera demain. Notre capital intellectuel ne nous permet pas de courir toutes les coûteuses aventures. Nous sommes trop peu nombreux, nous avons trop à faire, pour souhaiter que s'aggravent, dans des aventures doctrinales, nos dissensions déjà assez funestes. Et si le langage courant de nos cousins de France distingue tous les jours les bons Français. . . des autres, nous sera-t-il permis de dire, sans indélicatesse, que nous aimons assez la France pour ne jamais méconnaître chez elle « les traits éternels », mais que notre piété filiale s'obstine à ne pas confondre ces traits aimés avec ceux des pitres et des métèques qui la font gémir? On nous dit que, pour mieux connaître notre pays, il nous faut nous en éloigner. Nous ne contestons pas ce principe d'optique, mais peutêtre aura-t-on l'équité d'admettre que notre distance de la France, répond à « la nécessité du recul et de la perspective », et nous donne, sinon toutes les compétences et toutes les infaillibilités, au moins une certaine aptitude à bien discerner ce qui est de Pâme française et ce qui ne l'est point .

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Nous faudra-t-il sans cesse reprendre ces élémentaires distinctions? Et si, dans la lutte qu'exige notre survivance, nous demandons la permission de nous préoccuper surtout de nos questions, nous faudra-t-il toujours, afin de ménager une « susceptibilité chatouilleuse » que nos cousins de passage peuvent éprouver en nous l'imputant, recommencer mille fois des déclarations d'amour transi dont plusieurs se moquent joliment après être retournés à leurs affaires ? Nous ne récriminons pas, nous parlons de ce que tout Canadien a pu voir ici et en France. Si c'est là de la « hargne antifrançaise », on ne nous l'a pas encore démontré. Nous y voyons plutôt un discernement instinctif. Il ne nous empêche nullement de nous intéresser, avec passion souvent, à l'avenir de la culture française et du catholicisme en France et d'y prendre tous les jours des leçons dont nous avons toujours besoin.

1J Action française n'a pas cru pouvoir tout faire à la fois, ni entreprendre de résoudre tous les problèmes du globe. Elle a tâché d'établir la hiérarchie des problèmes qui se posent chez nous. Elle a essayé de mettre de l'unité dans la variété de ses efforts. Il est encourageant de constater qu'outre le reproche de ne pas assez parler de toutes les revues et de tous les journaux de France, on lui a récemment adressé celui de ne pas faire assez violemment la lutte à l'anglicisme canadien. C'est un signe des temps : « rencontre inévitable d'esprits » de même famille et d'aspirations convergentes. L'Action française ne s'oppose pas à ce qu'on lui taille ainsi de la besogne. Nous ne désespérons pas — est-ce optimisme de campagnard naïf ? — de lire un jour dans ces pages des propos d'action française élégamment signés par l'un de ces collaborateurs du dehors. Pour le quart d'heure, nous voudrions poser ici une question que .--'('changent autour de nous bien des gens soucieux

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de notre avenir. On nous dit fort bien que « la première condition de la supériorité littéraire, dans quelque genre que ce soit, est la véritable culture intellectuelle », que « le succès n'est pas dans le choix du sujet, il est dans le tour de main ». et que « Paris est pour le moment le seul endroit où le Mbntréaliste puisse apprendre à connaître Y habitant » l, c'est-à-dire l'âme canadienne et sa vie. Nous applaudissons, ayant acquis dans un assez long séjour en Europe, sinon « le tour de main », du moins l'impression très nette qu'aucune réserve « ne devra nous empêcher de faire de Paris, et pour longtemps, notre Mecque littéraire » "-. Toutefois s'est-on suffisamment avisé que, dans le monde très varié de Paris, il est des milieux où nos jeunes gens apprendraient à regarder Vhahitant par le gros bout de la lunette, et qu'il en est d'autres, faciles à trouver, distingués comme la Maie France, où ils se cultiveraient davantage et mieux, sans apprendre à renier tout ce qu'ils ont le devoir de respecter dans l'âme de leur race « déjà trop divisée ? »

François Hertel.

1 M. Olivar Asselin, Quelques livres canadiens, La Revue Moderne, 15 mars 1920.

2 M. l'abbé Groulx, Une action intellectuelle, L'Action française, février 1917.

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