PROPOS DU 24 JUIN
Ne croyez nullement à l'intention d'encadré]-, en pareil milieu, ce qu'un orateur sacré appelait un jour : les clichés fanfarons de nos 24 juin, plus verbeux que pratiques. Notre intention est tout autre.
Parce que des abus se sont glissés clans nos célébrations de la Saint-Jean-Baptiste, parce que des esprits gouailleurs se sont moqués des cavalcades et du mouton, allonsnous cesser toute manifestation patriotique le jour de notre fête nationale ?
Ce serait méconnaître la nature humaine. Pour guérir un mal, le jeûne absolu ne vaut guère mieux que la suralimentation à outrance.
Restons dans les bornes. Donnons à la nature son aliment. Ne la privons pas d'un tonique indispensable.
La fête nationale est une institution qui répond à un instinct naturel. Des hommes qu'unissent les mêmes intérêts, à plus forte raison des liens de race, tendent à se réunir, à des époques périodiques, pour discuter de ces intérêts ou resserrer ces Gens.
Chaque peuple a sa fête nationale. L'on y exalte l'amour de la patrie. L'on rappelle les grandes dates. L'on vénère les grands morts. L'on s'attache plus fermement à ses droits. L'on définit avec plus d'ampleur ci de détails ses aspirations.
L'abbé Levé nous disait naguère, au Monument national : « Vous êtes une nationalité parce que vous ave: !< désir de vivre et la volante que la race canadienne-française ne soit pas entamée mais s'épanouisse dans la liberté et la justice ».
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Entité distincte, volonté de la survivance dans la liberté et la justice, voilà simplifié par un Français qui nous a vus du dehors, un programme de revendications nationales approprié aux circonstances où nous vivons. Mais ce programme ne date pas d'hier. Depuis cent cinquante ans nous nous efforçons de le réaliser, malgré toutes les forces contraires.
La crise que nous traversons cependant, nous oblige à nous attacher davantage à ce programme, et à faire de notre fête nationale une fête pratique.
Qu'elle ne soit pas une journée d'exercices oratoires nuageux, de processions barnumesques, de feux d'artifice vite éteints. Qu'elle soit une journée d'action patriotique, une journée de résolutions aux lendemains féconds.
Consentir à mettre de côté les processions tapageuses, c'est facile. Mais n'omettons pas, je vous prie, la grande prière publique en commun, au pied des autels. La foi est l'âme même de notre race. Omettre de la manifester publiquement un jour de fête nationale, serait forfaire à l'honneur et aux lois de la vie.
En plein air ou dans l'église, il faut entendre la sainte messe le jour de la Saint-Jean-Baptiste, avec autant de piété, de ferveur, de respect et de décorum que le jour de Noël ou le jour de Pâques. La messe doit être l'article premier, l'acte principal de la journée. C'est l'hommage national et public à Dieu qu'une race obligée à la gratitude ne peut omettre.
Viendront ensuite les discours. Il en faut. Ils sont nécessaires. La parole est l'une des grandes forces du monde. Et toute action qui veut être efficace et se pro-
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longer doit s'appuyer tout d'abord sur les puissances de l'esprit.
Après la cérémonie religieuse, que s'organisent l'aprèsmidi ou le soir, des réunions où des orateurs poussent aux résolutions pratiques. De ses chefs, le peuple attend des mots d'ordre.
L'Action française a publié dans son numéro de juin 1919 des projets de discours. Nos lecteurs trouveront là d'utiles canevas.
Il est des sujets, cependant, qui, cette année, s'imposent particulièrement à notre attention. L'Action française serait heureuse que ses amis en fissent k fond de leurs discours, le 24 juin.
Le premier sujet c'est notre Langue.
Pauvre Langue ! Ses droits sont-ils assez méconnus?
Et par qui ?
