‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 3 sur 104 · LA CONFERENCE SUR L'EDUCATION · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE SUR L'EDUCATION

La conférence nationale sur l'éducation (National Conférence on Character Education in Relation to Canadian Citizenship), tenue à Winnipeg au mois d'octobre dernier. a dans l'esprit de ses organisateurs une trop grande importance pour ne pas attirer notre attention. Un second congrès de même caractère devant se réunir à Ottawa dans quelques semaines, il importe de chercher l'attitude qui nous y conviendra.

Le but de la conférence de Winnipeg, si l'on en croit les résolutions adoptées, était de faire accorder, dans l'éducation des Canadiens, une importance plus considérable aux facteurs moraux et spirituels. Plus que toute autre, déclare-t-on, cette question devra préoccuper le conseil chargé de continuer l'œuvre du congrès.

Les moyens recommandés à cette fin sont: la fondation d'associations comme les Boys' Brigade, Boy Scoufs, Cadet Corps, Canadian Standard Efficiency Training, Canadian Girls in Training, Girl Guides, Little Motners' League, qui servent à développer chez les écoliers les aptitudes physiques, la serviabilité et le civisme; l'inspection médicale, le soin des dents, l'enseignement des lois de l'hygiène dans toutes les écoles; l'esprit de solidarité favorisé dans les jeux et les études, plutôt que la lutte des classes; l'instruction obligatoire jusqu'à seize ans et les cours post-scolaires obligatoires pour toute la jeunesse canadienne jusqu'à dix-huit ans. Si les parents sont nécessiteux, que l'État les secoure tant que les enfants poursuivront leurs études, et qu'une loi interdise aux chefs d'usine d'employer un enfant qui devrait être à l'école. En attendant ces réformes, qu'on agrandisse les terrains de jeux, qu'on améliore les écoles rurales, qu'on y

20 l'action française

établisse des cours post-scolaires. La conférence s'occupe aussi de moraliser le cinéma, de mieux former et de mieux traiter les instituteurs. En vue de développer une mentalité canadienne, elle demande au gouvernement fédéral l'adoption d'un drapeau canadien distinct de tout autre, le choix d'un jour (par exemple la fête de la Confédération) pour conférer solennellement aux étrangers le titre de citoyen du Canada, le versement au trésor de chaque province d'une somme destinée à l'éducation canadienne des immigrés.

Enfin, « pour que Canadiens anglais et français ne manquent plus d'interprètes de leur bonne volonté mutuelle, l'étude de l'anglais et celle du français devraient être encouragées dans toutes les universités canadiennes. »

Avant de se séparer, la conférence institua un conseil permanent composé de cinquante membres et représentant toutes les provinces. Sous ce conseil, un comité (National Bureau) est chargé de faire une enquête sur les lacunes de l'éducation. Son travail servira au congrès d'Ottawa, que le Conseil doit convoquer au mois de février prochain.

Les catholiques saisiront ce qu'il y a de bon dans le but mis en avant par les organisateurs du congrès et ce qu'il y a d'incomplet et parfois de répréhensible dans les moyens proposés pour l'atteindre. Pour nous, le grand moyen de formation morale, c'est le développement du sentiment religieux. Ce moyen peut suppléer à bien d'autres, il n'est remplacé par aucun. Il en fut question au congrès de Winnipeg. Le premier ministre de la Saskatchewan, M. Martin, invita les autorités religieuses à introduire dans les écoles l'enseignement de la religion. Il s'engageait à les y aider dans sa province. Mais le congrès n'a pas formulé de vœu à ce sujet.

