LE «COURS D'HISTOIRE DU CANADA
De M. CHAPAIS
En relisant l'autre jour, pour le profit de mes élèves, le tome premier (1760-1791) dû Cours d'histoire du Canada 1 de M. Thomas Chapais, j'ai jeté sur le papier quelques réflexions. Les voici, telles que j'ai pu les rédiger à la hâte entre deux classes d'histoire du Canada.
Ce volume est une œuvre d'une grande valeur historique et littéraire. Il couvre une des périodes les plus tragiques de notre histoire. Xos pères, sous la main de Georges III, le plus autoritaire des souverains anglais, eurent à subir pendant trente et un ans, un régime purement autocratique. Il prit le nom d'abord de gouvernement militaire (1760-1764); c'est l'époque des gouverneurs-soldat- : Amherst, Murray, Burton, Gage; c'est l'époque de la justice éperonnée, surtout dans le district de Québec. Le régime s'appela ensuite le gouvernement arbitraire : c'est une simple proclamation de Georges III, sans consultation ni vote du parlement impérial, qui morcelle le Canada et y institue cours de justice, conseils législatif et exécutif. È1 cela dure dix ans, jusqu'en 1774, où Londres nous expédie un gouvernement plus régulier : c'est L' Acte de Québec. Le grand souffle de la liberté qui soulevait alors les colonies américaines semble avoir pénétré jusqu'au parlement impérial . . .
1 Cours d'histoire du Canada, tome I, 1760-1791, Québec, 1919. En vente à Y Action française, Mont nul (SI. 50 port en plus. )
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Et nos pères luttèrent sous ces divers régimes : questions nationales, questions religieuses, questions juridiques soulevèrent fortement les esprits. Comment un historien gardera-t-il le sang-froid voulu, la sérénité d'âme requise pour parler sans parti pris de ce qui touche de si près à sa langue et à sa foi ? M. Chapais l'a fait avec un calme dont on ne saurait trop le louer.
Puis l'époque est fertile en documents précieux. Amas de requêtes et de pétitions entassées à Londres, correspondances officielles des gouverneurs, des évêques, des principaux officiers en charge, instructions royales et réponses des ministres aux gouverneurs, l'historien doit tout von, doit tout lire, doit tout contrôler scrupuleusement, s'il veut faire œuvre durable. M. Chapais est abondamment documenté; il refait l'histoire de cette période d'après les textes originaux. Son volume est une mine inépuisable pour les historiens et im guide précieux pour les professeurs.
Au cours de ses recherches l'historien a rencontré des faits, a mis la main sur des documents qui montrent les nôtres sous un jour défavorable. En 1774, ils étaient sur le bord d'un abîme. L'âme nationale, tiraillée en tous sens, risquait de s'égarer et de détruire en un jour tout un passé de loyauté et d'honneur à la parole jurée. Escamoter les faits répugne à un historien sérieux. Aussi M. Chapais nous donne un travail qui joint à la sérénité et à la documentation abondante, une parfaite probité littéraire.
La lecture de ce volume s'impose à tout homme soucieux d'étudier l'histoire sans préjugés et sans passion, d'autant plus qu'il est l'œuvre d'un écrivain de race. Il n'y a guère de fatigue à parcourir ces pages si claires, si limpides, si françaises de tenue et d'expression. C'est sans effort que le lecteur saisit la pensée de l'auteur, et toute sa pensée. M. Chapais a en horreur les à peu près, les
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ambiguïtés, les expressions ampoulées ou vaporeuses. Il conçoit bien et il énonce clairement. Sa phrase courte, vive, forte, d'une belle simplicité classique, procure des jouissances d'art.
Par-ci par-là, une émotion vraie, sinon soutenue et fréquente, ajoute un charme à ses pages. On devine que la main qui tient la plume est catholique et française. Et on est bien aise à l'auteur de n'avoir pas dépouillé complètement sa personnalité, de nous avoir montré un cœur qui aime sincèrement son pays. Les pages émues qui introduisent le premier cours, celles qui apprécient si justement le beau rôle de F Église dans notre pays, au deuxième cours, et enfin, au sixième cours, celles qui rendent hommage à la clairvoyance des chefs lors de l'invasion américaine, sont vraiment caractéristiques sur ce point. On les relit sans se lasser.