Par nous d'abord. Nous parlons mal. Nous parlons mal au foyer. Nous parlons anglais au dehors. Nous écorchons l'anglais devant tout Anglais qui ne parle pas ou ne comprend pas le français. En face d'un serviteur anglais, d'un commis de magasin anglais, d'un épicier anglais, d'un savetier anglais, d'un vendeur de guenilles anglais, nous hésitons, nous commettons la lâcheté de ne pas exiger le français.
Et comment l'écrivons-nous ?
Très mal, disent les uns.
Du mieux que nous pouvons, répondent les autres !
Une résolution très efficace pour l'honneur de la langue et à la fois fort patriotique serait la résolution de n'écrire que des choses dignes, des choses belles, des choses vraies, en bon français. Ce serait pour nos journalistes, nos écrivains, de former le beau dessein d'illustrer notre parler,
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par des œuvres qui seraient l'honneur et la défense de la culture française.
Et les autres, quel cas font-ils de la langue française au pays? Comment la traitent les gouvernements? les municipalités? les grosses compagnies?
Cinquante-trois ans se sont écoulés depuis que le pacte fédéral a garanti à nos minorités les droits de leur langue au Canada.
Aux derniers jours d'avril 1920, nos députés se lèvent en Chambre, les uns après les autres, pour revendiquer les droits de la langue française. A côté d'eux, la majorité nie ces droits ou demande à délibérer et protège l'injustice dans tous les services publics du gouvernement canadien. C'est la situation officielle du français au Canada.
Faut-il adopter la politique qui demande à la victime qu'on égorge de cesser de troubler le public par ses cris, ou faut-il toujours et sans cesse revendiquer nos droits?
Nous habitons un pays dans lequel nous ne gardons de ce qui est à nous, que ce que nous avons le courage de réclamer.
Profitons de la fête nationale pour faire savoir à nos députés fédéraux que le peuple les écoute et les approuve. Qu'ils sachent surtout que la censure les attend s'ils n'osent protester contre toute injustice et tout oubli à l'égard de la langue française, langue officielle au Canada. Formons un plan de défense. Renseignons nos députés. Aidonsles. Encourageons-les. Dressons les listes de nos mécontentements, des dénis de justice. Le temps vient où, selon l'expression populaire, il nous faudra lutter « pour la mort ou pour la vie ».
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Mais est-il à propos de s'occuper du status de la langue française dans les autres provinces? Nous mêlons-nous alors d'affaires qui nous regardent ?
N'oublions pas, je vous prie, que la province de Québec est directement mise en cause chaque fois que l'un ou l'autre des gouvernements s'adonne à la persécution.
N'oubliez pas, par exemple, que le territoire d'Ontario était inclus dans les limites de la province de Québec quand le gouvernement impérial lui donna, par l'Acte de 1774? le régime des lois françaises et la jouissance de ses us et coutumes.
Par l'Acte de 1791, le Parlement impérial a remplacé, il est vrai, au Haut-Canada, les lois françaises par les lois anglaises, mais il a formellement stipulé que les privilèges accordés par la capitulation à ses nouveaux sujets devaient rester en vigueur.
Voilà une vérité historique et légale que tout Canadien français ne doit jamais oublier.
Et si au jour de la fête nationale sa pensée se reporte vers les groupes de compatriotes isolés dans les autres provinces; s'il songe que la population française et catholique du Manitoba possède, de par la loi naturelle, par titre de première occupante, par traités solennels, par l'Acte de l'Amérique britannique du Nord, par le pacte conclu entre les délégués du gouvernement provisoire et de la Puissance du Canada, par l'Acte du Manitoba et des* législations subséquentes, possède, dis-je, des lois et des privilèges qu'ont violés les lois sectaires de 1890; s'il songe à ce fait concret qui illustre la situation de tous nos compatriotes de l'Ontario; les petits enfants de l'école du Sacré-Cœur de Green- Valley obligés de se réfugier un jour dans un hangar à grains afin de pouvoir apprendre librement la langue maternelle; si le Canadien français de Québec veut bien refaire
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cette revue d'histoire contemporaine, la vérité historique et légale prendra à ses yeux une importance capitale; il ne craindra pas de s'immiscer dans les affaires d'autrui en rappelant à ses compatriotes, que la langue française, « la langue des pionniers du Canada )) comme l'appelait Lamarche, ne j ouit pas en ce pays des mêmes droits, des mêmes privilèges que le gallois au pays de Galles, que le français à Maurice, que le hollandais en Afrique du Sud. La question du français regarde tout le monde au Canada. Tous, nous sommes intéressés au respect du droit et au maintien de la justice en ce pays.