l'action française 21

Avec beaucoup de franchise et d'énergie, le R. P. MacMahon, S.J., recteur du collège de Régina, a prévenu l'assemblée que les catholiques ont mieux que les expédients qu'elle proposait pour moraliser la jeunesse. En même temps, il l'avertissait que jamais les catholiques ne consentiront à laisser centraliser la direction de l'éducation canadienne par une organisation fédérale, comme quelques-uns le désiraient. « Et pourquoi cette opposition irréductible ? ajouta le P. MacMahon. Pourquoi ne pas se fier au gouvernement, comme le demandait tout à l'heure le Révérend Reekie ? Parce que l'Église a trop l'expérience des gouvernements pour se fier à aucun d'eux en cette matière ... Ce manque d'éducation morale que nous déplorons tous ne se trouve que dans les écoles publiques. Toute cette conférence est une confession tacite que le système tant vanté des écoles publiques est une faillite. Tous ensemble vous devriez vous frapper la poitrine et dire : Ergo erravimus, nos insensati, nous nous sommes donc trompés, insensés que nous sommes; vous devriez reconnaître qu une fois de plus 1 Église a eu raison. Dans nos écoles, nous avons ce qui manque tristement dans les vôtres. Chez nous, Dieu a la première place, et les devoirs envers Dieu sont les premiers que nos enfants apprennent ... Il eût donc été convenable que, parmi les nombreuses résolutions qui ont été présentées, il s'en fût trouvé une pour féliciter l'Église catholique de son attitude séculaire sur cette question, et pour remercier Dieu qu'il y ait une Église qui jamais ne fléchit le genou devant le Baal moderne. »

Il n'y eut aucun vote d'approbation pour l'Église catholique qui maintient inflexiblement l'enseignement religieux dans les écoles, ni aucun vote de censure contre les gouvernements qui le restreignent autant qu'ils le peuvent. Dans une province où tout signe de religion est proscrit de l'école,

22 l'action française

dans une ville où les catholiques doivent payer deux taxes scolaires s'ils veulent faire enseigner le catéchisme à leurs enfants, on n'a pas trouvé un mot de doléance ou de souhait pour remédier à cet état de choses. Si l'on veut sincèrement coopérer avec les catholiques pour moraliser l'éducation, qu'on leur permette au moins d'utiliser un moyen qui chez eux a fait ses preuves. Ce n'est pas en imposant jusqu'à seize et dix-huit ans un enseignement défectueux que l'on améliorera la situation. Il est heureux que le point de vue catholique ait été tout de suite aussi nettement formulé.

Le point de vue français ne devra pas être moins clairement exposé, si l'on veut arriver à un résultat satisfaisant.

Le vœu du congrès de Winnipeg sur l'enseignement du français dans les universités, d'autres discours qui n'ont pas laissé de traces dans les résolutions, ont fait croire à quelques-uns que l'on prêchait enfin le nouvel évangile qui doit amener dans notre pays la pacification universelle. Nous souhaitons qu'il en soit ainsi, car la bonne entente n'est pas seulement utile, elle est nécessaire à l'avenir de notre nation. Ceux qui y travaillent loyalement ont conquis nos sympathies dès le début. Mais les résolutions du Congrès de Wirmipeg ne semblent qu'un pas, et très court, vers l'entente parfaite.

Si l'on veut un accord durable, il faut que dès le principe tous se forment et acceptent une juste conception de ce que doit être l'union des races au Canada. Ce que les Canadiens fiançais ont constamment rejeté, ce n'est pas l'union avec les Anglais, c'est l'espèce d'union qu'on voulait leur imposer. La seule union possible et désirable, ce n'est pas la fusion des Anglais et des Français, c'est leur entente amicale. Or, l'amitié ne suppose . pas l'absorption d'un

l'action française 23

ami par l'autre, elle suppose l'égalité, le respect mutuel de leurs notes personnelles et de leurs prérogative s. Le rapprochement ne doit pas tendre à nous faire moins français et les Anglo-Canadiens moins anglais, il doit faire que, restant ce que nous sommes et nous perfectionnant selon nos aptitudes respectives, nous nous estimions et nous respections davantage les uns les autres.