M. Chapais manie avec une étonnante facilité les idées et les textes. Et c'est qu'il y en a des idées dans ce volume substantiel ! M. Chapais n'écrit pas pour le plaisir d'écrire; Il dit quelque chose dans chaque chapitre, et à chaque page, et il appuie ses assertions de citations bien choisies. Combien de nos historiens n'ont pas su tirer bon parti de leur abondante documentation, et nous ont donné des œuvres indigestes, mal ordonnées et d'une lecture fatigante. Le Canada sous l'Union de M. Turcotte en est un exemple fameux. M. Chapais est ma'ître de son sujet et le traite de main de maître. Il garde pour lui la poussière des vieux documents et l'ennui de leur lecture; il donne au lecteur la joie d'une pensée forte, précise, qu'appuie, de temps à autre, une citation heureuse. A ce point de vue, le cinquième cours, qui nous introduit au parlement impérial au jour de la discussion de Y Acte de Québec, est un véritable chef-d'œuvre.
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Évidemment nous avons affaire à un historien de vieille date et à un écrivain de race.
Ce volume n'a pas la prétention de tout dire sur cette période de notre vie nationale. C'est un cours d'histoire du Canada, nous dit l'auteur lui-même. Or, ajoute-t-il, le cours « comporte moins de particularités, moins de développements; il doit viser davantage au tableau d'ensemble et à l'accentuation plus vive des faits, des moments caractéristiques. » Le lecteur ne doit pas perdre de vue cet avertissement s'il veut apprécier à sa juste valeur l'ouvrage de M. Chapais. Il lui saura gré d'avoir comblé des lacunes par des notes abondantes et substantielles et par des indications précieuses d'ouvrages à consulter. M. Chapais garde le mérite de suggérer ces lectures, d'ouvrir des horizons à une infinité de points de détails se rattachant aux grandes questions religieuses, nationales et juridiques, et d'indiquer les sources de renseignements. L'éminent professeur de l'Université Laval plane au-dessus des agiotages des coulisses parlementaires de Québec et de Londres; il étudie surtout les tournants politiques de notre histoire au cours de cette période : au lecteur de se renseigner sur les questions connexes et secondaires.
Et le lecteur trouvera plus de piquant, après avoir lu M. Chapais, à se renseigner sur l'administration de la colonie. Amherst, l'homme des capitulations de Louisbourg et de Montréal, disgracié du roi, l'homme des biens des Jésuites; Murray, l'homme des biens des Sulpiciens, à la politique si louvoyante, ennemi des nôtres d'abord, puis, fortement talonné par les chefs militaires de Montréal et des Trois-Rivières, devenu notre défenseur éloquent; Car-
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leton, doux, sympathique, si clairvoyant en face des menaces de guerre; Haldimand, le Suisse méfiant et dur; Grégory, notre premier juge en chef, ancien pensionnaire des prisons de Londres; Mazères, Mills, Grant, toute une bande de corbeaux voraces, amis du pouvoir, qui se jettent sur les belles terres et les places, méritent une étude approfondie.
L'histoire complète ce tableau en nous montrant Murray seigneur de la Malbaie, et ses principaux officiers se taillant des petits royaumes dans le sol canadien; elle dit aussi l'audace de nos deux premiers receveurs généraux, que Londres seul a le droit de surveiller, pris en flagrant délit, la main dans le coffre public, et condamnés, en 1789, à plus de 8,000 livres de restitution; elle dit enfin que si nous avions le droit, par l'Acte de Québec, d'arriver aux charges, les Anglais avaient un représentant par deux cents habitants et que nous en avions un par dix mille, et encore à des emplois de second ordre.