Les faits persistent. Les dénis de justice sont permanents. Les ironies continuent. A certaines heures la majorité complimente la province de Québec sans paraître s'apercevoir de la couleur d'hypocrisie dont s'enveloppent ces procédés. C'est une tactique cousue de fil blanc dont le sens ne doit plus échapper à personne. Ce n'est pas d'hier qu'il est décrété que le Canada devra être unilingue. Et pour obtenir cette fin, les Anglais comptent beaucoup plus sur notre abstention que sur leur propre action. Ne sommes-nous pas suffisamment avertis ? Tant de faits, et qui se répètent depuis tant d'années, ne nous ont-ils enfin édifiés sur la réalité de ces choses, sur le fond de cette situation ?
La fête nationale est une exceptionnelle occasion de nous rappeler *ces vérités. Ênumérons-les. Commentons-les. Méditons-les. Ancrons-les dans nos âmes, soyons-en les chevaliers vaillants.
Plus près de nous, les municipalités, les grosses compagnies s'agitent et se démènent et complètent l'œuvre
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des fanatiques. Elles tendent à faire de l'anglais l'unique langue commerciale et publique.
Questions de détails auxquelles nous donnons trop d'importance, disent certains, comme si à force d'être répétée une sottise pouvait cesser d'être ce qu'elle est. Quand le français aura évacué tous les terrains, il sera peut-être un peu tard pour nous apercevoir de l'importance des détails.
Oh mes amis ! Ne vous laissez pas fléchir par la critique intempestive. Occupez-vous des détails. La vie en est toute pleine. Aux formules anglaises substituez, chaque fois que vous le pouvez, des formules françaises. Revendiquez le bilinguisme national. Exigez des compagnies qu'elles vous parlent votre langue. Et s'il ne vous est possible que de substituer des mots français aux mots anglais, faites-le, et conseillez à vos compatriotes de le fane. Les puristes se font de plus en plus nombreux parmi nous. Ils ne laisseront pas longtemps se perpétuer l'insouciance ou la lâcheté des autres, qu'il faudrait appeler justement, cette fois : une ignominie indigéniste.
Que nos compatriotes entreprennent, par exemple, cette année, de faire le nettoyage français de nos petites villes et surtout de nos villages et de nos campagnes. Là aussi l'on attaque le caractère français, la physionomie française de notre pays. N'est-ce pas une autre ignominie, une honteuse capitulation que d'apercevoir à la devanture de maisons canadiennes-françaises, des Windsor Hôtel, des King George Hôtel, des Licensed to retail . . . ? N'est-ce pas non plus pousser trop loin une coupable complaisance, que de laisser des compagnies anglaises et hélas ! quelquefois françaises, placarder partout dans nos campagnes et dans nos villages, des affiches, des annonces exclusivement anglaises? Que les orateurs de la Saint-Jean-Baptiste dénoncent ce scandale.
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Un autre sujet d'importance nationale sur lequel il plairait à Y Action française d'insister mais que le cadre de cet article ne nous permet que d'indiquer aujourd'hui aux orateurs du 24 juin, c'est celui de nos organisations professionnelles.