Les incompris et les mésestimés, au Canada, ce ne sont pas les Anglais. Leurs idées dominent partout, partout leurs usages font loi. 11 n'est pas un Canadien français de quelque influence qui ne lise, chaque jour, un ou plusieurs journaux anglais. Les romans et les magazines anglais ou américains se vendent chez nous, les cinémas et les théâtres reproduisant la vie anglaise regorgent de Canadiens français, les coutumes anglaises pénètrent dans notre société et jusque dans nos familles. L'enseignement de l'anglais fait partie de tous nos programmes scolaires. Sitôt qu'un • Canadien français est introduit dans un milieu anglo-saxon, son premier soin est de se muer en Anglais. Une grande partie du commerce canadien-français est soigneusement camouflée sous des couleurs anglaises ou américaines; même chez nous, la réclame est presque toute anglaise. Des Canadiens français doivent livrer de véritables luttes pour obtenu* de Canadiens français un peu de français dans le commerce et l'industrie. On signale, chez beaucoup d'avocats, la tendance à plaider, à correspondre, à procéder en anglais, à angliciser de fond en comble le barreau de notre province. Nous avons déjà tant cédé que les étrangers ont peine à nous distinguer de la masse américaine. Dès que nous nous sentons observés, comme des enfants timides, nous perdons contenance et nous corrigeons notre attitude pour prendre une pose anglaise ; nous nous excusons parfois de n'y réussir encore qu'imparfaite-

ment et nous ne manquons pas de conseillers qui nous engagent fraternellement à nous y exercer de plus en plus. Nous avons si bien l'habitude de renoncer à notre langue quand nous parlons aux étrangers que ceux-ci ont vraiment du mérite d'apprendre le français. Nous ne leur en laissons guère l'occasion.

Dans ces conditions, si nous voulons une entente d'amis, c'est-à-dire d'égaux, il est clair que ce n'est pas aux Canadiens français à prendre les devants. Ils ont déjà fait beaucoup plus que la moitié du chemin. Les Anglais nous demanderaient plutôt de rester chez nous et de garder un peu de dignité pour qu'ils n'aient pas à nous ramasser trop bas. Si nous cherchons l'estime et le respect des autres, commençons par nous estimer et nous respecter nousmêmes. Dans un temps où tous les peuples se surestiment, beaucoup de Canadiens français ont honte de paraître ce qu'ils sont. C'est un moyen douteux pour conquérir l'estime de nos fiers concitoyens.

Et cependant, à propos du congrès de AVinnipeg, quelques Canadiens français n'ont rkn trouvé de mieux pour cimenter l'union des races que de nous pousser davantage à l'étude de l'anglais. Ils n'eurent pas un mot de reproche pour ceux qui, depuis cent cinquante ans, n'ont pas jugé à propos d'apprendre notre langue et d'étudier nos façons d'agir, mais ils ont réclamé un système d'éducation qui permette à tous les Canadiens de se sentir chez eux parmi les Anglais. Ces gens-là, s'ils ne travaillent pas délibérément à la disparition graduelle de l'élément français, contribuent inconsciemment à perpétuer un malentendu funeste-, à savoir qu'il n'y a qu'un type de Canadien, le Canadien anglais, et que c'est sur lui que tous les autres doivent se modeler. Agir ainsi, ce n'est pas vouloir une entente entre amis, c'est vouloir l'absorption des uns par

l'action française 25

les autres. Or, celle-ci ne se fera pas présentement sans une résistance acharnée. Si la génération d'aujourd'hui veut vivre en paix, il faut que tous acceptent un second type de Canadien, le type français, qu'on reconnaisse ses qualités, qu'on lui permette de se développer et de se perfectionner selon ses caractéristiques. Il faut que les Anglais reconnaissent que certaines méthodes d'action, pour n'être pas les leurs, n'en sont pas moins recommandables et dignes de respect. Ainsi, pour les œuvres de charité, notre organisme paroissial et nos communautés religieuses nous dispensent de bien des rouages qui leur sont nécessaires. Ils ont donc tort de croire que beaucoup d'institutions sont chez nous inexistantes, parce qu'elles n'existent pas sous la forme qu'ils ont adoptée. De même, ils font grand cas de certains moyens de formation qui nous sont inacceptables. Par exemple, la délicatesse française éprouve une invincible répugnance à enrégimenter des jeunes filles, à les habiller en garçons et à les faire jouer au soldat, surtout quand ces jeunes filles ont quinze ans et davantage.