Il y aurait tout un petit tableau à faire sur le sort de nos communautés religieuses et de l'enseignement dans notre pays : le collège des Jésuites fermé pour toujours en 1768; défense royale à tout prêtre et à tout étranger d'ouvrir une école sans l'approbation du gouverneur; isolement complet de l'ancienne mère patrie et, comme conséquence de mesures économiques, interdiction de tout envoi direct de livres fiançais sur nos rives; essai de fondation, sous la haute approbation de Carleton, d'une Université mixte; Récollets violemment dépossédés de leurs monastères, convertis en prisons, et de leurs églises de Montréal et de Québec, devenues églises anglicanes; Jésuites condamnés à s'éteindre lentement; Sulpiciens disputant leurs biens à la rapacité des nouveaux venus; réserves d'un septième des terres de tout nouveau canton ouvert à la colo-
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nisation, pour l'Église protestante, et un autre septième pour l'instruction publique protestante. . . Grand Dieu ! que de tripotages et d'affaires louches dans les coulisses parlementaires.
Si le cours public ne comporte guère ces détails, l'histoire dira aussi notre situation financière et économique dans ces trente et un ans de régime anglais. En 1764 c'est tout le territoire des grands lacs imprudemment dé, taché du domaine canadien pour être annexé aux États voisin s : perte considérable pour le commerce de notre province, et perte même de ces régions lors de l'indépendance américaine, en 1783. Tout le commerce de la vallée du Saint-Laurent passe aux mains des Anglais. En 1765, d,es compagnies se fondent qui accaparent le trafic au profit du trésor impérial : c'est l'esclavage économique. On va même, en 1768, jusqu'à s'opposer à la création de manufactures canadiennes : Londres prétend au droit d'habiller les coloniaux. En 1784, de nouvelles lois impériales empêchent notre commerce avec les États-Unis et nous ferment les Antilles anglaises : Londres entend bien monopoliser tout le commerce avec ses possessions tropicales. Il faudra de nombreuses requêtes, des menaces et des années de lutte pour jouir d'ime certaine indépendance économique. Nos dépenses administratives, il est vrai, étaient soldées par Londres; mais ces lords du commerce, en bons Anglais, donnaient d'une main pour prendre de l'autre deux fois plus.
Je m'arrête, je paraîtrais vouloir refaire en de vastes tableaux notre situation administrative, éducation nel le, économique et financière. M. Chapais, encore une fois, touche à ces questions, qu'il développera, sans doute, dans les autres tomes de son cours. Je voulais simplement noter ici
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qu'elles se posent à l'attention des historiens, dès cette époque si tourmentée de notre histoire.
Il y a du nouveau dans ce volume : c'est ma troisième et dernière réflexion. Après l'avoir parcouru attentivement, on sent le besoin d'ouvrir le bon vieux Garneau et de relire les quatre longs chapitres qu'il consacre à cette époque. Il est facile de constater que deux historiens de grande valeur, tous deux travaillant sur les documents officiels, n'arrivent pas aux mêmes conclusions et diffèrent de jugements sur des points importants.
Pour ma part, l'avouerai-je, à peine de passer pour arriéré, dans le cours d'histoire du Canada que je donne à l'intéressante jeunesse de mon collège, mon maître est encore François-Xavier Garneau. Je corrige, avec la grande autorité de M. Chapais, l'erreur de notre vieil historien national sur l'exode considérable des nôtres en France, vers 1763, et quelques autres de moindre importance; j'atténue le jugement trop absolu qu'il porte sur le régime militaire; pour le reste, je suis Garneau.
Avec Garneau, si je l'ai bien compris, je vois que toute la lutte contre notre vie nationale et religieuse part de Londres. Dès l'occupation anglaise, le plan de l'Angleterre semble bien concerté : protest antiser et anglifier cette province. J'admets, certes, avec Garneau toujours, qu'il y eut une mentalité différente chez les Anglais du Canada et ceux de Londres, que je comprends ainsi : les premiers étaient plus fanatiques, plus ignorants, voulaient aller trop vite en besogne; les seconds plus clairvoyants, plus politiciens roués, et, disons-le, plus larges d'esprit, pour quelques-uns du moins, prêchaient la tolérance, rappelaient à l'ordre nos exaltés, qui en somme ne demandaient que
l'application intégrale et immédiate des instructions royales aux gouverneurs. Je rends donc un hommage éclatant à la toute bonne Providence nous ménageant cette situation, pour nous tenir éloignés des Anglais et nous empêcher de perdre à jamais l'héritage précieux de notre langue et de notre foi.