Ce sujet intéresse surtout les ouvriers des villes. Mais il intéresse la race entière. Nous livrons nos intérêts, nous nous livrons nous-mêmes à des étrangers qui ignorent notre langue et nos aspirations quand ils ne leur sont pas hostiles. Et ce sont nos classes laborieuses qui en sont les premières victimes.
A l'occasion de la première semaine sociale, la société Saint-Jean-Baptiste de Montréal organise pour le 24 juin, une grande manifestation ouvrière, où l'opportunité des syndicats nationaux sera mise en lumière. Il faudrait que dans tous les centres ouvriers de semblables réunions eussent lieu le même jour.
Ils se font de plus en plus nombreux aujourd'hui les convaincus, les actifs, les ardents qui comprennent qu'on n'aime vraiment sa race que si l'on aime tous les éléments qui la constituent. Si, à certains moments, tel ou tel sujet est d'importance capitale, les droits de la langue en particulier, il n'est jamais permis de se désintéresser des autres éléments essentiels de la vie du peuple. L'organisation professionnelle s'impose aujourd'hui. Faisons en sorte d'en assurer le succès, à la lumière des enseignements de l'Église et selon nos propres conditions de 'vie sociale, économique et nationale.
Joseph Gauvreau.
BILINGUISME A UÉCOLE PRIMAIRE
On parle beaucoup depuis plusieurs années du remaniement des programmes de l'école primaire. On les trouve trop ambitieux dans leur tendance encyclopédique; on voudrait les émonder et renvoyer aux écoles spéciales bien des matières qui ne font pas nécessairement partie des connaissances rudimentaires des petits qui gravissent les premiers échelons du savoir humain. Ce qui n'est pas de nature à diminuer les difficultés qu'éprouvent nos pédagogues dans leur entreprise c'est qu'ils doivent faire entrer dans ces programmes l'étude de deux langues : la langue maternelle et une autre langue que nous appellerons la « langue seconde ».
« Rien ne sert de se fâcher contre un fait ». Nous vivons dans une confédération bilingue, constituée principalement par les descendants de deux grandes races qui ont contribué dans la vieille Europe, à la diffusion de leur civilisation respective. Ils vivent ici en communauté d'intérêts politiques et économiques sous le drapeau britannique, mais parlent deux' langues différentes qui ont des droits égaux au point de vue constitutionnel.
Mais ces descendants des Français ou des Anglais, parlant deux langues différentes, ne pourront se comprendre que dans le cas où l'un des deux, au moins, parlera la langue de l'autre. De là, la nécessité de l'enseignement bilingue.
Je sais bien qu'il est une façon sommaire de régler cette question : c'est de proclamer partout « une seule langue, un seul drapeau, et une seule nationalité ».
C'est une solution simpliste qui enlèverait au Canada le cachet d'originalité qui le distingue de la monotonie
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anglo-saxonne dans l'Amérique du Nord. Nous ne voulons pas, nous, que l'on s'oppose au libre développement de notre esprit national. Nous tenons à perfectionner la partie française de notre culture, tout en tenant compte de la partie anglaise, par laquelle nous entrons en communication avec ceux qui dédaignent la première. C'est cette double culture qui est notre marque spéciale, le signe distinctif de notre race, le caractère que nous voulons conserve:»*, parce que nous n'avons pas envie de « démissionner.»
Pour garder le génie de la race française, nous devons sur veiller avec soin une tendance que je crois déplorable. De plus en plus on nous parle de l'étude de l'anglais dans les écoles primaires. Si nous laissons certains esprits introduire les réformes qu'ils désirent, nous n'aurons bientôt qu'une mentalité commerciale anglaise qui se soucie fort peu de la saine pédagogie. Et pourtant, c'est cette science qui veut rendre puissantes les intelligences dans le sens de leurs qualités héréditaires, c'est elle qui cherche à développer davantage les qualités du cœur reçues de la nature.