Si nos concitoyens de langue anglaise veulent sincèrement la véritable union des deux races, ils doivent loyalement prendre leur parti de ces divergences inévitables. Ils doivent apprendre assez de français pour pénétrer notre vie intime; ils doivent nous observer, non avec des lunettes anglaises, mais avec leurs yeux d'hommes de bon sens. Surtout, ils doivent s'efforcer de nous traiter en égaux. En conséquence, s'ils nous invitent jamais à leurs délibérations sur des questions d'intérêt général, ils doivent être prêts à accepter nos vues comme ils le sont maintenant à nous imposer les leurs.

Cette disposition nécessaire manquait au congrès de Winnipeg. Ce fut une conférence anglo-protestante, non une conférence nationale. Nous y étions admis à écouter

26 l'action française

les avis des autres, mais il était trop clair que nos idées n'avaient aucune chance d'y faire autorité.1 Le conseil issu de ce congrès est, lui aussi, un conseil anglo-protestant. Sur cinquante membres qui représentent les.neuf provinces, il y a trois Canadiens français et cinq catholiques en tout, semblet-il. Puisque, sur sept représentants de la province de Québec, on en choisissait quatre dans la minorité anglo-protestante, n'était-il pas de la plus élémentaire convenance que le groupe acadien des provinces maritimes, les groupes français de l'Ontario et des provinces de l'ouest, fussent aussi représentés? Le congrès a recommandé l'étude de l'anglais et du fancais dans les universités, mais il n'a rien dit pour assurer aux Français qui veulent étudier le français la pleine liberté qu'ont les Anglais d'étudier leur langue dans toutes leurs écoles et dans toutes les provinces. Si c'est ainsi que l'on entend l'égalité entre amis, il est à craindre que l'amitié ne dure pas.

Le plus stupéfiant, c'est que quelques-uns des nôtres s'enthousiasment de ce qu'on nous offre. C'est à faire croire que les plus redoutables ennemis de la survivance française en Amérique, ce ne sont pas les Anglais ou les Américains, mais ceux qui. prêchant la conciliation, nous conseillent l'effacement, presque l'annihilation. C'est parce que ces hommes n'ont pas su embrasser et poser le problème des races au Canada qu'il y a eu jusqu'ici tant de tiraillements et de difficultés dans notre pays. Si nos hommes publics avaient su affirmer les conditions nécessaires à la paix, elles seraient acceptées aujourd'hui. Ce qui leur a manqué pour bien circonscrire la question, ce ne

1 Cet article était livré à l'imprimeur quand nous avons lu l'intéresrapport de M. Miller publié dans Y Enesignement primaire de janvier. Nous y voyons que les délégués de Québec à Winnipeg ont bien fait ce qu'on pouvait attendre d'eux, mais nous ne croyons pas avoir à modifier notre jugement sur le congrès à la suite de cette lecture..

l'action française 27

sont pas les mots anglais, c'est la lucidité française et le courage de leurs convictions. Notre faiblesse, à nous, c'est d'avoir si peu d'hommes qui savent réfléchir et voir à distance. Ce sont des penseurs qui nous manquent; des parleurs, nous en avons de reste. Et ainsi nos plus graves problèmes sont discutés et résolus au hasard des circonstances et des intérêts particuliers, dans le vague d'un discours de banquet ou le flottement de périodes déclamatoires. Si les promoteurs des conférences sur l'éducation ne sont pas des farceurs, s'ils veulent sincèrement le progrès de la nation canadienne, ils étudieront, espérons-le, nos tendances, nos aspirations, nos moyens de perfectionnement; ils en admettront dans leurs conseils un nombre suffisant d'interprètes autorisés; ils se montreront disposés à promouvoir partout les modifications que le respect de nos idées pourrait leur suggérer.

Adélard Dugré, S. J.

Page 1