Comme conséquence du fait énoncé plus haut, tout s'explique dans cette époque ténébreuse, même Y Acte de Québec. Je le disais, les politiciens de Londres sont clairvoyants; ils savent que la révolution américaine gronde et que les Canadiens souffrent : Carleton dans ses lettres revient sur ces points chaque année. En cas de guerre, nous aurons ici d'admirables défenseurs : les Canadiens sont soldats dans l'âme. Il faudrait si peu de chose pour les contenter et se les attacher . . . Que les droits naturels des citoyens, les intérêts de la Grande-Bretagne sur ce continent et le maintien de la domination du roi sur cette province, soient les principaux objets à considérer lorsqu'il s'agira d'élaborer une constitution civile et un système de lois pour cette province. . . Nous devons nous assurer l'affection des Canadiens. . . Voilà ce que disent en substance ces précieux documents. Et pour être mieux compris Carleton passe à Londres, et nous eûmes Y Acte de Québec. « Le but évident de cette loi, écrivait en 1789 le Québec Herald, était d'attacher plus fortement à son gouvernement les nouveaux sujets du roi ».
Avec Garneau toujours, je ne donne guère d'importance aux superbes déclamations en notre faveur qu'a suscitées la discussion du bill de Québec : affaire de politique que tout cela. Notre vieil historien national a fréquenté • les coulisses du parlement britannique, et il écrit : « Les amis des colonies dans les métropoles sont animés souvent moins par un sentiment de justice que par un esprit d'am-
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bition ou d'opposition aux ministres du jour; » et n'oubliez pas qu'il fait cette réflexion de profonde vérité au sujet du plus grand politicien du temps, William Pitt, devenu lord Chatham. Towshend, Burke, le colonel Barré s'opposent à certaines clauses de Y Acte de Québec qui donnent des libertés aux Canadiens. « Telles sont les contradictions des hommes, conclut Garneau, que les amis de la cause anglo-américaine au parlement britannique, étaient précisément ceux qui demandaient avec le plus d'ardeur l'asservissement politique des Canadiens français. » On appela des témoins, lors de la célèbre discussion du bill, l'un s'appelait Marriott. Je laisse encore la parole à Garneau : « Il se trouva dans une situation singulière. Ne pouvant, à cause de sa charge d'avocat du roi, se prononcer contre la mesure du ministère, il éluda la plupart des questions qui lui furent posées, afin de ne pas contredire un rapport qu'il avait fait au conseil d'État, et qui était sur plusieurs points contraire au projet d'acte soumis au parlement. Il se tira de ce mauvais pas avec une grande présence d'esprit mais en montrant que le sort d'une colonie peut être le jouet d'un bon mot dans la Chambre des Communes ». Allez croire maintenant au désintéressement de ces politiciens, à leur largeur d'esprit à notre égard. L'un d'eux, le célèbre Fox, lors de la discussion du bill de 1791, a parlé en bon Anglais, et a avoué hautement, à mon sens, le motif qui a guidé l'Angleterre dans sa politique de liberté à notre égard, durant cette période : « Il est important, dit-il, que cette colonie, capable de liberté et de progrès, n'ait rien à envier à ses voisins. Le Canada doit rester attaché à la Grande-Bretagne par sa propre volonté : il est impossible de le conserver autrement. Mais pour cela il faut que ses habitants sentent que leur situation est aussi heureuse que celle; des Américains ».
M. Chapais est un historien de grande valeur. Ses idées, ses jugements méritent respect et considération. Les historiens futurs en tiendront compte lorsqu'ils traiteront cette époque si difficile de notre histoire. Accepteront-ils sans discussion sa manière de voir sur Murray, sur les causes de Y 'Acte de Québec, sur l'esprit général de la politique anglaise à notre égard ? Je ne saurais le dire. En tout cas, ils ont la parole. Qu'ils s'arment bien, ils ont affaire à un grand nom et à une grande autorité.
Emile Dubois, ptre
Séminaire çle Sainte-Thérèse, 5 mai 1920.