Il est des qualités de race formées par les siècles que l'éducation doit cultiver. Ce sont celles-là surtout que l'enseignement complet de la langue maternelle, avec tous ses exercices, met en pleine valeur. Gardons-nous donc de négliger cette culture en y substituant presque insensiblement les méthodes anglo-saxonnes et la langue anglaise. Si vous prêtez l'oreille à certains discours, vous entendez souvent la même note : « Apprenons l'anglais, devenons anglais, et enrichissons-nous comme les Anglais».
Sans doute que l'enseignement de l'anglais est nécessaire; mais là n'est point le remède à tous nos maux. Sans doute que nous reconnaissons l'utilité de cette langue seconde pour les Canadiens français, mais . encore faut-il
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organiser nos programmes suivant les lois de la logique et
du bon sens.
Il peut y avoir trois catégories d'écoles bilingues : des écoles dans lesquelles la langue maternelle des enfants est le français; d'autres dans lesquelles la langue anglaise est la langue maternelle, et enfin des écoles qui réunissent sous le même toit des élèves des deux langues ou des deux nationalités. Si les élèves d'une école bilingue sont tous d'une même nationalité la langue maternelle doit être officiellement celle de l'école : le français pour les écoles françaises; l'anglais pour les écoles anglaises.
Chez tous les hommes d'expérience, l'opinion tend à s'accréditer que l'enfant doit d'abord apprendre à lire, à écrire et à compter uniquement dans sa langue maternelle. Il faut en dire autant, croyons-nous, de son initiation première aux autres matières de l'enseignement primaire. Aujourd'hui, plus que jamais, il faut insister sur ce point. La langue véhiculaire doit être la langue dont on se sert pour enseigner toutes les matières des programmes pour les écoles primaires. C'est le moyen d'éviter la crise de l'enseignement du français. On se plaint de tous côtés que les enfants, voire même les jeunes gens qui sortent de nos maisons d'éducation, ne savent plus écrire correctement le français. Remettons la langue française à sa place. A tout seigneur, tout honneur, i
1 Voici comment M. Van Cauwelaert pose la question en Belgique :
« Faut-il qu'on recule la seconde langue jusqu'au deuxième ou troisième degré, comme nous le proposons, ou faut-il laisser pleine liberté sous ce rapport?
Je crois que la thèse en principe n'est pas contestable; il faut que l'enfant ne poursuive la connaissance d'une deuxième langue que lorsqu'il possède convenablement la langue maternelle.
Je crois que ceux qui prétendent le contraire, même parmi les inspecteurs, ou bien n'envisagent que l'enseignement du français indé-
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Mais alors me direz-vous, quelle place faites-vous à la langue seconde, à la langue anglaise pour les écoles françaises et à la langue française pour les écoles anglaises ?
Une fois admis le principe sacré que la langue maternelle est la langue officielle de l'école, on consacrera, chaque jour, à partir de la deuxième année, à l'étude de (( la seconde langue » un temps plus ou moins considérable, proportionnellement à l'importance du but à atteindre, à la grandeur des obstacles à surmonter.
Ainsi l'on devra, ce me semble, faire une distinction très nette entre les écoles de la ville et les écoles de la campagne. Qui osera prétendre que tous nos petits campagnards doivent passer à l'étude de l'anglais un temps aussi considérable que les gars des villes, en particulier de la ville de Montréal?
Et ne dites pas que tous les enfants des campagnes peuvent devenir des citoyens des villes. N'allez pas leur mettre en main un instrument qui favorisera l'exode vers les villes. Dans des pays de la vieille Europe, en France notamment, on s'est aperçu trop tard que la diffusion à la campagne et à la ville du même enseignement primaire a
pendamment du reste du programme, ou bien possèdent une connaissance imparfaite de la psychologie des langues; mais il est de fait que l'enfant qui a pris connaissance dans sa langue maternelle de ce que sont des règles de grammaire et de syntaxe, par voie de comparaison il lui sera très facile de saisir les règles qui régissent une langue qu'il ne connaît pas. Mais pour que l'enfant possède ce que l'on appelle « l'esprit d'une langue », il faut commencer par permettre qu'il s'assimile le génie de la langue première. Car l'enfant, même avant l'âge de scolarité, acquiert naturellement le génie de la langue. Si vous ne troublez pas prématurément le travail de croissance linguistique par des influences hétérogènes, quand il commet des erreurs grammaticales, ces erreurs sont presque toujours logiques, répondant à des lois psychologiques, qu'on appelle le génie de la langue. »
La réforme de V enseignement populaire en Belgique, par Léon de Baeune, inspecteur général de l'Enseignement primaire de Belgique, page 227.
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poussé vers les centres les petits ruraux porteurs des mêmes certificats d'étude que les petits citadins. Principiis obsta. N'attendons pas que le mal se soit aggravé pour enrayer l'exode des campagnes. La « grande amie » pleure déjà d'être délaissée par un trop grand nombre de bras valeureux qui, au lieu de venir se fatiguer dans les usines, eussent fait un travail plus utile de défrichement et d'ensemencement sur nos belles terres canadiennes.
Que jamais la langue seconde ne prédomine, même vers la fin du cours ! Je sais bien que je vais contredire une pratique chère, peut-être à quelques-uns de nos amis. Mais pour les enfants de langue française qui se préparent au commerce, les matières spéciales doivent s'enseigner dans la langue maternelle. Je veux bien que l'on donne tous les termes techniques en anglais. Mais de grâce, que l'on sauvegarde le principe : La langue maternelle doit être la langue véhiculaire pour l'enseignement de toutes les matières à l'école primaire. Et que l'on tienne sérieusement compte de la langue maternelle dans les examens !
Si l'on trouve dans la même école des enfants dont la langue maternelle est le français et des enfants dont la langue maternelle est l'anglais, il ne faut plus tenter la désastreuse expérience de mettre ces élèves de nationalité différente dans la même classe, et de leur enseigner en même temps les deux langues. Quand j'ai commencé à visiter les écoles de Montréal en 1906, j'ai trouvé de petits Anglais et de petits Français dans le même cours. L'avant-midi, on enseignait du français et l'après-midi de l'anglais. Le résultat le plus net obtenu, c'est qu'à la fin de l'année les élèves ne savaient ni l'une ni l'autre des deux langues. Les maîtres passaient leur temps à répéter en français et en anglais des leçons fastidieuses. Il était pénible d'entendre les pauvres petits mélanger les prières dans les deux langues
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qu'on voulait leur enseigner simultanément avec une cruauté cligne d'un autre âge et d'un autre pays.
Il faut, dans ces cas, organiser deux cours parallèles et méthodiquement gradués. A un moment déterminé de la journée les maîtres et les maîtresses échangent leurs classes et vont pendant quelque temps enseigner leur langue aux élèves de l'autre nationalité. C'est un enseignement rationnel de la langue seconde; et les diverses matières du programme s'expliquent et s'apprennent dans la langue maternelle qui demeure la langue véhiculaire de l'enseignement général.
Il ne faut jamais violenter la nature. Ce serait exposer la formation intellectuelle de l'enfant à d'inutiles retards et condamner son esprit et ses connaissances initiales à un état de confusion déplorable. C'est la langue qui résonna autour de notre berceau et charma notre enfance qui doit dominer à l'école primaire, en dépit des tendances de plusieurs pédagogues montréalais qui ne parlent que de la langue seconde pour les Canadiens français et qui semblent ignorer dans leurs visites et dans les examens qu'ils font subir aux enfants, qu'il y a autre chose que de l'anglais, dans nos écoles.
Nous ne voulons pas de solution de continuité entre nous et Tâme des aïeux. « Un de nos plus ardents désirs », dit excellemment le père Janvier, » « est de connaître leurs pensées, leurs ambitions, leurs rêves, les secrets de leurs cœurs. Vous savez que ce désir pousse parfois aux évocations où se plaît la magie, tant il est profond et obstiné ! Eh bien ! la langue nationale nous met en communication avec l'âme des générations disparues. Celles-ci ont coulé leurs idées, l'expression de leurs joies, de leurs inquiétudes,
1 Exposition de la morale catholique. La Charité. Carême 1914, p. 155.
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de leurs espoirs, le souvenir de leurs revers ou de leurs victoires dans nos mots tous tirés de notre langue. Grâce à la langue nous sommes en relation avec l'âme de nos pères, ce qui est le désir de l'amour, grâce à elle, nous savons ce qui les préoccupait, ce qui les enchantait, ce qui les navrait, nous vivons avec ceux qui ont connu saint Louis, Louis XIV, Napoléon, et nous partageons pour ainsi dire leur existence de chaque jour. Comment ne pas avoir le culte des formules qu'ils ont employées, comment ne pas garder avec un soin jaloux le sens qu'ils donnaient à leurs discours, comment ne pas préférer à toutes les autres la langue de la patrie qui nous lie si intimement au passé de nos familles et de notre race ? » Voilà sans doute qui est parler d'or. On me le concédera. Mais on ne manquera pas de faire valoir, pour les Canadiens français, la nécessité de savoir l'anglais pour gagner leur pain de chaque jour. Halte-là ! Le meilleur moyen de savoir une « langue seconde », c'est d'abord et toujours d'apprendre sa langue maternelle. Et cela est d'autant plus vrai que « l'anglais », selon l'énergique expression de M. l'abbé Henri Beaudé, (( c'est du français prononcé différemment ». On prétend que dans le vocabulaire anglais, l'on compte jusqu'à 25,000 mots qui ont été empruntés à la langue française, sans presque subir de modification. Celui qui sait le français apprend donc facilement l'anglais. Nous l'avons du reste constaté jadis, quand nous exercions nos fonctions de « maître d'école » au milieu des nôtres. Plus d'une fois nous avons donné des dictées, des rédactions anglaises à des élèves qui avaient appris l'anglais comme langue seconde dans une école organisée logiquement, où la langue maternelle était la langue véhiculaire pour les diverses matières enseignées. Nous soumettions exactement à la même épreuve les élèves dès écoles où l'on mettait les deux langues
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sur un pied d'égalité. Invariablement, nos élèves qui avaient étudié dans des écoles où la langue maternelle, gardant tous ses droits, était la langue véhiculaire de tout l'enseignement, écrivaient mieux l'anglais que les camarades soumis au régime débilitant de deux langues enseignées également à l'école primaire.
Au surplus, il ne faut pas avoir à l'école primaire de visées trop ambitieuses pour l'enseignement des langues. La formule que nous croyons juste, est celle-ci : culture soignée de la langue maternelle; connaissance courante de la langue seconde, Évidemment les petits Canadiens français qui sortent de l'école primaire ne peuvent pas savoir l'anglais comme les élèves de langue anglaise qui n'ont appris que leur langue maternelle. Les heures de travail sont limitées et la capacité cérébrale l'est également. Mais ils doivent connaître la langue française, être capables de s'en servir dans tous les domaines et dans tous les pays. Il faut être naïf pour s'imaginer que l'on puisse posséder la langue seconde, comme si l'on n'avait jamais appris que celle-là. La Belgique est un pays bilingue. Les Belges sont moins exigeants pour la connaissance de la langue seconde; mais ils sont plus justes. Lisez ce que disent deux pédagogues de tout premier ordre sur la connaissance des deux langues : « Si l'élève parvient à entretenir dans cette langue (la langue seconde), une conversation et une correspondance sur les choses les plus usuelles, le résultat est satisfaisant. Il n'est pas nécessaire qu'il sache rédiger sans faute et d'une manière élégante ». 1
Les Suisses ne pensent pas autrement et dans l'organisation de leurs écoles dans les différents cantons, il est toujours une langue, la langue maternelle, qui est la langue véhiculaire de l'enseignement : langue française dans la
1 Haustrate et Lebeau, Cours complet de pédagogie, p. 370.
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Suisse française; langue allemande dans la Suisse allemande; langue italienne dans la Suisse italienne. Les enfants apprennent une langue seconde, selon les besoins locaux et particuliers.
Au surplus, pourquoi voudrait -on faire si peu de place au français dans nos écoles françaises, non seulement dans la province de Québec, mais dans tout le Dominion ? Il nous semble bien que le français est une des langues civilisées. Et pourquoi nos compatriotes anglo-saxons verraientils d'un mauvais œil les efforts que nous faisons pour rester ee que nous sommes avec notre mentalité, notre conscience, notre âme canadienne-française? Nous n'entravons pas leur projet de demeurer anglais. Et certes, nous l'avons surabondamment prouvé par tout notre passé. La population anglaise jouit chez nous de la plus grande liberté d'organiser son enseignement comme elle l'entend. Bien qu'en grande majorité dans la vieille province, nous n'avons jamais songé un seul instant à lui imposer l'obligation d'apprendre le français.
Mais alors pourquoi renoncerions-nous à assurer la survivance du français au Canada ! Pourquoi laisserionsnous entamer petit à petit le bloc national par des concessions intempestives, en laissant croire qu'il n'y a qu'une planche de salut : l'anglais et toujours l'anglais.
Que cette langue seconde pour nous ait sa place dans nos écoles ! Nous en sommes.
Nous favorisons cet enseignement, mais à son heure et à sa place. Nous désirons que nos écoles soient en mesure de donner un cours d'anglais le plus efficace que possible. Mais nous ne voulons pas qije dans l'emploi des méthodes et des procédés pour l'étude de cette langue seconde, nous produisions une déviation dans la mentalité du petit Canadien français.
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Je n'ignore pas les efforts que l'on fait à l'heure actuelle pour maintenir la méthode directe, dans l'enseignement de l'anglais, et je crois bien que l'on a raison. Cette méthode est dite maternelle, parce qu'elle imite la nature et fait passer de la langue parlée à la langue écrite. Elle s'adresse surtout aux sens qui jouent un rôle prépondérant dans l'acquisition des idées: l'ouïe et la vue., etc. 1 Mais passons, et laissons aux pédagogues le soin de tracer la ligne de conduite.
Pour nous, nous avons voulu, tout simplement, rappeler que, d'après une loi immuable, chaque être doit se développer selon sa nature, et chaque groupe national selon ses aspirations séculaires et son tempérament. Autrement, on foule aux pieds les germes des plus belles qualités, et on détruit les plus belles espérances. Quand on nous parle de la supériorité des Anglo-Saxons, rappelons-nous le mot de Brunetière, sur lequel je veux terminer ces lignes; il est également vrai pour nous.
« Les Anglo-Saxons doivent la place qu'ils occupent dans le monde depuis cent ans à la ténacité de ce qu'on pourrait appeler leur nationalisme. Ils le doivent à ce qu'ils sont, toujours et en tout, demeurés des Anglo-Saxons. Ce qu'ils sont et quoi qu'ils soient, défauts et qualités mêlés et compensés, ils le sont pour avoir mis à l'être une merveilleuse obstination; et, si nous voulons les imiter, la manière n'est pas de les copier servilement, ni de démarquer, pour ainsi dire, leurs habitudes, mais d'être nous, comme ils sont eux; de persévérer dans la direction, d'abonder dans le sens de notre propre histoire; et ainsi d'ajouter d'âge en âge un anneau à la chaîne de nos traditions. »
Abbé Philippe Perrier.
1 Houstsate et Labeau, page 372 et suivantes.